Chapitre 4

SIMPLEMENT, KEN


« Evitez de trop penser. Voyez seulement le présent et agissez. C'est la clé d'un comportement vrai et positif. »

Swami Prajñanpada


- « Comment ? » s'écria Kamya, plissant les yeux. « Tu n'attends tout de même pas de moi que je vous tienne la chandelle quand même ! Tu exagères ! »

- « Attends ! Laisse-moi m'expliquer d'abord, » insista Ken. « Je sais qu'Amido-san est assez timide. Je te demande juste de l'inviter à sortir au cinéma samedi. Et si tu viens avec nous… »

- « Hors de question ! » coupa-t-elle. « Je te le répète, je ne veux pas… »

- « Mais tu ne seras pas seule ! »

Kamya plissa les yeux. Cela faisait déjà une semaine qu'il avait découvert son secret et transpercé sa carapace, elle commençait à le connaître. D'autant plus que la duper se relevait un peu plus difficile qu'avec Kojirô. Mais Ken voulait et parviendrait à ce qu'elle, et elle seule, s'occupe d'inviter Tsuki Amido. Après tout, elles étaient amies, cela ne devait pas poser beaucoup de problème. Juste une certaine reluctance qu'il comptait bien défaire.

- « Et qui est supposé venir avec nous ? » demanda la déléguée avec suspicion.

Là, ça allait être plus difficile encore. Ken savait que les relations entre son capitaine et sa camarade ne demeuraient pas au beau fixe. C'était par ailleurs tout l'intérêt du challenge qu'il se fixait. Et puis, à qui, autre que son meilleur ami, pouvait-il penser ?

- « Kojirô, bien sûr ! »

- « Evidemment ! » Cette fois Kamya se méfiait définitivement. « Je refuse. C'est clair ? »

Non. Pas du tout même.


- « Tu n'espères quand même pas me convaincre ? » grogna Kojirô. « C'est pas écrit Agence Matrimoniale sur mon front à ce que je sache. »

- « Alleeeez ! Fais-le pour moi ! » supplia Ken.

- « Non. »

- « Pour mon joli minois ! »

- « Non ! »

- « Ou mes beaux yeux ! »

Kojirô le fusilla des siens. Ken soupira. Ces deux-là concourraient vraiment dans l'obstination ! Les mules, elles-mêmes, se faisaient plus conciliantes !

- « Et puis, tu ne seras pas seul ! » argumenta-t-il. Kojirô plissa les yeux. « Kamya est d'accord pour venir ! »

Kojirô le regarda interdit. Il ne s'attendait pas vraiment à voir apparaître ce nom dans la conversation. Il ne fallut guère plus d'une seconde avant que l'alarme « Danger » ne résonne dans l'esprit du joueur.

Ken savait exactement ce à quoi son ami pensait. Kojirô ne supportait pas être dépassé par les événements, il aimait tout contrôler. Et Ken aimait encore plus le taquiner en jouant sur ça.

- « Crois-moi, ça va être amusant ! » poursuivit celui-ci.

- « Grmpff. Et depuis quand traînes-tu avec elle ? » l'interrogea le butteur.

- « A peu prés une semaine. Pourquoi ? »

- « Et depuis quand t'intéresses-tu à Amido ? »

- « Heu… La rentrée de septembre ? » Après un court silence, Ken tenta une nouvelle fois et avec un air bien plus sérieux : « Tu veux vraiment pas m'aider ? »

- « Grmpff. Ok… »

Malgré le peu d'entrain qu'émettait Kojirô, Ken se satisfit avec joie de cette réponse.

- « Attends deux sec'… T'as bien dit samedi, comme ce samedi qui vient ? » demanda subitement l'attaquant.

- « Ben ouais. »

- « Alors, c'est impossible. On a un match, je te rappelle ! »

- « Oh. »

Ca lui était complètement sorti de la tête. Un match ! En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Ken se leva et traversa au pas de course la cours de récréation, ignorant les appels (et râlements) de Kojirô. Comment avait-il pu ne pas s'en souvenir ? Convaincre Kamya d'accepter sa requête se révélait déjà un casse-tête monumental, maintenant il allait devoir recourir à ses plus grands charmes pour qu'elle ne l'assassine pas sur le champs !


Après avoir parcouru la cantine de part en part, Ken fit le tour de la cour de récréation. Il parvint finalement à la trouver sur un banc en pleine discussion avec Amido-san. Il pila net quand il la vit, perdant soudainement tous ses moyens dont son entrain quotidien.

Ken n'était pas vraiment quelqu'un de timide, mais il existait bien une personne capable de l'intimider au point de l'immortaliser sur place : la fille pour qui il craquait. Et non seulement Amido-san, mais également les précédentes dont Kaoru Shinsite qui fut son grand amour du collège ou Sae Agawada qui habitait à l'époque à côté de chez lui. Jamais il ne réussit à les aborder normalement. Son cerveau disjonctait à leur approche et deux situations devenaient alors possible : le très ridicule (un véritable supplice même pour ses amis qui se trouvaient malencontreusement présents lorsque cela arrivait) ou bien le syndrome de la statue (il ne bougeait plus, ne respirait plus, ne cillait plus d'un cil jusqu'au moment où la fille de ses rêves quitte son champs de visage – et d'ouïe).

Pour l'heure, il s'agissait surtout de la deuxième solution. Seulement, il devait faire quelque chose.

1) Parce qu'il avait l'air très con à rester ainsi sur place à quelques mètres d'elles.

