Du coup, je poste le chapitre quatre qui est le dernier écrit dans la foulée.

Quand je relis ma note de début originale, qui promettait de poster vite, je me dis que j'étais pleine d'espoir. Ha. Enfin bref.

Bonne lecture !

Quatrième mesure : Sweet Home Alabama

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J'allume l'écran de mon téléphone. L'éteint. Le rallume. Oh, non, ça ne fera en rien arriver le potentiel message de Levi plus vite, mais c'est un réflexe, comme de rafraîchir une page toute les deux minutes en espérant qu'une chose nouvelle y apparaisse. Peut-être il m'a trouvé trop familier ? Lui proposer de venir chez moi, franchement, quelle connerie … Et moi, je ne peux pas du tout l'appeler. Horriblement frustrant. J'entends Mikasa qui s'active dans la cuisine, et me décide à aller l'aider. Il n'y a pas de raison pour qu'elle soit la seule a taffer ici, et puis le temps passera peut-être un peu plus vite. Grisha est encore à l'hôpital, je vois que Mikasa cuisine pour trois. Il est presque quatorze heures. Il avait promis d'être là pour le déjeuner.

« Au fait, Eren, tu ne voudrais pas inviter Jean à la maison, un de ces quatre ? »

Elle dit ça à moitié par politesse, à moitié parce qu'elle sait que je ne le ferai pas naturellement. Je n'ai aucun problème à inviter les gens chez moi, cette année, c'est mon appart et tout va pour le mieux dans le plus atroce des bordels mais ici ? Ici, c'est chez nous, à Mikasa et moi, c'est la maison où Maman est morte, c'est quelque chose que je veux garder pour nous, comme un souvenir secret. Si quelqu'un y touche, j'ai peur que ça s'abîme. Et puis, si j'invite Jean ici, il rencontrera peut-être mon père. Et c'est tout, sauf ce dont j'ai envie. Personne n'a besoin de rencontrer mon père.

« Ouais, on verra. »

'On verra', ça veut toujours dire 'Non', ici, on parle souvent à mi-mot, comme si on avait peur de se blesser en étant un peu violents, un peu secs. Mikasa comprend, et me donne une planche, des tomates, un couteau et un bol.

« Qu'est-ce qu'on prépare de beau ?

—Une salade composée. »

J'inspecte le plan de travail, curieux de découvrir le reste des ingrédients. Olives, feta, salade et autres joyeusetés. J'entreprends de découper les tomates avec un entrain renouvelé. Par réflexe, je mets mon téléphone juste à côté, et lance une musique douce. Un instrumental aux influences hip-hop partage l'espace sonore avec une voix claire chantant dans un japonais à la prononciation approximative. Mikasa secoue la tête en rythme en découpant des petits cubes de feta.

« C'est pas mal. C'est quoi ?

—Gasoline. »

Elle hoche simplement la tête. Ça a l'air de lui plaire, je le vois dans son regard, là, tout de suite, elle est en train de noter le nom dans un coin de sa tête, au cas où elle se retrouverait en rade de musique. C'est quelque chose que je ne souhaite à personne. Et c'est dans ces moments-là que je remercie internet, et mes amis qui répondent au téléphone à trois heures du matin – pas tous, mais toujours au moins un.

« Après, tu pourras mettre Eminem ? »

C'est mon tour d'acquiescer. Si Mikasa aime autant la musique que moi, elle a tendance à se cantonner à ses favoris et va difficilement d'elle-même vers de nouveaux groupes ou de nouveaux genres. Ça fait des années qu'elle écoute du rap, par exemple, et les chansons aux rythmique parois répétitives peinent toujours à la lasser, si bien que, pendant nos années collège et lycée, quand on se partageait la radio-CD du salon, il n'était pas rare qu'elle mette plusieurs fois de suite la même musique.

