Chapitre 4
Shaw, en train de rêver, remua dans le lit.
Elle s'arc-bouta sous sa caresse. La femme, au-dessus d'elle, savait quoi faire, semblait si bien connaître son corps. Elles s'embrassèrent et Shaw en profita pour échanger leur position.
– Vraiment… ? Chuchota l'autre femme.
Shaw n'écoutait plus, elle n'avait qu'une idée, une obsession, la posséder.
Cette femme ne cachait pas son amusement devant sa passion, pourtant la petite brune savait qu'elle ne lui rendrait pas la tâche facile et en effet… Elle bougea, voulant à nouveau être l'instigatrice. Shaw s'en agaça, et l'embrassa plus fermement pour la maintenir en place. Son intuition avait été bonne, la « demoiselle » devint plus lascive, acceptant avec soupir l'effleurement de ses mains qui descendaient plus bas sur son corps.
– Sameen…, murmura-t-elle.
Shaw ouvrit les yeux. « Merde ».
Le réveil à l'appel strident, agressait ses oreilles. Elle cligna plusieurs fois des yeux. Elle grogna en s'asseyant dans le lit, retrouvant plus ou moins ses esprits. Elle se leva et marcha jusqu'à la petite table. L'horloge numérique incrustée dans le mur indiquait cinq heures du matin. Elle appuya sur le bouton pour éteindre l'alarme.
Elle s'assit un instant à la table et se prit la tête dans les mains, elle se massa les tempes, inspirant doucement pour essayer de chasser le rêve toujours présent dans sa mémoire.
Elle enleva son débardeur, son bas de pyjama puis se glissa sous la douche. Elle n'avait pas allumé la lumière, appréciant l'obscurité autour d'elle. Elle attendit le jet d'eau froide. Elle ne frissonnait même plus face à la température. Au début de son emménagement dans ce lieu, elle avait espéré qu'il s'agissait d'une erreur qu'elle aurait des douches chaudes. Mais non. Les douches froides étaient le quotidien de la population. Des douches glacées et minutées.
Une fois l'eau éteinte, Shaw attrapa une serviette et se frictionna avec le linge pour essayer de se réchauffer.
Elle s'habilla puis sortit du studio, elle ne croisa aucune âme dans les couloirs. La salle de gym était également vide. Elle monta sur le tapis de course alors que les capteurs de mouvements transmettaient à l'immense écran devant elle l'ordre de s'allumer pour cette nouvelle personne présente dans la salle.
Shaw sélectionna un paysage de forêt, programma d'une dizaine de kilomètres et se mit à courir. Elle regardait l'écran d'un œil vide, puis lorsqu'elle sentit son esprit commencer à vagabonder, elle se concentra sur les sensations que provoquait le rythme soutenu qu'elle avait adopté sur son corps. La sueur se mit à couler dans son dos et sur son visage, elle augmenta la cadence, accueillant la brûlure dans ses jambes. Tout était le bienvenu, tant qu'elle ne pensait pas à elle.
Root…
Ce n'était pas la première fois qu'elle rêvait d'elle, d'ébats entre elles, mais en revanche, c'était la première fois qu'elle rêvait… en couleur.
Shaw ne savait pas comment réagir face à ça. Depuis des mois, sa seule excentricité visuelle était le gris. Or cette nuit, elle avait découvert le coloris de ses yeux, elle ignorait le mot qui correspondait à la teinte de ses iris, mais elle en aimait chaque nuance. Elle maudit son réveil de l'avoir sorti de son songe avant qu'elle ne s'enthousiasme de la couleur de ses cheveux, de sa bouche…
Shaw accéléra encore le mouvement.
Samantha Groves était un traitre, une femme qui voulait détruire Samaritain. Celui qu'elle-même tentait de sauver, son protecteur. Root, qu'elle retrouvait systématiquement sur son chemin, qui la suppliait d'arrêter de travailler pour Lui. Shaw se demanda ce qui aurait pu se passer à Londres si elle était descendue de ce parapet. Elle ralentit le pas et s'arrêta, inspirant profondément pour diminuer les battements de son cœur.