2) Parce qu'il devait intervenir si possible avant que Kamya n'invite Amido.

3) Parce que c'était précisément le moment où il pouvait faire face à Amido et lui parler – et pourquoi pas entamer la conquête de son cœur.

Il commença d'abord à décrisper sa mâchoire – déjà parce que ce serait intéressant de pouvoir annoncer à Kamya qu'il faut absolument qu'il lui parle, et aussi il pourrait saluer l'élue de son cœur – et à s'assurer que sa gorge ne lui ferait pas défaut (rien de plus terrible qu'une voix rauque lorsqu'on cherche à bien se faire voir). Puis ce fut au tour de son esprit, il tenta de faire le vide et comprit vite que s'il se contentait de se focaliser sur Kamya, il pourrait peut-être y arriver. Néanmoins, ce serait très irrespectueux de sa part et puis cela lui porterait peut-être préjudice – rien de pire qu'un quiproquo. Ensuite, il allait devoir se décider à avancer. Et de façon moins robotisée, si possible.

Grmpff. C'est parti !


Cinq bonnes minutes plus tard, le malheureux faisait définitivement irruption dans la conversation des demoiselles. Sa bouche s'ouvrit et sa gorge s'humidifia pour laisser la voix passer…

Aucun son ne sortit. Son ventre refusait de libérer son ténor ! Son visage vira au rouge – enfin s'il le pouvait. La honte ! La honte ! La honte !...Bah, au moins j'arrive à penser c'est déjà ça.

- « Ken ? Qu'est-ce que tu fais là ? » demanda Kamya, qui cachait son rire sous un sourire amusé. Il fallait dire que le spectacle devait valoir le coup.

- « Bonjour Wakashimazu sempai, » le salua Amido, un sourire chaleureux sur le visage. Elle ne semblait pas avoir remarqué sa position pour du moins étrange.

- « Sa-lut, » bredouilla-t-il avant de se tourner vers Kamya de nouveau. Il n'en pouvait plus. Son cerveau finit par céder et le pire arriva. Il disjonctait de nouveau. « J'aibesoindeteparlertoutdesuite ! » A ces mots et avant même que la déléguée ne puisse déchiffrer son charabia, il lui empoigna le bras et la força sans ménagement à s'éloigner d'Amido-san. Cette fois, elle les regarda partir avec surprise et curiosité. Il le remarqua avec peine.

Kamya le ramena à la réalité en se libérant de sa poigne – en tout cas, il n'était pas gardien de football pour rien, lui !

- « Tu m'expliques ce qui vient de se passer ? » s'énerva-t-elle en se massant le poignet.

- « Et bien, je ne suis pas très à l'aise devant Amido-san. En fait, je disjoncte complètement quand je me retrouve trop prés ! »

- « Vous êtes dans la même classe, » souligna Kamya, plissant les yeux.

- « Je fais des efforts. Et puis, on n'est jamais tellement proche en cours. »

- « C'est pour ça que je me demande bien d'où tu sors cette amourette. »

C'était étrange de voir Kamya parler ainsi quand on la connaissait depuis plus d'un an. A force de lui répéter de se lâcher avec lui, d'être naturelle, Kamya s'y faisait avec plus d'entrain et laissait réellement transparaître sa personnalité. Elle se révélait franche, sûre d'elle-même, la timidité qu'elle montrait en cours n'existait plus ou presque. Quelque part elle restait Kamya avec son sérieux, ses bonnes manières, d'un autre côté il existait une autre Kamya qui, elle, laissait paraître un côté plus adolescent des rues. Dans ce sens, l'imaginer se battre avec d'autres personnes devenait possible, même crédible. Par contre, il remarqua également qu'elle aussi aimait tout contrôler et qu'elle pouvait être aussi entêtée et de mauvaise foi que Kojirô.

- « En fait, je suis venu te parler pour le rendez-vous, justement, » reprit Ken en ignorant sa dernière réplique. « En fait… »

- « C'est bon, elle a accepté, » intervint immédiatement Kamya en pensant répondre à sa question.

- « Vrai ? Waouh ! C'est chouette ! J'ai trop… Hâ-Ha… »

- « Tu redeviens bizarre, Ken… » dit-elle comme s'il s'agissait d'un avertissement qui voulait dire : Attention, ne me fais pas le coup auquel je pense !

Malheureusement, il devait le faire.

- « J'ai un match samedi et… »

Kamya l'arrêta d'un geste de la main en fermant les yeux. C'est ça, calme-toi, contrôle-toi, pardonne-moi !

- « Grmpff ! » grogna-t-elle. Tiens donc, elle a vraiment des côtés Kojirônesques !

- « Je sais pas comment je vais lui expliquer ça, » finit-elle par soupirer après une courte pause.

- « Dis-lui la vérité, » affirma Ken en souriant.

- « Mouais… Comment tu fais pour oublier un match ? Tu n'es pas censé vivre que pour le football comme ton copain ? »

- « Ben, faut croire que je sais faire des concessions. »


Kamya accepta de reporter le rendez-vous au samedi suivant et avant même que Ken puisse s'éclipser, la cloche retentit. Kamya et Tsuki le rejoignirent en moins de temps qu'il ne faut le dire et Ken se retrouva coincé. Cette fois, pas question de mal se comporter ou cela allait promettre au cinéma ! Il adopta la même méthode qu'habituellement. Pendant les premières minutes, il se concentrait sur le chemin, écoutait à peine les deux filles parler, et puis il arrivait peu à peu à s'habituer et même à se mettre à l'aise. En fait, sa nouvelle alliée l'aidait bien. Les questions qu'elle lui posait laisser tellement d'ouverture à la plaisanterie qu'il ne pouvait les laisser passer. Et cela le détendit au point qu'il entreprenait de guider lui-même la conversation, comme usuellement.


