Le lendemain, je m'éveillai la gorge nouée, me rappelant l'épisode décisif de la grâce rebelle. C'était ce que j'étais. Une rebelle. Et notre père n'était certes pas connu pour sa clémence envers ceux qui lui désobéissaient.
Élise fit soudain irruption dans ma chambre, l'air aussi anxieux.
« Dépêche-toi, enfin ! » gémit-elle. « Plus vite nous irons le voir, moins il aura eu le temps de réfléchir à un châtiment exemplaire ! »
Je devais avouer que son argument était plus que recevable, bien que je souhaitasse le plus possible retarder l'échéance de la confrontation. J'acquiesçai et m'habillai rapidement.
Quelques instants plus tard, nous remontions les longs couloirs sombres jusqu'aux appartements de Garon. Stoppant net devant l'immense porte sculptée renforcée de métal, je déglutis, m'appliquant à réguler mon rythme cardiaque emballé.
« Tu... vas venir avec moi ? » demandai-je, me tournant vers Élise. Elle hocha la tête.
« Oui. Je pense que quelqu'un plaidant en ta faveur ne sera pas de trop. Ce n'est pas gagné, mais... On peut toujours essayer de le raisonner, pas vrai ? »
Je me mordis la lèvre, plus dubitative que je ne m'autorisais à lui montrer.
« Il s'agit de notre père, après tout, » lâcha Élise. « Il va bien falloir qu'il te pardonne, non ? »
Sa voix hésitante était teintée d'interrogation, et je devinai que sous prétexte de me rassurer, elle cherchait plus à se convaincre elle-même.
« Merci, Élise. J'espère que tu as raison. » fis-je néanmoins, esquissant un sourire. Ma petite sœur prit une grande inspiration.
« Bon... Haut les cœurs, on y va... »
Elle leva le poing, frappant au panneau épais. Ses coups résonnèrent lugubrement dans le couloir désert.
« Père, nous aimerions vous parler de quelque chose ! » annonça-t-elle, haussant la voix. Il n'y eut aucune réponse. En revanche, un rire éclatant et quelque peu effrayant nous parvint. Nous nous pétrifiâmes, interdites.
« Père... ? » demandai-je prudemment après quelques instants. Des voix étouffées semblaient nous parvenir de l'autre côté du battant. Élise fronça les sourcils.
« On dirait qu'il est avec quelqu'un... On ferait peut-être mieux de revenir plus tard. »
J'acquiesçai, mais alors que nous apprêtions à rebrousser chemin, la voix de Garon s'éleva, tonitruante.
« Hum ? Qui va là ?! »
Élise déglutit bruyamment.
« Oh ! Pardon de vous déranger, Père... » lâcha-t-elle d'une voix timide.
« Oui, veuillez nous excuser si ce n'est pas le bon moment, » renchéris-je, hésitante.
« Que voulez-vous ? » s'enquit le roi d'un ton brusque.
« Père, nous sommes ici pour vous présenter des excuses... » souffla Élise, avant de me donner un coup de coude. « N'est-ce pas, Tessia ? »
Je me raclai la gorge, enchaînant précipitamment.
« Oui, c'est exact. Je suis désolée d'avoir discuté vos ordres. » fis-je humblement. Il y eut un silence qui me sembla durer une éternité.
« Vous pouvez entrer, » finit par laisser tomber Garon. Je soupirai, échangeant un coup d'œil avec Élise, puis poussant la lourde porte.
Dès mon entrée, je balayai la pièce du regard, cherchant les visiteurs dont j'avais entendu les voix. Mais nul n'était présent, à part notre souverain, assis derrière un imposant bureau aux pieds ouvragés, la tête posée sur sa main et le coude sur son accoudoir. Il nous suivit des yeux, nous regardant nous avancer et nous incliner.
Derrière lui, l'immense portrait d'une très belle femme aux longs cheveux blonds ondulés et au port de tête noble et altier, richement vêtue d'une robe pourpre et souriant légèrement, occupait le mur. Je ne l'avais jamais vue, et pourtant quelque chose en elle, sa prestance, son allure, peut-être, me semblait familier. Je déduisis qu'il devait s'agir de la première épouse de Garon, la Reine Katerina, mère de Xander. Elle avait été assassinée par un Hoshidien infiltré dans le château plusieurs années avant ma naissance. Il n'en parlait jamais, mais je sentais à chaque fois que quelqu'un l'évoquait en sa présence une souffrance incommensurable passer dans ses yeux.
Élise toussota, gênée. Elle avait aussi l'air surpris de ne trouver personne d'autre dans la pièce, ce qui me rassura. Non, décidément, je n'étais pas seule à avoir entendu quelqu'un.
« Tessia... » me coupa abruptement Garon dans mes réflexions. « Tu as désobéi à un ordre direct de ma part. En temps normal, si tu étais n'importe qui d'autre, tu serais déjà morte.
-Je comprends... » murmurai-je, la tête baissée et les yeux rivés au sol sur une tache insignifiante du tapis ancien.
« Non ! Père, je peux tout vous expliquer... » s'empressa d'intervenir Élise de sa voix flûtée, mais Garon fronça les sourcils.
« Silence ! » tonna-t-il. La jeune fille baissa à son tour les yeux, surprise. À travers mes cils baissés, je vis le roi se lever lentement de son siège.
« Comme tu es ma fille, Tessia, je suis disposé à faire preuve de clémence. J'ai réfléchi et je sais comment tu vas pouvoir te racheter. Tu vas réaliser une mission. Si tu accomplis cette tâche avec succès, je fermerai les yeux sur ton impudence.
-Vraiment ? De quelle sorte de mission s'agit-il ? » m'enquis-je d'un ton poli, soulagée.
« Il y a une forteresse abandonnée, près de la frontière d'Hoshido. Je souhaite savoir si le bâtiment est toujours fonctionnel. Je te demande de t'y rendre et d'inspecter les lieux. Tu n'auras pas à combattre. »
Je hochai la tête, assimilant les informations. Une mission... et qui semblait, en outre, excessivement abordable. Quelle chance j'avais ! Je ne pouvais malgré tout me défaire d'un genre de sentiment d'appréhension. Une telle magnanimité ne ressemblait pas du tout à Garon. Et bien que je sus que je devais m'en réjouir, une partie de moi sonnait toutes sortes de signaux d'alarme. Mais avais-je le choix ? Cela semblait si facile... Trop facile.
« Est-ce que c'est compris ? » m'interrompit sévèrement une nouvelle fois Garon dans mes pensées. « Je ne tolérerai pas que tu me déçoives une seconde fois... »
Je m'inclinai.
« C'est compris, Père. Je ferai selon vos désirs. »
…
Rassemblés à la table du petit-déjeuner, dans la grand-salle, j'observais les visages de mes frères et sœurs. Je venais de leur annoncer la nouvelle, et leurs expressions lugubres ne disaient rien qui vaille. Ils savaient comme moi que cette clémence inattendue était à l'opposé des habitudes de notre père. Camilla soupira profondément.
« Chérie, tu es sûre que tu sauras te débrouiller ? Je n'aime pas ça...
-Bien sûr ! » souris-je. « Je t'en prie, ne t'inquiète pas. Ce n'est qu'une forteresse abandonnée. »
Elle se mordilla la lèvre inférieure, sceptique, jouant machinalement avec la cuillère d'argent qu'elle tournait dans son bol depuis déjà plusieurs minutes.