Elle savait que Root et elle avaient eu une histoire, ce rêve n'était pas un foutu fantasme, un message vaguement érotique que lui envoyait grossièrement son subconscient, non, ce n'était même pas un rêve.
C'était un putain de souvenir…
.
John Greer avait toujours été un homme prudent. Doté d'une intelligence incroyable, d'un instinct carnassier et d'aucune pitié pour ses adversaires. Il était aussi extrêmement patient. Il connaissait l'homme qu'il recherchait : Harold Finch. Celui qui avait été son ami.
Bunker numéro six, quatre ans plus tôt…
– Je ne suis pas de ton avis, Harold. Samaritain a sauvé l'Humanité. Sans ces Bunkers, la race humaine aurait disparu.
– Le penses-tu vraiment ?
– Oui. Le monde d'autrefois n'existe plus.
Harold ne répondit pas. Assis devant son ordinateur en veille, il méditait sur les paroles de son mentor.
Greer était venu lui rendre visite, comme il le faisait chaque semaine depuis des années. Harold avait été son élève le plus brillant. Un esprit de contradiction qui avait tendance à vouloir remettre en doute l'inéluctable. Greer se souvint avec bienveillance de l'époque où lui-même était persuadé qu'il pouvait changer le monde. Mais personne n'avait ce pouvoir. Seul Samaritain était capable de gouverner, de mener les humains de manière juste pour éviter leur propre destruction. Car si vous regardiez l'Histoire, la conclusion était toujours la même, le cycle de l'homme se répétait, une évolution et… une chute dans les abîmes.
L'homme plus âgé étudia l'appartement autour de lui. Rien n'avait vraiment changé au cours de leur tête à tête régulier. Harold était un homme prévisible. Aimant son confort et ses habitudes. Les murs étaient nus, la décoration minimaliste. Tout était propre, rangé avec soin, rien ne dépassait ou ne débordait du cadre.
Greer déplaça de quelques centimètres le crayon noir sur la table, Finch suivit son mouvement puis leva les yeux vers lui alors que l'homme debout demandait :
– Ne sais-tu pas qu'avant Samaritain, le monde était en guerre ?
– Si, bien sûr que si, répondit l'ancien élève.
– Qu'Il a apporté la paix en supprimant les frontières et les drapeaux, tout le monde n'appartenant plus qu'à une seule et même bannière, la Sienne.
– Il a détruit les cultures de chaque pays, déclara Harold.
– Il a aboli la différence !
Harold se tut. Greer reprit plus doucement.
– Samaritain se meurt…
L'homme à lunettes ouvrit la bouche sans rien dire.
– C'est la vérité, Harold. Samaritain est en train de mourir. L'énergie qu'il dépense chaque jour pour nous garder en vie, nous pauvres microbes, l'affaiblit de plus en plus, et la Terre est tarie, ce dont Il a besoin n'existe plus…
– Tout a commencé avec le virus WTTM_6741, n'est-ce pas ?
– Oui. As-tu trouvé quelque chose qui pourrait nous aider ?
– Non, il faudrait remonter à la source même, au code principal, malheureusement, ce virus existait à l'état latent chez Samaritain depuis des décennies, évoluant en même temps que lui. La preuve, ce 6741 correspond au nombre de mutations de cette menace. Cela prendrait des dizaines d'années pour chercher à le comprendre et autant pour le stopper.
Harold fronça les sourcils.
– C'est aussi la première fois que je vois certains mots dans ce code, comme s'ils appartenaient à une autre langue ou peut-être…
– Donc tu n'as rien ? Le coupa Greer.
– Non, je suis désolé, John… Combien de temps lui reste-t-il ?
– Quelques années, cinq ans tout au plus.
Harold déglutit.
– N'y a-t-il réellement aucune solution ?
– Il existe peut-être un moyen, et… Greer posa sur lui des yeux bleus fatigués, j'ai besoin de toi.
– Dis-moi.