- « Hé ! Koji ! »

Celui-ci tombait à pic. Ken lui fit de grands signes, l'incitant à les joindre. Malgré sa reluctance, le butteur se joignit au groupe. Le gardien poursuivit.

- « Et ouais les filles, c'est une équipe universitaire ! Autant dire que ça va être rude. »

Un reniflement hautain retentit.

- « N'exagère pas trop, c'est rien ça, » se justifia Kojirô.

- « Quelle modestie ! » s'exclama Kamya en pouffant avant de se reprendre : « Je plaisante. »

Kojirô haussa les épaules. Ken remarqua néanmoins dans l'attitude de son capitaine que la remarque avait blessé son orgueil légendaire et facilement irritable. D'autant plus que celui-ci se doutait sûrement de la double personnalité de Kamya. Ca encore, cela faisait partie du jeu. Par ailleurs, il remarqua que Kojirô regardait souvent la déléguée, comme s'il l'analysait et cherchait à y trouver la moindre faille. Celle-ci, néanmoins, semblait de nouveau aussi parfaitement adorable. Elle gérait la situation avec un naturel incroyable, Ken devait bien l'avouer. Son jeu bluffait avec aisance son public, même lui se serait laissé prendre s'il ne connaissait pas déjà la vérité. Enfin, déjà – au bout d'un an et quelques mois, environ.


- « Ca fait déjà un bout de temps qu'on attend, » remarqua Kojirô, reprenant ainsi la parole au bout d'une dizaine de minutes.

- « Tiens ! C'est vrai ! Où sont les autres ? » s'étonna Ken.

- « Shukuido-san est passé, il y a quelques minutes pour annoncer l'absence du prof, » expliqua Kamya.

- « Tu l'as vu ? Pourquoi ne l'as-tu pas dit ? » demanda le gardien.

Kamya haussa les épaules. « Je ne voulais pas t'interrompre en pleine démonstration, voyons. »

- « Très drôle, » bouda-t-il. « Alors, que va-t-on faire ? »

- « Et bien, on peut déjà sortir d'ici, » proposa Tsuki, « et voir ensuite ce que l'on peut faire. »

- « Ouais, allons-y ! »

Comme les couloirs étaient trop étroits, le groupe se scinda en deux. Kamya et Ken menaient la marche en plaisantant – ni Kojirô, ni Tsuki n'entendirent ce qu'ils se dirent et inversement – tandis que les deux autres suivaient.


Quand ils arrivèrent dans l'hall d'entrée, Kojirô pressa le pas pour se positionner près de Ken.

- « Tu peux m'expliquer ce que tu es en train de faire ? » chuchota-t-il.

Ken se tourna vers lui. « Et bien, je me dirige vers la sortie. »

Kojirô préféra ne pas relever. « Est-ce vraiment Tsuki qui te plait, ou Kamya ? »

- « C'est justement là, le truc, » répliqué Ken en souriant, adoptant son air le plus espiègle. « Je veux d'abord avoir sa meilleure amie dans la poche. Tu sais comme sont les filles… Elles portent beaucoup d'attention à l'opinion de leurs amies les plus proches. »

Le butteur haussa les sourcils, surpris. Visiblement, l'argument semblait le convaincre, ou presque.

- « Oui, mais bon ! Cela ne change pas que tu lui donnes l'impression de t'intéresser plutôt à Kamya jusque-là, » insista Kojirô.

- « Ne t'inquiète pas, je gère. » Ce qui était complètement faux. Ken savait parfaitement qu'il fallait prendre l'initiative de parler à Tsuki – ce qu'il ne faisait qu'à moitié depuis le début. Il s'adressait la plupart du temps à Kamya. « Et puis, si tu souhaites vraiment m'aider, tu n'as qu'à accepter ma requête. »

- « Quelle requête ? » Ken dirigea son regard vers Kamya de manière significative. « Ah. Mais samedi… »

- « Oui, oui, je sais. Mais les filles sont d'accord pour le reporter à la semaine prochaine. »

- « Ah. »

- « Et donc, il n'y a plus de raison valable pour refuser de m'accompagner. »

- « Peut-être… »

- « Kojirô… »

- « Grmpff. »

- « Merci ! »

Ken se tourna vers les filles et leur confirma le rendez-vous, après quoi, ils s'arrêtèrent devant la porte d'entrée.


- « Qu'allons-nous faire à présent ? » demanda-t-il. « Il nous reste bien trois quarts d'heure avant que les cours ne reprennent. »

- « Et bien, j'aimerais bien en profiter pour terminer le compte rendu en Japonais et réviser quelques exercices de mathématiques pour le contrôle, » affirma Kamya.

Tsuki se joignit à elle. Kojirô avoua également que lui aussi n'avait pas terminé le compte rendu. Ken fût le moins enthousiasme – bien que Kojirô n'ait pas montré beaucoup d'entrain. Mais il accepta tout de même de les suivre.

Ils se dirigèrent alors vers la bibliothèque et Kamya s'arrêta pour discuter avec un garçon de terminal. Ken le reconnut comme étant le président du conseil. Kojirô, lui, fronçait les sourcils et le détaillait en se demandant probablement de qui il s'agissait. Ses pensées se lisaient souvent aux plis de son front et à l'expression de son regard.

