Il ne fait pas très chaud – ce n'est jamais qu'Avril – malgré tout, Dean doit avouer que le soleil tape sacrément fort.

Bobby était parti chercher deux épaves sur la Nationale aux alentours de midi; un accident, pas joli d'après ce que Dean avait entendu à la radio. Ils sauraient tout de suite en voyant l'état des voitures, mais si aucune des deux n'étaient nécessaires pour l'expertise immédiate des flics, c'était sûrement que tout le monde était vivant et que les assurances viendraient faire leur boulot directement à la casse qui joue parfois le rôle de garage, de ce côté-ci de la ville.

John ou Bobby rachèteraient et démonteraient les carcasses. Dean se servirait en pièces.

C'est un samedi remarquablement ordinaire – il y a déjà des bières supplémentaires dans le freezer, à attendre leur tour. L'arrivée d'eau de la cour goutte dans un bidon en plastique qu'ils ont éventré en deux l'été dernier pour que le sol arrête d'éponger la fuite; Dean s'y arrête sur le chemin de l'entrepôt quand il a quelque chose à aller y chercher, et se passe un filet d'eau tiède sur la nuque. Son tee-shirt est trempé autant de ça que de sueur, et la poussière brune à ses pieds vient s'y coller comme une seconde peau piquante, qui le gratte jusqu'à sa douche.

Vivement Juin, pestait-il parfois en sentant le vent encore trop frais glisser contre ses fringues mouillées. Il pourrait enlever son tee-shirt, profiter de la chaleur, et ne pas craindre un petit rhume que son père soignerait comme s'il avait encore six ans; trop de couettes sur son lit, les tasses fumantes de grog épicé sur sa table de chevet, et ça durait deux, trois jours jusqu'à ce que John passe le petit malade à Missouri ou à Bobby.

Enfin, à la nouvelle copine de Bobby, qui est depuis devenue sa femme.

Bref, ce n'est qu'un autre de ces samedis, (a)typiques, qui lui fera peut-être économiser deux cent dollars et quelques après-midis.

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John le jauge de loin, son fils, le combiné pressé tout contre son oreille; Bobby n'a pas besoin de savoir qui l'appelle pour deviner que c'est mauvais. Ça pue, comme dirait Joddie en s'essuyant les mains sur le torchon usé de la cuisine.

Il est cinq heures. Il y a trois bières dans le frigo, et dans ses doigts encore gras d'huile de moteur glisse le décapsuleur orange qu'il garde dans le pot à clés, près de l'entrée.

Joddie avait invité Missouri Mosley, l'autre jour, pour un café; ils s'étaient salués d'un signe de tête laconique, lui montant à l'étage pour se doucher, et elle avec ses doigts boudinés de bagues en or étreignant sa tasse, assise à la table en chêne de la cuisine sur laquelle Joddie avait installé une toile cirée pour éviter les tâches. La même Joddie qui lui fait laver ses mains, enlever son alliance, et mettre de la crème hydratante norvégienne tous les soirs avant d'aller se coucher – cette Joddie, sa femme, a invité la mère Mosley dans sa maison.

Et elle était pas contente.

C'est à propos de Dean, s'était-elle présentée dans toute sa colère explosive.

C'est toujours à propos de Dean, s'était-il fait la réflexion, et maintenant, face à John qui tient son téléphone comme un forcené, ça a l'air plus vrai que jamais.

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Debout pieds nus dans l'herbe, Anna observait Cas sous ses cils en buvant une autre gorgée de punch rhum-agrumes. Des petits morceaux de bananes flottaient paresseusement à la surface de son verre avec des pétales jaunes, bleues ou violettes qui étaient, apparemment, comestibles.

Gabriel a en ramené un saladier entier, et il a aussi ramené Dean Winchester.

- Un pote à moi qui fait ça – une petite merveille, était-il parti à raconter leur tendant à chacun un gobelet.
- Quelqu'un qu'on connaît ?
- Hm, oui, confirma Gabriel en avalant une gorgée. Benny. Si, Benny, insista-t-il en voyant Dean froncer les sourcils. Il était dans l'équipe de foot, pas quarterback par contre, mais un de ceux qui vont dans la mêlée, c'est sûr… J'sais plus, laissa-t-il tomber. Il s'est foutu un genou en vrac' à la dernière saison, et maintenant il est barman à Kansas City.

Dean laissa échapper un sifflement admiratif.

Le nom ne lui disait pas grand-chose, mais il revoyait bien les visages des membres de l'équipe de foot du lycée. Le type devait être une des armoires à glace du groupe, en arrière des autres mais toujours assez grand pour qu'on le repère de loin, les mains dans les poches avec cette négligence facile, assurée, cet air cool se dégageant de lui avec un naturel qui laissait envieux.

Qu'est-ce qui ne laissait pas envieux dans l'équipe de foot du lycée, de toute façon ?

