CHAPITRE 4
Clarke était à la fois désorientée, perturbée par les paroles risquées d'Octavia, sa présence même ici, comme si elle appartenait désormais aux Natifs, les échanges tendus entre les généraux et la Commandante dans une langue qui lui était étrangère, la colère de la Commandante dont elle n'était pas sûre de comprendre la raison, mais elle était aussi elle-même en colère, en colère de la façon dont elle avait été traitée, en colère pour tous ceux qui avaient perdu la vie parmi son peuple.
A genoux devant Lexa, elle ne savait plus comment elle devait réagir, sa gorge tellement desséchée qu'elle n'était même pas certaine de pouvoir prononcer un mot.
Lexa, toujours debout devant son trône, prit une longue inspiration pour retrouver son calme, puis descendit lentement de son estrade, en ne quittant pas des yeux la femme agenouillée devant elle. Elle était dans un état pitoyable, les cheveux ébouriffés, les vêtements déchirés, la saleté, le sang et la sueur se mélangeant sur son corps et son visage défait et las. Et pourtant, elle la trouvait terriblement belle. Son regard bleu brillait de cette rage et de cette détermination qui caractérisaient les leaders.
Elle n'avait pas peur de la Commandante. Et c'était infiniment déstabilisant pour Lexa. Déstabilisant et troublant. D'habitude, personne ne la fixait ainsi, de cette façon insolente. Clarke, elle, ne cillait pas. Les sourcils froncés, son regard défiait Lexa, qui en ressentit un sentiment étrange, mêlé de curiosité, d'amusement et de quelque chose qu'elle ne voulait pas définir, mais qui créait un pincement douloureux au creux de son ventre.
Lexa s'approcha en silence jusqu'à présenter sa main devant Clarke pour l'aider à se relever. Clarke accepta la main tendue et se redressa péniblement.
— Ai laik heda Leksa kom Trigedakru, se présenta Lexa d'une voix étonnamment douce après sa colère précédente.
— Je ne... comprends pas... articula difficilement Clarke.
Lexa lâcha sa main, et se retourna pour aller chercher un verre d'eau qu'elle lui tendit. Sans jamais quitter les yeux verts de la Commandante qu'elle découvrait aussi intenses même sans peintures de guerre, Clarke lui arracha le verre des mains et l'avala d'un trait.
— Je suis la commandante Lexa des Trikru, le peuple des Arbres,traduisit-elle.
— Encore. Clarke tendit le verre devant Lexa, parfaitement consciente des limites de la bienséance qu'elle dépassait allègrement face au rang de la femme devant elle, et à peine étonnée qu'elle sache parler la même langue qu'elle.
Lexa ne put s'empêcher d'esquisser un sourire face à la provocation, mais elle resta silencieuse, et alla chercher la carafe d'eau, qu'elle présenta à Clarke. La jeune femme s'en empara et but à même la carafe, de l'eau coulant le long de ses lèvres, de son menton, puis de son cou, des filets d'eau que Lexa suivait des yeux, comme captivée, la douleur agréable dans son ventre ravivée et dérangeante. Clarke perçut le trouble ambigu chez la Native, se rendant compte soudainement de l'ascendant précaire et inattendu qu'elle avait pris sur elle.
— Klark kom Skaikru, je suis désolée, lança Lexa en déglutissant. Ce n'est pas moi qui ai donné l'ordre de t'enfermer. Je ne savais pas...
Clarke lâcha la carafe qui se brisa au sol et s'avança dangereusement sur Lexa, leurs visages à quelques centimètres l'un de l'autre, un doigt accusateur posé sur son sternum.
— Mais c'est toi qui as attaqué mon peuple et qui m'aurais égorgée s'il n'y avait pas eu l'explosion !
Lexa frémit légèrement au contact du doigt. Un tel geste aurait valu la mort instantanée de n'importe qui d'autre, mais Lexa supporta en silence, tâchant de masquer le trouble que générait cette proximité imposée, et pourtant trahi par son regard qui s'égarait constamment sur les lèvres et les yeux de Clarke.