- « C'est Temi Masu, » lui expliqua-t-il alors. « Le président du conseil des délégués. »

- « Ils discutent souvent ensemble, » rajouta Tsuki le disant d'un ton neutre, à titre d'information. « Mais Kamya ne m'en parle jamais, » rajouta-t-elle ensuite avant de pénétrer dans la bibliothèque.

Ken nota l'attitude de sa camarade et la regarda intrigué avant de la suivre finalement. Après tout, il ne pouvait pas tout comprendre. Kojirô le suivit et ils s'installèrent à une table près de la fenêtre. De là, ils la voyaient encore. Ils semblaient engagés dans un sujet sérieux, Kamya sembla un moment ennuyée mais elle acquiesça finalement et repartit en le saluant d'un signe de la main et un sourire engageant. Masu le lui rendit et rejoignit ses amis. Quelques instants après, la déléguée s'assit entre Tsuki et Kojirô.

Bien que la curiosité se lisait sur le visage de tous, Kamya fit semblant de rien remarquer et sortit ses affaires avant de se plonger dans sa copie. Quand Ken tenta de lui parler elle le coupa immédiatement en l'incitant à se taire. Après quoi Kojirô et Tsuki se plongèrent sur leurs propres devoirs. Le plus dur, c'était surtout ce calme assommant. Et tous les bruitages que provoquaient les pages tournées, les livres renversés ou même la plume des stylos glissant et parfois même grinçant sur le papier quadrillé s'accordaient avec le mot : silence. Pour résumer, Ken s'ennuyait.

Au bout d'un quart d'heure, il jonglait encore le stylo, le crayon et le taille crayon, la montre, le stylo, la gomme, la montre… Et tout ça, avec un bruit agaçant et significatif de son impatience. Autant dire que les nerfs et la concentration de ses voisins étaient mis à rude épreuve. Aussi bien que plusieurs fois, on le reprit.

- « Ken, s'il te plait, arrête ça, » s'impatienta Kamya dont le ton de la voix montrait que son sang froid devenait chaud bouillant.

- « Tu n'étais pas obligé de venir, » grogna également Kojirô. « Ni de rester, non plus. »

Ken se renfrogna sur sa chaise en grommelant, jetant encore un coup d'œil vers sa montre. Cette fois, il se languissait des cours. Lui avait déjà concocté son compte rendu bien qu'il ait bâclé les dernières pages. L'heure termina finalement sa course et ils abandonnèrent ce carnage.


L'heure qui suivit se déroula rapidement. Le professeur de Japonais, réputé par sa rapidité de correction, leur rendait déjà l'interrogation faite le dernier cours en précisant que les notes en dessous de dix devront être rattrapées ce même week-end. Ken ne se faisait pas de soucis. Qu'il révise ou non, il obtenait toujours dans les environs de onze. Parfois dix, plus rarement douze. Il restait ainsi très constant. Cette fois n'échappa à la règle. Un onze souligné d'un rouge gras orné l'en-tête de sa copie avec pour seul commentaire : « Bravo pour cette constance » et signé « un fervent admirateur ». Il avait de l'humour, Monsieur Juunto. Beaucoup moins quand il s'agissait de descendre en dessous de la moyenne. La longue plainte que lâcha Kazuki lui fit signe que celui-ci avait raté ce devoir.

Ken grimaça. Cela signifiait qu'il ne participerait pas au match, ce samedi. Il se tourna vers son capitaine. Celui-ci contemplait sa feuille avec une expression mélangeant la surprise et la satisfaction. En se penchant vers lui et tordant son coup à un degré peu confortable, Ken aperçut la très honorable note de treize et demi ! Incroyable, le japonais n'était certainement pas le point fort de Kojirô ! Ken siffla discrètement. Une boule de papier atterrit sur sa table, attirant son attention. Il l'ouvrit délicatement – histoire de ne pas se faire prendre par le terrible professeur Juunto et ses punitions sévères (il serait bien capable de le coller samedi !) – et lut le message que Kamya lui adressait.

« Combien as-tu ? Et Hyûga ? »

Depuis quand Kamya s'intéressait à ce genre de détails ? Il leva la tête et elle lui fit signe d'écrire pour lui répondre. Surprenant, venant de sa part.

« Onze pour ma part ! Et Koji, treize et demi ! Ce veinard a pêché des points je ne sais où. Il n'avait pas terminé le livre ! »

Nouveau lancé. Nouvel atterrissage. Le visage de Kamya adopta elle aussi ce même sourire surpris et satisfait que Kojirô affichait devant sa copie. Curieux… Ah ! C'était sans doute pour ça que Kojirô et Kamya se parlait ce matin avant le contrôle ! Le sagouin, il se faisait aider par la meilleure de la classe ! Pas étonnant qu'il obtienne une note pareille.

Mais bon, du haut de son éternel onze, Ken n'allait pas se plaindre.


Les cours se terminèrent. Enfin. Kojirô leur demanda de le devancer. Un coup d'œil en arrière fit voir au gardien que son capitaine se dirigeait droit vers Kamya. Un second coup d'œil et il se prit la porte. Kazuki le regarda, surpris et finit par être complètement hilare. Ken râla pour la forme avant d'éclater de rire à son tour et de quitter définitivement la salle. Ils se dirigèrent immédiatement dans les vestiaires pour enfiler leur tenue de sport avant d'entamer l'entraînement où Kojirô les rejoignit au pas de course – un tour supplémentaire pour les retardataires !

