Bonjour, voici ma réponse à la personne qui m'a demandé quand interviendrait la suite de cette étrange fruit de mon imagination, en espérant que cela ne sera qu'un moment de plaisir pour vous.

Bien amicalement,

Calazzi.

Mon oncle

Ce fut un ciel aussi blafard que le teint de Darcy qui les accueillit ce matin-là, pourtant déjà bien avancé, alors que les deux cavaliers approchaient de Netherfield. Ils croisèrent quelques personnes dont la tâche fastidieuse leur octroyait quelque possibilité d'inattention, ceux-ci ne furent pas sans étonnement à la vue de ce couple dépareillé qui n'aurait pas été sans rappeler Jacques le Fataliste et son maître tels que Diderot nous les laissa imaginer… Un homme corpulent et de petite taille, à la parole abondante et son acolyte, offrant une image très appuyée de la dignité, voire de la retenue. Le mieux mis ne disait rien, n'opinant pas du chef non plus mais jetant parfois des regards peu amènes à son compagnon à la face animée et infatigable. Le plus âgé semblait s'être préparé à la hâte tant ses vêtements paraissaient de guingois, inappropriés mais le plus marquant pour les spectateurs résidait dans son aptitude à rester sur sa monture tout en moulinant des deux bras, se tapant parfois la cuisse d'une de ses grosses mains. Toujours est-il que ces deux hommes voyageaient ensemble et devaient bien se connaître pour que l'un souffre la proximité de l'autre. Cet étrange duo attirait donc l'attention jusqu'à ce qu'il se trouve lui-même témoin d'une scène inhabituelle. George pérorait copieusement depuis le début du voyage, mettant à rude épreuve la patience de son jeune compagnon qui ne prêtait plus qu'une oreille très distraite à ces bavardages où il était question de destin écrit à l'avance, de chute et de rédemption, d'hommes tombant sous le charme de femmes volages et dangereuses, de dettes d'argent ou d'honneur, qu'importait… de comparaison de tous les alcools goûtés par cet hédoniste invétéré… Tout soudain, l'ange de seconde classe cessa de débiter ses mauvaises blagues et autres commentaires douteux pour fixer un point de l'horizon pour commander à Darcy de le suivre sans discuter, entraînant sa monture en direction d'un bouquet d'arbres, tel un chien de chasse en sa course obstinée.

Ce fut donc en grommelant que Darcy se laissa entraîner dans son sillage, le rapport s'étant inversé puisqu'il se trouva confronté au silence de son compagnon. « Mais enfin, que faites-vous ? Où allons-nous ? - Il avait beau employer toute son autorité, sa frustration augmenta davantage face au mutisme inattendu de son compère - George ! Répondez-moi ou… » Il s'interrompit à la vue de deux hommes se tenant debout devant ce qui avait l'apparence d'un tas de vêtements féminins jetés sur le sol encore trempé par les pluies froides tombées ces derniers jours. Ils devisaient tranquillement, quand George jeta enfin un regard à son complice indécis, « Allons-y ! » Avait-il lancé, comme si l'acte allait de soi. Il avait lourdement atterri et s'était étonnamment glissé vers le petit attroupement dont l'intérêt s'était tourné vers les nouveaux arrivés. « Allons, mon vieux, au travail ! Montrez- nous ce que vous avez dans le ventre ! » Darcy s'était approché à son tour, embarrassé par le ton directif de son interlocuteur.

« Messieurs…

-Dites, mon vieux, nous n'avons pas de temps à perdre en présentations ! Elle a besoin de vos talents, sinon…

-Pardonnez-moi, messieurs, mais la situation est sous notre contrôle… Darcy reconnut l'intendant de Netherfield.

-Ah, oui ? On ne dirait pas pourtant… Sans doute l'insolence grossière de George lui coûterait cher, il soupira discrètement, baissant les yeux vers ce qui ressemblait de plus en plus au corps d'une femme inanimée - Sans doute vos bons soins s'arrêtent-ils à la contemplation de l'horizon alors qu'une jeune fille accidentée gît à vos pieds.

