Bonjour à tous !
Non, cette fic n'est pas abandonnée, comme je suis sûre que vous avez dû le croire ! Je m'excuse du délai et espère que vous apprécierez ce nouveau chapitre.
Petite référence dans le titre, les adeptes reconnaîtront ! )
Un immense merci à ma Bêta Zoharit pour ce chapitre, et sa patience face à mes fautes d'étourderies.
Bonne lecture !
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CHAPITRE 3
Winter is Coming
Eomer parvint enfin au sommet de la tour de garde principale. Ses pieds quittèrent les fins barreaux de l'échelle pour trouver le sol dur de la tour. La sentinelle qui s'y trouvait le salua aussitôt. Il soupira en croisant son regard. Empreint d'admiration. De respect. Et de crainte. Il n'était plus seulement le guerrier, mais aussi le roi. Aux yeux de tous… sauf des siens, de toute évidence.
« Je prends le relais, assura-t-il au rohirrim.
- Mais Sire… », protesta immédiatement ce dernier.
Le regard noir d'Eomer l'interrompit.
« Sire, il me reste encore trois heures de garde… », avança prudemment le soldat.
Trois heures ? Parfait. Juste un peu plus que ce qu'il avait estimé. Il serait juste à l'heure pour le banquet. Comme le maître des lieux, Erkenbrand, absent, mais dont on espérait le retour rapide.
« Je prends le relais. », répéta-t-il.
L'intonation avait changé. C'était un ordre, cette fois. Le rohirrim céda donc, empruntant l'échelle dans le sens de la descente en un cliquetis d'armes. Eomer l'observa un instant avant de se détourner. Il attisa le feu situé près de lui, faisant crépiter les flammes, se perdant un instant dans les reflets mordorés de ces dernières, tout en appréciant leur chaleur. Bienfaitrice. L'automne s'installait rapidement, et les soirées commençaient à être fraîches sur la Marche.
Il s'avança vers la balustrade. Dominant Fort-le-Cor. Au travers des missives échangées et de quelques brèves entrevues, Erkenbrand avait parfaitement saisi la vision de son roi concernant le futur de la forteresse du Gouffre de Helm, place forte du royaume. Force était de le constater. La cité de l'ouest avait bien changé depuis la bataille qui s'y était déroulée. Encore gravée dans la mémoire de tous. Pour longtemps. En effet, qu'importent les changements ou le temps écoulé, Fort-le-Cor et son gouffre resteraient à jamais le théâtre de cette gigantesque bataille. Si ce n'était par la mémoire de ses acteurs, ce serait par les chants des troubadours. Les rohirs étaient friands de ces récits de combats, à leur propre gloire. Les gondoriens plus encore.
Le soleil avait commencé sa descente mais la clarté était encore suffisante pour distinguer les changements les plus évidents. De part et d'autre du mur d'enceinte se dressaient des échafaudages, des leviers, des rondins de bois, des cordes, tous servant à charrier puis à hisser les lourdes pierres grises directement extraites de la montagne surplombant la ville. Des pierres sombres et humides qui avaient été – ou attendaient de l'être – ciselées à la perfection par les tailleurs venus des environs, sur des kilomètres à la ronde, attirés par l'immense construction en cours et le salaire en découlant. Et la sécurité de la forteresse. Lorsque les maîtres bâtisseurs auraient fini d'empiler les pierres les unes sur les autres, le mur s'élèverait en un rempart inébranlable. Encore plus haut et plus large qu'auparavant, son ébauche s'étalait déjà sur tout le premier niveau de la cité.
A l'abri de ce dernier fleurissaient étals, boutiques, auberges, auxquels étaient accolées des habitations tout justes sorties de terre, formant, vues d'en haut, un patchwork de toits disparates et inégaux. Mais serrées les unes contre les autres, les maisons formaient un ensemble solide. Des enfants jouaient dans les ruelles boueuses et les cris et les rires de leurs jeux résonnaient contre les pierres du mur. A ces bruits s'en mêlaient d'autres, de vaisselle, d'appels, de tintements, de travaux. Fort-le-Cor n'était plus le simple refuge qu'elle avait été. C'était désormais une ville. Agitée. Bruyante. Vivante.
C'était ce qu'Eomer avait voulu pour la cité, et les résultats, déjà probants, dépassaient ses espérances. La ville se développait rapidement, s'agrandissant même hors de ses murs, en de petits villages disparates, protégés par des remparts de bois. Fort-le-Cor, en plein essor, attirait des familles entières. Des familles de guerriers. Des familles de bâtisseurs. Des familles de paysans. Pour que l'Ouest prenne enfin de l'ampleur.
Un hululement familier, servant souvent de signal aux rohirrims, lui fit lever la tête vers la falaise. Plissant les yeux, il aperçut une poignée d'adolescents descendre vers la ville, le long d'un sentier escarpé, à flanc de montagne. Ils avaient le pas sûr. Habitué au terrain accidenté. A leurs ceintures pendaient volatiles et petit gibier. De toute évidence, la chasse avait été bonne. Eomer grimaça en songeant que cela ne durerait pas. L'hiver approchait rapidement. Et avec lui, la famine. Les récoltes de l'année passée étaient quasiment inexistantes. Qu'adviendrait-il lorsque le gibier deviendrait introuvable ? Et les racines recouvertes par la neige ? Il soupira longuement. Inquiet. Car il le savait, la famine était plus meurtrière encore que la guerre. Bien plus.
Le front barré d'un pli soucieux, il observa l'éored qui pénétrait dans la ville, menée par un homme de grande taille, au bouclier écarlate. Le retour de son Maréchal et ami, Erkenbrand, ne parvint pas à l'apaiser. Et de fait. L'hiver approchait.
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Eomer porta sa chope de bière à ses lèvres, goûtant les saveurs âcres du liquide brun contre son palais. Uniques. La bière de l'Ouestfolde n'avait pas son pareil. Il en raffolait depuis toujours. Reposant son verre, il parcourut la vaste pièce du regard, ne pouvant s'empêcher de noter les différences avec la Salle du Trône de Méduseld. Cependant, si elle n'était ni aussi vaste, ni aussi familière, la Grande Salle de Fort-le-Cor était tout aussi emplie, chaleureuse et animée.
De grandes tables de bois étaient alignées sur toute sa longueur. Sur les bancs qui longeaient ces dernières, plus la moindre place libre. Les rohirrims et leurs familles se mêlaient en une joyeuse animation, parsemée de rires et d'éclats de voix. La musique provenant d'un coin de la pièce, diffusée par un joueur de cithare, un autre de luth, un flûtiste et un percussionniste, créait une ambiance gaie et entraînante. Certains évoluaient déjà sur la piste de danse, entourés de nuées d'enfants. Le plafond bas et les murs de pierre apparente contribuaient un peu plus encore à cette atmosphère chaude et réconfortante, de même que les trois foyers où crépitaient de hautes flammes.
Au fond de la pièce se dressait le fameux Cor, assailli de gamins pariant à qui en atteindrait le plus rapidement le sommet. Imposant, le cuivre scintillant et travaillé paraissait jaillir de la pierre grise. Il semblait d'une autre ère. Pourtant, il avait encore résonné peu de temps auparavant. Si peu de temps.
Il tourna la tête vers Erkenbrand qui se tenait à ses côtés. Observant un instant son profil tandis que ce dernier avait le regard fixé sur sa femme et ses enfants, non loin. Son nez aquilin surplombait une bouche fine, presque totalement dissimulée par sa barbe fournie. Ses cheveux blonds, indisciplinés, encadraient son visage buriné, marqué par les batailles, aux pommettes hautes et saillantes. Ses yeux clairs le transpercèrent lorsqu'il les posa sur lui, se sentant sûrement épié.
« As-tu vu les travaux en cours ? s'enquit-il.
- Oui. Le mur sera bientôt achevé, semble-t-il.
- En effet. Reste le problème de l'évacuation des eaux. Personne ne veut réitérer l'erreur de nos prédécesseurs, et créer une nouvelle faille dans le mur, qui nous coûta si cher cette année. Les maîtres bâtisseurs réfléchissent à une solution qui tarde à venir. En attendant, la construction est quelque peu ralentie, au profit de celle du village. »
Eomer resta pensif une minute. L'évacuation des eaux usées restait effectivement un problème de taille. La construction précédente avait révélé ses limites. D'une part en tant que point faible du mur, d'autre part en tant que source de maladies pour les habitants de la ville, avec ses eaux stagnantes et troubles.
« Je m'entretiendrais de cela avec les bâtisseurs présents à Edoras. Peut-être auront-ils quelques idées… proposa-t-il. Concernant le village extérieur, les remparts ne tiendront pas en cas d'attaque. Je sais que c'est peu probable, mais nous devons parer à toute éventualité.
Pourquoi ne pas s'inspirer de ceux d'Edoras ? T'en souviens-tu ?
- Comment oublier Edoras ? » sourit Erkenbrand.
Eomer sourit aussi. En effet, comment l'oublier ? Même pour celui qui ne l'aurait vue qu'une seule fois dans toute sa vie.
« Je t'ai également vu regagner la cité avec une éored entière. Tu étais parti en chasse ?
- Oui. Un éclaireur avait repéré un groupe d'Uruk-Kaï, à une cinquantaine de kilomètres plus au nord.
- L'avez-vous trouvé ?
- Oui.
- Combien en avez-vous abattu ?
- Cent cinquante, peut-être deux cents… »
Eomer fronça les sourcils face à ce nombre. C'était trop. Beaucoup trop. Les hordes d'orcs n'étaient pas si nombreuses d'ordinaire.
« C'est beaucoup, constata-t-il.
- Je sais, appuya Erkenbrand, visiblement aussi perplexe que lui. Autant te dire qu'ils ne passaient pas inaperçus. »
Eomer acquiesça. Effectivement, une telle horde devait laisser des traces derrière elle. Et des dégâts. Sans compter que les Uruk n'avaient jamais été très discrets.