- « Très bien ! C'est terminé pour l'échauffement ! » appela l'entraîneur. « Avant d'entamer l'entraînement de ce soir, je veux faire quelques mises au point ! J'ai appris aujourd'hui même que certains d'entre vous ne pourront pas participer au match de samedi. Cela ne signifie pas pour autant que vous lambinerez dans vos coins ! Je veux que vous suiviez exactement l'entraînement comme d'habitude. Autre chose, il s'agit d'un match amicale, mais je compte sur vous pour donner le maximum et même plus ! Il s'agit d'une équipe universitaire dont l'école est réputée alors pour ceux qui voudront continuer leurs études, je vous conseille de vous faire remarquer ! Et dans le bon sens du terme. Un jeu fair-play mais avec du tonus et encore plus de dynamisme que ce que j'ai vu jusque-là, c'est clair ? »

Une vague d'exclamation lui répondit.

- « Ah, au fait, l'entraînement de demain soir est annulé… »

Cette fois, une ruée de protestations retentit.

- « Silence ! Je me suis mal exprimé, en réalité, je le reporte à demain matin. Je vous attendrais ici dés sept heures tapantes, c'est entendu ? Vos professeurs sont prévenus, vous n'aurez pas à assister aux deux premières heures de cours. »

Cette fois, les joueurs ne surent comment réagir. Devaient-ils se réjouir de manquer les cours pour jouer au football ? Ou bien se plaindre de se lever aux aurores – et même avant pour ceux qui habitaient relativement loin ? L'entraîneur ne leur laissa guère le temps de trancher.

- « Très bien ! Nous allons donc recomposer les mêmes équipes qu'hier, seulement je veux que Kojirô prenne la place de Takeshi. Kazuki, tu arbitres ce match. Allez ! Sur le terrain, tout de suite ! »

L'entraînement ne s'éternisa pas ce soir-là pour Kojirô, Kazuki, Ken et Takeshi. Ils décidèrent de reporter leurs entraînements supplémentaires au soir suivant et s'économiser pour le lendemain matin. L'équipe composée de Ken et Takeshi avait finalement remporté le match contre celle où jouait Kojirô. Celui-ci râlait, mauvais joueur, prétextant qu'avec une meilleure défense, sans aucun le score serait inversé, même pour un seul but d'écart.

Ils sortirent des vestiaires entre rires et exclamations diverses. Ils venaient de franchir le portail quand ils aperçurent quelques pas devant eux, Kamya descendant la courte pente vers l'arrêt de bus.

- « Bon, moi je vous quitte là. A plus ! » Ils saluèrent Kazuki. Ken, lui, devait attendre son père. Takeshi prenait le métro et Kojirô, lui, rentrait habituellement à pied.

Celui-ci d'ailleurs parut être le plus pressé de rentrer chez lui. Enfin, Ken comprit qu'il souhaitait surtout vérifier ses doutes et suivre Kamya une nouvelle fois. Là, Ken devait intervenir. Il se précipita devant les deux compères, cherchant une quelconque excuse pour les faire patienter.

- « Qu'est-ce que tu fous ? » demanda Kojirô, légèrement contrarié, cherchant à regarder derrière lui.

- « Rien de particulier ! Mais je pensais que vous pourrez peut-être attendre avec moi ? »

- « Mais ton père arrive ! Regarde ! » signala Takeshi en pointant une voiture noire derrière Ken.

Celui-ci se retourna et vit, en effet, son père se garer à côté d'eux. Kamya, elle, avait déjà disparu.

- « Ah ! Bon, et bien, à demain ! »

Et il partit.


Le lendemain


Lever aux aurores. Les yeux grands ouverts, Ken sauta du lit et se prépara en vitesse. Il rangea son uniforme dans son sac – sacrifiant quelques livres de cours pour laisser suffisamment de place – et après avoir pris un copieux petit-déjeuner partit en courrant au lycée. Il dû prendre le métro jusqu'à arriver à un pâté de l'arrêt de bus situé en bas du lycée. Là, il y attendit son capitaine et le jeune Takeshi. La température chutait et il se renfrogna dans la station de bus, emmitouflé dans sa veste de cours, bientôt rejoint par Kojirô. Ils durent attendre encore une bonne dizaine de minutes avant que le plus jeune n'arrive. L'heure tournait et il craignait d'être en retard.

- « Désolé ! » s'excusa Takeshi entre deux bâillements.

Visiblement, les réveils aux aurores ne lui réussissaient pas trop, surtout que, la veille, quelques devoirs à rattraper l'obligea à se coucher tard. Comme ils le craignaient, ils avaient déjà cinq minutes de retard. Quelques tours de terrains supplémentaires leur furent imposés et ils entamèrent l'échauffement avec le reste de l'équipe.

Les deux heures passèrent extrêmement vite et dans leur concentration, aucun d'eux ne les virent passer. Ils ne remarquèrent ni n'entendirent les élèves de la classe de Takeshi jouer au basket à quelques mètres du terrain de football, encouragés et commentés par leur professeur d'activités sportives. Puis, le coup sifflet lancé par leur propre entraîneur les ramena à la réalité. Il prodigua comme d'usure un speech d'encouragement mais également de mises en garde devant l'équipe universitaire à laquelle ils allaient être confrontés et les renvoya aux vestiaires sans plus tarder, se chargeant lui-même de ranger le terrain et ramasser les ballons éparpillés.


