Contente que cette histoire vous plaise, et voici la suite !
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« Ca risque de remuer, lui lança Nao et sans comprendre où voulait en venir sa camarade, Natsuki leva les yeux de son ouvrage; une voile à repriser. Son regard parcourut l'horizon. Rien que de l'océan à perte de vue, et ce depuis qu'elles avaient quitté le détroit, il y avait de ca deux semaines.
Le Hime n'avait depuis fait qu'une brève escale, et c'était sans surprise que Natsuki avait vu la capitaine partir une fois de plus en compagnie d'une prostituée. Et à présent, le brigantin longeait les cotés du Brésil, à ce que lui avait dit Midori. Mais ca aurait pu être aussi bien la Chine ou l'Inde pour la jeune femme.
« La mer est calme, pourquoi tu dis ca ?
— Regarde mieux, » s'amusa la rouquine.
Natsuki délaissa sa tache et, portant une main en visière, s'appuya sur le bastingage pour scruter une nouvelle fois les alentours.
« Un bateau, au loin. » finit-elle par remarquer.
Durant leur traversée de l'Océan Pacifique, le Hime n'avait rencontré aucuns autres navires. Yukino lui avait expliqué que c'était normal : c'était le plus vaste océan du globe et les européens ne l'avaient pas encore exploré. Le voyage était donc long, périlleux car sans escale possible mais relativement tranquille. Cet océan quant à lui était bien plus peuplé et, à ce que le timonier lui avait dit, était florissant du commerce entre la Vieille Europe et le Nouveau Monde.
« Et alors ? demanda naïvement Natsuki.
— Et alors quoi ? Va y avoir d'l'action dans le quart d'heure qui vient ca j't'l'dis ! »
La brune prit un instant pour réfléchir et puis :
« Mais on va pas quand même l'attaquer ? »
Nao parut sidérée :
« Nom de Dieu, tu croyais quoi Natsuki ! On est des foutues pirates, pas des putains marins d'eau douce ! »
A vrai dire, la bonne ambiance du Hime et la sympathie des matelots avaient presque fait oublier à Natsuki la situation dans laquelle elle s'était embarquée.
Bien sûr qu'elles étaient des pirates. Les faits d'armes dont se vantait volontiers l'équipage le prouvaient largement. Mais c'était une chose de se l'entendre raconter et une autre de devoir le vivre. Et même au delà de ca, Natsuki n'était guère sûre de ce qu'on attendrait d'elle lors de l'attaque. Devra-t-elle combattre ? Tuer ? Elle espérait que non. Elle avait toujours vécu en dehors de la loi mais ses méfaits n'avaient jamais dépassé le simple vol à l'étalage. Jamais elle ne s'était battue et elle n'était pas certaine de vouloir expérimenter la chose.
Du haut du nid-de-pie, Akira lança un cri d'alarme, reprit par le quartier-maître :
« Branle-bas de combat ! »
Et aussitôt les pirates s'activèrent, descendant aux bancs de rame ou parant le navire pour l'affrontement.
« Des putains d'espagnols, l'informa Nao, avec eux y a toujours de l'or à la clef. »
Et tandis que les mains moites, Natsuki sentait son cœur s'emballer, le Hime prit de l'allure, fondant peu à peu sur sa proie.
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Il n'avait fallu que peu de temps pour rejoindre le navire espagnol et, pavillon baissé, le Hime ne devait pas se trouver à plus d'un demi mille de lui. A la vitesse dont naviguait le brigantin, les forbans n'allaient guère tarder à rencontrer leur adversaire.
Sur le pont, l'ambiance était oppressante, chacune se dépêchant de gagner son poste, d'affuter son sabre ou d'apprêter mousquets et autre pistolets. Prés des canons, on entendait la puissante voix d'Haruka commander ses troupes, entrecoupée par le roulement sourd des boulets qu'on chargeait et le claquement des culasses.
Et, inexorablement, le Hime s'approchait de sa victime.
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« Il est carrément plus gros que nous », nota avec anxiété Natsuki.