« Des blessés ? » questionna-t-il encore.
Erkenbrand détourna son regard d'acier.
« Dix morts, vingt blessés. » déclara-t-il d'une voix qui se voulait neutre, les yeux regardant fixement devant lui.
Là encore, c'était trop. D'autant plus sur une éored de cent vingt cavaliers.
« Ils sont de mieux en mieux organisés, poursuivit son compagnon. Ou nos troupes moins bien entraînées, ce que je me refuse à croire…
- Double quand même les manœuvres et rallonge les entraînements quotidiens. L'hiver risque d'être rude…Lorsqu'il sera là, je veux que tu postes des éoreds près des villages se trouvant entre ici et Edoras. Gardes-en trois pour Fort-le-Cor. S'il neige, les déplacements seront moins rapides. Les renforts et les éclaireurs aussi. Fais doubler ces derniers dans chaque éored. »
Erkenbrand acquiesça sans émettre d'objection. Lui aussi craignait cet hiver. Et Fort-le-Cor était de loin la cité du royaume la plus isolée.
« Qu'en est-il de votre stock d'armes ? Et vos chevaux ? » poursuivit Eomer. Méthodiquement.
Le Maréchal de l'Ouest ne lui répondit pas tout de suite, tandis qu'on leur présentait un plat de gibier fumant et aromatisé d'herbes, au fumet délicieux. Eomer en eut l'eau à la bouche et se servit le premier, choisissant son morceau avant tous les autres. Un autre domestique vint lui remplir son verre à moitié vide. Erkenbrand se servit à son tour avant de reprendre la parole.
« Nos armes suffisent pour l'instant. En revanche, si d'autres rohirrims viennent nous rejoindre, nous ne tarderons guère à en manquer. La montagne peut nous fournir le matériau nécessaire mais nous nos forges sont éteintes, faute de mains pour les faire fonctionner…
- La ville en construction attire pourtant nombre de personnes. N'y a-t-il pas de forgerons parmi eux ? » s'étonna Eomer.
Erkenbrand secoua la tête, mâchonnant un bout de viande.
« Ce sont essentiellement des paysans ou des aubergistes. Quelques marchands et des maîtres bâtisseurs. Aucun n'est formé à l'art de la forge, ni à celui de la guerre. »
Eomer soupira.
« Je t'enverrai deux maîtres forgerons dès mon retour à Edoras. »
Son compagnon acquiesça. Eomer porta un morceau de viande à sa bouche. Cette dernière était un peu élastique, mais délicieuse. Du daim, à n'en pas douter.
« Les chevaux ne manquent pas, eux. Ils se reproduisent vite et restent forts. » assura Erkenbrand.
Eomer avala un nouveau bout de viande, puis des pommes de terre rissolées, imbibées du jus de cette dernière. Il but quelques gorgées de bière puis lâcha les paroles qui lui coûtaient tant.
« Quand les réserves viendront à manquer, et si la famine se fait trop importante, fais tuer les plus vieux et les plus faibles... »
Il lui sembla que les mots lui écorchaient les lèvres. Il répugnait à cela. Mais c'était aussi pour cette raison que les chevaux étaient si sacrés en Rohan. Ils pouvaient être leur survie.
« Nos récoltes sont donc si minces ? »
Il croisa le regard inquiet d'Erkenbrand, mais ne répondit pas. Les contours de ses yeux gris s'ornaient de rides de plus en plus marquées. Comme si le contrecoup de cette année écoulée ne le frappait qu'à présent. Il paraissait fatigué. Las. D'autre part, sa question le surprenait. Lui-même, en tant que Maréchal de la Marche Ouest, devait bien savoir que les récoltes étaient insuffisantes. Insuffisantes pour passer l'hiver. Il était vrai, cependant, que Fort-le-Cor n'était pas la région la plus fertile du Rohan. Peut-être, dans ce cas, Erkenbrand croyait-il qu'il en allait autrement pour les autres régions du royaume. Ce n'était pas le cas.
« Le Gondor ne peut-il nous aider ? »
Le fait qu'Erkenbrand posât une telle question lui indiqua qu'il avait saisi l'ampleur de leur pénurie. Lui-même avait mis longtemps avant de se décider à demander de l'aide au royaume voisin. Il était un homme fier, depuis toujours. Sans doute trop. La royauté le forçait à mettre cette fierté de côté pour le bien commun, plus souvent qu'il ne l'aurait voulu. Bien plus souvent. C'était là l'une des leçons les plus dures à retenir. A assimiler. Et de loin.
« Je suis en pleines négociations avec le roi Elessar à ce sujet. » répondit Eomer.
C'était vrai. Mais ce n'était pas si facile. Même si Aragorn était son ami, il ne pouvait prendre de telles décisions sans en référer à ses conseillers. Et ceux-ci répugnaient visiblement à apporter leur aide au Rohan à ce sujet, quand bien même Eomer leur avait cédé deux de ses éoreds. Ce dernier point semblait néanmoins être un atout, dont il usait autant que possible.
Erkenbrand soupira à son tour et détourna son regard vers les enfants jouant près du Cor.
« Nous ne pourrons pas tous les nourrir, n'est-ce pas ? » murmura-t-il.
Eomer pinça les lèvres en suivant son regard. Se sentant las, tout à coup. Impuissant.
« Non. »
Inutile de mentir. Erkenbrand le savait tout aussi bien que lui pour l'avoir déjà vécu : en cas de famine, seuls les plus forts survivraient. Des hommes jeunes, essentiellement des rohirrims, en meilleure condition physique, et quelques-unes de leurs épouses. Les plus robustes. Comme toujours en Rohan. Les femmes trop fragiles, les enfants, les vieillards, les blessés, les malades, périraient en premier. Eomer soupira longuement et son regard dévia vers le bout de la tablée, où les jumeaux d'Erkenbrand, aux cheveux de feu, s'amusaient à agacer leur jeune sœur. Ils entreraient bientôt dans l'adolescence. Cela lui fit penser à quelque chose.
« J'ai aperçu un groupe d'adolescents redescendre de la montagne. A en croire le butin qui pendait à leurs ceintures, soit le gibier est plus qu'abondant, soit ils sont plutôt bons chasseurs… »
Les lèvres d'Erkenbrand frémirent, comme animées d'un sourire qui ne voulait pas fleurir.
« Un peu des deux, sans doute…
- De mémoire d'homme, les rohirrims n'ont jamais été réputé très bons chasseurs… Tu devrais mettre à profit les talents de ces jeunes. Et pourquoi pas avant l'arrivée de l'hiver, histoire de constituer quelques réserves pour la cité ? La viande séchée est nourrissante, et goûteuse, à défaut d'autre chose. »
Erkenbrand acquiesça. Pensif.
« Les régions du Sud sont riches et fertiles, à ce qu'on dit. Elles ont, de plus, été peu marquées par la guerre… Eux ne doivent pas manquer de vivres… » soupira-t-il.
Eomer hocha la tête devant cette évidence. C'était bien l'une des rares choses qu'il enviait aux gondoriens. Cependant, les rohirrims auraient-ils été ce qu'ils étaient en bénéficiant de la douceur de vivre commune au Sud ? Sûrement pas.
« Cependant, ils manquent de soldats…, ajouta son Maréchal.
- C'est pour cela que je négocie avec le Gondor…, répliqua Eomer, presque agacé. Mais les conseillers du roi sont peu amènes à notre égard. Et je ne peux non plus nous démunir en terme de troupes…
- Une autre forme d'alliance permettrait de suffisamment nous ravitailler pour cet hiver, et peut-être les suivants… » suggéra Erkenbrand, d'une voix prudente. Pesant manifestement ses mots.
Eomer l'arrêta d'un geste sec. Brusque. Il avait aussi pensé à cela, et Erkenbrand n'était pas le premier à lui en soumettre l'idée. Mais il ne gardait cette dernière qu'en tout dernier recours. Réticent.
« Rappelle-moi les positions exactes de tes éoreds et celles des orcs récemment abattus. Je repars dès demain matin. Je veux une vision claire des mouvements de nos troupes et de ceux de nos ennemis. Que je sache à quoi m'en tenir pour la suite… », lança-t-il d'une voix tranchante. Dure. Détournant sciemment la conversation.
Son compagnon lui détailla minutieusement les positions de chacun et les différentes tactiques envisagées. Eomer écouta. Attentivement. Se figurant mentalement les déplacements de chacun sur ses terres. Peu à peu, une carte émergea virtuellement devant ses yeux mi-clos.
« Un des derniers groupes d'Uruk que nous avons décimé se trouvait à Ernburg. C'est un petit village un peu plus au nord qui…
- Je connais. » l'interrompit Eomer.
Chaque village, chaque cours d'eau, chaque relief, il les connaissait. C'était son royaume. Royaume où il était né. Où il avait grandi. Qu'il avait sillonné encore et encore. Peut-être plus que nul autre. Ce royaume pulsait dans ses artères. Courait dans ses veines. Battait dans son cœur. Faisait partie de lui. Intégrante. Aucun détour de son paysage ne lui était inconnu.
Lorsqu'Erkenbrand eut terminé de lui exposer l'état de ses troupes, il avala de longues lampées de bière.
« Les attaques des Uruk-kaï vont s'intensifier avec l'hiver, conclut-il, pessimiste. Ils subiront le froid et la faim comme nous, ce qui les poussera sans doute à attaquer des villages en quête de nourriture. Pour une fois, nous vivrons un hiver sanglant… »
L'hiver n'avait jamais été la saison de la guerre en Rohan. Non. Le sang coulait quand revenait le printemps. Quand se levaient les aubes rouges sur les plaines frémissantes.
« N'oublie pas de doubler les éclaireurs et de positionner tes éoreds comme je te l'ai dit… », insista-t-il.
La cohésion et l'organisation seraient peut-être leur salut.
Erkenbrand acquiesça brièvement. Eomer remarqua le mouvement de ses larges mains calleuses. Fébrile. Comme s'il avait déjà voulu se mettre au travail.