Après notre entrevue, à Élise et moi, avec Garon, j'avais réfléchi, et décidé de positiver. Cette mission était l'occasion parfaite de faire mes preuves. Avec un peu de chance, Père ne me considérerait plus après cela comme une fille fragile et instable, et me laisserait vivre en permanence avec les autres et participer aux campagnes. Léo fronça néanmoins les sourcils. Comme les autres, il n'avait pas touché aux mets délicieux qu'on nous avait servis depuis que j'avais ouvert la bouche.
« Tu sembles bien sereine à propos de tout cela, Tessia, » constata-t-il, une ombre passant dans ses yeux intelligents. « Cela ne ressemble pas à Père de montrer tant de mansuétude... »
C'était dit, c'était tombé. Xander, assis en face de moi, grimaça. Le jeune mage avait exprimé en quelques mots notre malaise à tous. En cet instant, j'aurais presque préféré que Garon me condamne à deux semaines de cachot froid et humide, comme avait suggéré Xander qu'il le ferait. Au moins, j'aurais su à quoi m'attendre.
« Ça suffit, Léo ! Arrête un peu de t'inquiéter en permanence, bon sang ! » s'écria Élise, laissant tomber le bout de pain blanc qu'elle triturait entre ses doigts fins depuis le début de notre conversation. « Ne lui fais pas peur comme ça alors que c'est sa première mission ! » lâcha-t-elle avec colère, avant de tenter de lui asséner une pichenette qu'il esquiva avec adresse.
« Hé ! Ce n'est pas du tout mon genre ! » protesta-t-il. Camilla, restée songeuse, repoussa d'un mouvement de tête une mèche de cheveux mauves soigneusement ondulée de devant ses yeux.
« Le mieux, c'est que je vienne avec toi pour assurer moi-même ta sécurité, Tessia, » laissa-t-elle tomber.
« J'ai bien peur que ce ne soit impossible. »
Nous sursautâmes dans un bel ensemble, et pour ceux qui étaient de notre rangée de la table, nous retournâmes précipitamment. Je refrénai une grimace en découvrant qui s'était matérialisé devant nous.
Iago. Un mage noir, stratège aussi fourbe que puissant, conseiller et tacticien favori de notre père. Son visage défiguré, à la moitié gauche brûlée et affaissée par un ancien maléfice, était à l'image de sa personnalité : repoussant. Sournois et intéressé, il tirait grand profit de sa position, et nul n'ignorait qu'il se consacrait sur son temps libre à des activités abjectes destinées à renforcer ses pouvoirs. Mais Garon lui-même fermant les yeux, personne n'était en mesure de lui faire de reproches, alors parler de le démettre de ses fonctions... Le roi le couvrait de richesses, en témoignaient suffisamment sa tenue luxueuse, cape de samit noir et or et collerette de plumes d'un rouge sombre...
Je sentis au silence froid et soudain s'abattant sur la tablée que les autres se retenaient aussi de lui ordonner de déguerpir. Cette habitude de se téléporter en permanence là où on ne l'attendait pas et de s'immiscer dans des conversations privées, sous prétexte de tenir informé Garon des faits et gestes de ses sujets, avait le don d'exaspérer n'importe qui. L'antipathie que nous ressentions pour lui et notre répulsion était quasi palpable. J'avais certes moins frayé avec lui que mes frères et sœurs, mais les quelques 'discussions' que nous avions eues avaient suffi à me convaincre que le portrait que m'en brossaient les autres n'était en aucun cas exagéré.
« Et pourquoi cela, Iago ? » fit sèchement claquer Camilla. Le sorcier s'avança. Sa figure blanchâtre contrastait avec ses mèches longues et filasse de cheveux d'un noir de jais tombant en partie mollement devant ses yeux. Il esquissa le petit sourire hypocrite qu'il affectionnait tant de nous adresser, lâchant d'un ton innocent :
« Dame Camilla, Sa Majesté souhaite que cette expédition fasse office de test. En tant que premier conseiller, il m'a chargé de coordonner la mission. » susurra-t-il d'un ton doucereux exaspérant. « Il veut donner l'occasion à la princesse Tessia de prouver sa valeur... Elle fait partie de la lignée royale, après tout. Par conséquent, votre présence ne ferait que fausser les résultats. »
Je me durcis.
« Très bien. Camilla, je dois effectuer cette tâche seule. J'espère que tu comprends.
-Pas seule, Tessia... »
Je sursautai de nouveau. Cette voix...
La silhouette imposante de Garon en personne venait de s'encadrer dans la porte de la salle. Il s'avança vers la longue table, alors que nous le saluions avec déférence. Je me levai.
« Rassure-toi, » poursuivit-il, « Je n'ai pas l'intention de te laisser livrée à toi-même, sans défense. »
Il fit un signe de tête, et un homme sortit de son ombre. Chauve, grand et musclé, ses épaules carrées étaient comme taillées à la serpe, et sa figure grossière couturée de cicatrices était grimaçante. Je réalisai que ce rictus devait être un genre de sourire, et en esquissai un crispé.
« Damoiselle, » me salua l'individu, s'inclinant.
« Voici Hans, » l'introduisit Garon d'un geste désinvolte de la main. « C'est un guerrier chevronné. Il s'assurera qu'il ne t'arrive rien. »
Du coin de l'œil, je vis Xander blêmir, fronçant les sourcils.
« Merci, Père, » remerciai-je, bien que ce type ne m'inspirât absolument pas confiance. Ses yeux sournois luisaient d'un éclat féroce, comme s'il ne souhaitait rien de plus à cet instant que m'étrangler à mains nues ou m'abattre la lourde hache qu'il portait à la ceinture sur le crâne, et pire encore, il dissimulait sa rancœur sous un rustre masque de politesse mielleuse mal maîtrisé. Je me promis dès cet instant de rester sur mes gardes à ses côtés.
Xander s'approcha discrètement de moi, me glissant sans presque remuer les lèvres :
« À ta place, petite princesse, je me méfierais de cet homme... C'est un criminel. Un meurtrier et un scélérat que j'ai arrêté il y a des années. Père semble penser qu'il s'est racheté une conduite, mais je n'y crois pas. Cela dit... C'est un excellent combattant. »
Je hochai imperceptiblement la tête, lui signifiant que je prenais en compte ses avertissements.
Je me redressai ensuite et marchai vers Hans.
« Ravie de vous rencontrer, Hans. J'espère que nous pourrons travailler ensemble de manière productive lors de cette mission. »
Hans resta immobile, me balayant des pieds à la tête, et j'eus la désagréable impression qu'il me jaugeait. Finalement, il hocha la tête.
« Également, Damoiselle, également... »
…
Il n'y eut pas le temps pour des au revoir démesurés, à peine celui d'étudier quelques cartes. La mission requérant avant tout de la discrétion, nous partirions en petit comité. Gunter m'accompagnait, ainsi que Jakob, et bien entendu, ce Hans ambigu. Dans la cour, Lilith nous amena nos chevaux pour notre long trajet jusqu'à la frontière, sur la bordure de laquelle se trouvait la forteresse abandonnée.
« Bonne chance, Dame Tessia. Tâchez de nous revenir en bonne santé. »
J'enfourchai mon cheval, hochant la tête à l'intention de la jeune servante.
