Chapitre 3 : Un adorable hop
Localisation temporelle : 2630
Localisation géographique : astroport du secteur de Pitaro, galaxie Match V
C'était un bar comme des milliers d'autres, dans un astroport semblables à tous les autres. Jack n'était même pas sûr du nom de la planète. Il se souvenait à peine comment il avait abouti ici de toute façon. Il flottait, de situations en situations, se battant de temps en temps, trouvant un ami pour quelques semaines, voire quelques mois, se reposant quand il était fatigué, mangeant quand il le pouvait. Il s'arrêtait parfois. Ça ne durait jamais longtemps et il repartait, en quelque sorte insatisfait de tout, comme s'il lui manquait une motivation plus personnelle. D'une certaine façon, il cherchait un moyen de mourir. Il ne s'en cachait pas. Pas vraiment. L'immortalité n'était agréable que lorsqu'elle était souhaitée. Et il savait qu'il ne trouverait rien. La mort l'ignorait avec superbe.
Alors il voyageait, bondissant d'un endroit à l'autre et presque toujours seul. Et il se rappelait un autre homme qui voyageait à bord d'une machine indescriptible et qui devait, lui aussi, continuer à la recherche de quelque chose qu'il ne trouverait pas. Et lorsqu'il se souvenait, Jack éprouvait un mélange de regret, de joie et d'amertume. Il se souvenait de cette fois où, sans un mot, ils s'étaient fait leurs adieux. Un salut, un pardon, une reconnaissance et des adieux. Tout ça sans un mot. Et pour un homme, enfin un Seigneur du temps, qui avait passé toute sa vie à jacasser, c'était le plus stupéfiant. Jack n'avait aucune idée de ce qu'il était advenu de lui, tout en sachant qu'il était inutile de chercher à le revoir. Peu importe ce qui s'était passé, il ne serait plus le même.
Pour quelqu'un qui ne savait pas mourir, Jack vivait entouré de fantômes. Il se souvenait de Rose, de Mickey, de Sarah-Jane, de Gwen, de Tosh, d'Owen. Il se souvenait de Ianto aussi. Et ça faisait mal de se souvenir. Mais il valait mieux se souvenir et avoir mal que ne plus rien éprouver. Il n'était pas tout à fait mort s'il souffrait encore.
Alonzo avait été un petit gars bien sympa et ils avaient passé du bon temps ensemble. Et puis, après… quoi des mois? des années? il était retourné à une vie ordinaire, où les gens qui meurent le restent. Ils s'étaient séparés gentiment, sans la blessure à laquelle Jack s'était un peu attendue. Mais Alonzo, aussi gentil avait-il été, n'avait pas été un Ianto. Il avait été un peu déçu, mais pas triste. Est-ce que le Docteur l'avait su en lui présentant le jeune homme? Est-ce qu'il connaissait assez Jack pour lui offrir la chance d'un partenaire agréable qui ne serait pas un fardeau quand il aurait disparu? C'était bien son genre.
Jack remarqua la jolie blonde dès l'instant où il entra dans le bar. Elle, elle n'était pas ordinaire. Elle était mignonne, belle plutôt. Et plus il la détaillait, plus il trouvait fascinante. De grands yeux, un corps mince et souple et un sourire à faire fondre un circuit supraconducteur. Vingt-cinq ans à tout casser. Elle buvait un simple jus d'orange et observait avec une sorte d'innocence les clients qui avaient pris de l'avance sur la soirée avec des boissons plus corsées. Elle plissait le nez de temps en temps, mais plus par amusement que par dégoût, semblait-il. Elle reposa son verre un peu brutalement quand son plus proche voisin décida de jouer à la main baladeuse.
Jack décida d'intervenir, mais la fille donna une bourrade à son voisin avant de s'éloigner du bar. L'autre, offusqué, décida de retenter sa chance, mais la fille fronça les sourcils (comme une enfant qui ne s'attendait pas à être punie) et secoua la tête. Jack avait déjà fait deux pas, prêt à assommer le type, mais la fille le fit à sa place : très vite, très habilement et sans aucune aide. En deux secondes, l'ivrogne était à terre. Jack ne pu retenir un sourire d'approbation et d'appréciation.
Et il était encore plus tenté de connaître cette fille, belle, intrigante et fascinante. Ce fut elle, pourtant, qui fit les premiers pas en se plantant directement devant lui :
- Vous ne devriez pas être ici, fit-elle en le regardant droit dans les yeux.
- Vous non plus, ce n'est pas un endroit pour vous.
- Non, non, je veux dire que vous ne devriez pas exister. Qu'est-ce que vous êtes?
Et ses yeux plein d'innocence étaient désarmants. Et Jack était stupéfié par cette entrée en matière.
- Qui êtes-vous, ma jolie?
- Jenny. Et j'ai posé la question en premier.
- Capitaine Jack Harkness, répondit-il avec tout le charme possible et son sourire le plus irrésistible.
- Capitaine? Dans l'armée?
- Eh bien, pas exactement.
- À la retraite? Non, trop jeune. Quoique… Vous ne faites pas votre âge réel, pas vrai? Démobilisé? Nan, vous portez encore l'uniforme. Déserteur?
- J'ai l'air d'un déserteur?
- Je ne sais pas de quoi vous avez l'air. C'est curieux de vous regarder, comme si vous étiez une erreur.