Il balaya une nouvelle fois la salle du regard. Partout, ce n'étaient que rires, chansons et cris de joie. Les chopes de bière se vidaient rapidement et le feu crépitait plus que jamais dans ses âtres. On se serait cru des années auparavant. Il se sentit las, tout à coup. Infiniment. Sans doute le manque de sommeil. Il n'avait pas dormi depuis presque deux jours.
Il jeta un coup d'œil à la gauche d'Erkenbrand, détaillant un bref instant l'épouse de ce dernier, Frealinde. Ses boucles auburn étaient relevées de manière simple mais élégante, dégageant son visage avenant, mais aux traits pâles et tirés. Elle discutait aimablement avec la dame à ses côtés, son regard brun et vif surveillant attentivement sa progéniture en bout de table : les jumeaux malicieux, Freaeras et Deotred, et leur jeune sœur Freada, ainsi que son aîné, Hehild.
« Comment va ta femme ? » s'enquit-il, clôturant pour de bon leur conversation précédente. Il savait que Frealinde avait été longtemps souffrante et s'en souciait. Il ne côtoyait le couple que lors de quelques occasions mais l'appréciait néanmoins à sa juste valeur.
« Elle se remet doucement, mais elle est encore fatiguée. »
Il hocha la tête, et demeura pensif en saisissant le regard inquiet qu'Erkenbrand jeta sur sa femme. Du plus loin qu'il se souvînt, il avait toujours connu Erkenbrand accompagné de Frealinde, et vice-versa. Il espérait qu'il en serait de même pour nombre d'années à venir.
Il finit sa bière et s'apprêtait à se lever et prendre congé mais la main d'Erkenbrand sur son bras l'arrêta.
« J'ai un service à te demander, Eomer, avant que tu ne repartes pour Edoras. »
Il inclina la tête. Curieux. Ce n'était guère le style d'Erkenbrand de demander des faveurs. Absolument pas.
« Si c'est en mon pouvoir, je serai ravi de te rendre service. » assura-t-il.
Théoriquement, il avait tous les pouvoirs. Il était le roi.
« J'aimerais que tu prennes mon aîné avec toi à Edoras, pour son apprentissage. Fais-en ton écuyer puis un membre de ton éored. Hehild va avoir quatorze ans et sa mère le materne trop. Il est temps pour lui d'apprendre l'art de la guerre et de devenir un homme. »
Tout en parlant, il lui indiqua du menton le bout de la table. Eomer détailla le grand garçon dégingandé, aux cheveux d'un blond vénitien et ayant hérité de l'œil vif de sa mère. Il riait aux éclats devant les facéties de ses frères. Il surprit à nouveau le regard de Frealinde sur eux, et soupira. Cette dernière tenait à ses enfants comme à la prunelle de ses yeux. Et la guerre n'était pas finie. La séparation risquait d'être difficile.
« Ta femme est au courant ? » demanda-t-il.
Erkenbrand secoua la tête.
« Je le lui dirais le moment venu. Mais elle se doute bien que son fils la quittera bientôt. Que pourrait-il être d'autre qu'un rohirrim ? »
Quoi d'autre, en effet ?
« Tu pourrais le faire entrer dans ton éored…, suggéra-t-il.
- Je ne pourrais me concentrer sur le combat en sachant mon fils à mes côtés… »
Eomer acquiesça. Il comprenait parfaitement. Les distractions au combat étaient dangereuses. Très. Il l'avait lui-même expérimenté sur les Champs du Pelennor.
« Peut-être dans une éored basée près d'ici, dans ce cas ? Edoras est très éloignée… »
Erkenbrand soupira.
« Non. Sa mère le couve trop ici. C'est mauvais pour lui… La Maison du Roi est la meilleure éored du Rohan. Prends-le à Edoras. »
Eomer jeta un nouveau coup d'œil au jeune garçon. Son regard fier et intelligent, sa haute stature et son rire sincère lui plaisaient assez. Il ressemblait à ses deux parents.
« Je l'ai initié aux armes il y a plusieurs années déjà. Il se débrouille bien et c'est un excellent archer. C'est un brave petit, Eomer… » poursuivit Erkenbrand, plaidant une cause qui lui était déjà acquise.
Eomer acquiesça brièvement, esquissant un sourire.
« Très bien. Amène-le à Edoras le mois prochain, pour le Conseil, accepta-t-il.
- J'aimerais autant qu'il reparte avec toi…
- Parfait. Je pars dès l'aube. Qu'il soit prêt ! »
Il surprit le sourire triste de son compagnon, et son regard vague en se levant. Il lui tapota l'épaule, se voulant réconfortant.
« Je veillerais sur lui, promit-il. L'éored veillera sur lui. »
Les promesses étaient sacrées. Celles de ce genre d'autant plus.
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Sourcils froncés, Eomer était penché sur la carte du Rohan étalée devant lui. Garred, son bras droit, lui indiquait les mouvements des Uruk-kaï et des hommes du pays de Dun récemment observés. Trois capitaines des éoreds basées à proximité d'Edoras, étaient eux aussi absorbés par l'étude de la carte.
Dans un coin de la pièce, éclairée par la lueur matinale encore blafarde, se tenait Hehild. Ce dernier faisait semblant de ne pas écouter, mais son air concentré le trahissait. Eomer aurait pu le faire sortir, mais il avait toute confiance dans le jeune garçon. Passée la première semaine, ce dernier s'était révélé être un aide de camp prompt et utile. Discret et à la compagnie agréable, dans laquelle Eomer reconnaissait l'éducation raffinée dispensée par sa mère, il possédait également le caractère franc et droit de son père. Eomer avait d'ailleurs parfois l'impression d'être en compagnie de ce dernier. Enfin, le garçon s'était révélé doué pour les armes, et plus excellent archer encore que ce qu'avait pu en dire son père. Il prenait part aux entraînements au maniement des armes quotidiens de l'éored composant la Maison du Roi, mais ne participait pas encore aux manœuvres à cheval.
Soudain, on toqua à la porte. Garred s'interrompit tandis qu'Eomer émettait un grognement agacé. Il fit signe à Hehild d'ouvrir, révélant un domestique qui se tassa sur lui-même face à son regard sombre.
« Eh bien ?, s'impatienta-t-il.
- Sire, des visiteurs vous réclament… »
Il haussa les sourcils. On venait le déranger en pleine réunion avec ses capitaines pour des…visiteurs ? Il faillit exploser d'agacement.
« Qu'ils attendent !, tonna-t-il.
- Mais, votre Altesse… Le magicien blanc insiste… »
Eomer fit volte-face à ces derniers mots.
« Le magicien blanc ? Gandalf est ici ? questionna-t-il.
- Accompagné de quatre petits hommes, s'empressa d'acquiescer le domestique.
- Les hobbits ? » fit Eomer, incrédule.
Il se retourna vers ses compagnons.
« Messieurs, sauf urgence, remettons cette réunion à plus tard. » ordonna-t-il.
Garred roula promptement la carte sur elle-même et les capitaines rassemblèrent leurs armes. Il sortit, talonné par Hehild dans les couloirs sombres et tortueux de Méduseld, à peine éclairés de quelques torches à la lumière vacillante. Il parvint enfin à la salle du Trône et un sourire éclaira le visage des hobbits lorsqu'ils l'aperçurent. Il s'approcha rapidement et étreignit chacun d'eux avec une joie sincère et non dissimulée.
« Je suis heureux de vous revoir ! lança-t-il. Pourquoi ne pas m'avoir prévenu de votre visite ? Je vous aurais fait escorter. La région est peu sûre en ce moment… » ajouta-t-il. Plus sombre.
Gandalf sourit doucement, accentuant les rides de son visage. Il lui sembla qu'il n'y en avait jamais eu autant.
« Allons ! Qui voudrait d'un vieillard et de quatre hobbits ? Certainement pas une bande d'Uruk ! Nous ne sommes pas bien dodus... »
Son sourire augmenta au fur et à mesure qu'il parlait.
« Je ne plaisante pas. » fit Eomer.
Le sourire sembla s'élargir un peu plus encore, si c'était possible.
« Nous autres magiciens, sommes plutôt doués pour passer inaperçus, Eomer-Roi. La preuve en est que nous voilà tous arrivés ici sans la moindre encombre » répliqua le magicien. Serein.
Les sourires des quatre hobbits appuyèrent ses dires.
« Eh bien, voilà une bonne chose ! conclut Eomer. Souhaitez-vous vous restaurer ? D'où arrivez-vous ? De Minas Tirith ?
- Nous avons quitté l'Ithilien voilà quatre jours. Un bon repas ne serait pas de refus. »
Les hobbits approuvèrent aussitôt. Vigoureusement. Surtout Pippin et Sam, ce qui fit sourire Eomer. Il envoya Hehild prévenir les cuisines et fit attabler les voyageurs à l'une des longues tables de bois de la Grande Salle sans plus de préambules. Quelques enfants de rohirrims et dont les mères étaient employées au palais jouaient aux dés en chuchotant, dans un coin de la pièce au sol recouvert d'un tapis moelleux. Les flammes de la cheminée près d'eux vinrent réchauffer son dos et il soupira d'aise.
« Comptez-vous rester longtemps à Edoras ? » s'enquit-il, plein d'espoir.
Gandalf était toujours de bon conseil, et les hobbits de la plus agréable des compagnies. Cependant, Gandalf secoua la tête.
« Nous repartons dès demain. Nous sommes attendus sous peu à Fondcombe.
- Oh !, fit Eomer, quelque peu déçu. Voilà qui est regrettable. C'est toujours un plaisir de vous avoir ici. Vous joindrez-vous au moins à nous pour le banquet de ce soir ?