En cours, tout se déroula comme d'habitude. Au détail que les trois joueurs de football étaient encore moins concentrés que d'usure. Tous imaginaient le match du jour suivant. Kojirô devait sans doute élaborer quelques stratégies de dernières minutes, Ken, lui, pensait aux tirs qu'il devra arrêter. Quant à Kazuki, sans en douter, celui-ci regrettait sûrement de ne pouvoir seulement y assister. Être consigné au lycée un jour pareil était un coup dur pour lui. Il leur manquera sur le terrain. Comme Takeshi et Kojirô, il était devenu un allier indispensable en attaque. Mais ils devront faire sans.

Pendant les pauses, Ken se partageait entre Kojirô et Kazuki d'un côté et Kamya (et Tsuki) de l'autre. Il voulait absolument se mettre à l'aise et si quelques difficultés de langage persévéraient, cela s'arrangeait néanmoins.

- « Ken, » l'appela Kamya alors qu'il était seul. « Est-ce que tu vas bien ? »

Surpris par cette question, il ne répondit pas tout de suite. « Oui. Bien sûr que je vais bien, pourquoi ? »

- « J'ai bien vu comment tu te comportais tout à l'heure et même hier, tu agissais bizarrement. Il y a un problème ? »

Evidemment, Kamya savait observer et analyser. C'était une chose, disait-elle, indispensable pour prévoir et réagir à toute situation. Ken se résolut à lui avouer son embarra et cette particularité effrayante de perdre ses moyens devant une fille qui lui plait vraiment.

- « Vraiment ? » s'étonna-t-elle, un sourire amusé. « Et ben ! Je n'aurais jamais supposé ça. Mais dans un sens, ça me rassure un peu. »

- « Ah bon ? Et bien… Je suis ravi que mon défaut te ravisse. »

Kamya rit brièvement. « Ce n'est pas ce que je voulais dire. C'est juste que tu sembles à l'aise avec beaucoup de choses. Et tu prends tout très bien, je me demandais où était ton talent d'Achille. »

- « Ah bon ! » pouffa Ken. « Et que comptes-tu faire avec cette information précieuse ? »

- « Rien, » répondit-elle en haussant les épaules. « Mais je ne vois pas comment je pourrais t'aider. »

Ken sourit. Finalement, malgré ses réticences, Kamya semblait l'apprécier au point de s'inquiéter de son bien être. Peut-être pourraient-ils devenir bons amis.

- « Ce serait sympa que vous veniez nous voir demain, » proposa Ken en se tournant vers Kamya et Tsuki.


- « Quoi donc ? » demanda Kamya.

- « Votre match contre l'équipe universitaire ? » interrogea Tsuki. « J'avais prévu de venir vous encourager avec ma famille ! »

- « Super ! » s'exclama Ken. « Et toi ? »

- « Ca a lieu où ? et quand ? »

- « Demain, au stade qui se trouve dans la périphérie nord, » répondit Kojirô.

Le comportement de Kamya fût étrange. Pendant un court instant, on avait l'impression qu'elle réalisait quelque chose d'important.

- « Désolée, » dit-elle finalement. « J'ai déjà prévu quelque chose demain. »

Autant dire qu'elle ne dupa personne. Mais Tsuki et Kazuki ne s'en formalisèrent pas. Kojirô parût, lui, s'intéresser un peu plus sur cette réaction peu habituelle de la parfaite déléguée. Quant à Ken, il réalisa qu'il devait vite changer de conversation, avec la ferme intention d'en savoir plus une fois qu'ils seront seuls.


Mais aucune occasion ne s'offrit de toute l'après midi pour qu'il lui parlât en privé. Les professeurs la chargeaient de transmettre montagne de papiers sur montagne de papier, sans compter qu'elle partit avec le Président du Conseil pour parler d'un projet qu'elle refusait encore de dévoiler. Tu le sauras bien assez tôt, lui disait-elle. Entre temps, elle passait pas mal de temps avec Masu. Y aurait-il une histoire dans l'air ? Ken ne parvint pas à trancher ni pour un oui, ni même pour un non. Le doute planait toujours au dessus du non, et le oui lui paraissait étrange, comme improbable. Sûrement cela se devait-il à cette aura que la déléguée émanait et qu'il voyait clairement à présent. Une ambiguïté émanait d'elle. Autant elle paraissait accueillante, chaleureuse, amicale, autant il était difficile de s'approcher d'elle, comme si elle refusait tout contact amical. A son âge, de quoi pouvait-elle avoir peur ? Ken ne parvenait pas à comprendre qu'est-ce qui, dans l'amitié, serait synonyme de crainte.


Samedi


Le réveil résonna dans la chambre comme un tambour. Enfin, il s'agissait précisément de battement de tambour que son portable jouait avec un fond d'éléctro. Pas terrible. Mais efficace. Ken ouvrit les yeux, appuya sur un bouton pour interrompre ce massacre et s'étira comme un chat, en ronronnant pour parfaire le tout. Après quoi, il se leva lentement et partit s'habiller dans la salle de bain après un brin de toilette. Sa chambre donnait droit sur le dojo et il entendait déjà son père s'entraîner. Depuis qu'il avait décidé de se consacrer au football en abandonnant le karaté, lui et Kamijô Wakashimazu n'étaient plus en très bon terme. Parfois, leur ancienne complicité lui manquait. Néanmoins, il ne ferait pas le premier pas. Pas cette fois-ci. Son père devait accepter son choix, coûte que coûte.