La seule autre personne qui l'avait jamais décrit ainsi était un Seigneur du temps et il avait très, très clair, qu'il était le dernier Seigneur du temps, que lui seul était capable de sentir cette « déviation ». Qui était cette fille? Jack commença à se dire que Jenny était encore moins ordinaire que lui. Il sourit et tenta une autre approche :
- Le Docteur n'a pas pu m'aider.
Pour n'importe qui, il était seulement question d'un médecin. Pourtant, Jenny s'illumina (et Jack songea : « Seigneur, je la trouvais seulement jolie? ») : « Oh, vous connaissez papa? Il est avec vous? ».
Et Jack comprit qu'il était dans une situation vraiment pas ordinaire. Jenny l'observait, pleine d'espoir et Jack n'eu pas le cœur à la détromper.
- Papa? Petit cachotier! Il m'avait dit qu'il était le dernier Seigneur du temps!
- Longue histoire. Je suis née d'une cellule de sa main. Ses gènes ont été passés au mixeur pour donner un résultat différent de lui. Et hop! J'étais là!
- Un très joli « Hop ».
Elle éclata de rire.
Jack songea qu'il était définitivement accroché, tout en étant incapable d'imaginer l'embrasser maintenant qu'il connaissait son lien de parenté. Si jamais (si jamais!) il devait le revoir, il se voyait mal lui expliquer comment il avait embrassé sa fille (comme si le Grand homme allait croire qu'il s'était contenter de l'embrasser! Fichue réputation!) Mais elle poursuivait avec enthousiasme :
- Alors vous avez voyagé avec papa? Sauvé des planètes? Secouru des civilisations?
- Surtout la Terre, admit Jack.
- La Terre? C'est là qu'il est né?
- Non. Non, sa planète natale a disparu. Triste histoire, ajouta-t-il pour prévenir une autre demande de détails qu'il n'avait pas envie de donner. La Terre… Eh bien, c'est la planète d'origine des humains. Comme moi.
- Vous êtes un humain?
- Oui.
- Je ne suis pas convaincue. J'ai rencontré des humains. Il y a un truc bizarre avec vous.
- Oui, c'est ce qu'il m'a dit. Je ne mords pas. Et ce n'est pas contagieux.
- Et qu'est-ce que vous avez?
- Je ne peux pas mourir.
- Génial!
- Parfois oui.
- Oh, pas toujours?
Il était déstabilisé par son apparente innocence et son allure du tonnerre.
- Et euh… pourquoi est-ce vous n'êtes pas avec lui?
- Je suis morte et il a pensé que c'était pour de bon, mais je suis revenue. Trop tard, il était parti.
- Oh, il vous a fait le coup, à vous aussi? Et vous essayez de le retrouver?
Il lui souhaita mentalement bonne chance. Retrouver le Docteur dans l'espace et le temps était impossible s'il ne le voulait pas.
- Pas vraiment, reconnu-t-elle. Je suis plutôt occupée. Sauver les gens, les planètes.
- Quoi?
- C'est ce qu'on fait quand on est comme le Docteur, non?
- O… oui.
- Et je cours beaucoup aussi. C'est amusant.
Et soudain, notant son air un peu plus sombre, elle lui demanda pourquoi il n'était pas avec le Docteur, Martha et Donna.
- Vous connaissez Martha et Donna?
- Elles étaient là quand je suis née.
Jack se senti glacé jusqu'aux os : Martha et Donna appartenaient à une époque lointaine. Il dirigeait Torchwood alors. Il avait travaillé avec Martha. Il avait rencontré Donna. Et elles étaient mortes depuis des siècles. Il revit le beau regard sombre de Martha et réentendit les exclamations énergiques et coléreuses de Donna. Tout un numéro, cette femme! Et elles n'étaient plus. Oh, il pouvait peut-être croiser l'une d'elles un jour, mais il saurait. Il ne pourrait pas oublier qu'elles appartenaient à une époque révolue. Qu'elles étaient mortes, quelque part sur Terre, des siècles auparavant. Cette Terre merveilleuse qu'il avait abandonnée depuis longtemps. Et il les regarderait partir avec le Tardis et il continuerait à vivre une année après l'autre. Mais il était plus que probablement qu'il ne les reverrait jamais. Ni le Docteur. Ni Rose. Ni Ianto.
- Nous pourrions y aller, dire bonjour. Elles sont gentilles.
- Hum, ça risque d'être difficile. Le Docteur ne vous a rien dit? Il voyage dans le temps.
- Pour vrai?
- Hum hum. Et Donna et Martha ne font pas partie du présent.
La déception de Jenny brisa son sourire. Elle comprenait très vite.
- Alors nous ne pourrons plus jamais les revoir?
- Non, dit-il simplement.
- Ce n'est pas amusant.
- Non, ça ne l'est pas.
- Mais je pourrais retrouver papa?
Plutôt que de répondre, il lui proposa un autre jus d'orange.
- Oh, je préférerais un beignet. Ou plutôt deux. Courir donne faim.
Et elle sourit largement. Oh, oui, là, il se souvenait où il avait vu ce genre de sourire qui fait pâlir le soleil. C'était de famille. Et il se surprit à croire que le Docteur la retrouverait. Il avait un flair du diable quand il s'agissait de ce genre d'affaires.