Puis, la Commandante en elle reprit le dessus. En une fraction de seconde, elle se saisit de la main de Clarke, et d'une clé habile lui tordit le poignet et le coude, l'obligeant à se soumettre à genoux pour ne pas briser ses os. Heda se pencha sur le visage grimaçant de douleur de Clarke et contre-attaqua.
— C'est vous qui avez massacré des villageois sans défense qui ne vous avaient rien fait... C'est vous qui avez décidé de déclencher ces bombes qui vous ont décimés autant que nous... Vous êtes arrivés comme des conquérants, sans jamais vous soucier qu'il y avait des peuples avant vous, des gens qui n'ont jamais quitté la Terre et qui ont lutté pour leur survie. Des gens dont vous avez décidé qu'ils valaient moins que vous et que vous pouviez les piétiner, mépriser leurs règles et leurs coutumes, et prendre leurs vies.
Les yeux de Clarke perdirent de leur éclat et s'embuèrent de larmes. Elle détourna la tête, honteuse et envahie par la culpabilité. Lexa relâcha la torsion de sa main, soulageant immédiatement la douleur, et retourna s'asseoir sur son trône.
Un long moment de silence s'installa entre les deux femmes qui ne se regardaient plus, chacune perdue dans leurs pensées.
Clarke, toujours assise par terre, finit par essuyer ses larmes et se releva.
— Que va-t-il se passer maintenant ?
Quand le regard de Lexa fixé dans le vide revint se poser sur Clarke, il était devenu dur et froid.
— Je pourrais te tuer maintenant. Pour toutes les limites que tu as dépassées en t'adressant à moi.
Lexa sortit sa dague et la fit tourner nonchalamment dans sa main.
— Je pourrais te faire exécuter selon nos rituels pour venger la mort des innocents que vous avez massacrés.
Elle inclina légèrement la tête sur le côté, comme si elle soupesait ses différentes options, les yeux contemplant sa dague.
— Je pourrais te garder prisonnière et t'échanger contre ceux qui en sont responsables. Ou contre vos armes impressionnantes.
Quand le regard glacial de Lexa replongea dans celui de Clarke, un frisson parcourut l'échine de la jeune femme. Pour une fois elle n'osait plus parler, et son assurance s'était évaporée devant la prestance menaçante de la Commandante.
— Je pourrais aussi envoyer des milliers d'hommes vous écraser, et toutes vos bombes ne suffiraient pas à les arrêter.
Lexa fixa longuement Clarke. Elle vit les émotions changer dans son regard, de la peur, elle venait de passer à une sorte de résignation accablée.
— Dans tous les cas, la guerre sera inéluctable. Dans tous les cas, vous perdrez. Dans tous les cas, nos peuples saigneront. Encore.
Lexa planta sa dague dans l'un des bras de son trône et se leva.
— J'ai réussi à maintenir la paix en unissant difficilement les douze clans des Natifs. Je ne veux pas d'une nouvelle guerre. M'avoir sauvé la vie m'a fait remettre en question certaines de mes certitudes.
Tu dois m'aider, Heda Klark kom Skaikru.
La Commandante s'était rapprochée et Clarke put lire dans son regard plus adouci une lueur d'espoir et d'anxiété dans l'attente de sa réponse.
— Je n'ai jamais été Heda ou commandante, si c'est bien ce que cela signifie... Octavia et certains ont pu le penser, avant l'arrivée des adultes... du chancelier Kane, parce que j'ai pris des décisions quand il le fallait... mais je ne suis rien... Alors comment les convaincre... Il y a eu tant de morts, de haine de part et d'autre...
— Rien n'est jamais facile, mais cela vaut la peine d'essayer.
— Je ne sais même pas s'il y a des survivants parmi les miens, je ne sais pas par où commencer...
— Par la mort.
— Pardon ?
— Vous devez nous livrer ceux qui sont responsables du massacre du dernier village. Quand ils seront morts, nous pourrons envisager la paix. C'est la seule façon.