- Avec grand plaisir ! »
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La musique entraînante et la chaleur de la pièce avait eu tôt fait d'entraîner rires et danses dans la Grande Salle de Méduseld. Les visages étaient souriants et l'ambiance, joyeuse. Les enfants couraient en tous sens, agrémentant la musique de cris d'excitation puérile. Les personnes étaient pour la plupart familières, et Eomer croisa furtivement le regard de Meda, qui le fixait. Son attention fut détournée par les hobbits, animant grandement la soirée. S'étant hissés sur table et chaises, ces derniers se déhanchaient avec des mouvements étranges, mélange de danses du Rohan et de la Comté, et déclenchaient l'hilarité de beaucoup.
Assis à la table centrale, sur le petit estrade surplombant la pièce, Gandalf à ses côtés, Eomer les observait. Amusé. Pippin et Merry semblaient ne guère avoir changé. Semblaient. Ils paraissaient simplement un peu plus vieux. Frodon et Sam, eux, étaient bien différents. Fatigués. Nostalgiques. Qu'avaient-ils enduré tout au long de leur périple ? Nul ne le savait vraiment. Ils en parlaient peu. Ou pas. Sûrement des choses auxquelles ils n'étaient pas préparés. Comme eux tous. D'autant plus que les hobbits étaient des créatures paisibles et pacifiques. La guerre n'était pas faite pour eux. Nullement.
« Ils ont changé… » murmura-t-il, pour lui-même.
Gandalf répondit néanmoins :
« Comme nous tous. »
Eomer réfléchit un instant à ces mots. Sûrement vrais. Bien qu'il ait du mal à se rappeler celui qu'il était avant. Avait-il vraiment changé ? Peut-être. Il était sûrement plus réfléchi. Moins impulsif. Il maîtrisait mieux ses accès de rage ou d'impatience, incontestablement. Mais cela venait-il vraiment de lui ou de la fonction qui lui incombait désormais ? Difficile à déterminer.
« Quelles nouvelles de Minas Tirith ? » demanda-t-il, coupant court à ses réflexions. Elles ne menaient de toute façon à rien.
« Eh bien, outre la lettre de votre sœur que je vous ai remise plus tôt, je n'ai guère de nouvelles à vous apporter. La Cité Blanche reste à l'écart des assauts des renégats, tout comme Edoras. Cependant, elle en pâtit tout de même, en perdant de valeureux guerriers. Faramir souhaiterait tenter une incursion directement en Mordor avec le gros de ses troupes, mais Aragorn s'y refuse. Nul ne sait ce qu'il reste de l'armée de Sauron en Mordor…
- En tant que guerrier, j'aurais tendance à suivre l'idée de Faramir. Qu'on en finisse une bonne fois pour toutes ! Les débris de l'armée de Sauron infestent nos terres, sans cesse plus nombreux et mieux organisés. Les Dieux seuls savent quand leur flot se tarira enfin…Cependant, en tant que roi, je me range à l'avis d'Aragorn. Je ne peux envoyer mes hommes vers l'inconnu. Ce serait s'exposer à une éventuelle destruction. Je compte sur l'hiver pour un semblant de répit, mais sans réel espoir.
- Les Uruk-kaï subiront l'hiver comme vous, Eomer, assura sagement Gandalf.
- Je l'espère. Tout serait évidemment beaucoup plus simple si l'on savait ce qu'il en est réellement au-delà des frontières du Mordor…
- Effectivement…
- Pourquoi ne pas envoyer des éclaireurs ? Rapides. Discrets. Je m'en entretiendrai avec Aragorn lors de notre prochaine entrevue. Mais assez parlé de cette guerre… Comment avancent les travaux à Minas Tirith ?, s'enquit-il.
- Plutôt bien. La Cité Blanche retrouve sa splendeur d'antan. Bientôt, ce sera comme si rien n'était arrivé. »
Eomer retint un ricanement à ces paroles. Comme si rien n'était arrivé ? Vraiment ? Rien ne servait de tout reconstruire à l'identique. Cela n'effaçait rien. Rien du tout. La guerre était ancrée en chacun d'eux. Plus ou moins profondément. Mais inoubliable pour tous. Reconstruire à l'identique était un leurre. Une chimère. Restaient les absents. Les blessures. Les cicatrices.
« Et vous, qu'allez-vous faire à présent ? » questionna-t-il. Curieux de la réponse.
Un sourire fit frémir toutes les rides du visage de Gandalf, tandis que son regard bleu pétillait. Plein de malice. Comme s'il s'apprêtait à révéler une bonne blague.
« Je vais raccompagner les hobbits jusqu'à la Comté. J'y resterai sûrement quelques jours. Ensuite, je retournerai à Fondcombe, probablement avec Frodon, bien qu'il n'ait pas encore pris sa décision, et j'embarquerai pour les Terres Immortelles, en compagnie de Dame Galadriel et Sire Elrond. »
Eomer en resta bouche bée. La blague était mauvaise.
« Mais… Vous ne pouvez quitter notre monde ainsi ! », s'exclama-t-il. Incrédule.
Imaginer la Terre du Milieu sans le Magicien Blanc lui paraissait incongru. Inconcevable. Le sourire de ce dernier s'élargit, comme s'il s'amusait follement de la situation et de sa réaction. C'était totalement discordant.
« La guerre n'est même pas terminée ! argua-t-il.
- La guerre touche à sa fin et son issue n'est plus incertaine, Eomer, fils d'Eomund, vous le savez très bien… », le gronda gentiment Gandalf.
Eomer soupira. C'était vrai.
« Vous ne pouvez laisser la Terre du Milieu ainsi, Gandalf… D'ailleurs, pourquoi partir ? Etes-vous sûr de vous ?
- Mon rôle sur cette terre est terminé. Mon temps est révolu. Il est l'heure pour moi de me retirer. »
Eomer acquiesça. Résigné.
« La Terre du Milieu ne sera plus la même sans Gandalf le Blanc… »
Pourtant, au fond de lui, il savait que le magicien avait raison. Le temps des mages était révolu. Tout comme celui des elfes. Ou des nains. C'était l'ère des hommes qui arrivait.
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Il inspira profondément l'air frais du matin. L'aube ne pointait pas encore. Il dormait mal. Et ce, depuis longtemps. En réalité, il ne se souvenait même plus d'une nuit complète. Et paisible. Il s'étira et, dépassant les deux sentinelles gardant l'entrée, descendit les quelques marches qui séparait son palais de Méduseld de la ville d'Edoras. Comme une frontière invisible. Qui n'en était pas une.
Edoras n'était pas construite en étages, comme Minas Tirith, Fort-le-Cor ou la plupart des cités de la Terre du Milieu. Certes, Méduseld surplombait la ville, mais cette dernière s'étalait tout autour, sur les flans de la colline, sans réel schéma, créant un labyrinthe de ruelles tortueuses. Toutes les habitations étaient au même niveau. Chacun ici avait le même rang. D'ailleurs, la cité n'était quasiment peuplée que de rohirrims, les paysans préférant s'établir dans les villages alentours.
Il longea les écuries, immenses, qui bordaient le palais, et dévala d'un pas vif l'allée principale, pavée, quand les ruelles qui s'en détachaient n'étaient recouvertes que de terre sombre. Derrière lui, il entendit le pas léger d'Hehild, et soupira. Le garçon prenait son rôle d'aide de camp très au sérieux. Trop. Il s'était de toute évidence mis en tête de ne plus le lâcher d'une semelle. Pourtant, même s'il tenait plus que tout à sa liberté de mouvement, Eomer n'avait ni le cœur ni l'envie de le réprimander. De plus, le garçon était discret et savait se rendre invisible. Il ne le dérangeait pas plus que cela.
Les toits, gris et biscornus, étaient pour la plupart surplombés de conduits de cheminées, dont les volutes de fumée se mélangeaient en un ballet blanchâtre et aérien, se découpant sur le ciel encore sombre de cette fin de nuit. La ville s'éveillait doucement, comme si elle sentait l'aube arriver. Encore silencieuse quelques minutes auparavant, elle se faisait progressivement l'écho de bruits de vaisselle, de cris d'enfants et d'interpellations ensommeillées. Plus en contrebas, les forges se remettaient en route. Recommençant à gronder en un bruit de fond familier qui réveillerait les retardataires.
Eomer bifurqua sur sa droite, empruntant une ruelle étroite et obscure. Au détour de celle-ci, il aperçut une silhouette voûtée, suivie de quelques autres. Les femmes, matinales, allaient chercher de l'eau au ruisseau qui entourait la ville. Il croisa l'une d'elles, qui le salua brièvement. Il nota le regard cerné, encore embrumé de sommeil. A la bifurcation suivante, deux autres lui coupèrent la route, leurs seaux pleins d'eau claire.
Poursuivant sa route, il parvint enfin devant une large maison, parmi les plus basses de la ville, presque accolée aux remparts. Loin des forges, elle était encore silencieuse. Il toqua discrètement à la porte. Des pas retentirent à l'intérieur et, presque aussitôt, une femme vint lui ouvrir. D'une quarantaine d'années, blonde, replète, les joues roses et rondes et le sourire chaleureux, les yeux verts et pétillants, Aldwyn le reconnut immédiatement.
« Sire, s'inclina-t-elle brièvement.
- Bonjour, Aldwyn.
- Cela faisait quelques temps que nous ne vous avions pas vu ici… »
Il sourit, notant le reproche dans la remarque. Il était vrai qu'il n'était pas venu depuis un moment. Trois semaines. Peut-être quatre. Il appréciait Aldwyn pour ce don de dire ainsi les choses sans détour, l'air de rien. Depuis qu'il était roi, ces personnes étaient devenues d'autant plus rares.
Elle lui ouvrit grand la porte, s'effaçant pour le laisser entrer. Un coup d'œil dans la ruelle lui indiqua qu'Hehild se tenait un peu plus loin. Il haussa les épaules et entra. La pièce principale était vaste et le plafond assez haut pour une habitation de ce type. De longues tables de bois, rappelant celles de Meduseld, prenaient une partie de l'espace. Les murs étaient recouverts de tentures fines et simples, sans motifs et monochromes. Ocres ou pourpres, pour la plupart. Les moins chères. Cependant, avec le feu crépitant dans la petite cheminée, le tout donnait une impression de chaleur. Confortable.