« Ne t'inquiète pas, Lilith. Je serai de retour d'ici deux semaines. Tout va bien se passer. »
Lilith jeta un coup d'œil à Hans, qui entassait arme sur arme sur sa propre monture. « ...Restez tout de même sur vos gardes. Je... ne supporterais pas qu'il vous arrive malheur.
-Merci pour ton inquiétude, Lilith. C'est bon d'avoir une amie comme toi. »
Je lui souris, me penchant sur l'encolure de mon cheval pour l'entourer brièvement de mes bras.
« À bientôt. »
Elle rougit et se déroba doucement.
« O-Oui. Mais soyez vraiment prudente. »
Sur ce, nous lançâmes nos chevaux, quittant Krakenburg, puis Windmire. Nous progressâmes rapidement en un groupe si réduit, filant vers le Gouffre Sans Fin, où se tenait le fort abandonné. Les conditions météorologiques et de route étant par chance de notre côté, nous vîmes la chaîne de montagnes se découper à l'horizon au bout de sept jours de cheval. Le terrible hiver Nohrien semblait nous avoir épargné, et des montagnes, nous n'avions plus qu'à remonter une étroite passe entre deux sommets avant d'arriver au fameux Gouffre Sans Fin.
Je ralentis mon cheval alors que nous arrivions en vue de l'abîme colossal large d'une bonne cinquantaine de mètres déchirant le flanc de la Terre, soufflant, impressionnée.
« ...Alors c'est cela, le Gouffre Sans Fin ? »
Gunter, arrivant à mon niveau, tira à son tour sur les rênes de sa monture, hochant la tête.
« Oui. C'est la frontière naturelle entre Nohr et Hoshido. »
Prudemment, je laissai mon regard se faire aspirer par le néant ténébreux, insondable.
« Il ne peut pas vraiment ne pas avoir de fond, si ? »
Le chevalier vétéran haussa les épaules.
« Que les ténèbres infinies au-dessous de nous soient votre réponse, ma princesse. Ceux qui y tombent n'en reviennent jamais... J'exècre réellement cet endroit. Quelque chose à propos de la Terre même ne tourne pas rond ici. Le ciel est toujours d'encre, et des éclairs foudroient ceux qui tentent de franchir le Gouffre à dos de pégases ou de wyvernes. Ces lieux sont clairement de ceux dans lesquels nous, pauvres mortels, n'étions jamais censés pénétrer. » Il fronça les sourcils. « En principe, nous le contournerions... Mais le fort que le Roi Garon veut que nous inspections est juste de l'autre côté. »
Mes yeux suivirent le long canyon du regard. On eût dit une plaie béante et je n'avais aucun mal à imaginer pourquoi tant de légendes, selon lesquelles la cavité démesurée menait tout droit aux enfers, circulaient. Malgré tout, je me pris à sourire.
« Oh, ce n'est pas si mal. Imagine, je pourrais être encore dans la forteresse Nord, à ne rien faire. Comparé à l'ennui de ce vieil endroit, ce sont de véritables vacances dont je profite là. »
Gunter rit. « Ma foi, voilà certes une bonne façon de prendre du recul sur notre situation, Ma Dame. À présent, continuons. »
Nous attendîmes quelques instants que Jakob et Hans nous rattrapent avant de poursuivre, longeant le bord même du gouffre, jusqu'à ce que la forteresse apparaisse dans notre champ de vision.
« Cela m'a l'air bien entretenu, pour un fort abandonné, » commenta Jakob. Je ne pouvais que lui donner raison. La structure semblait avoir été récemment remise en état. En fait, je pouvais distinguer, à travers la pénombre brumeuse planant comme une chape lugubre au-dessus du fossé géant, les silhouettes de plusieurs gardes patrouillant sur des tours de bois fraîchement construites. J'arrêtai de nouveau mon cheval.
« Il y a quelque chose d'étrange... »
Jakob stoppa sa monture à côté de la mienne, suivant mon regard, et acquiesça.
« En effet. Cet endroit semble non seulement habité, mais aussi bien défendu. »
Un détail attira soudain mon attention : une bannière rouge et dorée flottant au vent au sommet de la plus haute tour, ornée du dragon Hoshidien. Plus de doute n'était permis. De nouveaux soldats firent leur apparition, armés jusqu'aux dents.
« Tonnerre ! Il semblerait que cette place ne soit pas aussi abandonnée que nous le pensions... » grinça Gunter .
« Pourquoi diable cet endroit grouille-t-il d'Hoshidiens ? » cracha Jakob.
Avant que nous ne puissions esquisser le moindre geste, un soldat armé d'un long sabre sortit soudain d'un rocher quelques mètres à peine devant nous, nous pétrifiant sur place.
« Halte ! Ne faites pas un pas de plus, soldats de Nohr ! » menaça-t-il, brandissant sa lame courbe.
Alertés, les guerriers sur le fort de l'autre côté du gouffre commencèrent à prendre des positions défensives. Certains étaient armés d'arcs et de flèches. Je déglutis. L'un d'entre eux commença à traverser le pont de bois suspendu proche reliant l'autre côté du canyon au nôtre.
« Traverser ce pont serait une violation de nos frontières. Retournez, ou nous nous verrons forcés d'attaquer. »
Jakob tira nerveusement une dague de sa veste.
« Que devons-nous faire ? »
Je posai une main apaisante sur son épaule, lui faisant signe de ranger son couteau.
« Nous sommes venus pour une mission de repérage, pas pour nous battre. Je pense que nous devrions leur obéir et aller rapporter ce développement à Père. »
Gunter acquiesça, approbateur.
« Sage décision, Dame Tessia. »
Gunter, Jakob et moi fîmes reculer nos chevaux lentement. Hans, cependant, resta exactement où il était, fixant le fort avec intensité.
« Venez, Hans, » le pressai-je. « Ne les provoquons pas davantage. »
En guise de réponse, Hans se laissa glisser à bas de son cheval. « On peut prendre ce fort. »
Je battis des cils, ahurie, faisant complètement virer ma monture pour le regarder.
« Je vous demande pardon ?
-On peut prendre ce fort à nous quatre. Je compte cinq soldats gardant le pont, et seulement huit tenant le fort. Inutile de fuir la queue entre les jambes, nous pouvons annexer ce fort pour le roi ici et maintenant. »
Je me mordis la lèvre, tâchant de conserver un ton calme.
« Peut-être, Hans, mais je ne souhaite pas verser de sang ici aujourd'hui. »
Hans, poings sur les hanches, pivota pour me dévisager avec un rictus insolent.
« Princesse idiote ! Vous croyez vraiment que le Roi Garon se montrera magnanime avec ne serait-ce qu'un seul d'entre nous si nous revenons à lui les mains vides ? »
Hésitante, je fronçai les sourcils. Le mercenaire dut prendre mon silence pour un encouragement à poursuivre, car c'est ce qu'il fit, reniflant d'un air méprisant.