Ok, les vestiaires collectifs étaient un inconvénient majeur, et le fait que leur mascotte soit un cardinal rouge (Cardinalis cardinalis) n'était pas vraiment l'icône la plus classe du siècle – au-delà de ça, Dean avait du mal à ne pas ressentir une jalousie crasse à la vue de la franche camaraderie entre les garçons de l'équipe, leurs accolades moqueuses, leurs sweats coordonnés tout en rouge et les jolies filles qui gravitaient autour d'eux.

Sam lui avait vomi des statistiques à peine rassurantes un jour où il l'avait surpris à discuter avec le coach, pour peut-être entrer dans l'équipe à la mi-saison.

En moyenne, les équipes dont la tenue est rouge ont environ 10% de chance de plus de gagner.

Un couple sur deux qui s'est rencontré au lycée, se sera quitté avant leur troisième année de mariage – mais si on se marie pas, je suppose qu'on reste ensemble pour toujours.

Jolie malédiction, avait-il sifflé en lâchant son frère pour rentrer à pieds.

Le coach l'avait remercié de son attention, mais arrivé en dernière année il pouvait juste espérer ranger l'équipement et nettoyer les protections; il avait osé la carte du gentil garçon bosseur, mécano, parce qu'il n'était pas rare qu'un prof ou deux coincé sur le parking lui demande un coup de main, histoire de faire démarrer leurs vieilles machines.

Finalement, Dean avait bien compris que prendre la place de quelqu'un d'un peu plus prometteur, qui pourrait taper dans l'œil des recruteurs d'équipes pro du coin, ce n'était pas envisageable.

Alors, entendre le frangin de Castiel Novak lui expliquer qu'un semi-quaterback était devenu barman en ville, ça le laissait un peu sans avis.

- Faut qu'on passe le voir, un de ces soirs, exhale Gabriel en tendant sa cigarette allumée à Anna.

Il n'approuve pas, ça se voit – Castiel non plus. Ça n'empêche pas Milton de poser ses lèvres tout au bord, comme par peur de se brûler, et lui de suivre des yeux la marque incandescente et son sillage de cendres.

- Et pourquoi pas ce soir ? Leur souffle-t-elle, un sourcil roux haussé haut dans cette moue provocatrice qu'elle adore.

Son index tapote la longueur de la clope entre ses doigts, et la cendre en tombe, se noie dans l'herbe verte et grasse des bords du lac; Dean préfère faire comme s'il ne l'avait pas entendue, tout dans cette fille criait problème et l'autorisation du Chef ne s'étendait pas jusqu'à une virée en ville.

Une lueur dangereuse s'allume dans le regard de Gabriel, son sourire tenté caché derrière son gobelet rouge; une pâquerette est installée sur son oreille gauche, tête légèrement pendante, ses pétales plus si blanches – elle a l'air morte de rire après une blague qu'elle seule a entendue.

- Miss Milton, je ne suis pas sûr que votre père apprécie nos escapades, lui répondit-il, joueur, s'approchant d'elle, passant un bras par-dessus ses épaules nues.

Elle a lâché son petit gilet blanc de fille sage, et ses lunettes de soleil sont remontées sur le haut de sa tête, emmêlée dans ses mèches rouges.

- Escapades ? Releva-t-elle en se dégageant, trempant ses doigts dans le punch pour récupérer un morceau de banane y flottant. Je ne crois pas qu'on puisse encore les appeler comme ça, Gabe.

Dos à lui, elle offrit une belle grimace de dégoût à Dean et vint se tenir à côté de lui, essuyant ses doigts poisseux sur le bas de sa robe et mâchant avec une lenteur sentencieuse la rondelle de banane; lui, il n'avait pas osé y toucher. La glacière et ses quelques bières haut de gamme lui avaient suffi, et Sam – Sam s'était laissé aller à goûter dans le verre de Novak, mais aucun d'eux n'était décidé à prendre ce risque si le Chef se mettait à sentir leurs haleines avant de les faire entrer.

Et il n'y avait aucun doute qu'une découverte déplaisante les laisserait dormir dehors.

- On pourrait prendre la Chevrolet, insista-t-elle, plus bas, ses lèvres tout contre son verre.

Dean hausse les épaules, pas intéressé.

Il n'aime pas vraiment Anna Milton et le feu sauvage qui court dans ses veines d'ado, ses joues encore rondes d'une enfance grasse et nantie; les bracelets qui chantent à ses poignets pourraient lui payer une voiture neuve.

Mais non, Anna Milton ne veut que sortir en ville, avec le frère aîné d'un copain de classe.

Il l'imagine déjà jaser à ses copines, lundi, le rose sur ses lèvres encore brillant car pas totalement sec – je suis sortie avec Dean Winchester, samedi soir. Dean l'avoue sans se mentir, c'est une idée qu'il aime bien et qui chatouille son orgueil – mais il n'a pas la caisse, pas le fric.