La maison était calme. Cela ne durerait pas. Il s'assit en bout d'une des tables. Presque immédiatement, Aldwyn déposa un bol fumant devant lui.
« J'imagine que vous n'avez pas déjeuné, comme toujours… »
Il sourit sous le nouveau reproche voilé et observa le contenu du bol. Après toutes ces années, c'était toujours le même. Bouillie d'avoine au lait de jument. Peu ragoûtant au premier abord, mais délicieux. Il prit une première cuillérée et aussitôt, fut envahi de saveurs enfantines. Lointaines. Enfouies. En fermant les yeux, il aurait parfaitement pu s'imaginer Eowyn face à lui, balançant ses petites jambes dans le vide tandis qu'elle engloutissait la mixture. Et Theodred, les lèvres maculées, observant les moindres gestes d'Aldwyn, curieux. Il soupira. Et garda les yeux ouverts.
Ce lieu était rattaché à nombre de souvenirs. La plupart les mêlaient, lui, Eowyn et Theodred, enfants. Meduseld était alors froid et désert. Ici, c'était plus chaleureux. Et puis, il y avait Aldwyn. D'autres femmes travaillaient ici, mais elles changeaient souvent. Se mariant. Quittant Edoras. Enfantant. Vieillissant. Aldwyn restait. Aldwyn était toujours restée. Immuable. C'était rassurant. Aujourd'hui encore. De voir que le monde changeait mais pas ce lieu. Préservé.
Face aux récriminations matinales de son estomac, il avala le contenu du bol en un temps record, soupirant d'aise une fois terminé. Aldwyn vint s'asseoir auprès de lui après avoir placé une marmite sur le feu.
« Vous avez des nouvelles de votre sœur ? » demanda-t-elle.
Il sourit. Aldwyn était presque autant attachée à Eowyn que lui-même. Comme la quasi-totalité d'Edoras, à vrai dire.
« Oui, répondit-il. Elle va bien. Elle et Faramir ne se sont pas encore établis en Ithilien, en raison des derniers évènements et des ennemis qui grouillent dans cette région. Ils sont toujours à Minas Tirith. Mais elle pourra vous raconter cela de vive voix : elle arrive la semaine prochaine. »
En effet, c'était à peu près le résumé de la lettre apportée par Gandalf. Il avait déjà envoyé une éored à Minas Tirith afin d'escorter sa sœur. La région était de moins en moins sûre.
Il repoussa son bol vide et s'accouda à la table.
« Comment vont les enfants ? » questionna-t-il en soupirant.
Aldwyn haussa les épaules, avant de sourire tristement.
« Il y a des jours meilleurs que d'autres, dit-elle simplement. Surtout pour les plus jeunes.
- Je comprends. »
Comment expliquer à un tout jeune enfant que ses parents ne seraient plus là. Plus jamais. Ca ne s'expliquait pas. Ca ne s'entendait pas. Il le savait. Il avait été un de ces enfants.
De mémoire, l'orphelinat avait toujours existé. Du moins, l'avait-il toujours connu. Mais l'année écoulée avait vu arriver en masse de nouveaux orphelins. Fils de paysans massacrés ou de rohirrims tombés au combat. Et il en arrivait encore.
« Et les réserves ? »
Cette fois, Aldwyn grimaça pour de bon.
« Je l'ignore. Nous n'avons jamais eu autant d'enfants à nourrir. Je ne pense pas que nous pourrons tenir tout l'hiver, surtout si la guerre continue… Nous commençons à les rationner, mais il est difficile de priver des enfants de nourriture. Ils ont faim. Ils ne comprennent pas. »
Dans le ton de sa voix perçait une inquiétude réelle. Eomer soupira. Subir la famine en tant qu'adulte était une chose. La subir en tant qu'enfant, une toute autre.
« Faites-moi savoir si vous êtes en trop grande difficulté…
- Vous ne pourrez pas nourrir le Rohan entier, Sire… » rétorqua-t-elle doucement. Plus réaliste. Un brin ironique. Résignée. Plus que lui. Il ne l'avait jamais été.
« Je pourrais au moins nourrir ces enfants… » assura-t-il. Borné. Oui, il pourrait au moins faire ça.
« Je ne sais pas combien il va nous en arriver en plus au cours des prochains mois. On m'a dit que des villages entiers étaient décimés. »
Eomer acquiesça. C'était vrai. Malgré les patrouilles resserrées de toutes ses éoreds. Malgré tous ses efforts. Combien de nouveaux orphelins seraient recueillis, à Edoras ou ailleurs, dans les mois à venir ? Combien de femmes et de vieillards retrouveraient-ils dans les décombres de villages détruits, aux habitations calcinées ? Les yeux hagards. Vides. Absents.
Il soupira et se leva, traversant la pièce. Il tira à lui la tenture dissimulant la porte au fond de la pièce, et se figea. Dans la salle obscure se trouvaient deux rangées de petits lits. Il observa les petits corps blottis sur ces derniers, emmitouflés de couvertures de laine fine, et dont les visages pâles et endormis émergeaient parfois. Certains bougeaient doucement, au bord du réveil. D'autres restaient parfaitement immobiles. Il goûta au rythme des respirations paisibles. Aériennes. Quelquefois hachées de légers soupirs. Le spectacle était apaisant. Désarmant aussi. Et inquiétant. Ces enfants étaient faibles. Sans défense. Et l'époque ne s'y prêtait guère. Elle ne s'y était jamais vraiment prêtée en Rohan. La guerre, la vie, n'avaient aucune pitié pour les faibles. Seuls les forts survivaient.
Il se détourna, relâchant la tenture, puis croisa le regard d'Aldwyn sur lui. Elle débarrassait son bol.
« Quel âge ont les plus vieux ? »
Elle haussa les épaules, quelque peu désarçonnée par sa question. Intriguée, aussi. Elle attisa le feu et vérifia la marmite avant de lui répondre.
« Une dizaine d'années, tout au plus… »
Il secoua la tête. A cet âge-là, il savait manier une épée depuis longtemps.
« Ils devraient déjà savoir se défendre… »
Aldwyn sourit tristement.
« Personne n'a eu le temps de leur apprendre.
- Je songe à le faire… »
Elle fronça les sourcils.
« Ce ne sont que des enfants, protesta-t-elle.
- Ce ne sont pas que des enfants, Aldwyn… Ce sont des enfants rohirs. Et la guerre n'est pas finie. », contra-t-il.
Elle le regarda longuement. Avant de pincer les lèvres et de soupirer. Cédant. Elle savait qu'il avait raison. Elle aussi était une rohir.
« Les rohirrims s'entraînent plusieurs heures chaque matin. J'imagine que sacrifier une demi-heure d'entraînement pour l'éducation de ces enfants serait possible. J'en parlerai à mes capitaines…, fit-il, pensif. Je vous tiendrai au courant. » conclut-il, avant de prendre congé.
Il baissa la tête en passant la porte, clignant des paupières face aux premiers rayons du soleil qui baignaient la ville. La journée s'annonçait belle. L'automne était clément, jusqu'à présent. Les aïeux disaient que l'hiver le serait d'autant moins.
Il fit signe à Hehild de le suivre tandis qu'il empruntait la rue en sens inverse, vers Méduseld. Arrivée sur la large place devant le palais, il se retourna. Machinalement. Par habitude. Et fronça les sourcils en apercevant une petite silhouette devant la tombe de Théoden. Il hésita un instant, avant de faire volte-face et de redescendre par la rue principale en direction des tertres. Il lui fallut dix bonnes minutes de marche rapide, Hehild sur les talons, pour sortir de la ville. Ce dernier émit une protestation étouffée lorsqu'ils en franchirent les portes. Éomer se retourna vers lui, interrogatif.
« Vous ne devriez pas sortir, Sire... Seul, je veux dire. »
Eomer sourit à ces mots.
« Je ne suis pas seul. Tu es là ! » rétorqua-t-il, amusé.
L'adolescent plissa le nez puis pinça les lèvres.
« Je ne suffirai pas si nous sommes attaqués... » souffla-t-il. Presque honteux.
Le sourire d'Eomer s'élargit à ces mots, avant de poser une main sur l'épaule du garçon.
« Attaqués ? Par qui donc ? » demanda-t-il tout en balayant l'espace autour d'eux d'un revers de bras. Désignant la plaine aux hautes herbes frissonnantes. Dégagée. Silencieuse dans la semi-obscurité de l'aurore. Depuis la légère colline où s'élevait Edoras, elle était totalement visible. Ce n'était pas pour rien que la cité était la place forte du royaume depuis des siècles.
Hehild suivit son regard et afficha un air sceptique. Pas encore tout à fait convaincu. C'était compréhensible. Il avait grandi à Fort-le-Cor, engoncée dans la montagne. Mis à part depuis les tours de guet, les ennemis étaient difficilement repérables de loin. Tout le contraire d'Edoras, au milieu des larges plaines désertiques.
Eomer rit doucement et poursuivit son chemin. Parvenant près des tertres, ensevelis sous les petites fleurs blanches à l'arôme délicat, subtil et familier, il se plaça aux côtés du hobbit. Ce dernier lui arrivait tout juste à la taille, et il s'en étonna une nouvelle fois, malgré son habitude. Comment de si petites personnes avaient-elles pu prendre part à un conflit comme celui qui s'achevait ? Comment avaient-elles pu faire preuve d'un si grand courage ? Comment avaient-elles pu avoir un rôle aussi décisif ?
La tombe était celle de Théoden. Evidemment. Il savait que Merry s'était attaché à ce dernier lors de son long séjour auprès des rohirrims. Loin des siens. Trouvant en son oncle un père de substitution. Comme lui-même.
Il resta silencieux à ses côtés, respectant son recueillement. Le hobbit devait être perdu dans ses souvenirs. Comme lui lorsqu'il venait ici. L'endroit incitait à la nostalgie. Parfois bénéfique. Parfois pas.