« Vous n'êtes pas la seule à être testée aujourd'hui, petite altesse. Je n'ai pas l'intention de retourner derrière les barreaux juste à cause des sensibleries d'une demoiselle trop fragile. » Il tira sa hache. « Allons, laissez-moi rendre cette décision plus facile pour vous. »
Hans poussa un cri de guerre effrayant, avant de se jeter sur le porteur de sabre surpris. Il remonta sa hache dans un crochet brutal, frappant l'Hoshidien sous la mâchoire dans un terrible bruit d'os brisé. Celui-ci chancela en arrière sous le choc, sa bouche entrouverte crachant une fontaine de sang. Hans se tint bien droit devant l'Hoshidien pendant une seconde, ricanant, avant d'abattre cette fois sa hache vers le bas. Du sang éclaboussa les rochers à l'entour, et Hans poussa le corps du pied, le faisant basculer dans le Gouffre Sans Fin. « Voilà pour toi ! Crève, ordure d'Hoshidien ! » rugit-il.
Le chef de la patrouille de l'autre côté du pont laissa échapper un cri de rage.
« Vous allez payer ! »
Vibrante de colère, je mis pied à terre et tirai Ganglari de son fourreau, me dirigeant vers Hans.
« Hans, que faites-vous ?! Nous n'avions aucune raison d'engager les hostilités ! »
Hans secoua la tête. « Comme je l'ai dit, princesse. Vous voulez vous retrouver à nouveau dans les petits papiers de votre père, et prendre ce fort en est le meilleur moyen. Bah, retournez-lui les mains vides, si c'est ce que vous voulez. Je resterai et me battrai, comme tout vrai guerrier de Nohr ! »
Le meneur Hoshidien recula, retournant vers ses troupes amassées de l'autre côté du pont, nous attendant de pied ferme.
« Soldats d'Hoshido, entendez-moi ! Ne laissez pas un seul Nohrien en vie ! »
Gunter grogna et leva sa lance. « Argh ! Il semble qu'il n'y ait plus d'échappatoire à présent. Préparez-vous au combat, Dame Tessia ! »
Je soupirai, fusillant Hans du regard.
« Sachez que votre initiative ne sera pas sans conséquences, Hans. Nous aurons quelques explications une fois tout ceci terminé.
-Vous ne survivrez pas avec un cœur aussi tendre ! Allons, chargeons ce pont. »
Regardant la passerelle étroite, je vis la ribambelle d'archers, samouraïs et porteurs de sabre attendre, des rictus de colère froide imprimés sur leurs visages aux traits crispés. Gunter les avisa également. « J'ai bien peur que la position de l'ennemi ne soit impénétrable sur ce pont. Nous devons trouver un autre moyen de traverser. Dame Tessia ! Y aurait-il une Veine Dragunaire aux alentours que nous pourrions utiliser pour les prendre par surprise ? »
Hans cracha par terre. « Moins de bavardages. Plus de massacre. Pour Nohr ! » Le guerrier fonça tête baissée sur le pont, hache levée. Gunter jura dans sa barbe.
« Imbécile ! Bah, laissons-le mourir si c'est ce qu'il désire. Nous devons trouver un autre moyen d'accéder au fort. »
Distraite, je n'écoutais qu'à moitié ses mots. Il devait avoir raison. Il était impossible que dans un endroit si chargé de magie ancienne ne se trouve pas l'une des sources de pouvoir ancestrales. Je commençai à courir au bord du gouffre, aux aguets, tous mes sens tendus vers la détection du pouvoir draconique. Jakob et Gunter accélérèrent pour me rattraper.
« Je savais que Hans était vulgaire et grossier, mais penser qu'il soit capable de vous mettre en danger de si vile manière... s'il n'était pas notre allié, je lui donnerais volontiers un petit aperçu de mes pensées le concernant, » marmonna Jakob. J'ouvris la bouche pour répondre, mais stoppai net, sentant la source familière d'énergie enfouie signalant la proximité d'une Veine Dragunaire. Faisant quelques pas en avant, je me trouvai à l'extrême bord du canyon, une ébullition de pouvoir juste sous mon pied me traversant de part en part. « Il y a une Veine Dragunaire ici. Laissez-moi faire... »
J'avais vu de si nombreuses fois Xander, Léo et Camilla utiliser les sources de pouvoir immémorial que je n'eus pas grand mal à déclencher celle-ci. C'était comme... ouvrir un barrage pour laisser l'énergie déferler. Tendant une main, je la vis s'auréoler d'un globe de lumière blanche. Le dirigeant vers la cavité au-dessous de moi, je projetai la puissance mystique, lui donnant un conduit lui permettant de s'échapper, canalisant son énergie. Le sol sous mes pieds trembla et je reculai d'un pas de peur de tomber dans le néant noir. Des rochers s'élevèrent autour de moi, flottant dans les airs. Une idée germant dans mon esprit, je tentai de me concentrer sur la formation que je voulais leur donner. De toutes mes forces. Et les rochers volèrent, continuant de léviter une fois au-dessus du vide, s'assemblant pour former une passerelle de pierre reliant les deux bords du fossé gigantesque -et nous menant droit au fort. Gunter et Jakob eurent un sourire appréciateur et impressionné, et le chef Hoshidien de l'autre côté du pont de bois un hoquet choqué.
« Par les dieux ! Avez-vous vu ce qui est arrivé ? Mais qui sont ces hommes ?! »
Une partie des soldats commença à se précipiter vers le bout du nouveau pont, dans l'optique de nous couper la route. Voyant leur agglutinement augmenter, je ne perdis pas plus de temps.
« Gunter ! Charge et repousse les troupes de l'autre côté. Jakob et moi suivrons derrière. Jakob, couvre Gunter en lançant tes dagues sur ceux que tu peux atteindre. Descendez de ce pont aussi vite que possible, je ne sais pas combien de temps je pourrai le maintenir.
-Oui, Ma Dame ! »
Gunter lança son cheval au triple galop, Jakob courant aussi vite qu'il put derrière lui, un couteau dans chaque main. Je les regardai, anxieuse, préférant rester sur la Veine Dragunaire jusqu'à ce que je fusse sûre qu'ils étaient bien passés de l'autre côté. Pendant que j'attendais, je regardai dans la direction du véritable pont. Hans avait été acculé par deux samouraïs et un archer. Je considérai brièvement lui prêter main-forte avant de décider que c'était sa faute si nous étions dans cette situation épineuse, et qu'il n'aurait après tout qu'à s'en tirer tout seul.
Jakob lança une dague sur le combattant le plus proche du pont, lui causant de tituber et perdre l'équilibre, et faisant de lui une cible facile pour Gunter, qui le piétina sous son cheval bardé de fer. Un samouraï tenta d'atteindre les jambes du destrier, mais le valeureux chevalier dévia sa lame de sa lance avant de l'enfoncer dans la poitrine de l'Hoshidien, le tuant instantanément. Les autres défenseurs reculèrent, tout d'un coup moins assurés, devant le grand cheval piaffant. Voyant que mes mentor et majordome étaient tous deux passés, je quittai ma position sur la Veine Dragunaire et fonçai sur le pont. À peine l'avais-je franchi qu'il se disloqua, les blocs de pierre en suspension qui le formaient dégringolant dans les ténèbres sans fin.
« Dame Tessia, quelle est notre prochain mouvement ? » demanda Jakob, essoufflé.
Deux autres samouraïs gardaient l'entrée du fort, ainsi qu'un archer. Leur chef, tout en noir, portant une tenue de ninja semblable à celle de Kaze, gardait lui-même la porte du fort. Nous pouvions effectivement aisément le prendre, à ce stade.