A ses cotés Miyu lui adressa un hochement de tête. Le bâtiment espagnol faisait bien deux fois la taille du brigantin. La jeune femme plissa les yeux :
« Et il a nettement plus de canons ! » Elle s'écria en apercevant le flanc du navire percé de sabord.
« Un galion, lui répondit Miyu avec son habituel laconisme. Il a plus de canon, mais aussi bien plus d'ouverture dans sa coque. Ce qui le rend davantage vulnérable. Et une cible plus grosse est plus facile à toucher.»
Et puis repoussant doucement la jeune femme :
« Eloigne toi du bord, nous somme désormais à portée de tir. »
Comme pour prouver ses dires, Natsuki entendit soudain une détonation déchirer les airs. Mais le coup mourut loin devant elle dans une gigantesque gerbe d'eau. Un tir de semonce, comprit-elle et le Hime se décida enfin à lever son pavillon noir de pirate une jeune femme enlacée par un serpent des mers.
Un deuxième coup fut donné, qui survola totalement le bateau, sans réellement inquiéter les pirates.
Miyu avait raison : le Hime, plus petit, offrait une cible moindre et sa vitesse ne permettait pas aux canonniers espagnols d'ajuster leurs tirs.
Le brigantin vira soudain de cap, présentant son flanc à l'ennemi. La première bordée tirée ébranla tout le bâtiment et l'attaque atteignit de plein fouet le galion.
La riposte ne se fit pas attendre.
« Des boulets enchaînés, » commenta Miyu tandis que, dans un miaulement perçant, l'acier s'abattait tout autour du Hime. L'un d'eux percuta le gréement avant, déchira la clinfoque sur toute sa hauteur.
Mais cela n'arrêta pas pour autant la course du brigantin et en un instant, bien trop vite au goût de Natsuki, les deux navires se heurtèrent et les grappins d'abordage furent lancés.
« Nous y voila. » Nao venait de les rejoindre. Et avec son horripilant sourire goguenard :
« Trouve toi une planque et tache de ne pas chier dans ton froc ! »
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Se trouver une planque. C'était la seule chose qu'on lui avait demandé de faire. Ca, rester en vie et ne pas gêner les pirates.
Et Natsuki n'en demandait pas mieux.
Sitôt les deux navires entrés en collision, l'équipage du Hime avait bondi sur le vaisseau ennemi, plus féroce et gueulard que jamais. Coups de feu, cris, entrechoquements de lames et fumée ne tardèrent pas à emplir l'atmosphère.
Le combat faisait rage.
Sur le pont arrière du galion, Natsuki pouvait voir Midori hurler des ordres aux pirates. Repousser de son sabre un ennemi avant d'envoyer un autre, d'un coup d'épaule, à la mer. Aoi et Chie se battaient dos à dos jouant aussi bien de leurs lames que de leur pistolet. Davantage en retrait, Miyu alignait ses ennemies à l'aide d'un long mousquet et la jeune Alyssa, prés d'elle, s'occupait de recharger ses armes. Sur les cordages, les gabiers du Hime avaient réussi à incendier les voilures adverses. Coupant ainsi toute retraite aux marins espagnols.
L'attaque tournait à l'avantage des forbans. Les espagnols étaient pourtant bien plus nombreux mais ils étaient visiblement dépassés par la rage et la virulence de leur ennemie.
"Y a pas d'bataille rangée chez nous, c'est d'l'empoignade et d'la vraie baston" s'était vantée un jour une des pillardes, et adossée contre les canots, Natsuki, trop tétanisée pour descendre dans l'entrepont ou trouver un meilleur abri, prenait pleinement conscience de ces mots.
Un éclat pourpre la tira soudain de sa stupeur.
Le manteau de Shizuru, qui tournoyait au plus fort de la mêlée. Natsuki n'avait même pas vu la capitaine partir à l'abordage.
Elle était encerclée par une dizaine d'hommes, tous des soldats si la recrue se fiait à leurs tenues similaires, et elle comprit que Shizuru cherchait à atteindre le commandant ennemi et mettre ainsi fin à la confrontation.
Mais ils étaient bien trop nombreux pour elle.