« C'était un grand roi... » murmura finalement Merry.
Eomer acquiesça et posa sa main sur l'épaule du semi-homme.
« Il me manque... Que ne plut aux Dieux qu'il soit encore parmi nous... »
Son oncle lui manquait aussi. Terriblement. Sa bienveillance. Son expérience. Ses conseils avisés. Il aurait bien eu besoin de ces derniers en vue de l'hiver qui se profilait. Il soupira.
« Les desseins des Dieux nous sont souvent obscurs. Théoden me manque aussi. Il manque à ce monde. Cependant, il est parti comme il le souhaitait. »
Comme tout rohirrim le souhaitait. Auréolé de gloire. Au milieu des siens. En combattant.
Merry hocha la tête. Pensif. Sceptique. Ces désirs de gloire, de combat, de sang, lui étaient quasiment inconnus. La guerre ne coulait pas dans ses veines, pas plus que le long des douces collines verdoyantes de la Comté. Il avait poutant été un guerrier valeureux, en temps voulu. Lui aussi avait combattu pour les siens. Lui aussi avait entraperçu ce besoin, cette nécessité. Pour défendre ce qui lui était cher. Le monde tel qu'il l'avait toujours connu. Sa liberté.
Eomer releva la tête, cessant d'observer le hobbit. Face à lui, alors que le disque solaire se dégageait de la ligne d'horizon, le ciel s'embrasait de teintes rougeoyantes. Ces aubes qu'affectionnait tout particulièrement Théoden. Fréquentes en Rohan. Ces aubes qu'il considérait comme présage de gloire. De victoire. Une aube rouge. Une aube de sang.
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Hehild se tenait à ses côtés, tandis que, raide et droit, Eomer observait le départ de ses compagnons depuis la terrasse de Méduseld, battue par les vents automnaux. Le cortège formé par les quatre hobbits et le magicien venait de passer les portes de la ville et se lançait désormais dans la plaine. La matinée était désormais bien avancée et le soleil faisait briller les hautes herbes, de même que la cape du mage. Immaculée.
Eomer restait silencieux. Nostalgique. Comme hébété. Ayant l'impression d'observer la fin d'un monde. Gandalf et les hobbits lui étaient devenus si familiers. Faisant totalement partie de son univers. De ses amis. A présent, ils partaient. Pour toujours, pour certains. Il lui paraissait incroyable de ne plus jamais revoir le Magicien. Celui-ci était venu tant de fois à Edoras, même lors de son enfance. Voilà qu'à présent, il le voyait pour la dernière fois, s'éloignant dans la plaine désertique. Incroyable. Plus jeune, il croyait que les mages étaient éternels. Désormais, il apprenait qu'ils l'étaient. Jusqu'à ce qu'ils décident du contraire.
Le monde évoluait. Il fallait malgré tout revenir à leurs existences d'antan. Il fallait revenir à la paix. Cette dernière était déroutante. Eomer ne connaissait pas la paix. Il ne l'avait jamais connue. Et son ancienne existence était elle aussi révolue. Trop de choses avaient changé. Théodred n'était plus là. Théoden non plus. Eowyn était partie. Gandalf aussi. Méduseld ne pouvait être comme avant. Sa vie non plus.
Il soupira longuement et se remémora les dernières paroles de Gandalf à son intention, juste avant son départ.
« Ayez donc un peu plus foi en l'avenir, Eomer-Roi. Il offre tant de possibilités ! »
Il pinça les lèvres. Un peu plus foi en l'avenir. Voilà qui ne devrait pas être trop difficile, après l'année passée… Mais il n'avait jamais été un grand optimiste.
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Le fracas des armes envahissaient la cour arrière de Méduseld. Les heurts du fer, mêlés aux cris des hommes, formaient un vacarme assourdissant. Les mouvements vifs et rapides des rohirrims soulevaient une poussière ocre du sol, à l'odeur âcre de la terre.
Torses nus pour la plupart, malgré le froid piquant de la matinée, les hommes effectuaient leur entraînement quotidien avec sérieux, concentration et bonne humeur. Le maniement des armes et l'exercice physique restaient un plaisir, malgré l'ombre de la guerre se profilant derrière ces entraînements. Amoindrie, mais toujours menaçante.
Combattant avec hargne, Eomer restait attentif aux mouvements de chacun autour de lui. Prêt à rappeler quiconque à l'ordre. Dans un grognement, il désarma Garred. L'épée de ce dernier alla voler quelques mètres plus loin, sous le choc. Son adversaire esquissa un sourire avant de s'incliner. Eomer se tourna vers Hehild et lui fit signe d'approcher. Il le regarda s'avancer vers lui, l'épée à la main. Aussitôt, il fronça les sourcils.
« Ta garde est trop basse ! le reprit-il. Remonte tes mains ! »
Levant sa propre épée, il la fit tournoyer un instant au-dessus de sa tête, avant de frapper celle d'Hehild dans un fracas de ferraille. Il vit la main du garçon trembler sous le choc, le tremblement se propageant le long du bras de ce dernier, comme une onde de choc. Mais Hehild tint bon, se replaçant avant qu'Eomer n'assène un autre coup. Suivi d'un autre, et d'un autre encore. Le forçant à parer chacun de ses coups. A encaisser les attaques. A reculer sans tomber. La défense était la base.
Entre chaque coup d'épée ou presque, il le reprenait.
« Tes pieds ! Plus vite ! Ton bras ! Ta garde ! Regarde-moi ! »
Finalement, ils parvinrent à l'extrêmité de la cour et la place pour manoeuvrer devint restreinte. Il désarma le garçon d'un coup un peu plus fort que les autres, lui faisant perdre l'équilibre. L'adolescent s'écroula dans la poussière en grimaçant, le souffle court. Eomer croisa son regard et soupira en y lisant la fierté blessée. La défaite, les coups, l'humiliation faisaient partie de l'entraînement. C'était même le commencement de celui-ci. Il n'y avait pas le temps pour la douceur. Le calme. L'apprentissage au rythme de chacun. L'hiver arrivait. Se rapprochant un peu plus chaque jour. Il n'y avait pas le temps.
Le regard d'Eomer se fit plus dur tandis qu'il toisait Hehild, encore au sol. Du plat de son épée, il claqua sa jambe.
« Debout ! Ramasse ton épée ! On recommence ! » lança-t-il.
Mais comme Hehild se baissait pour récupérer son arme, un cavalier déboula en trombe dans la cour. Sa petite taille, sa stature fine et élancée, ses habits sombres et son arc ne laissaient planer aucun doute quant à sa fonction. Un éclaireur. Eomer se précipita à sa rencontre, l'épée toujours à la main. Le visage lui était inconnu. Il ne faisait pas partie de son éored.
« Parle ! » le pressa-t-il.
L'homme darda sur lui un regard d'acier glacial. Puis, le reconnaissant, il voulut descendre de cheval. Eomer l'en empêcha.
« Parle , le somma-t-il une nouvelle fois. Quelles nouvelles ?
- Sire... Un groupe d'Uruk stationne à moins de dix kilomètres de la cité. Ils viennent par ici. » énonça-t-il calmement. Doucement. Chuchotant presque afin que lui seul l'entendît.
Eomer se figea à cette annonce avant de se reprendre.
« Combient sont-ils ?
- Une cinquantaine, peut-être un peu plus. Edoras était plus près que mon éored. Je suis venu ici en premier...
- Tu as bien fait ! » assura-t-il, avant de se détourner.
Dans la cour, les bruits des armes avait fait place à un silence de plomb. Tous les regards étaient braqués sur lui. Attendant. Il inspira profondément avant de lancer ses ordres d'une voix forte et tranchante. Méthodiquement.
« Nous partons, annonça-t-il. Garred, sonne le cor ! Assure-toi que la ville ferme ses portes après notre départ. Freader, préviens les écuries ! Que les chevaux soient prêts le plus vite possible. Rethild, pars en éclaireur vers l'éored la plus proche ! Qu'elle se rabatte sur la ville. Soyez tous devant les portes dans dix minutes. Allez ! » tonna-t-il.
Tous se dispersèrent en silence. Rapidement. En un ballet parfaitement synchronisé. Fluide. Mille fois exécuté. Lui-même se précipita vers Méduseld. Pénétrant dans ses appartements, il allait saisir son armure quand on la lui déroba des mains. Il tourna vivement la tête, se retrouvant nez à nez avec Hehild.
« C'est mon rôle de vous armer, Sire... » déclara celui-ci. D'une voix blanche mais ferme.
Eomer hocha la tête. Après tout, il était son aide de camp. Il avait raison : c'était son rôle. Même s'il était habitué à se préparer seul depuis bien longtemps. Sans un mot, il leva les bras, laissant Hehild lui passer sa cotte de mailles, puis fixer le plastron et la dossière de cuir écarlate et travaillé, et, enfin, les spalières, recouvrant ses épaules. Protections familières. Rassurantes.
Il observa les sourcils froncés et l'air concentré du garçon tandis que ce dernier nouait fermement ses jambières, puis ajustait sa ceinture. Ses mains étaient tremblantes. Fébriles. Mais ses gestes restaient assurés. Le petit avait du sang-froid. Un bon point. Un très bon point. Tandis que lui-même sentait déjà se répandre en lui l'adrénaline. Drogue puissante. Inoubliable. L'appel du combat tambourinait à ses tempes. L'appel du sang. Il serrait et desserait nerveusement ses poings tandis qu'Hehild accrochait son épée et ses deux poignards à sa ceinture. Il enfila lui-même ses gants de cuir souple, ayant pris la forme exacte de ses doigts, depuis le temps qu'il les portait. Pour finir, il enfonça sur sa tête son casque surmonté de longs crins blancs, qui le rendait reconnaissable à ses hommes dans la mêlée. Aux ennemis aussi.
Il donna une tape amicale sur l'épaule d'Hehild. Plus forte qu'il ne l'eût cru car ce dernier vacilla légèrement.
