Chapitre 4. Des progrès
Remus se matérialise dans la cheminée un dimanche après-midi, tenant précautionneusement le bocal de boutures d'octurvice contre sa poitrine. Clignant des yeux, il voit Severus debout au milieu d'un salon de taille moyenne, élégamment appuyé sur sa cane.
"Lupin", dit-il en guise de salut.
"Severus" sourit Remus. "C'est bon de te voir de nouveau."
Rogue prend le bocal dans un mot et lui fait un vague signe en direction d'un fauteuil avant de quitter la pièce, probablement pour s'occuper la délicate plante magique. Évidemment, pense Remus avec un sourire un peu triste, il arrive quand même à boiter avec élégance.
Tous les murs de la pièce sont couverts de bibliothèques, du sol au plafond, mais la grande fenêtre laisse entrer suffisamment de lumière pour éviter que l'atmosphère ne soit oppressive. Remus met un moment avant de comprendre pourquoi les meubles anciens semblent si massifs et déplacés : chacun d'entre eux semble avoir été conçu pour une pièce bien plus grande. Ce sont probablement des bouts de patrimoine récupérés avant la vente du château, jalousement entretenus malgré les circonstances.
Il y a quelques ornements et bibelots sur le manteau de la cheminée. Le regard de Remus est attiré par une photographie récente, glissée derrière une horloge dorée. Un jeune homme bronzé avec des cheveux longs blonds platine a le bras autour de la taille d'une jeune fille souriante au teint mat et une cascade de boucles brunes, leur expression décontractée jurant avec la formalité de leurs robes. Remus l'agite quand Severus pénètre de nouveau dans la pièce.
"Drago a bonne mine," observe-t-il, heureux d'avoir trouvé un moyen d'entamer la conversation.
"Oui. Cette photographie a été prise lors du mariage de sa mère il y a deux ans."
"Ah, oui, j'ai entendu dire qu'elle s'était remariée. Un millionnaire italien, non ?"
"En effet. Le Comte est son aîné de plus de vingt ans. Il donne une pension considérable à Drago." Lupin est amusé.
"Alors Drago ne travaille pas ?"
Severus soupire, et se laisse tomber sur une chaise.
"Il passe le plus clair de son temps à faire de la voile, à jouer au polo-pégase et à repousser de jeunes sorcières italiennes amoureuses. Enfin, c'est ce qu'il m'en dit."
Lupin rit en imaginant comment Harry réagirait en apprenant le mode de vie de son vieil ennemi. Il est surpris de constater que Rogue ne lève pas les yeux au ciel ni ne semble condamner une existence aussi frivole.
"Tu approuves, Severus ?"
Il joint le bout des ses doigts dans une figure sophistiquée avant de répondre dans son murmure râpeux,
"Pas exactement. Mais je ne peux le blâmer de vouloir de profiter de sa jeunesse. Je me ferais du souci s'il avait les mêmes occupations dans dix ans."
Profiter de sa jeunesse. Remus ressent un éclair de jalousie malvenu en se rappelant ce qu'il était à vingt-et-un ans. Jusqu'au cou dans la guerre et les machinations politiques, luttant contre le père de Drago et ses sous-fifres aux côtés de Sirius, Peter, James et Lily, ignorant que son univers allait être anéanti quelques mois plus tard. Puis des années à tomber, trahi et seul, souffrant de sa malédiction mortelle, interdit d'entrer en contact avec le petit Harry, l'unique rayon de soleil dans le misérable puits sans fond qu'était devenu sa vie. Mais rien ne sert de ressasser le passé. Jetant un coup d'œil à Severus, il voit que lui aussi est perdu dans des pensées également douloureuses.
Il doit avoir grandi ici, réalise Remus, soudain très désireux d'explorer la maison. Il est sur le point de suggérer de faire le tour du propriétaire quand un elfe de maison apparaît de nulle part avec un du thé et des gâteaux sur un plateau.
"Merci, Josty" murmure Severus, se penchant en avant pour verser deux tasses.
