Note: J'ai oublié de remercier les guests ayant laissé une review dans les chapitres précédents, ca me touche énormément 3 :-)
4. Maladie
*RING RIIIIIIING RING RIIIIIIING*
Car oui, même si les téléphones ne faisaient plus ce bruit depuis les années 60, Aziraphale faisait partie de ceux qui préféraient entendre le bruit d'une vraie sonnerie et non pas celui de leur musique préférée du moment.
*RING RIIIIIIING RING RIIIIIIING*
- « J'arrive, j'arrive », annonça-t-il pour lui-même en prenant soin de marquer la page sur laquelle il s'était arrêté. « A. and Co, j'écoute», annonça-t-il d'une voix amicale en décrochant.
- « Azzzzzzzzzzziraphale… »
- « Cr… Crowley ? »
Il était bien certain que la personne à l'autre bout du fil était son ami mais sa voix avait quelque chose de différent. Il voyait en réalité deux possibilités : soit Crowley était actuellement à plusieurs mètres du microphone sous un jet d'eau, soit il avait soudainement fumé une bonne centaine de paquets de cigarette, ce qui lui donnait une voix faible et éraillée.
- « J'ai besoin de ton aide Azzzzzzzziraphale… »
- « Que veux-tu ? Tout va bien ? » s'inquiéta l'ange en fronçant les sourcils.
- « Non, je pense… je pense que je vais… ATCHA (Aziraphale sursauta au son de cet éternuement) … mourir. »
- « C'est une blague, c'est ça ? Tu vas encore me faire croire que tu t'es emmêlé tout seul ? J'ai vérifié Crowley et il est impossible pour un serpent de se faire un nœud tout seul, je ne toucherais pas tes écailles froides et visqueuses ! »
- « C'est pire que ççççççça Azzzzzz… »
- « D'accord, d'accord ! Je vais arriver si tu arrêtes un peu de me siffler dans l'oreille… »
- « Je me sens partir… Je… Je sens les flammes… Qu'est-ce qu'il fait chaud… »
Saisi d'un léger coup de panique, Aziraphale raccrocha le combiné et prépara une sacoche avec quelques affaires qu'il jugeait utiles (cela comportait le guide Comment rendre mon serpent heureux ?) avant de filer chez son ami en détresse.
- « Mille fois… J'aurais eu mille fois le temps de mourir… »
- « Je t'ai déjà expliqué que je devais faire attention à ne pas utiliser excessivement mes dons pour ne pas trop attirer leur attention là-haut », justifia Aziraphale en pointant son index vers le plafond. « Et tu n'allais pas mourir, au pire des cas te désincarner… »
- « Mille fois ! »
- « Le bus était en retard ! »
Lorsque Aziraphale était entré dans l'appartement ouvert de son ami, il avait dû parcourir plusieurs pièces pour le trouver finalement emmitouflé dans les draps de satin noir de son lit King Size. Une de ses jambes dépassait des draps et se balançait nonchalamment du lit, signe qu'il n'était finalement pas si mort que ça.
Son aspect, en revanche, était un peu différent de la dernière fois qu'Aziraphale l'avait vu, à savoir quelques jours plus tôt sur un banc de St James Park. Son teint était plus pâle, excepté son nez (et le dessous de celui-ci) qui avait pris une teinte rosée, presque rouge. Ses cheveux étaient encore plus ébouriffés que d'habitude (l'ange se demanda d'ailleurs comment c'était possible), comme si une tornade venait de traverser la pièce quelques secondes avant sa venue. Le dessous de ses yeux était légèrement grisâtre, augmentant le contraste avec ses yeux jaunes reptiliens.
Crowley se moucha bruyamment puis balança le mouchoir à l'autre bout de la pièce, visant la poubelle mais sans succès. La pile de ses précédents échecs s'amplifia, ce qui ne sembla pas le déranger outre mesure.
- « Tu peux m'expliquer clairement ce qui t'arrive ? » demanda Aziraphale en posant son sac sur le lit.
- « Je pense qu'il y a quelque chose dans mon corps, Aziraphale. Quelque chose que les humains peuvent attraper, j'aimerais que tu me le retires… » Sa phrase se termina par un nouvel éternuement.
Le blond le regardait avec un air totalement incrédule, restant totalement figé devant son explication.
- « Quoi ? » s'énerva Crowley devant sa non-réaction.
- « Tu… Tu as attrapé un bébé ? Je veux dire… quelqu'un a mis un bébé en toi ? » répondit l'ange, presque terrifié en observant son ami.
- « Mais t'as complètement perdu l'esprit, ma parole » se consterna le démon en claquant sa main sur son front. « Je pense que tes livres sont… ATCHA… sérieusement en train de te monter à la tête… »
Ce fut au tour d'Aziraphale de s'énerver.