« D'accord. Jakob, je veux que tu frappes l'archer autant de fois qu'il faut pour le mettre hors combat. Gunter, toi et moi allons charger les samouraïs ensemble. C'est clair ? »
Gunter hocha la tête.
« Oui, Damoiselle, mais... Vous êtes consciente qu'il nous faut les tuer si nous voulons vraiment avoir une chance de prendre le fort ? »
Je crispai les épaules, levant Ganglari.
« Je comprends. Tente des coups non fatals si tu peux, mais si nous le devons je les tuerai honorablement. C'est leurs vies ou les nôtres, après tout.
-Bien dit, ma princesse. À présent, y allons-nous ?
-Allons-y ! »
Gunter éperonna son cheval, fonçant sur le premier des samouraïs, moi le talonnant. Le chevalier le heurta comme un boulet de canon, le mettant sans qu'il ait le temps de comprendre quoi que ce soit hors de son chemin. L'autre eut à peine le temps d'esquiver l'attaque, et ne put donc éviter la mienne. Avec un cri, j'abattis mon épée en diagonale, lui tranchant la gorge. Je détournai la tête, grimaçant tandis que du sang chaud aspergeait Ganglari et mon visage. Laissant le corps retomber, je fis un pas en avant, suivant Gunter qui s'en prenait déjà à l'archer.
Celui-ci avait eu le bon sens de grimper sur un rocher pour éviter le sort de ses camarades, piétinés par les sabots du cheval de Gunter, forçant le chevalier à arrêter sa monture au bas du piton rocheux, frustré. Une flèche atteignit Gunter à l'épaule, dans un défaut de sa cuirasse.
« Jakob ! » hurlai-je. « Attaque l'archer ! »
Le majordome hocha la tête. « Très bien, Dame Tessia. Je vais bientôt être à court de lames, à ce rythme ! »
Il sortit deux dagues, en lançant une sur l'archer, qui esquiva. Mais Jakob avait déjà projeté son autre couteau, qui atteignit l'homme dans l'abdomen. L'archer écarquilla les yeux, qui se troublèrent tandis que la vie le quittait, s'effondrant en avant, et s'empalant sur ma propre lame, que je tenais droite. Avec une dernière convulsion, l'archer mourut. Dégageant Ganglari, je commençai à avancer vers le ninja gardant le fort.
Celui-ci gronda en me voyant approcher. « Réalisez-vous au moins ce que vous avez fait aujourd'hui ? Hoshido ne restera pas passif devant une attaque injustifiée comme celle-ci. La vengeance sera nôtre ! »
Des shurikens acérés se matérialisèrent dans ses mains. Il en tenait plusieurs dans chacune, adroitement calés entre ses doigts. « Et je serai le premier à l'amorcer ! Je suis Omozu, ninja d'Hoshido. Vous allez mourir de ma main pour ce que vous avez fait ! »
Je soupirai.
« Je suis désolée que les choses aient dû se passer ainsi, Omozu. Mais je suis sous les ordres de mon roi, ordres auxquels je ne peux me permettre de désobéir. Alors je n'ai qu'une chose à vous proposer, et c'est de combattre avec honneur. »
Je levai la main, indiquant à Gunter et Jakob de rester en retrait. Ganglari pulsait dans ma main, semblant plus vivante encore que dans la capitale.
« Vous feriez mieux de ne pas me mentir, chienne Nohrienne ! Aucun d'entre vous ne combat avec ne serait-ce que la moindre once d'honneur ! Votre attaque le prouve. À présent, venez faire face à votre mort ! »
Le ninja s'élança vers moi, lançant trois shurikens à la fois tout en bougeant, rapide comme l'éclair. Ganglari sembla se mouvoir de son propre chef, interceptant la trajectoire des étoiles d'acier mortelles avant qu'elles puissent me toucher. Mais déjà, Omozu était sur moi, tentant de m'atteindre des shurikens tranchants dans ses poings. J'entraperçus un reflet poisseux sur l'une des extrémités. Ils étaient enduits de poison. Si l'un d'eux me touchait, je ne pourrais plus me battre longtemps. Heureusement, Ganglari semblait plus légère que jamais dans ma main, parfaitement équilibrée, me permettant de parer les attaques enchaînées du ninja sans difficulté. On aurait presque dit que la lame tournoyait et fendait l'air seule.
Après quelques minutes de ce petit jeu, Omozu sembla se lasser que je bloque chacun de ses coups. Il baissa la main vers sa ceinture pour en tirer une bombe fumigène, la frappant contre les protections de métal de ses avants-bras avant de la lancer par terre. Une fumée noire épaisse comme de la poix s'en répandit, obscurcissant ma vision et me causant de tousser de façon incontrôlable. Omozu se déroba rapidement à ma vue, mais j'avais conscience de ses yeux perçants plantés sur moi. Je savais qu'il était là, à me regarder cracher mes poumons. J'abattis mon épée sur une silhouette plus opaque qui me sembla être mon adversaire, mais il s'avéra que ce n'était que de la fumée.
« Où êtes-vous ? » hurlai-je, les yeux larmoyants et la gorge en feu.
La réponse me fut donnée sous forme d'une piqûre soudaine et aiguë à la base de mon cou.
« Un ninja se bat dans les ombres, s'évanouissant et réapparaissant là où son ennemi l'attend le moins. Je ne vous ferai pas l'honneur de vous combattre en un duel équitable après vos exactions, » souffla-t-il dans mon oreille.
J'agitai à l'aveugle ma lame derrière moi, ne fendant rien d'autre que la fumée obscure. Déjà, je sentais un genre de démangeaison se propager de mon cou à mes épaules, suivi d'un traître engourdissement. Quel que fût le poison qu'Omozu m'avait injecté, il agissait rapidement.
« Très bien. Si c'est de cette manière que vous préférez combattre, alors je ferai de même. GUNTER ! JAKOB ! »
Un bruit de sabots de cheval me soulagea incommensurablement.
« Ma Dame ! Où êtes-vous ?
-Ici ! Suivez ma- URK ! »
Un bras sournois s'était scellé autour de mon cou, bloquant ma respiration et me faisant suffoquer.
« Je ne peux pas laisser cela arriver, Nohrienne. Vous méritez de mourir pour ce que vous avez fait ici. »
Je tentai de le frapper de mes jambes, tressautant comme un poisson hors de l'eau, en proie à une panique telle que je n'en avais jamais ressentie et fendant l'air de mon épée devant moi inutilement, ne frappant évidemment que du vide. Le ninja se tenant derrière moi avait une prise bien trop ferme. Il appuya plus fort, son coude comprimant douloureusement ma thyroïde tandis qu'il me maintenait la tête en arrière, gorge exposée. Je sentis Ganglari me glisser des mains, eus un dernier soubresaut, et ce fut le noir.
…
« ...ame Tessia? Dame Tessia ? Répondez-moi, je vous en prie ! »
Ouvrant un œil, je vis le visage de Gunter penché sur moi, son fidèle cheval attendant docilement quelques pas plus loin. Je me redressai brusquement.
« Le ninja ! » m'écriai-je, avant que mon regard ne tombe sur la silhouette d'Omozu, inanimée, étendue au sol, une mare de sang auréolant sa tête. J'eus une grimace de répulsion. Ganglari était profondément enfoncée dans son œil, ressortant de l'autre côté de son crâne. Une seconde...