-Monsieur ! Je ne vous permets pas ! Le plus âgé des deux spectateurs s'agitait sous l'effet d'une franche indignation - Je suis médecin, le médecin du comté - Il avait levé l'un de ses doigts, croyant peut-être que cela suffirait à convaincre son auditoire et à asseoir sa docte autorité - et j'ai déjà pris en mains la situation, nous attendons la voiture…

-Mais… Miss Elisabeth ! Darcy s'était agenouillé dans la boue, contemplant avec inquiétude le visage aux lèvres bleuies par la température extérieure il tenait ses mains dans les siennes : elles étaient glacées – Miss Elisabeth ? Miss Bennet, m'entendez-vous ? Si oui, serrez-moi les mains ! – Elle ne fit aucun geste, se contentant de respirer doucement- L'avez-vous examinée ?

-Mais enfin, qui êtes-vous ? Le praticien rougit sous le feu de l'insurrection dont il était la victime, inexplicablement - Pour qui … ?

-Fitzwilliam Darcy, Derbyshire. Je connais cette demoiselle. Il ne daignait même pas complimenter son interlocuteur d'un regard, complètement absorbé par l'auscultation rapide et précise de la patiente – Quel est votre diagnostic ?

-Et bien… euh… de toute évidence elle souffre d'une commotion et d'une simple contusion de l'épaule due à la chute qu'elle a faite. Ne vous inquiétez pas, dans quelques heures, elle se réveillera, tout à fait remise, elle ne gardera qu'un hématome pour souvenir de cet accident. L'incompétent souriait avec l'assurance que lui conférait son statut.

-C'est une luxation de l'épaule. L'expression de son visage s'était durcie – Une simple contusion ne pourrait causer un tel gonflement. Il va falloir la réduire. Il avait ôté son manteau et sa veste pour faciliter la manœuvre. Aidez-moi à…

-C'est hors de question ! Écartez-vous, monsieur ! Bien que cela vous déplaise, je suis le seul médecin ici et je ne vous autorise pas à mettre en cause mon diagnostic, tout gentleman que vous êtes ! Je vous interdis de la toucher !

-Monsieur Darcy… La voiture de M. Bingley ne va plus tarder maintenant… Le pauvre intendant serrait ses mains du mieux qu'il pouvait… parfaitement contrit – avec tout le respect que je vous dois, croyez-vous vraiment pouvoir…

-Reculez donc ! Vous nous empêchez d'y voir clair, bon sang ! Que dois-je faire ?

-Non, George, j'aurais préféré… Levant les yeux au ciel – Soit. Aidez- moi à dégager son bras, ses vêtements risquent de gêner la manœuvre de réduction. Se disant, il lui emprunta son petit canif et déchira légèrement l'étoffe gênant le sauvetage, en prenant garde à ne pas aggraver les dommages - C'est une luxation simple, il est nécessaire de la réduire puis d'immobiliser l'articulation pour consolider, dans un premier temps cela devrait suffire. Ensuite, il faudra veiller à restituer la mobilité de son épaule. Ces explications s'adressaient-elles à son acolyte, à la jeune femme ou à lui- même ? Nul n'aurait su le dire.

-Voilà. »

Le jeune homme palpait la zone lésée avec d'infinies précautions, la victime restait inconsciente, ce qui d'une certaine manière simplifiait le cours des événements car le craquement et la douleur consécutive à la remise en place de la tête humérale dans son articulation lui serait épargnés. Il avait finalement posé et appuyé de toute la force du bras son pouce sur les parties molles faisant ainsi ressortir le creux anormal assorti d'une saillie tout aussi inhabituelle. Il procédait avec douceur et habilité bloquant fermement l'articulation de l'épaule lésée avant d'opérer une pression suivie de légers mouvements de dégagement sur le bras fléchi. Ses doigts agiles vérifiaient que les rapports osseux étaient bien rétablis avant de confectionner avec sa cravate un bandage de fortune, aidé de son désormais fidèle assistant. Il eut l'air satisfait.

« Il sera nécessaire d'immobiliser son bras et l'articulation les tous premiers jours mais elle devra rapidement effectuer quelques légers mouvements dès que l'inflammation aura disparu afin d'éviter toute raideur et risque de récidive. Au douzième jour, nous pourrons opérer des mouvements plus amples, comme des mouvements de flexion- extension, puis de rotation et arriver à des mouvements d'abduction pour finir au trentième jour à porter le bras lésé à son plus haut niveau d'élévation pour assurer l'entière mobilité du membre. »

Il avait méticuleusement détaillé ses consignes au vénérable représentant du corps médical, qui se contentait alors d'opiner du chef, resté coi tout au long de la démonstration de l'imperturbable gentleman qui avait manipulé la jeune femme comme un authentique médecin. George avait recouvert celle-ci avec le lourd manteau de Darcy afin de la réchauffer, il continuait de lui parler, lui expliquant chacun de ses gestes, ce qui laissait les autres témoins quelque peu perplexes. La voiture était enfin arrivée, ils y avaient transporté et installé la jeune femme inconsciente. Une chambre avait été spécialement préparée à Netherfield, où elle fut prise en charge par la très zélée femme de charge.