- « Ce n'est pas ma faute si tu es totalement incapable de t'exprimer ! Je te signale qu'il t'arrive des trucs pas très nets ces derniers temps. Alors au lieu de me traiter d'idiot… Et par ailleurs, je ne vois pas en quoi ma question est totalement incohérente puisque tu es visiblement en train de t'humaniser et figures-toi que les humains peuvent concevoir des bébés ! »
- « On atteint le paroxysme du ridicule là, Satan aide-moi… »
- « Tu sais quoi ? Débrouille-toi tout seul avec tes problèmes ! »
- « Pourquoi j'ai l'impression de revivre cette scène ? » marmonna Crowley, l'air toujours désespéré. Après une once de réflexion, il reprit « Je ne voulais pas sous-entendre que tu étais un idiot, c'est juste… Arf… Je dois vraiment expliquer, là ? Parce que tu ne m'aides pas, sérieusement. Est-ce que j'ai vraiment l'air d'être devenu un humain femelle ? Ne réponds pas ! » coupa-t-il en voyant l'ange ouvrir sa bouche d'un air déterminé. « J'ai toujours mon corps de démon, si tu veux savoir, et je peux toujours redevenir un serpent… »
- « Dans ce cas tu pourrais pondre des œufs ! » répliqua Aziraphale en évitant son regard.
- « Et toi aussi, je te signale. »
- « Je ne suis pas un serpent, moi. »
- « T'as des ailes d'oiseau et -spoiler alert- les oiseaux pondent des œufs. » Crowley cria intérieurement victoire, fier de son sens de la répartie face à un Aziraphale complètement déconcerté. « Pour en revenir au sujet… » Une violente quinte de toux interrompit sa phrase, le faisant se tordre sur lui-même.
Lorsqu'il eut terminé, il se retourna vers l'ange qui le regardait maintenant d'un air désolé.
- « Explique-moi, Crowley. Je veux t'aider. »
Ce dernier entrouvrit la bouche, se rendant étrangement compte de la chance qu'il avait d'avoir l'ange à ses côtés. Non pas qu'il ne l'avait jamais remarqué avant. Evidemment, il était dans le caractère des anges de porter secours aux autres mais Crowley n'en restait pas moins un démon qui dépassait parfois (d'accord, régulièrement) les limites. Cette constatation le soulagea curieusement et il tapota le matelas à coté de lui pour lui indiquer de s'asseoir, ce que son ami fit sur le champ.
- « J'ai essayé de le faire partir mais… ça n'a pas fonctionné », expliqua Crowley avec sa voix toujours éraillée.
- « On dirait que tu es atteint d'une maladie mon cher », annonça Aziraphale d'un air grave qui se transforma rapidement en sourire. « J'ai justement ce qu'il faut avec moi. » Il attrapa sa sacoche datant des années 50 et en sortit plusieurs livres. « Comme je ne savais pas trop quelle était la nature de l'urgence, j'ai tenté de me préparer à toute éventualité. Ton appartement n'est pas en feu » – il se sépara d'un livre -« tu n'as pas l'air d'avoir un ours dans ton jardin » – il retira un second livre – « ni une ruche d'abeille » – il en balança un autre – « Ah, voilà qui pourrait être intéressant ! »
Il ouvrit le Traité complet de médecine du 18ème siècle, dont n'importe quel historien aurait été jaloux compte tenu de son état conservation impeccable. Crowley se retint de ne pas faire de commentaire sur la date du bouquin, ne voulant pas gâcher la joie de son ami ayant l'occasion de l'utiliser dans un but réel.
- « Dis-moi quels sont tes symptômes. Ta température corporelle est-elle bonne ? »
- « Comment je suis sensé savoir ça ? », répondit faiblement Crowley.
- « Ça doit être écrit quelque part », l'ange feuilleta habilement plusieurs pages. « Ah ! Viens ici. »
Crowley rampa sur le lit jusqu'à être à portée de main d'Aziraphale. Celui-ci prit une expression professionnelle en posant le dos de sa main sur son front. Le contact froid surprit d'abord Crowley, qui eut le réflexe de reculer avant de revenir en se rendant compte que l'effleurement n'était pas si désagréable que ça, bien du contraire.
- « Tu es brûlant, démon, toi qui d'habitude es aussi froid d'un corps sans vie… »
Crowley ne prit pas la peine de commenter le côté glauque de la comparaison.