Je battis des cils, choquée. J'étais sûre de l'avoir lâchée. Est-ce que Gunter aurait... ?
Avant que je puisse m'inquiéter davantage de l'apparente volonté propre de mon arme, Jakob s'agenouilla à côté de Gunter, affolé.
« Tout est de ma faute, ma Dame, je suis si désolé ! J'aurais dû rester auprès de vous !
-La faute est mienne tout autant, mon ami, » soupira Gunter. Le majordome tira de sa ceinture son petit sceptre de guérison, l'approchant de moi. La pierre verte émit sa lueur caractéristique, et je sentis un courant d'énergie me traverser, me revigorant, et chassant la torpeur du poison de mon corps. Toussant, je remerciai mes deux amis, qui m'aidèrent à me lever. La fumée commençant à s'éclaircir, je réalisai que l'accès au fort nous était à présent ouvert.
« Nous devons terminer ce que nous avons commencé avant que des renforts n'arrivent, » soufflai-je.
« J'ai bien peur que ce ne soit trop tard pour cela, » fit une voix venant des ombres.
Je sursautai, réalisant que Ganglari était toujours enfoncée dans le crâne d'Omozu. Empoignant sa garde, je la tirai de son macabre fourreau. Jakob fit un pas en avant, brandissant sa dernière dague dans une posture de combat.
« Qui est là ? » lançai-je, jetant un regard circulaire autour de nous. Nulle réponse.
Mais de derrière l'un des arbres tordus et décharnés bordant le gouffre sortit un homme tout habillé de noir. Son visage était masqué par un bout d'étoffe aussi ténébreux que le reste de sa tenue, et on ne distinguait que ses cheveux d'un rouge sombre et ses yeux luisants. Ou plutôt, son œil. Car l'autre était fermé, une longue cicatrice courant sur la moitié droite de son visage et passant sur sa paupière close.
« Vous êtes la meneuse de ce raid ? Pff. Vous n'êtes rien de plus qu'une enfant, le lait encore au bord des lèvres.
-Qui êtes-vous ? » m'exclamai-je, ignorant la provocation. L'homme fit un pas en avant, tirant une courte lame éclatante de son plastron de cuir bouilli renforcé de métal.
« Mon nom est Saizo. Je suis venu prendre votre vie. »
Alarmée, je remarquai soudain la silhouette de plusieurs pégases, leurs formes blanches se découpant sur le ciel sombre dans le lointain. Mal à l'aise, j'avais le sentiment que d'autres personnes nous regardaient en ce moment. Derrière les troncs des arbres se profilaient des silhouettes agiles dissimulées dans les ombres, semblant avancer peu à peu vers nous comme pour nous encercler.
« Nous sommes attaqués ! » hurlai-je. « Restez sur vos gardes ! »
Saizo gronda en voyant le corps d'Omozu.
« Pourriture Nohrienne ! Détruisez-les ! » ordonna-t-il, le ton vibrant de haine.
Plus d'une douzaine de ninjas jaillirent de positions dérobées variées, tous armés jusqu'aux dents. Saizo disparut derrière un rocher, cherchant sans aucun doute un moyen de nous embusquer. Les pégases se rapprochaient, certains d'entre eux armant déjà leurs javelots. Déglutissant, je pris ma décision.
« On se replie ! Essayez de les semer dans la passe ! »
Gunter et Jakob ne pouvaient être plus d'accord. Nous faussâmes brusquement compagnie à nos nouveaux opposants, Gunter sur son cheval, Jakob et moi courant à en perdre haleine à côté de lui. Le chevalier ralentissait sa monture juste assez pour que nous puissions le talonner, nous-mêmes suivis de la horde d'Hoshidiens enflammés de haine. Des shurikens volèrent au-dessus de nos têtes. Heureusement, les pégases ne se risqueraient pas à essayer de franchir le gouffre, pas avec le phénomène climatique naturel de la foudre permanente, mais ils apporteraient davantage de troupes. Si on ne réussissait pas à leur échapper maintenant, la situation pourrait encore plus mal virer. Nous courûmes de toutes nos forces jusqu'au pont de bois. La mission avait rapidement dégénéré en un chaos total. Derrière nous, les ninjas, renonçant à rester à couvert, s'élançaient tous à nos trousses, Saizo à leur tête.
« Dame Tessia, nous ne pouvons espérer les distancer ! » cria Jakob. Il s'arrêta brusquement, pivotant, dague en main.
« Je vais tenter de les ralentir. Gunter, j'ai besoin que vous aidiez Dame Tessia à fuir. »
Le grand chevalier hocha la tête, et avant que je ne comprenne ce qui m'arrivait, me hissa en pleine course devant lui sur son cheval, nous éloignant au triple galop.
« Attends, Jakob, qu'est-ce que tu fais ! Non ! Arrête ! Gunter, ralentis ! Nous devons aller le chercher ! »
Voyant que j'essayais de sauter à terre, Gunter resserra sa prise sur moi, me saisissant fermement le bras.
« Ma Dame, Jakob et moi avons fait le serment de servir la couronne en toute circonstances. Et il a choisi de mourir pour ça. Votre survie est à présent notre priorité absolue. »
Les ninjas déferlèrent sur Jakob, qui n'avait aucune chance avec une seule dague. Le majordome envoya sa lame dans le cœur d'un ninja assez infortuné pour avoir baissé sa garde à ce moment-là. Les autres stoppèrent leur charge, regardant Jakob prudemment, qui sourit et tira un ultime couteau de sa botte.
Ce fut alors que l'homme tout vêtu de noir décida d'agir. Si rapide qu'il en était à peine visible, Saizo lança un shuriken dans le ventre de Jakob et le poussa du bord du Gouffre Sans Fin. Un air de stupéfaction passa sur le visage de mon majordome, avant qu'il ne disparaisse, englouti par l'obscurité. Il me sembla à cet instant discerner la silhouette noire d'une créature ailée piquer vers lui. Mais je devais simplement m'imaginer des choses.
« NOOOOON ! » hurlai-je, brisée de douleur. J'essayai une nouvelle fois de me dégager de Gunter et sauter du cheval, mais le vétéran ne m'en laissa pas l'occasion, anticipant ma tentative désespérée.
« Gunter, lâche-moi ! » ordonnai-je, des larmes striant mes joues. « Je dois aller aider Jakob ! Je dois-
-Silence, ma princesse, » me coupa Gunter. « Jakob a donné sa vie pour vous sauver, et je refuse que son sacrifice soit en vain. Envers et contre tout, vous vivrez. »
Le visage baigné de larmes amères, j'enfouis ma tête dans le plastron de la cuirasse de Gunter, me mordant la lèvre, avant de sangloter à l'horrible injustice de tout ceci. Nous atteignîmes le pont, cependant le premier pégase nous avait pris de vitesse, déposant sur les planches un samouraï qui nous donna immédiatement la chasse. Si ça n'avait tenu qu'à moi, je me serai laissée tomber du cheval, à sa merci. N'importe quoi pour me délivrer de l'atroce, insurmontable douleur me tordant les boyaux.