– Que sais-tu sur les voyages dans le temps ?
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L'homme aux rides profondes dégustait son cognac dans son petit salon en se disant que finalement Harold Finch n'avait pas été si prévisible. Trahir Samaritain après avoir prouvé sa loyauté en apportant le remède aux maux de leur Dieu, avait été assez… douloureux à accepter.
Cependant elle était là, la survie possible de Samaritain, grâce à cet élixir inespéré : le myélencéphale.
Greer reprit une gorgée en essayant de se remémorer les traits de la femme qu'il avait connu aux côtés d'Harold. Sa coéquipière, collègue et amie. Cette grande brune, tout aussi intelligente que lui, qu'Harold avait ramené lors d'un retour d'une conférence au Bunker numéro trois quelques mois après le début de ses recherches sur les voyages dans le temps. Il s'était battu pour qu'elle intègre son équipe malgré le mystère qu'elle représentait.
Samantha Groves. Une inconnue, sans histoire, dont Samaritain n'arrivait pas à vraiment trouver de détails sur sa vie passé, comme si avant sa rencontre avec Harold, elle n'avait jamais réellement existé.
Assis dans un fauteuil en cuir de style anglais, Greer étendit les jambes, posa le verre sur la petite table en bois à sa droite, attrapa l'écran, le stylo, et se mit à dessiner. Il esquissa le visage d'une femme, des boucles encadrant l'ovale de la tête. Il crayonna le début des yeux et soupira, il avait l'impression que sa mémoire lui jouait des tours. Il ne se souvenait plus des traits de mademoiselle Groves, et malheureusement toutes les photographies, ou représentations visuelles d'elle ou d'Harold avaient disparu, du jour au lendemain.
Le « virus » avait été si délicat que Samaritain ne s'était aperçu de sa contamination que trop tard. Il avait bien entendu détruit le vers assez facilement mais toutes les données sur Harold Finch ou Samantha Groves n'existaient plus.
Il ferma les yeux, écouta le morceau de Purcell en fond sonore qui l'accompagnait pendant qu'il savourait le nectar. Il sourit tristement devant les paroles chantées par le contre-ténor en se disant qu'elles illustraient assez bien sa vie.
« O Solitude my sweetest choice… »*
Non, ce n'était pas vrai. Il n'était pas seul. Samaritain veillait sur lui.
Il reprit une gorgée et repensa à Samantha Groves dit Root, cette femme qui avait usurpé deux des personnes les plus imminentes de la « cour » de Samaritain. Harold Finch bien sûr, et Sameen Shaw.
Bunker numéro six, quelques mois auparavant…
Virgil étudiait les images du scanner. Il soupira, ce qu'il avait devant les yeux ne lui plaisait pas. Il s'agissait des clichés de la victime de Martine Rousseau. Elle ne l'avait pas ratée.
Il garda les yeux fixés sur l'écran quand l'homme en costume pénétra dans la pièce aux différentes consoles.
– Que pouvez-vous me dire, mon cher Virgil ? Demanda Greer en se positionnant à ses côtés, observant les coupes du cerveau de Sameen Shaw.
Virgil montra une petite tâche sur l'écran.
– Vous voyez ici dans le lobe temporal médian, c'est une lésion cérébrale…
Greer se tut, attendant la suite.
– Nous avons pu extraire la balle qu'elle a reçu, mais cette blessure est irréversible et…
– Cela explique son amnésie.
– Oui. Bien que cela touche la mémoire explicite. Elle ne se souvient plus de qui elle est, ou qui elle a pu côtoyer au cours des dix dernières années, mais sa mémoire implicite reste intacte. Son corps se souvient de tout ce qu'elle pouvait faire avant d'être blessée, se battre, ou même lire une partition de musique, si tant est qu'elle ait déjà fait de la musique…
Greer observa la femme derrière la vitre, allongée et immobile sur la table pendant que l'anneau du scanner tournait autour de son crâne.
– Nous avons découvert autre chose, Monsieur.
– Je vous écoute.