- « Tu es déjà debout ? »

Sa mère, Kayanô, vint l'embrasser en lui souriant. Les rides sous ses yeux se creusaient un peu plus chaque jour. Elle l'avait eu tardivement après avoir perdu deux premiers bébés. Le surplus d'amour qu'elle lui prodiguait avait bien failli un moment l'étouffer. Seule la présence de son père, bien plus autoritaire et réservé que sa mère équilibrait ainsi la balance. Cependant, cela engendrait d'autres problèmes dont sa santé fragile, sans compter des séquelles laissées par la culpabilité d'avoir perdu deux bébés. Il prit les devants alors qu'elle allait préparer le petit-déjeuner et lui demanda d'aller s'installer dans le salon malgré ses protestations.

Kayanô se fatiguait rapidement et mentalement, elle ne tenait pas le coup face à trop de tension, c'est pourquoi Ken s'efforçait de refuser quand elle déclarait vouloir assister à un de ses matchs. Bien que rien au monde ne pouvait lui procurer plus plaisir que de la voir dans les tribunes, rien n'était également plus inquiétant que de la savoir présente, parmi tout le tumulte des tribunes et face aux possibles altercations sur le terrain. Sa mère se rongerait les sangs à chaque fois qu'elle observerait la balle s'approcher de ses cages. L'imaginer blessé lui causait de réelles insomnies. Son père n'hésitait pas à lui rappeler l'inquiétant état dans lequel elle avait plongé lorsque Ken s'était blessé les poignets durant le championnat junior international. Mais que pouvait-il y faire ? Arrêter ? Sa mère ne serait pas la seule à faire un infarctus. Abandonner son rêve ? Comment y penser ?

L'heure tourna. Le petit-déjeuner prit fin. L'heure tourna encore. Le déjeuner eût lieu. Silence entêtant. Les regards baissés sur les assiettes. Fin du déjeuner.


Une demi-heure après, Ken passait à côté du lycée et poursuivait sa route vers les quartiers de la banlieue Est de Tôkyô. Les mêmes quartiers où il rencontra Kamya quelques jours plus tôt. Il savait qu'elle habitait non loin du collège de Takeru. Il y arriva une quinzaine de minutes plus tard. Il fit un premier tour d'horizon en espérant deviner dans quelle maison vivait son amie. Mais elles se ressemblaient toutes et aucune plaque ne comportait de noms. En fait, si Kamya n'était pas sortie à son troisième passage, jamais il ne l'aurait trouvé. Et pour cause ! Qui penserait possible de vivre dans ce qui apparaissait plus comme un garage que comme une maison ? Sans vouloir exagérer les choses, Ken n'imaginait pas Kamya – Kamya, quand même ! – vivre dans un tel… Un tel… Un tel quoi d'ailleurs ? Cela portait-il réellement un nom ?

Estomaqué, il mit un certain avant de réagir. Kamya se trouvait déjà face à lui – elle ne semblait pas très heureuse, d'ailleurs.

- « Qu'est-ce que tu veux ? » demanda-t-elle en appuyant sur chaque mot, l'accusant déjà de s'être présenté devant chez elle.

- « Bonjour Kamya ! » l'ignora-t-il. « Comment vas-tu aujourd'hui ? »

- « D'humeur exécrable depuis que tu joues les rôdeurs devant chez moi ! »

- « Alors ? Qui est-ce ? » demanda quelqu'un derrière elle.

Il s'agissait d'un jeune homme dont l'âge oscillait entre vingt-cinq et trente ans. Difficile de trancher devant son allure assurée, ses cheveux mi-long et teintés en blanc laissaient paraître de grosses racines noires. Autant dire qu'il ne donnait pas très bonne impression.

- « Yukiko, je te présente Ken Wakashimazu, un camarade de classe, » répondit Kamya en se mettant en biais. « Ken, voici Yukiko, mon frère. »

- « Enchanté, » affirma Ken en tendant la main.

Yukiko la lui serra en lui souriant amicalement.

- « Je suis ravi de te rencontrer ! » déclara celui-ci. « Depuis le temps, je commençais à penser que ma sœur allait finir vieille fille avant l'heure. »

- « Tu te crois drôle ? » répliqua Kamya, néanmoins avec un calme surprenant. On était loin de la réaction habituelle qui consistait à rougir et à s'exclamer. Comme si l'idée ne la frôlait même pas. En fait, Ken non plus n'y porta pas trop d'importance.

- « Oui, très, » rétorqua Yukiko. « Il est néanmoins vrai que je n'ai jamais croisé un seul de tes amis, reconnais-le. »

- « Grmpff » grogna-t-elle avant de se tourner vers Ken. « Bon, maintenant que tu as vu dans quelle baraque je vis, tu peux me dire ce que tu veux ? » l'interrogea-t-elle d'une voix bien plus sèche qu'un instant plus tôt, elle balaya la remarque de son frère d'un regard assassin (« C'est pas très poli, dis-moi. »)

- « Tu te rappelles de ce que je t'ai proposé hier ? » demanda-t-il.

- « Hier ? » Elle réfléchit quelques secondes, ses yeux roulèrent vers le bas avant de pétiller un instant alors que la mémoire lui revenait. « Tu parles du match de football, c'est ça ? » Elle fit signe de regarder vers sa montre avant de se rendre compte qu'elle ne la portait pas à son poignet comme d'usure. Elle soupira.