Elle rajuste une mèche derrière les oreilles, avant de se décider à définitivement les attacher dans une queue de cheval serrée et approximative. Je mets les cubes de tomates dans le saladier, m'essuie les mains sur mon jean et sors une cigarette. Et là, le regard de Mikasa sur moi, douloureux. Elle déteste me voir me bousiller la santé, alors qu'elle s'est toujours acharnée à être le plus en forme possible. Pour Mikasa, être heureux, ça commence par le corps : bien manger, être équilibré, se sentir à l'aise dans le plus de mouvements possibles, faire du sport, être sain, bien respirer … alors forcément, la clope, la musique à fond, les manches courtes en hiver et tout ce que je fais, elle a du mal. Elle a mal, tout court, elle me voit me fiche éperdument de tomber malade, de risquer ma vie pour un peu de nicotine, de m'exploser les tympans et elle grimace juste parce qu'elle sait qu'elle peut pas non plus, juste, me dire, 'Non, Eren, c'est mal, s'il-te-plaît, ne fais pas ça, s'il-te-plaît, je te l'interdis.', parce que je lui répondrais 'T'es pas Maman.' et elle n'a pas plus envie d'entendre ça que moi de le dire.

Elle se retient, elle prend sur elle et j'embrasse son front en m'approchant de la fenêtre. Je l'ouvre, je m'assieds sur la partie du plan de travail après l'évier, celle qu'on n'utilise jamais sauf pour poser les couverts quand on n'a pas fait la vaisselle depuis trop longtemps. Je me sers un café froid, j'ajoute du sucre, des glaçons, du lait, une paille. Mikasa me regard de traviole du genre 'Tu crois que c'est l'heure de boire un café, Eren ?', et je lève fièrement le menton sans la quitter des yeux, et je lève mon verre à elle, et elle se détourne en secouant la tête. C'est léger, son sourire sur les lèvres, ses yeux de grande sœur dans le vague quand elle les poses sur les poivrons sans vraiment regarder ce qu'elle y fait.

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Il est dix-neuf heures et il fait encore bien jour. Dans le jardin, Mikasa enchaîne les kata, et à l'aide de mon appareil numérique cette fois, je tente de photographier son calme olympien. Je me demande si le Liberté accepterait d'exposer mes photos. J'en ai vu quelques unes aux murs, je pourrais demander. Je sais que j'aurais du mal à me présenter en disant « Bonjour, je suis artiste photographe. », mais il y a tellement de choses que je voudrais partager. Ma sœur, elle est à moi, tellement à moi qu'elle ne parle presque à personne, mais il faut que les gens sachent combien elle est belle et forte, combien elle a réussi à être toutes les femmes de ma vie quand Maman est morte.

C'est important. Ses yeux, la souplesse et la rigidité de ses jambes, la sueur sur son cou, sa manière de rejeter la tête en arrière quand elle est satisfait de son enchaînement, en plissant les yeux parce que le soleil est trop fort.

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Mon téléphone vibre. Je me jette dessus. Un numéro que je ne connais pas. Bon signe, excellent, même.

[De : 0602168542

23 : 06

Hé, Gamin.

Concert jeudi, à 22H, au B112 Live House.]

Concis, précis. J'enregistre rapidement le numéro dans mes contacts, et m'empresse de répondre.

[À : Levi

23 : 08

Compte sur moi !]

J'envoie, et j'attends. Rien, pas de réponse. Merde. J'aurais dû poser une question, quelque chose pour le pousser à me répondre. Maintenant, c'est foutu. Jeudi … Dans cinq jours. J'ai hâte. Est-ce que c'est normal d'avoir hâte à ce point ? Je crois pas. Je crois que ce type me plaît, en fait, beaucoup. Est-ce que c'est juste un genre d'admiration ? … ou autre chose ? Je peine à identifier exactement ce dont il s'agit. En y réfléchissant, je me dis que je devrais demander conseil à un ami, mais je ne vois pas à qui. Mikasa s'inquièterait dès que je dirais « musicien », Armin serait bien en peine de comprendre, vu la difficulté qu'il a lui-même avec ses sentiments, Ymir se foutrait de ma gueule, Sasha demanderait s'il fait bien la cuisine et Jean … Jean. Ç'a toujours été à lui que je demandais conseil quand j'avais un problème de ce genre, avant. Mais là, ça serait plutôt … déplacé, pas vrai ? Je suis pas un copain très attentionné, mais il y a tout de même des limites à mon manque de délicatesse. Mais d'une, il est le plus à même de m'aider, étant donné qu'il a à peu près le même caractère que moi de deux, en tant que mon copain justement, il est le principal concerné. Rho et puis merde. On verra bien.