Et il est venu ce soir pour se tremper les pieds dans la flotte.

- Allez, Dean, s'y essaie-t-elle encore laçant ses doigts dans les siens, minaudant contre son bras, son menton presque posé sur son épaule; il peut sentir la pression tenue de ses petits seins contre son bras, qu'elle presse là avec envie.

- Non, merci, lui répond-t-il, et la sécheresse est râpeuse sur sa langue et lui rappelle son père.

Et de la même façon, il a envie d'attraper Sam et de s'enfuir de ce nid de vipères.

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- Alors quoi, tu n'aimes pas notre cousine ?

Il aurait voulu croire que la question moqueuse de Gabriel venait des heures plus tard – mais ce n'étaient rien que des minutes, et d'autres encore viendraient. Le frère de Castiel partageait avec lui et Anna ce curieux air immaculé qu'ils portaient comme une auréole, avec leurs yeux aux couleurs perçantes, la façon dont toute leur attitude semblait sortir droit d'un guide book pour jeune dorée cherchant liberté.

Ils ont ce goût d'incertain, de vieille mécanique mal huilée – ça n'en termine pas de le mettre sur les nerfs.

- Non, merci, refuse-t-il poliment la cigarette entière que lui tend Gabriel.

Il l'allume pour lui à la place, et s'assoit en tailleur dans l'herbe.

- Tu devrais quand même goûter le punch, tenta-t-il, ses lunettes de soleil tombantes sur son nez, la pâquerette disparue et son regard perdu au fond du verre. Il est vraiment pas fort, et de toute façon, on vous ramène…

Il osa un regard vers Anna, par-dessus son épaule, qui riait aux éclats avec quelques uns des amis que Gabriel avait ramenés.

- Ou je vous ramène, vu comme c'est parti… Ton paternel m'a donné jusqu'à dix-neuf heures, grand maximum. J'ai entendu dix-huit, donc on ne va pas trop faire attendre le monsieur, lui souffla-t-il en le regardant par-dessus la ligne droite de ses lunettes, la manche de sa veste en cuir remontée au-dessus de sa montre.

En silence, Dean termina sa bière.

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- Hey, Sam.

C'est Dean. Il a remis ses chaussettes, et il revient chercher son cadet; au loin, Gabriel joue avec les clés de la Dodge, ce monstre noir de carrosserie qui crachote ses poumons dans le garage à chaque départ en trombe, ou qui, à défaut, leur fait vomir les leurs.

Le regard affamé de Dean avait dû en dévorer chaque courbe, chaque bruit; il n'a pas dû en voir beaucoup dans sa casse du Kansas, n'avait-il pas pu s'empêcher de remarquer, sans en souffler un mot à Samuel. Enorme avait été son premier mot lorsque la Dodge Challenger s'était frayée un chemin jusqu'au parking, leurs frères à bord.

- Déjà ?

Dean acquiesce, et pose sa bière vide sur la table de pique-nique. Ce n'était pas prévu qu'ils mangent là, même si Sam avait déjà la main partie dans un paquet de chips.

- C'est ce que ton frère a réussi à nous négocier, lui fit Dean, ses mains enfoncées jusqu'au fond de ses poches.

Ensemble, ils suivent du regard la grande silhouette dégingandée de Sam qui va mettre ses ordures à la poubelle, c'est-à-dire le paquet de chips aux oignons qu'il a terminé pratiquement sans aide, et le gobelet de Cas dans lequel il a pioché quelques violettes et bu quelques gorgées en cachette.

Il espérait secrètement que l'odeur d'oignons cache celle, plus capiteuse, de l'alcool de fruits qu'ils avaient bu.

- Ce Benny, avait-il soudain sorti pendant leur conversation, il est vraiment bon. Ce punch –
- Est une petite perfection à lui seul, oui, avait-il conclu à sa place.

Mais rien qu'entendre Anna leur proposer d'y aller, en ville, d'aller au Wayward Son profiter des cocktails exotiques de Benny et de ses acrobaties au shaker, Sam s'était figé, coupant court à leur discussion animée sur la Guerre de Sécession (au programme d'histoire cette année). Il avait suivi sa cousine du regard jusqu'à ce que l'idée retombe, et après ça, l'autre Winchester se tenait déjà devant eux.

Sa terrible annonce au bord des lèvres.

Cas a envie de leur dire que c'est pire que de la prison – mais il sait aussi que John Winchester n'est pas quelqu'un qu'on double, pas quand ça concerne ses fils, et qu'abuser du peu de mou qu'il a donné à leurs laisses serait un petit suicide.

- C'était un super aprem', merci pour tout, les salua Sam en partant, toujours aussi poli –

A lundi, crut-il lire sur ses lèvres avant qu'il ne disparaisse jusqu'à la voiture sombre de Gabriel.