Avec une main tenant les rênes et l'autre me retenant, Gunter eut besoin de toute sa concentration pour continuer à faire avancer son cheval sur le pont étroit et vacillant. Le samouraï nous suivait, et derrière lui venait Saizo. Le cheval de Gunter les distancerait sitôt de l'autre côté, c'était couru d'avance. J'aurais presque aimé qu'il n'en soit pas ainsi. Levant les yeux vers le visage de mon mentor, je le vis plisser les siens, se concentrant sur l'autre côté de la passerelle, devant se demander si d'autres ennemis nous attendaient dans l'ombre. Nos chevaux nous attendaient, patients et dociles. Mais à part ça, il n'y avait pas âme qui vive. Le chevalier poussa un soupir de soulagement.
Ce fut à cet instant que Hans se releva de là où il gisait sur le pont.
Le mercenaire était couvert de sang, entailles et ecchymoses et son bras gauche était tordu dans un angle improbable. Autour de lui gisaient les corps sans vie, meurtris, des soldats Hoshidiens qu'il avait affrontés. Hans avait tué chaque ennemi sur le pont, et en était lui-même presque mort. Il ouvrit le seul œil qu'il pouvait encore. Puis son regard se porta sur nous, chargeant vers lui, avant de se fixer sur les Hoshidiens à nos trousses. Il plissa son œil luisant d'un éclat effrayant.
« Ha. Désolé, vieil homme. »
Il leva sa hacha au-dessus de sa tête et l'abattit sur l'un des supports ancrant le pont suspendu à la falaise abrupte. L'un des liens se rompit, et le pont vacilla. Avec un grognement de douleur, il abattit son arme, encore et encore, et encore. Le second support céda.
« HANS ! » hurla Gunter, voyant ce qu'il s'apprêtait à faire. « Ce que vous faites est une haute trahison ! »
Hans eut un effroyable sourire, ses dents fraîchement brisées étincelant dans le clair de lune.
« Ouais. Mais vous ne serez pas là pour le dire à qui que ce soit. »
Il abattit sa hache une dernière fois, brisant le dernier maillon de métal. Avec un grincement, le pont se détacha de son côté.
« HAAAANS ! » rugit Gunter, la voix pleine de répugnance et de haine.
Le pont commença à tomber, nous envoyant déjà en chute libre. Le cheval de Gunter poussa un hennissement déchirant en sentant les planches se dérober sous ses sabots. Je sentis le grand chevalier m'attraper et tenter de me jeter de son cheval vers le bord dans un effort désespéré. Mais ce ne fut pas assez. Et nous tombâmes tous trois dans le Gouffre Sans Fin, duquel aucune âme vivante n'était jamais ressorti.
…
Saizo avait eu le réflexe et la force d'agripper les cordes du pont tandis qu'il s'effondrait. Les hommes le suivant de près ne furent pas aussi chanceux, et tombèrent dans le canyon à la suite des soldats Nohriens. Terminant sa trajectoire en arc, le pont s'écrasa sur l'autre côté de la falaise. Avec un grognement, Saizo commença à escalader les barreaux pendants de la passerelle comme une échelle. Ils ne pouvaient traverser en volant, et le pont le plus proche était à des lieues et des lieues de là. Rageant, il vit le traître Nohrien s'enfuir, serrant son bras cassé contre lui. L'une des pourritures Nohriennes survivrait.
De l'autre côté du gouffre, Hans grimaça. Il lui faudrait trouver une sacrée bonne excuse pour expliquer comment il avait pu vivre alors que Tessia était morte. Le roi lui avait assigné la mission de la protéger, après tout. Il n'avait rien contre la fille, mais quand il en venait à ça, sa vie était toujours sa priorité. En voyant le vieux chevalier foncer vers lui, poursuivi par les Hoshidiens, il savait qu'il n'était pas en état de les combattre, ni de monter à cheval. Alors il avait pris sa décision. Ça ne faisait sûrement pas de lui un très bon soldat, mais Hans s'en moquait. Ses principes lui avaient permis de tenir jusque là. Et l'honneur était pour les morts. Il vivrait, lui.
…
Je m'évanouis quasiment en tombant. Je n'avais plus vraiment conscience de la situation, recroquevillée contre Gunter, pleurant Jakob. Et quand le pont avait lâché, les ténèbres m'absorbant, j'avais eu froid, et peur, sans avoir aucune idée de ce qui se passait exactement. À présent Gunter avait disparu, et je flottais toute seule dans l'obscurité, ne distinguant rien autour de moi. Avec aucune lumière pour me guider, je commençai à perdre tout sens de mouvement. Tout ce que je sentais était l'énergie émise par Ganglari, de plus en plus puissante. Je me mis en position fœtale, résignée. J'avais perdu deux des personnes que je chérissais le plus : mon meilleur ami, et celui qui, davantage que le roi Garon, avait été un père pour moi. Les larmes coulaient encore des mes yeux, leur humidité me gelant la peau dans l'air défilant à toute vitesse autour de moi. Je me demandai vaguement combien de temps je mettrais à heurter le fond. Peut-être n'y en avait-il vraiment pas, et je tomberais pour toujours dans ce vide noir. Légèrement noir. Quoi ?
Je tournai la tête. Les ténèbres semblaient moins épaisses. Me tournant davantage, je fus presque aveuglée par une sphère de lumière blanche éclatante tombant vers moi comme une étoile.
« Mes ancêtres, mes dieux, mon sang... Ô dragons, accordez-moi votre force ! Grand Morlo, je vous implore ! »
Je reconnaissais cette voix appelant dans l'obscurité. Mais je devais halluciner.
« Lilith ? » murmurai-je faiblement.
La lumière devint presque douloureusement brillante à mes yeux habitués à la noirceur du gouffre, chassant entièrement les ténèbres m'entourant. Plissant les yeux, je distinguai au centre la silhouette de Lilith, se rapprochant de plus en plus. Et paradoxalement, plus elle se rapprochait, plus elle rapetissait, se métamorphosant. Ses bras et jambes raccourcirent, sa tête fusionna avec son torse qui lui-même se ratatina. Ses mains devinrent des pattes, des ailes lui poussèrent sur le dos et une queue se forma derrière elle. Quand elle m'atteignit, je ne la reconnus pas. Elle ressemblait à un lézard croisé avec un poisson, portant des motifs bleus et rouges sur sa peau. Mais avant que j'aie le temps de me demander ce qui se passait, ou même si j'étais finalement déjà morte, l'étrange être m'entoura de ses petits bras. La lumière augmenta encore d'intensité, me forçant à fermer fort les paupières. Je sentis mon estomac faire un salto, soudain en proie à une insoutenable sensation de vertige. Puis Lilith me relâcha, et je me sentis retomber, mais cette fois pour heurter un sol couvert d'herbe douce. Respirant l'air tiède, j'ouvris les yeux.
La première chose que je remarquai fut que le ciel était orange, zébré de traînées rouges. On eût dit l'une de ces peintures surréalistes que m'avait montrées Camilla il n'y avait pas si longtemps. L'esprit embrumé, je me redressai, me sentant miraculeusement intacte. Avant de me demander où diable j'étais.
J'étais assise sur une épaisseur d'herbe verte et grasse. À ma gauche se dressait un mur imposant, le genre servant de rempart à une forteresse. Mon regard le suivant, je réalisai qu'il se prolongeait tout autour de moi, formant une large zone protégée. Était-ce cela qu'il y avait au fond du gouffre ? Où étais-je au paradis ?