Décidé à ne rien faire en attendant qu'il se passe quelque chose, je lance une playlist de reggae dans mon casque. J'en écoute de moins en moins en ce moment, mais ça va bien avec ici, la maison de mon enfance, où ma mère chantait parfois du Danakil comme si c'était tout à fait commun pour une femme de son âge.

J'entends la porte qui se referme. Grisha est rentré. S'il vient me voir je lui ferai la gueule, un peu, j'essaierai de ne pas lui balancer ma rage au visage parce que Mikasa avait vraiment envie qu'on mange tous les trois ce soir, pour une fois qu'on est tous les deux là, oui s'il vient me voir – mais encore faut-il qu'il vienne – je lui lancerai juste un regard noir, mais il comprendra. Il aura son sourire triste, le même que depuis cinq ans, parce qu'il comprend qu'il est fautif, que je lui en veux, que je peux pas lui pardonner comme ça.

Il comprend que j'ai le droit, le droit le plus immuable et le plus fondamental de lui en coller une si je veux. Il comprend que c'est quelque chose que je peux faire, si je veux, de partir en claquant la porte pour aller quelque part, n'importe où, dans une rue quelconque ou dans mon appart' ou chez quelqu'un, et que si je fais ça, non, non, il n'est pas tout à fait légitime à s'inquiéter parce qu'après tout c'est sa faute. Qui en a quelque chose à foutre, si le violeur vient voir sa victime à la clinique d'avortement en disant qu'il tient à elle ? Voilà, il comprend que je suis jeune, que j'ai la rage, c'est quelque chose que j'ai pas besoin de dire et tant mieux, parce que j'ai pas envie de lui parler, je refuse de me retrouver face à ce sourire triste. Il comprend tout ça parce que mine de rien, il est un peu dans la même merde que moi, parce qu'il est plutôt intelligent même s'il entasse les bourdes sur mon dos.

Parce que par-dessus tout, il comprend que ça me passera, et qu'un jour, je serai capable de le prendre dans mes bras comme Mikasa le fait. Il comprend que j'ai besoin de temps tout seul, de beaucoup de temps, pour recoller les morceau et clarifier mon monde. Il comprend que je le méprise, alors son sourire est triste mais c'est quand même un sourire et jamais des larmes parce qu'il comprend que, quoi que j'en dise, quoi que j'essaie de faire, je l'aime.

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Le morceau hip-hop qu'écoute Eren dans la cuisine, c'est Geisha feat. Maki, de Gasoline, dans l'album A Journey Into Abstract Hip-hop.

Il me semble bien que c'est la seule musique que je n'ai pas nommée. Et je pense que si Mikasa devait avoir une chanson préférée de Eminem en ce moment, ça serait Lose Yourself. Juste parce que c'est ma préférée à moi, oui, et parce que ça lui va bien, je trouve. Et dans les musiques qu'elle a plus le mis en boucle pendant leur adolescence, il y a en tête Petit Frère de IAM. Parce qu'elle a peur. Du coup, elle la connaît par cœur, elle peut même la rapper sans problème. Je me doute que vous vous en fichez comme de votre premier stylo à bille, mais (vous l'aurez remarqué) j'adore mettre plein de musique partout. Tant que j'y suis, j'écoute l'album Live'N Wild de The Savages, là, maintenant.

(Oh, et le titre du chapitre, j'imagine que vous connaissez. Sinon, Youtube est votre meilleur ami)

À plus !