Darcy et l'angélique George se trouvèrent donc en présence du maître des lieux qui prenait connaissance des derniers développements non sans surprise il est vrai.

« Ainsi donc Darcy c'est vous qui avez porté les premiers soins à miss Elisabeth ?!Je vous connaissais d'innombrables talents mais de là à imaginer cela ! C'est absolument incroyable !

-Oui, bon… Les joues de son interlocuteur avaient joliment rougi, manifestant la gêne qu'il éprouvait – A ce propos Bingley, je vous demanderai votre entière discrétion sur ce sujet. Je n'ai aucun désir que cela s'ébruite. Il avait baissé la voix, et ce fut presque en chuchotant qu'il ajouta - Notamment auprès de la famille Bennet, en fait.

-Mais, vous avez sauvé…

-Non, officiellement c'est le médecin de Meryton qui a géré le sauvetage. Je me suis contenté d'être témoin. Son air sévère suffit à convaincre son vis-à-vis, dont l'enthousiasme n'était pas totalement retombé.

-Mais m'expliquerez-vous comment un tel prodige a pu avoir lieu ? Où avez-vous appris l'art de la médecine ?

-Non, Bingley, je ne répondrai pas précisément. Comprenez bien que je ne suis pas expert, encore moins médecin. C'est … simplement… un geste que j'ai déjà vu pratiquer et que je me suis contenté de reproduire, j'ai eu de la chance, voilà tout. Sa tentative de sourire avait lamentablement échoué, il ne réussit qu'à grimacer.

-Et bien, mon vieux, vous ne me présentez pas à votre ami ? Et cet odieux personnage qui recommençait à l'embarrasser ! Quelle balourdise ! Il serait bien temps… George Wickham, pour vous servir. Il avait incliné sa tête hirsute.

-Oh… Veuillez excuser mon incorrection, Monsieur Wickham. Leurs mains tendues se rencontrèrent chaleureusement – Charles Bingley, sachez que je suis ravi d'accueillir toute … personne reliée à Darcy… Son regard reflétait la question toujours en suspens.

-Nous ne sommes pas à proprement parler… Pris de court, il tentait d'offrir une réponse précise à son hôte, si facile habituellement à manipuler.

- Je suis son oncle, oui, enfin l'un de ses oncles, plutôt du genre prodigue… enfin absent et revenu depuis peu… et j'ai bien l'intention de faire plus ample connaissance avec mon neveu, déjà cher à mon cœur. Il adressait ce qui sembla un hideux sourire à Darcy.

-Décidément c'est la journée de toutes les surprises ! »

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Elisabeth Bennet n'ouvrit les yeux qu'à travers un brouillard difficile à dissiper, un inconfort du côté de son épaule droite accompagna son réveil dans une chambre qu'elle ne reconnaissait pas. La commotion ne lui avait pas ôté le souvenir de sa chute, qu'elle ne tarda pas à se rappeler, d'abord par bribes puis dans son déroulement entier. Le mystère s'était localisé dans l'après. Elle se trouvait seule, allongée dans un lit douillet aux draps luxueux, bien plus que ceux qui garnissaient habituellement son lit. La décoration et le mobilier ne lui étaient absolument pas familiers et bien qu'elle ne ressentit pas vraiment d'inquiétude, elle aurait sans doute préféré être accueillie à sa reprise de connaissance par une figure amicale, voire intime. Une fois qu'elle se sentit capable de bouger, elle tenta de s'asseoir, ce fut à cet instant qu'elle sentit une douleur brutale courir le long de son bras droit et de son épaule, elle ne put réprimer un cri et quelques larmes avant de se recoucher avec plus de précautions qu'auparavant. Un bandage ornait cette zone apparemment lésée, probable conséquence de l'accident qui l'avait conduite dans cette somptueuse pièce.