Un des hommes mit en joue la capitaine. Une détonation et le plomb traça un sillon sanglant sur le visage livide de Shizuru.
Avant même qu'elle ne le réalise, Natsuki s'était redressée. En deux pas, elle avait déjà atteint la rambarde. D'un saut, elle roula sur le pont espagnol, se saisit d'un pistolet avant de se jeter dans la bataille.
C'était la première fois qu'elle tenait une telle arme en main et heureusement pour elle que son précédent propriétaire n'avait pas eu le temps d'en faire usage.
Le coup partit à l'aveuglette et loupa totalement sa cible.
Mais cela offrit une diversion suffisante pour que Shizuru puisse reprendre l'ascendant.
Son coude s'écrasa dans le visage d'un assaillant et elle en profita pour le désarmer. A bout portant, elle fit sauter la tête d'un autre attaquant avant d'envoyer la crosse du pistolet dans la tempe d'un troisième homme, broyant os et cartilage.
« Pars ! » lança-t-elle à Natsuki. « Retourne sur le Hime ! »
Mais la recrue restait subjuguée par son capitaine.
Elle avait dû abandonner le pistolet, profondément enfoncé dans l'orbite d'un soldat, et elle se taillait à présent un chemin à jusqu'à son rival. Frappant de taille et d'estoc, le katana virevoltait autours de la femme laissant derrière elle une mare de sang.
« Ne reste pas là ! » elle cria encore, d'une voix étonnement forte, mais Natsuki demeurait immobile, figée, alors que la lame de Shizuru parait avec aisance le sabre du commandant ennemi, que dans une arabesque le fer mordait cruellement le bras de l'homme, coupant tissu, chaire et tendon.
Une attaque plus vive, et l'acier du pirate entra de toute sa longueur dans le ventre de l'espagnol. Un mouvement de poignet, et le katana remonta de l'estomac à la gorge avant de rejaillir, répandant le sang et les tripes du vaincu sur le pont du navire.
Le combat est fini, Natsuki réalisa avec soulagement et sans attendre, elle se précipita vers le bastingage pour dégobiller.
La mort du commandent espagnol avait mené à la reddition de ses hommes, mais les forbans n'avaient guère laissé de survivants, achevant les blessés et exécutant tout les soldats. En somme, il ne restait sur le galion que quelques matelots et une poignée de marchands qui peinaient à réaliser ce qui venait de se dérouler.
C'était le cas aussi pour Natsuki. Et elle préférait se concentrer sur son travail que de penser aux ponts ruisselants de sang et où s'amoncelaient les cadavres. Sa tache était fatigante : charger la cargaison du vaisseau sur le Hime. Mais cela valait mieux que de détrousser les corps comme le faisait Nao. Et même, dans l'atmosphère brulante de fumé et de poudre, elle se sentait encore nauséeuse, prête à défaillir.
Pourtant, elle serra les dents, accéléra sa cadence. Il était hors de question qu'elle s'humilie une nouvelle fois à la vue de tous.
« T'es pâle, lui lança Midori en croisant sa route.
— C'n'est rien, mentit la recrue, la fumée surement. » Du menton, elle désigna la grande voile du galion toujours enflammée. Le quartier-maître n'ajouta rien de plus même si Natsuki se doutait qu'elle n'était guère crédule.
Avec soulagement, elle atteignit finalement l'entrepont du Hime. Il y avait toujours un remugle d'humidité et de vieux bois dans ces lieux mais après la puanteur de mort qui stagnait à l'extérieur, ce fut comme une vraie bouffé d'air frais pour Natsuki.
Dans la cambuse, Yukariko était submergée par le nombre de caisse de thé, de vin, de céréales et de viande séché. Et encore, s'ébahit Natsuki, c'est à peine si on a déchargé la moitié du galion.
« Aide moi à ranger tout ca, lui ordonna la cambusiére, il y a bien assez de bras là haut pour faire le travail. »
Avec un soulagement dissimulé, Natsuki acquiesça.