« Entraîne-toi à l'arc pendant mon abscence ! » lança-t-il en se dirigeant d'un pas vif vers la porte. Il n'entendit pas la réponse.
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Il sortit du palais, se dirigeant vers les écuries toutes proches. Celles-ci grouillaient d'animation et d'excitation. Les chevaux piaffaient. Nerveux. Eux aussi connaissaient cette agitation particulière. Il n'avait fait que quelques pas parmi les stalles bourdonnantes que déjà, un des palefreniers lui tendait les rênes d'Herròf, son cheval, prêt. Il mit son pied à l'étrier et se hissa souplement en selle. Herròf ne broncha pas avant qu'il ne l'éperonne doucement. Il lui fit prendre la direction de l'artère principale de la ville, qu'il dévala au petit trot, bientôt escorté de nombreux rohirrims. Sur les pas des maisons, femmes et enfants observaient passer la horde de cavaliers en silence. Les visages étaient graves et les regards, soucieux. La guerre était encore trop proche et la scène trop de fois vécue.
Lorsqu'Eomer parvint aux portes de la ville, la moitié de l'éored était déjà en formation. Il se mit à sa tête, à sa place habituelle. Cela ne prit que quelques minutes de plus avant qu'ils ne soient au complet. De trop longues minutes à son goût, comme toujours. Et ce, malgré les entraînements quotidiens.
Lorsqu'il jugea l'éored parfaitement formée, il fit signe à l'éclaireur qui patientait un peu plus en avant, afin de ne pas gêner leur mise en place. Ce dernier approcha au petit trot, toujours aussi calme malgré l'effervescence qui régnait.
« Montre-nous le chemin ! » ordonna-t-il.
Aussitôt, le rohirrim fit tourner bride à sa monture, vers le sud, et éperonna, prenant rapidement de la vitesse. Immédiatement, l'éored se mit en branle à sa suite, dans un vacarme assourdissant, mêlant hennissements, bruits de feraille, cris, et sabots frappant le sol. Eomer se retourna une dernière fois vers Edoras afin de s'assurer que les portes en étaient bien refermées. Ce faisant, il eut une pensée fugace pour Gandalf et les hobbits. Ces derniers n'avaient quitté Edoras que la veille. Les poneys des semi-hommes n'allaient pas grand train, et la petite compagnie ne devait pas être très éloignée de la Cité. Il espérait qu'ils n'aient pas rencontré cette bande d'orcs en chemin.
Ils se lancèrent au galop dans la plaine et il arrêta de penser. Parfaitement campé sur sa selle, et malgré l'adrénaline qui se déversait dans son sang, Eomer savourait chaque instant. Le bruit régulier des sabots sur le sol, pareils à des battements de cœur. Rassurant. La lumière étincelante de la plaine, presque insupportable lorsqu'elle se réverbérait sur l'acier des armures. La chaleur douceâtre du soleil. L'air frais lui fouettant le visage. L'ivresse de la vitesse. Inimitable. La sécurité procurée par la centaine de cavaliers à ses côtés. Les mouvements familiers et puissants de la bête sous lui.
Soudain, plusieurs sifflements retentirent depuis les extrémités de l'éored. Des sifflements d'alerte. Eomer se dressa sur ses jambes et aperçut une masse noire et mouvante, droit devant eux. Son coeur tambourinna un peu plus fort encore dans sa poitrine et il porta la main à son épée. Une bouffée de rage l'envahit. Il dégaina son épée, poussant un cri bestial. Elevant sa lance de sa main gauche, il éperonna son cheval un peu fort. Imposant un rythme d'autant plus soutenu à l'éored entière. Un rythme nécessaire. Pour conserver l'avantage de la charge. De l'impact. Le sang battait si fort à ses tempes qu'il entendait tout juste le vacarme de la cavalcade et les cris sauvages des rohirrims.
Il leva son bras droit, armé de son épée, et aussitôt, l'éored se scinda en deux, sans rien perdre de sa vitesse. L'arrière-garde, désormais commandée par Garred, s'éloigna sur la droite, dans le but de couper une éventuelle retraite de l'ennemi, et de le prendre en étau.
Ils se rapprochaient à une vitesse effarante mais, comme lors de chaque charge, Eomer eut l'impression que le temps se suspendait. Il entendait ses propres cris. Sa respiration. Haletante. Sentait les mouvements de son cheval. Il aperçut les visages hideux des orcs, déformés par la peur. Il capta vaguement leurs hurlements rauques. Il détailla à peine leur peau sombre. Luisante. Leurs dents jaunies. Leurs faces. Infâmes. Créatures des enfers.
Et puis, ce fut le choc. La mêlée. Le sang. La mort.
Il resserra ses cuisses sur sa monture afin de rester en selle sous la violence de l'impact, puis abattit sa lance sur un Uruk-kaï immense, en pleine carotide. Un jet de sang noir gicla sur son armure. De son bras droit, il décapita une deuxième créature. Et puis, il perdit le compte. Comme toujours. Il abattait son épée, puis sa lance. Parfois l'inverse. Le sang coulait à flots. Noir. Rouge. Chaud. Il coupa des membres, trancha des têtes, fendit des crânes, transperça des torses. Avec des cris bestiaux, des hurlements de rage, une énergie sans cesse renouvelée. Inextinguible. Avide de ce sang noir et sombre. Avide de mort. Avide de vengeance.
Les plaines de la Marche n'étaient pas les champs du Pelennor. Ici, eux, rohirrims étaient les seuls seigneurs. Les seuls maîtres. Ils étaient des dieux. Des dieux de la guerre. Donnant la vie ou la mort. Ici, ils avaient tout pouvoir.
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Sa tête bourdonnait encore de l'écho du combat lorsqu'il pénétra dans ses appartements silencieux.
Comme hébété, il posa son regard tout autour de lui. La fenêtre de verre mat dévoilait la noiceur de la nuit. Le sol recouvert de peaux de bêtes contrastait avec les murs de pierre nus, brillants sous la lumière de l'âtre. Il cligna des yeux. Plusieurs fois. Avant de laisser tomber son heaume au sol, dans un bruit mat. Il se sentait épuisé, tout à coup. Il desserra son plastron de cuir et s'en défit. La cotte de mailles lui posa un peu plus de difficultés. Il aurait pu faire appel à Hehild, mais il n'en avait pas envie.
Il fit quelques pas et se laissa choir sur le lit. Machinalement, il ôta bottes et jambières, avant de se laisser aller en arrière, goûtant la douceur du matelas. Le maculant de crasse. Terre et sang mêlés. Un élancement dans son bras droit lui fit lever lentement celui-ci à la lueur des flammes. Sa tunique était tachée de sang à cet endroit. Il releva sa manche, constatant une coupure le long de son biceps. Sans doute une flèche l'ayant frôlé. Ou un poignard. Il laissa mollement retomber son bras. Rien de grave. Il ferma les yeux.
Peu à peu, il s'imprégna du silence de la pièce et soupira d'aise. C'était de cela qu'il avait le plus besoin après le chaos du combat. De calme. De quiétude. Alors, seulement, il pouvait penser. Parce qu'il ne dormirait certainement pas dans l'immédiat. Il en était inacapable. Depuis toujours.
Le groupe d'orcs avait été décimé. Entièrement. La montagne incandescente de leurs carcasses ignobles devait encore enfumer la plaine nocturne. De leur côté, dix rohirrims étaient légèrement blessés. Deux plus grièvement, et deux étaient morts. Les morts étaient toujours de trop. Indubitablement. Le fond du problème restait que les Uruk ne s'étaient jamais autant approchés d'Edoras... Et c'était cela qui l'inquiétait le plus. Il songea aux réunions suivant les combats du Pelennor et aux personnes qui y étaient alors présentes. Aragorn inquiet. Legolas, silencieux, promenant sur chacun son regard troublant. Gimli, impulsif, pressé d'en finir. Et Gandalf, aux paroles toujours sages et avisées. Il se rappela de ce jour, près de deux semaines auparavant, où il avait observé s'éloigner, depuis la terrasse de Méduseld, les quatre hobbits et le Magicien Blanc, sous la clarté du soleil levant. Les compagnons de l'année écoulée lui manquaient. Leurs réactions. Leurs avis. Leurs conseils. Ils avaient pourtant passé peu de temps ensemble, en somme. Mais la guerre créait des liens indéfectibles entre les individus. Indéfectibles et incongrus, parfois. Entre elfes et nains. Hobbits et hommes. Il se prenait de plus en plus souvent à souhaiter la présence des membres de la communauté de l'Anneau à ses côtés. Désir vain. La Communauté avait été dissoute. Et Sauron, vaincu.
Il se massa les tempes, soupirant longuement.
Le cliquetis de la porte le fit légèrement sursauter. Il se redressa sur un coude et, apercevant la silhouette qui se glissait furtivement dans la pièce, se laissa retomber sur le lit. Il entendit un bruit d'étoffe tombant au sol et, l'instant d'après, les boucles blondes de Meda lui chatouillaient le visage. Délicieuses. Il esquissa un sourire et entrouvrit les yeux, la détaillant entre ses cils. Elle était nue, et le sourire d'Eomer s'élargit à cette constatation. Son regard courut sur sa peau laiteuse, immaculée, qui semblait miroiter à la lueur de l'âtre, en mille reflets mordorés.
Elle l'observait de ses yeux verts. Ces derniers étaient plissés. Félins. Joueurs. Elle mordilla sa bouche charnue. Impatiente. Incorrigible. Il frissonna lorsqu'elle glissa une main brûlante dans sa tunique, caressant son torse.
« J'ai pensé que tu aurais besoin de réconfort après cette journée... » souffla-t-elle. Ronronnant presque en effleurant ses lèvres.
Il grogna. Réconfort... Ce n'était pas le mot. Il avait besoin d'arrêter de penser. Meda le savait, dans un sens.