Une fois remise, elle décida de se lever pour faire le tour de sa chambre de convalescence. Elisabeth ménagea son bras et son épaule droites en prenant appui sur le matelas moelleux. Elle se mit debout doucement en prenant garde aux sensations vertigineuses qui menaçaient son équilibre après ce temps incertain passé alitée. Ses pas la menèrent vers la fenêtre qui ne lui révéla rien de remarquable, la nuit s'était abattue sur le monde environnant, elle ne put donc reconnaître aucun élément extérieur. Elle se tourna alors vers les deux portes que comprenait la pièce et opta la plus proche. Celle-ci donnait sur un couloir assez bien éclairé mais qu'elle ne parvenait toujours pas à identifier comme un endroit familier, elle poussa plus encore son exploration, jusqu'à ce qu'elle perçoive deux voix masculines, de plus en plus vigoureuses, une semblant appartenir à un homme plus âgé et moins raffiné que l'autre.

« …mais puisque je vous le dis mon vieux ! Vous pouvez bien me croire ! – La voix qui paraissait appartenir à un homme d'âge mûr toute la grossièreté du personnage - D'ailleurs si vous êtes venu jusqu'ici, ce n'était pas pour jouer au preux chevalier…? Vous avez accepté de mettre à l'épreuve les sentiments de la demoiselle, alors ce n'est plus le moment de flancher au nom de je ne sais quel sursaut moral… Il n'y a pas d'autre moyen de savoir si elle tient vraiment…

-Il suffit, George ! Vous avez profité de ma vulnérabilité pour m'entraîner dans une entreprise honteuse. Sans évoquer le fait que j'ai pris le risque de dévoiler un pan de ma vie que je serai bien en peine de pouvoir expliquer si cela se savait. J'espère que Charles saura oublier ou du moins se taire et que l'inimitable Winslow ne mettra pas son nez dans mes affaires. - Il secouait la tête, abasourdi - Et maintenant je m'exprime à votre manière… Je vais rester le temps strictement suffisant pour ne pas blesser Bingley et reprendre le cours de ma vie, ce qui sous-entend, une vie sans vous et vos brillantes idées, George.

-Alors quoi !? C'est ainsi que vous veillez sur vos amis ! Vous êtes le premier à douter de l'honnêteté de la demoiselle qui a su le séduire avec son beau visage et ses grâces habilement distillées… et vous êtes prêt à le laisser vivre comme un misérable avec au mieux une épouse indifférente, au pire une harpie !

-Mais enfin, que voulez-vous de moi, George ? - L'exaspération était à son comble - Vous me voyez jouer au prétendant auprès de Miss Bennet ? Vous me demandez de minauder sous le nez de celui qui n'est autre que mon ami et qui est amoureux de la jeune femme que je suis censé charmer, un ami résolu à se déclarer d'un jour à l'autre auprès d'elle ? – Le mépris transpirait, il n'essayait même pas de le camoufler - Et vous ne connaissez pas le reste de sa famille… je frissonne à la pensée que Mrs Bennet pourrait en tirer quelques conclusions hâtives ! Non, George, nul besoin de me regarder avec vos yeux de chien battu… C'est impossible, je ne peux me résoudre à une telle extrémité ! Cela ne procurerait qu'embarras et humiliation, je renonce à mystifier mon ami et ses voisins, ce n'est pas digne d'un gentleman.

-Mais ouvrez les yeux nom d'une pipe ! - La patience n'était pas son fort, ne l'avait jamais été - S'il ne peut compter sur vous, qui pourra l'aider ? Vous étiez pourtant prompt à dénoncer cet abject marché du mariage dans lequel se jettent ou sont jetées les jeunes filles…

-George – Sa voix était empreinte de gravité - Il me semblait que vous aviez pris connaissance des éléments importants de … mon existence et qu'en ce sens, vous sauriez combien j'exècre cette facette des relations humaines.- Il avait fait une pause, le temps d'un soupir empli de tristesse - Il y a bien longtemps que je me suis retiré de la scène sentimentale, je ne suis pas capable de revenir sur cette promesse, George, mais je ne peux accéder à votre demande.

-Alors, vous refusez d'être vivant… Il penchait sa tête hirsute, pliant sous le poids de l'accablement - Le Sacha que j'ai vu n'avait rien d'un homme mort pourtant… Bon, de toute façon, je n'ai pas l'intention de vous abandonner si facilement, là où vous irez, je vous suivrai… soyez-en sûr ! D'ailleurs, j'ai tout à y gagner ! Allez, bonne nuit mon vieux, la nuit porte conseil… »

Il avait saisi la poignée et ouvert la porte lourdement. « Bon sang ! Mais … vous êtes réveillée Miss ! »

A suivre