« Des pertes chez nous ?» la femme demanda et le mousse secoua la tête. Aucun mort à déplorer chez les pirates, pas mal de blessures en revanche mais mise à part une main salement tranchée et une jambe fracturée, il n'y avait rien vraiment d'alarmant.
« On peut dire que tu as fais ton baptême du feu, n'est-ce pas ? » Et face au silence pesant de la jeune femme, Yukariko ajouta, plus doucement :
« Ne t'inquiète pas, ca ne sera pas toujours aussi violent. Quand les survivants raconteront leur mésaventure, les prochains à croiser la route du Hime préféreront se rendre sans combattre. C'est comme ca que fonctionne les pirates, par l'intimidation.»
Natsuki hocha la tête, mais l'esprit ailleurs, ses pensées tournées vers son village natal. Que restait-il désormais de cet estuaire ? Le Hime l'avait-il réellement mis à feu et sang par vengeance ? Elle se força à ne pas y songer, tentant d'éloigner de ses pensées deux yeux verts rêveurs et des mains tannées par la mer et le soleil qui lui avaient offert ses premiers émois amoureux.
Les pirates n'avaient guère tardé à dépouiller le galion et le soleil commençait à peine à décliner lorsque le Hime reprit sa route, laissant derrière lui une épave encore fumante.
Sur le pont, Midori avait fait aligner tout l'équipage, capitaine compris, afin de partager le butin. Chacune selon son poste sur le Hime recevait sa part et le tout de façon équitable. Même pour Natsuki qui n'avait pourtant pas participé à cette prise et à qui le quartier-maitre donna dix piastres d'argents. Ce n'était vraiment rien comparé aux bouteilles, tas d'or et autres bijoux qui s'amassaient aux pieds de matelots mais pour la jeune femme, ces quelques pièces représentaient une véritable fortune.
Midori allait faire rompre les rangs quand la capitaine quitta sa place. La plaie à sa joue avait été nettoyée mais sa chevelure et ses vêtements étaient encore mouchetés de sang. Et malgré son habituel air serein, elle semblait souffrante, à un point que Natsuki se demanda si elle n'avait pas reçue une autre blessure durant la bataille. Leurs regards se croisèrent et la femme s'avança vers Natsuki. Celle-ci ne put s'empêcher de baisser les yeux soudainement intimidée. Du bout des doigts Shizuru releva le menton de sa recrue avant de lui asséner une gifle.
Le coup n'avait pas été fort, à peine un soufflet mais devant tout l'équipage, le geste était humiliant. Stupéfaite et honteuse, Natsuki porta une main à sa joue alors que Shizuru murmurait, le souffle étrangement coupé :
« Natsuki doit apprendre à obéir aux ordres. Quand son capitaine lui dit de partir, elle part. Surtout quand la situation est dangereuse, comprend-elle ? »
Hébétée, la jeune femme hocha la tête et la capitaine reprit, plus fort :
« Mais tu as également fait preuve de courage et cela aussi se doit d'être récompensé.»
Avec un sourire plus chaleureux, elle posa sur ses épaules un caban bleu de marin.
« Il a besoin d'être reprisé et lavé mais il te tiendra chaud. »
Avec l'habit, elle ajouta une poignée de pièces d'or, une bouteille de vin et une autre de rhum. Elle remit enfin entre ses mains un pistolet, celui qu'elle avait récupéré sur le galion.
« Il faudra que tu apprennes à t'en servir, toute à l'heure tu as manqué de me faire sauter la tête avec. »
Quelques rires fusèrent et Natsuki rougit. Pourtant ce n'était pas une brimade, juste une simple taquinerie.
« Je ferais de mon mieux, capitaine.
— Je sais. » Les mains pâles du capitaine se posèrent un instant sur les siennes les enserrant brièvement avant qu'elle ne se décide à regagner sa place.
Dans un sentiment mitigé de gêne et d'euphorie, Natsuki ramena son regard à ses cotés. Nao l'observait à la dérobée, un méchant sourire barrant son visage.
« Qu'est-c'qu'il y a ? souffla Natsuki
— Rien. Enfin, maint'nant on peut dire qu't'fais vraiment partie du Hime. »
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