- « C'est grave ? »
- « Ça dépend… As-tu d'autres type de symptômes ? »
- « Et bien pour commencer mon nez n'arrête pas d'émettre une substance gluante dont je n'arrive pas à me débarrasser. Ensuite, je ne peux pas m'empêcher de tousser même en me concentrant pour arrêter, ce qui est assez perturbant. J'ai mal quand j'avale aussi, à ce niveau-là, » Il indiqua la jointure entre son cou et sa mâchoire, « et aussi quand je respire, ici », il montra sa gorge.
Pendant qu'il décrivait ses symptômes, Aziraphale fouillait en quatrième vitesse les différents chapitres de son livre de plus de mille pages.
- « Il est écrit ici qu'il faut surveiller ta respiration. Tu permets ?»
Crowley le regarda avec de grands yeux puis acquiesça, l'air un peu méfiant.
- « Tu comptes t'y prendre comment au juste ? »
- « Tu devrais enlever ton haut, peut-être, » répondit le blond en indiquant son pyjama.
Le démon soupira et concerta toutes ses forces pour faire glisser la blouse de son pyjama au-dessus de sa tête. Il ne comprenait pas pourquoi - lui qui n'avait jamais ressenti une quelconque gêne à afficher son corps - il se sentait bizarrement embarrassé face à son ami. Il attendit que celui-ci réagisse, sentant soudainement son rythme cardiaque augmenter avec celui de sa respiration. Le silence dans la pièce en était devenu presque déconcertant.
- « Eh bien ? » insista Crowley en voyant l'ange perdu dans ses pensées.
- « Oui oui, hum, bien. Allonge-toi », dit Aziraphale tandis que Crowley obéissait à sa demande.
Le démon soupçonna l'apparition d'une nouvelle caractéristique humaine, qu'il n'avait jamais ressenti auparavant, lorsque l'oreille et la joue d'Azirpahale se posèrent délicatement sur son torse. Il ne sut lui-même pas expliquer exactement en quoi cela consistait. Un nœud, au niveau de son estomac, était probablement la description la plus adéquate. De ce nœud découlait un sentiment de fourmillement qui se dispersa dans l'entièreté de son corps, le faisant tout à coup se sentir… bien. Terriblement bien.
- « C'est étrange », commenta Aziraphale.
- « Mmh ? »
Crowley se sentait trop planner pour répondre quoique ce soit d'intelligible.
- « Ton cœur bat très très vite par rapport à ce qui est décrit dans ce livre. »
- « Peut-être que les démons ont naturellement le cœur qui bat plus vite », murmura Crowley en fermant les yeux, se concentrant pour diminuer la vitesse de son rythme cardiaque.
- « Peux-tu tousser mon cher ? »
Il s'exécuta puis, à son grand regret, Aziraphale redressa sa tête. Crowley resta allongé contre son oreiller, attendant le verdict.
- « Je pense que nous pouvons décrire ta toux comme sèche, ce qui veut dire… »
- « Tu sais mon ange, si je t'ai appelé, c'est pour que tu me débarrasses de ce truc, pas pour que tu t'amuses à jouer au détective… »
- « … que tu as… »
- « Parce que si c'était réellement ça dont j'avais besoin, j'aurais simplement appelé un vrai médecin… »
- « La peste pulmonaire secondaire ! » s'exclama Aziraphale en mettant la main devant sa bouche d'un air grave. « D'après le livre il ne te reste que quelques jours à vivre… Tu… Tu penses qu'ils accepteront de te fournir un autre corps moins abîmé ? »
Crowley leva les yeux au ciel.
- « Pose-moi ce ramassis de conneries et utilise un de tes petits miracles pour me soigner, mmh ? »
- « Ceci dit, je veux bien te prêter mon corps, le temps que tu trouves quelqu'un de définitif pour te réincarner… Mais tu dois me promettre de respecter un certain nombre de règle bien sûr… »
- « Aziraphale… »
- « Même si je sais que les règles ne sont pas vraiment ton fort, puisque tu es un démon… Que fais-tu ? »
Crowley venait de puiser toutes ses forces pour tenter de se lever. Cela ne resta qu'une tentative puisqu'à l'instant où il posa ses pieds sur le sol, l'entièreté de la pièce se déroba sous lui et il se laissa basculer en arrière, revenant au point de départ.
En plus d'être faible, son corps se recouvrait constamment de sueur avant d'être pris de frissons très désagréables au niveau de la nuque. L'alternance entre ces deux états le rendait littéralement fou et il se maudit presque d'avoir participé au développement du virus du rhume.
Devant l'état figé d'Aziraphale, il se résolut à saisir son téléphone et en deux en trois mouvements, sortit une liste de médicaments qu'il lui montra.
- « Puisque tes miracles te sont désormais restreints, peux-tu me rapporter ça pour stopper un peu mon agonie ? »
- « Tu pourrais les faire apparaitre toi-même non ? Tu ne peux peut-être pas éliminer l'infection de ton corps, mais tu peux sans doute faire apparaitre ce matériel humain », répondit Aziraphale en parcourant la liste des yeux.