- « Il me reste encore une heure avant que cela commence, » déclara-t-il. « Mais oui, c'est exactement la raison de ma venue. »

Le regard de Kamya exprima ses pensées bien que mieux que ses paroles ne l'auraient fait penser. Son frère également le comprit. La perspicacité – Ken s'en apercevra à plusieurs reprises par la suite – faisait partie des points forts de Yukiko. Sans compter qu'il connaissait sa sœur avec une telle précision que c'en était troublant. Mais à ce moment-là, le gardien ne le savait pas encore.

- « Elle t'a servi le « J'ai quelque chose de prévu », c'est ça ? » s'esclaffa son grand frère. « Pourquoi les femmes utilisent-elles les mêmes excuses ? »

- « Les hommes aussi, » rappela Kamya. « Ecoute, je suis désolé, Ken, mais, le football… C'est pas vraiment ma tasse thé. »

Yukiko leva un sourcil, un sourire amusé aux lèvres. Visiblement, cette raison cachait quelque chose d'autre.

- « Allez, juste pour cette fois ! » insista-t-il. « En plus, Tsuki sera là, elle aussi ! »

- « Raison de plus, » marmonna-t-elle. « Désolée. Mais c'est non. »

- « Ecoute Ken, » reprit son frère, toujours aussi amusé. « Je ne crois pas non plus que ce soit une excellente idée. »

- « Pourquoi ? » demanda Ken.

Qu'est-ce qui les rebutait tant face à un match de football ? N'était-ce pas Kamya qui organisait les événements sportifs au lycée ? Ken ne comprenait définitivement pas cette reluctance si prononcée.

- « Bon, c'est pas tout ça, mais c'est l'heure d'y aller pour moi, le boulot m'attend ! » déclara Yukiko. « Bye, Ken ! »

- « Au revoir, » le salua Ken.

Il attendit quelques instants que le frère soit rentré chez lui. Kamya acquiesça de la tête en serrant ses lèvres légèrement comme pour dire silencieusement « Bon, nous avons tout dire, je crois que je vais m'en aller », mais le gardien ne l'entendait pas de cette manière. Soit elle lui fournissait la raison exacte, soit il l'emmenait de force. Seulement, mise à part les multiples protestations et l'incroyable force qu'elle employait pour se défaire de sa poigne d'acier. N'oublions pas néanmoins que Ken arrêtait quotidiennement des ballons frappés à bout portant par le tigre lui-même. Que même quand son poignet droit fût brisé, il parvenait toujours à arrêter de véritables boulets de canon. Alors une fille, aussi forte fût-elle, demeurait facile. Beaucoup moins quand Kamya décida d'être plus rude encore. Elle ne lorgnait pas sur les coups, la bougre !

- « Lâche-moi bordel ! Je n'ai pas… »

Il ne la laissa pas terminer cette fois. Ils étaient arrivés au stade et après avoir payé son billet, il l'obligea à aller s'asseoir et se pressa de rejoindre les vestiaires. Cela faisait déjà dix minutes de retard par rapport au rendez-vous initial.


Quelques remontrances plus tard, il atteignait enfin la salle et se changeait en vitesse. Kojirô et Takeshi se postèrent immédiatement à côté de lui. Il n'était pas rare que Ken soit en retard, mais jamais les jours de match.

- « Alors ? » demanda impatiemment Takeshi.

Ken fit mine de ne pas comprendre en enfilant ses gants de gardien.

- « Crache le morceau, c'est qui ? » poursuivit le jeune milieu de terrain.

- « Ah-ha, » chantonna Ken.

Kojirô se contenta de lever un sourcil, à son habitude, les « qui » au féminin ne l'intéressait que très peu – quoique même au masculin, cela n'attiserait guère plus son intérêt. Mais là quand même, quelque chose clochait, ou bien se cachait. Probablement un peu des deux.


Le match se déroula avec beaucoup moins de difficulté qu'ils ne l'avaient supposé. Ils s'en sortirent bien, même très bien. 3-0 face à une équipe universitaire, ce n'était pas rien. Autant dire que l'humeur allait bon train lorsqu'ils regagnèrent les vestiaires pour la troisième fois de l'après midi. Si Ken arriva en trombe dans la salle, il repartit en flèche. La foule commençait à vider les lieux et il ne souhaitait pas non plus être assouvis par leurs supporters dont le nombre ne cessait plus de croître. Il attrapa sa veste, la plaqua sur sa tête et fondit dans la foule. Il était fou pour imaginer retrouver Kamya – et Amido, il l'espérait – mais en même temps, avec tant de monde autour de lui, il nécessitait d'un véritable miracle. Sans compter que rien ne lui certifiait que la déléguée n'était pas repartie illico chez elle.

Apparemment, cela devait être le cas puisqu'il revînt bredouille. Le stade, cette fois, ne comportait plus âme qui vive – sans compter le personnel chargé de la sécurité ou du nettoyage. Il aperçut néanmoins Kojirô et Takeshi l'attendre devant le stade.

- « Qu'est-ce qui t'a pris ? » grogna Kojirô.

- « J'espérais retrouver Kamya ou Amido-san, » leur avoua-t-il enfin.

- « Kamya ? » le reprit Kojirô. « Je croyais qu'elle ne pouvait pas venir. »

- « Ben visiblement, elle pouvait, il m'a juste fallu la convaincre, » expliqua Ken, sans néanmoins préciser la manière dont il s'y était prit pour l'amener.

- « Et alors ? »

- « Ben, je ne les ai pas croisé. »

- « Kamya semble très forte pour disparaître, n'est-ce pas capitaine ? » remarqua innocemment Takeshi.

Il ne croyait pas si bien dire…