"Des cookies au chocolat !" s'exclame Remus en extase. "J'ignorais que tu aimais les sucreries."
"Bien sûr que non" le réprimande Rogue. "Mais j'attendais un hôte qui, lui, les aime."
Incroyablement satisfait de cette petite attention, Remus commence à décrire sa propre maison à Severus, espérant ainsi amener l'autre sorcier à lui parler de la Gatehouse. Mais soit parce que sa gorge est douloureuse, soit parce qu'il ne souhaite pas fournir d'informations, Rogue se contente de rester assis là, à écouter ce qui devient rapidement le monologue de Laburnum House. Légèrement déçu, Remus continue son récit, heureux cependant de parler de son foyer. Alors qu'il est en train de décrire le vieux cerisier noueux de son jardin, une porte s'entrouvre sur un petit fléreur à l'air sauvage qui se faufile dans la pièce et le fixe d'un air furieux. Remus se tait, regardant furtivement Severus.
"Je ne savais pas que tu avais un animal de compagnie, Severus"·dit-il, aussi affablement qu'il le peut sous le féroce regard jaune.
"Il semblerait que c'est la créature qui m'a, moi, et non l'inverse" commente-t-il sans sourire. Le fléreur feule, découvrant de petites dents aiguës. "Elle s'est invitée à l'intérieur un jour, et elle ne semble pas souhaiter partir. Je trouve sa présence relaxante."
"Sans blague" ne peut s'empêcher de commenter Remus. Rogue hausse les épaules.
"Comment te sentirais-tu si tu rentrais à la maison pour trouver un loup-garou assis dans ton fauteuil préféré ?"
Lupin admet que, s'il était un fléreur, il ne serait pas content. La plupart créatures de petite taille ont peur de lui. Puis il réalise ce que Severus a dit.
"Il a un fauteuil favori ?"
"Je crois qu'il s'agit d'une femelle. Ceci est mon fauteuil favori. Tu es assis dans le sien. Chaque chose a sa place, dans cette maison."
"Et moi ? J'aurai ma place ?"
Les yeux noirs le percent encore plus intensément que les yeux jaunes, sur le tapis. Après un moment, Remus se sent mal à l'aise, sachant qu'il a franchi une limite en suggérant des visites plus fréquentes.
"Tu voudrais passer du temps ici ?" finit par demander Rogue, sa voix cassée ne trahissant aucune émotion.
"Je voudrais te voir, toi" commence Remus, sur la défensive, "si tu n'y vois pas d'inconvénient, bien sûr. Je ne veux pas te déranger."
Severus garde le silence pendant quelques minutes, ce qui laisse tout loisir à Remus pour détailler les cheveux noirs, maintenant largement striés de blanc, qui pendent devant son visage, avec les lunettes oblongues cerclées de noir qui forment une barrière physique entre leur propriétaire et le monde extérieur. Malgré son aversion naturelle pour les animaux de compagnie, il a accueilli une petite fléreuse rayée quand elle s'est invitée dans sa vie. Il a aussi une aversion naturelle pour Remus Lupin…
"Je doute que tu parviennes à me déranger" admet finalement Severus. Regardant tour à tour ses deux invités, il murmure "mais j'aimerais que tu choisisses un autre siège, je ne peux tolérer d'hostilité entre vous deux."
Remus est ravi de sa décision, et choisit le fauteuil près de la fenêtre. Regardant au-dehors il ne peut voir la mer, mais il peut la goûter dans l'air frais qui filtre à travers les rideaux. Le soleil de l'après-midi est chaud et apaisant sur son visage. Près du foyer, la fléreuse renifle la place qu'il vient de quitter, piétine la tapisserie un moment, puis, après un dernier regard mortel dans sa direction, se roule en boule pour sa sieste. S'enfonçant un peu plus profondément dans son fauteuil, Rogue se verse une seconde tasse de thé alors que l'horloge sonne la demi-heure, sans troubler le confortable silence.
Intéressant, se dit Rogue. Je me demande ce que le loup-garou a derrière la tête ?