« Dame Tessia... Je savais que ce jour finirait par arriver. »
Je me retournai violemment, hébétée, pour faire face à l'étrange créature qui m'avait attrapée dans le gouffre. Elle lévitait sur une sphère de pur cristal qu'agrippaient ses petites pattes. Encore une fois, elle parlait avec la voix de ma servante.
« Lilith... » demandai-je prudemment, redoutant presque la réponse. « Est-ce que c'est toi ? »
L'être hocha la tête solennellement.
« Oui. C'est bien moi. »
Je me relevai d'un bond, choquée.
« Mais... Qu'es-tu au juste ?! »
Lilith soupira, détournant la tête.
« Eh bien, comme vous avez dû le deviner à ce stade, je ne suis pas humaine. Je ne l'ai jamais été.
-Oui, cela, je m'en doute... »
La voyant comme ça, flottant sur sa boule transparente, je fus soudain frappée par la ressemblance avec les tableaux d'Anciens Dragons que j'avais vus dans des livres.
« Es-tu... Es-tu un dragon ? » l'interrogeai-je, quelque peu intimidée.
Lilith hocha la tête.
« Oui. Un Dragon Astral. Ceci est l'une des nombreuses formes que je peux prendre. »
Je fermai les yeux, me massant les tempes, l'esprit toujours nébuleux.
« Mais... Comment ? Comment ai-je pu te côtoyer toute ma vie durant... en tant qu'humaine ? »
La créature ferma ses yeux dorés -le seul élément resté inchangé chez elle- balayant l'air de sa longue queue en voile très similaire à celle d'un de ces poissons colorés que je connaissais par réputation, de la bouche d'hommes s'étant rendus à Hoshido, avant que la guerre éclate. Puis dans un éclair lumineux, elle s'évanouit, et à sa place, un petit oiseau se mit à sautiller près de moi.
« Vous souvenez-vous de cet oiseau que vous avez sauvé étant jeune ? »
D'anciens souvenirs s'imposèrent à moi. Parmi les plus lointains que je possédasse. Je me revis ouvrir ma fenêtre et trouver un oisillon à moitié gelé par les vents froids sur l'encadrement de pierre. Je l'avais recueilli, réchauffé, soigné et nourri, le remettant sur pied, et au bout d'une semaine, la petite chose s'était envolée.
« C'était toi ? »
Dans un autre éclair, la Lilith qui m'était familière apparut devant moi, plissant ses yeux d'ambre aux pupilles étrécies sur moi, vêtue de son uniforme de servante.
« En effet. Une fois guérie, j'ai pris forme humaine de manière à intégrer le personnel de la forteresse. Vous aviez été si bonne envers moi, et j'étais si loin de chez moi, que j'ai décidé que ce serait un bon endroit pour démarrer une nouvelle vie. Vous avez été ma première amie depuis des années. Ma seule amie. »
Je me rapprochai, enserrant le dragon astral dans mes bras.
« Et moi qui pensais être la plus solitaire parmi tous... Merci, Lilith, d'avoir veillé sur moi toutes ces années. Je suppose que tu étais aussi la biche qui m'a ramenée à la maison cette fois où je m'étais perdue dans les bois ? »
Lilith sourit.
« Je suis surprise que vous vous en souveniez. Mais n'êtes-vous pas... en colère ? »
Surprise, je la détaillai. Elle semblait hésitante, presque inquiète, me rappelant la jeune fille timide avec qui j'avais vécu tant de temps. Je lui adressai un large sourire.
« En colère ? De quoi pourrais-je t'en vouloir ? Je te suis si reconnaissante de ton dévouement...
-Entendre cela emplit mon cœur de joie, Dame Tessia. »
Je reculai pour décrire un cercle sur place, embrassant du regard l'étrange terre dans laquelle je me trouvais. Par une porte percée dans la muraille, j'apercevais au-dehors de l'enceinte un paysage à la fois sauvage et magnifique, empli de couleurs et de végétaux inconnus.
« J'ai tellement de questions ! Comment nous as-tu trouvés ? Quel est cet endroit ? »
Les dernières minutes que j'avais passées dans le Gouffre Sans Fin me revinrent soudain douloureusement.
« Où est Gunter ? Et Jakob ? » demandai-je avec fébrilité, tendue.
Lilith soupira, détournant les yeux, visiblement honteuse.
« Je... ne pouvais me résoudre à vous laisser partir seuls. J'avais un mauvais pressentiment sur votre voyage à venir, alors j'ai pris la forme d'un renard et vous ai suivis à pied. Je venais juste de vous rattraper au gouffre quand je vous ai vue tomber. Et je... je suis sincèrement, vraiment désolée, mais je n'ai pu secourir que vous. Gunter était déjà tombé bien plus profondément, et si je m'enfonçais davantage je courais le risque de ne plus pouvoir ressortir et vous tirer de là. »
Je tombai à genoux, crispant mes poings si fort que je sentis mes ongles s'enfoncer dans mes paumes.
« Jakob... Gunter... Ils sont partis. Ils sont tous les deux partis ? »
Lilith resta silencieuse un moment.
« J'en ai bien peur. Si vous saviez... Je suis tellement navrée... Mais quant à Jakob, un espoir persiste. Il est mince, mais je ressens encore faiblement l'écho de son aura, comme s'il n'était pas tout à fait éteint. »
Je discernai bien que ses paroles n'étaient destinées qu'à soulager un peu ma peine, et qu'elle-même n'y croyait pas. Je l'avais vu tomber de mes propres yeux, un shuriken planté dans le ventre. Assaillie par cette image, je poussai un hurlement de douleur.
« NON ! Par les dieux, NON ! »
Je frappai le sol de mon poing, submergée par une rage, un désespoir et un chagrin déchirants mêlés. J'eus à peine conscience du regard compatissant de Lilith tandis qu'elle s'asseyait à côté de moi, plaçant une main sur mon épaule. Secouée de sanglots silencieux, je sentis des larmes se déverser à nouveau sur mes joues.
« Je suis désolée, Dame Tessia. J'aurais dû être plus rapide. »
Tremblant de tout mon corps, je trouvai néanmoins je ne sais où le courage de la rassurer. Clairement, elle était rongée de culpabilité.
« Non. Ce n'est pas ta faute. C'est la mienne. Ils se sont sacrifiés, et pourquoi au juste ? Pour sauver une princesse idiote qui n'arrive même pas à servir convenablement son roi. Pourquoi ai-je survécu ? Pourquoi est-ce que ça n'a pas pu être le contraire ? Ils auraient dû... Ils auraient dû vivre... »
Lilith me regarda quelques instants, ses yeux d'or liquide scellés aux miens, interrogateurs, débordant de détresse.
« ...Je ne peux vous fournir les réponses que vous cherchez, Dame Tessia. Tout ce que je peux faire est vous fournir par ce plan astral un lieu de repos, sûr, à l'abri du danger, aussi longtemps que vous le désirerez. »
Les yeux rougis, ayant pleuré toutes les larmes de mon corps, je finis par m'endormir d'épuisement sur l'herbe tendre, brisée d'exténuation morale autant que physique. Je n'avais plus envie de rien. Ni de vivre, ni de quoi que ce soit. Tout ce dont j'avais envie était de me reposer. De dormir, longtemps. Peut-être pour l'éternité.