« Je suis épuisé... » protesta-t-il. Faiblement. Prolongeant le jeu.
Elle rit doucement.
« Tu n'es jamais si épuisé ! » contra-t-elle. Sûre d'elle.
Déjà, les mains blanches s'attaquaient à sa ceinture et le corps somptueux l'enjambait, se frottant contre sa virilité. Meda se pencha vers lui, ondulant du bassin, et il haleta tandis qu'elle lui offrait une vue imprenable sur ses seins. Lourds. Ronds. Elle posa ses lèvres pleines sur les siennes et les mordilla. Il les entrouvrit légèrement et aussitôt, elle glissa sa langue dans sa bouche à la rencontre de la sienne.
D'elles-mêmes, ses mains saisirent les hanches pleines, les plaquant contre son sexe devenu dur. Fermement. Il l'entendit gémir et elle se redressa, continuant d'onduler sur lui. Il la sentait un peu plus humide à chacun de ses mouvements. Puis, elle se décala légèrement et saisit sa verge entre ses doigts, commençant à le caresser. Lui adressant un sourire triomphant comme il s'érigeait un peu plus encore.
Il émit un râle de plaisir et balança sa tête en arrière. Il était tellement tendu que ça ne durerait guère longtemps. Ca ne durait jamais longtemps avec elle. Pas quand elle était aussi décidée. Presque brusquement, il la repoussa, se redressant. La retournant, il saisit ses fesses et elle se cambra, se calant à quatre pattes, minaudant d'anticipation.
Il caressa ses fesses généreuses et saisit une poignée de ses cheveux d'or, savourant leur douceur entre ses doigts rugueux. Il tira un peu trop fort et elle poussa un petit cri. Alors, il plongea en elle brusquement. Sans douceur. Leur arrachant un cri de plaisir simultané.
C'était toujours ainsi. Peu de mots. Du plaisir. Recette parfaite. Excellente recette. Brutale. Bestiale. Jouissive.
Il amorça des va-et-vient puissants qui la firent s'effondrer en avant, tête contre le matelas. Il maintint sa poigne sur elle, enserrant fermement ses hanches. Elle balança ses fesses contre lui, et il ferma les yeux, tentant de contrôler son plaisir. De le prolonger. Avant d'accélérer le rythme, grognant et râlant tandis que Meda hurlait son approbation. Leurs peaux claquaient violemment l'une contre l'autre et leurs halètements envahissaient pleinement la pièce.
Il baissa les yeux et se vit entrer en elle et en sortir. Cette seule vision eut raison de lui et il se déversa puissamment en elle tandis qu'elle hoquetait et se crispait sous lui, en proie à la jouissance. Dans un dernier soubresaut de plaisir, il s'effondra sur elle de tout son poids. Il inspira son odeur familière, mélange de cuir et de savon. Douce. Apaisante.
Il mit de longues minutes avant de se dégager d'elle et rouler sur le côté. Il ferma les yeux et, bercé par la respiration encore haletante de sa maîtresse, sombra dans un sommeil profond, teinté de rouge, et de noir. De cris et de tonnerres de sabot. D'effroi, et d'excitation.
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Sa main vint enlacer celle de sa sœur. Toujours si froide. Si frêle. Pas tant que ça, en fait. Assez forte pour étreindre une épée. Assez forte pour tuer un roi-sorcier.
« Il me manque aussi... » murmura-t-il, fixant la tombe de leur cousin.
Parfois, à force de venir errer sur ses tertres, il se disait qu'il finirait par en connaître chaque particule de terre, chaque herbe, chaque fleur. C'était peut-être déjà le cas.
Eowyn hocha la tête. Pensive. Perdue dans ses pensées. Dans ses souvenirs. Sûrement teintés de Théodred et leur enfance commune, ponctuée de rires, de jeux, de bonheur. Un pan entier de leur vie. Passé. Effondré. Révolu. Mais sûrement la période la plus insouciante et paisible de leur existence. Difficile de s'en défaire, donc. Parmi ces souvenirs radieux, tous étaient empreints de la présence solaire de Théodred.
Et parmi ses rêves nocturnes agités, l'image de son corps inerte et de son visage pâle et mort le hantait bien souvent. Trop souvent.
« Les gondoriens disent que le temps efface toutes les peines... » souffla Eowyn.
Elle eut une moue bizarre. Tordue. Et il ricana à ses paroles.
« Le temps n'est pas le même en Rohan. Les peines non plus. » rétorqua-t-il.
Le temps n'effaçait rien. Le temps changeait les personnes. Les lieux. Les souvenirs, parfois. Il pansait les blessures. Refermait les cicatrices. Mais n'effaçait pas.
Eowyn se pencha, cueillant une symbalmine, qu'elle laissa voleter vers le sol, sous les rayons matinaux. Eomer l'observa à la dérobée. Elle semblait plus paisible. La peur et l'angoisse avaient disparu de ses grands yeux pâles. Son sourire était aussi doux qu'autrefois. Presque. Différent. Ses cheveux plus longs, plus étincelants. Elle rayonnait littéralement sous la lumière de l'aube lorsqu'elle se tourna vers lui et lui sourit doucement.
« Rentrons. » dit-elle simplement.
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« Les réserves sont quasiment épuisées dans presque tous les villages de l'ouest et l'hiver n'est pas encore là... » remarqua Erkenbrand, soucieux.
La situation n'avait pas évolué en bien depuis leur dernière entrevue, à Fort-le-Cor. Trois des six capitaines d'éoreds de l'Ouestfolde approuvèrent. Eomer soupira, balayant du regard la longue table, autour de laquelle se trouvaient ses deux Maréchaux et une vingtaine de capitaines d'éoreds, Seigneurs rohirs, le trésorier, Garred, et Eowyn. Cette dernière avait insisté, malgré les réticences de son frère, pour participer à ce Conseil. Il avait fini par céder quand elle avait avancé qu'elle se ferait sa porte parole en Gondor dès son retour. Malheureusement, ce Conseil ressemblait plus à une série ininterrompue de doléances, comme il le craignait, qu'à une réelle réunion stratégique. Il se tourna vers son Maréchal de l'Est.
« Elfhelm ?
- Nous pourrons peut-être tenir jusqu'à la moitié de l'hiver, guère plus..., fit ce dernier, l'air contrit.
- Et avec les chevaux ? » insista-t-il, ignorant la moue de dégoût d'Eowyn. Cette dernière passerait l'hiver à Minas Tirith. La famine ne la concernait pas. Pas directement.
« J'incluais les chevaux... » rétorqua Elfhelm. Embarrassé, cette fois.
Il se retint de pousser un cri de dépit.
« Le Gondor et Minas Tirith refusent de nous approvisionner. Ou en tout cas, pas assez. Quelques vaches, quelques meules de foin, rien de plus. Certainement pas assez pour nourrir un royaume entier. C'est ridicule !
- Ne pourrions-nous pas leur acheter ces provisions ? » lança Garred.
L'idée était intéressante. Il y avait déjà pensé et il leva les yeux au ciel avant même la réponse du trésorier, à sa droite.
« La guerre a grandement appauvri nos finances. Nous ne pouvons nous le permettre...
- Il y aurait bien une autre solution... » avança Erkenbrand, vrillant son roi de son regard d'acier. Sincère.
Eomer pinça les lèvres. Avant de soupirer longuement. La main d'Eowyn se posa sur son bras, doucement, et il croisa son regard désolé.
« Tu n'as pas le choix, Eomer... C'est ton devoir. »
Son devoir, oui. Faire passer son royaume avant tout. Avant ses envies. Ses aspirations. Avant sa vie.
« Le mariage semble en effet la seule solution... » céda-t-il d'une voix basse. Monocorde.
Erkenbrand acquiesça et ce fut comme si toute la tablée soupirait de soulagement. Etait-il donc si entêté ?
« Il l'est, Sire, assura le seigneur de Fort-le-Cor.
- La question reste : qui ? souleva Elfhelm.
- Caella d'Ethring vient tout juste de se marier, mais sa sœur Rheana, est, à ce qu'on dit, tout aussi belle. Leur père est un riche marchand de la côte. Peut-être le plus riche. Sa dot sera plus que confortable, suggéra un des seigneurs d'une éored du sud.
- Il n'y a que l'embarras du choix à la cour gondorienne, renchérit Garred. Un brin goguenard.
- Le roi du Rohan ne peut s'unir à une fille de marchand ou une simple courtisane, objecta Eowyn. C'est impensable, quand bien même leur dot serait plus que confortable, comme vous dites. »
Les derniers mots étaient cassants. Tous les yeux convergèrent vers elle et elle croisa le regard de son frère.
« Dans ce cas, qui proposez vous, Dame Eowyn ? » questionna Garred, ironique.
Elle ne quitta pas le regard d'Eomer, comme si elle ne s'adressait qu'à lui, lorsqu'elle déclara :
« La princesse de Dol Amroth me semble un très bon parti. Elle est de haute naissance, très jolie, si cela doit compter, et fera une excellente reine, j'en suis persuadée. Ton ami Imrahil devrait être ravi de te céder sa fille, Eomer. Et, en plus d'une dot confortable, ce mariage nous apporterait une alliance avec ce royaume du sud où les provisions sont loin de manquer. »
Le silence régna dans la pièce. De longues minutes. Puis, Eomer se décida à le rompre.
« Cela semble en effet le meilleur parti... J'enverrais un messager en Dol Amroth dès demain.
- Inutile, coupa Eowyn, je dois m'y rendre la semaine prochaine. Je ferai part de ta proposition à Imrahil et négocierai pour toi les termes du mariage, si tu m'y autorises. »
Eowyn accentua la pression sur son bras. Rassurante. Il observa son sourire confiant sur ses lèvres pâles et acquiesça finalement. Inutile de douter d'elle. Elle ferait une excellente négociatrice.
« Qu'il en soit ainsi. » conclut-il.
Voilou...
Comme toujours, j'attends vos impressions avec impatience !
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A bientôt,
Temperance.