– Elle… Elle ne peut plus distinguer les couleurs. Seulement du noir et du blanc et parfois… du gris.
Greer haussa les sourcils à cette nouvelle.
– Je vois…
Virgil sourit légèrement, connaissant le personnage, il savait que Greer avait fait exprès d'utiliser cette expression, au lieu d'un simple « Je comprends ». Il se racla la gorge pour annoncer l'autre trouvaille.
– Il y a encore un nouvel élément, Monsieur.
Greer se tourna vers lui, l'encouragent à continuer.
– Nous pensons... il se peut que… qu'elle ressente des émotions.
L'homme plus âgé ne put s'empêcher d'ouvrir la bouche. Virgil s'empressa d'ajouter.
– Oh, pas grand-chose, toujours plus bas que la normale ! Mais en sachant qu'elle en était incapable, c'est quand même assez surprenant.
Son supérieur resta silencieux un petit moment. Puis déclara.
– Elle est vraiment amnésique, n'est-ce pas ?
– Oui, Monsieur.
– Se souvient-elle d'avoir jamais vu en couleur, ou qu'elle ne pouvait pas être en mesure de ressentir des émotions à cause de sa sociopathie ?
– Non, Monsieur.
Greer sourit gentiment.
– Eh bien, je suppose que nous n'avons pas à nous préoccuper de cela pour le moment. Nous devons nous réjouir qu'un de nos enfants ait retrouvé le chemin de la maison.
Virgil hocha la tête alors que Greer se tournait vers la femme aux bras croisés dans un coin de la pièce qui avait écouté sans rien dire.
– Qu'en pensez-vous, Mademoiselle Rousseau ?
– Je m'interroge…
Greer la fixa patiemment.
– Shaw n'est plus la même.
– Tout à fait, Mademoiselle Shaw a grandement changé.
– Peut-être…
– Oui ?
– Peut-être devrions-nous lui faire passer le test...
Le léger sourire de Greer s'agrandit.
– Mademoiselle Rousseau, il semble que nous nous rejoignons dans notre raisonnement.
– Mais si elle échoue ?
– Nous aurons néanmoins gagné, car si Sameen Shaw meurt, elle ne sera plus jamais dans l'équipe d'Harold Finch. Mais si elle passe le test, elle sera à nouveau au côté de Samaritain, œuvrant pour Lui.
Martine inspira.
– Si elle réussit, Root ne va pas apprécier.
– En effet, Mademoiselle Groves risque de mal prendre la nouvelle, si du moins, elles se rencontrent à nouveau. Mais nous n'en sommes pas là. Il reste encore beaucoup de travail. Avez-vous de nouvelles recrues auxquelles mademoiselle Shaw pourrait s'intégrer ?
– Nous avons un tout petit bataillon de mauviettes récupérées dans le Bunker numéro deux, je suis certaine que les trois quarts mourront.
– Quand comptez-vous les tester ?
Martine réfléchit un instant.
– Je pense que nous pouvons tenter un essai dans une semaine.
– Parfait !
Greer regarda Virgil.
– Vous savez ce qu'il vous reste à faire, jeune homme. Sameen Shaw doit être en état pour la semaine prochaine.
Virgil avala sa salive.
– Je ne suis pas sûr… commença-t-il.
Devant l'éclair de colère dans les yeux pâles de son supérieur, il ferma la bouche. Baissant humblement la tête, il déclara.
– Ce sera fait, Monsieur.
– Je préfère ça, répondit Greer.
L'homme aux rides profondes jeta un dernier regard à la patiente toujours immobile sur la table, puis reporta son attention sur Martine qui attendait.
– Mademoiselle Rousseau, accompagnez-moi, voulez-vous ? J'aimerais étudier les dossiers de ces nouveaux candidats.
L'Asset sortit de la pièce derrière lui en se demandant si Sameen Shaw serait toujours de ce monde dans une semaine.
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N/A: Musique O Solitude de Purcell.
* Traduction approximative : « O Solitude mon très cher choix... ».