Crowley soupira longuement avant de reporter son attention sur le mur devant lui.
- « Je ne peux pas… » murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Aziraphale.
- « Je te demande pardon ? »
- « Je ne peux pas ! Je ne sais pas, je n'y arrive pas… plus… J'ai même été obligé d'aller acheter ma propre bouffe au magasin parce que ce putain de frigo refuse de se remplir tout seul ! Je suis dans la merde jusqu'au cou Aziraphale ! Et le pire c'est que je ne sais pas qui s'amuse à jouer de la sorte avec moi ! Je ne sais pas à qui je dois en vouloir ! »
L'ange soupira à son tour, essayant de croiser le regard de son ami en détresse. Lorsque les mots finirent de tourner dans son esprit pour donner le bon sens à sa pensée, il s'exprima d'une voix réconfortante :
- « Tu sais, peut-être que nous ne devons nous en vouloir qu'à nous-même, après tout. Nous avons choisi notre camp, en restant ici, non ? C'est ce qu'on voulait, au fond, créer notre propre côté. C'est ce que tu as toujours voulu. Peut-être que tu ne devrais pas prendre tout ce qui t'arrive pour une punition mais plutôt comme une bénédiction. L'accès à la liberté. »
- « J'ai toujours été libre en étant un démon ! » s'obstina Crowley.
- « Penses-tu ? Ce n'est pas ce que j'ai ressenti lorsque tes semblables ont tenté de te détruire dans un bain d'eau bénite. Crowley, si tu avais vu leurs expressions… Leurs visages méprisants…C'était comme si tu n'avais jamais été l'un des leurs. Tu vaux mieux que ça. Si tu veux vraiment savoir ce que j'en pense… Je préfère te voir en humain, tel que tu es réellement, plutôt qu'en démon entravé par sa propre nature. »
Les entrailles de Crowley se serrèrent soudain, comme s'il savait au fond de lui qu'il y avait une part de vérité dans la théorie de son ami.
- « Le siècle des Lumières te manque-t-il tant que ça ? Admettons que ton raisonnement soit juste, pourquoi suis-je le seul à en ressentir les répercutions ? Pourquoi es-tu toujours aussi… toi-même ! Tu es toujours aussi bon et légitime et… gentil… Alors que rien ne t'y obliges plus ! Tu pourrais les envoyer se faire foutre Aziraphale ! Tu parles de mon côté mais crois-moi, si j'avais pu planter mes crochets dans ce crétin de Gabriel dès l'instant où il s'est montré condescendant envers toi, je n'aurais pas hésité une fraction de seconde… Et pourtant tu t'obstines toujours à faire le bien, pourquoi ? »
Aziraphale sembla touché par les mots que venaient de prononcer Crowley. Parce qu'au grand jamais, il ne s'était senti autant valorisé par quelqu'un d'autre.
- « Parce que c'est ce que je suis », répondit-il d'une voix pleine d'émotion. « Ce n'est pas une corvée, Crowley, ce n'est pas un masque que j'enfile chaque jour pour être accepté au Paradis. Ce que tu vois en face de toi… c'est moi, tel que je suis. »
- « Foutaises », pesta Crowley. « Personne ne peut être aussi parfait… De nature », ajouta-t-il en se rendant compte de ce qu'il avait vraiment dit. Il avait croisé les bras, adossé contre le haut de son lit, tel un enfant boudeur.
Aziraphale soupira avant de commencer à ranger tous ses livres étalés dans le lit de son ami.
- « Je vais aller chercher tes médicaments alors, il ne faut rien d'autre ? »
- « Pas besoin, finalement. Je vais rester ici, jusqu'à crever comme un humain », ronchonna le démon.
- « Ne t'inquiète pas, je serais là pour te tenir la main quand ça arrivera. »
Crowley releva la tête vers lui, l'air intrigué, avant de comprendre (presque à contrecœur, mais ça il ne l'admettrait pas, même à lui-même) qu'il plaisantait.
- « C'est certainement pas au paradis qu'on t'a appris l'ironie… »
- « Une petite adaptation », répondit l'ange avec un clin d'œil avant de prendre la sortie, l'air guilleret suite à sa remarque.
Crowley attendit que la porte d'entrée claque avant de passer distraitement ses doigts sur son torse, à l'endroit où la joue de l'ange s'était posée quelques minutes plus tôt, désireux de ressentir de nouveau ces étranges fourmillements dans le creux du ventre. Contre toute attente, rien ne se produisit et c'est avec une certaine déception qu'il tenta de retrouver un peu de repos.
A suivre...
