Et me revoilà avec un beau chapitre publié de frais ! Ne suis-je pas délicieuse ?

L'intrigue sentimentale commence à arriver tout doucement, et c'est la première fois que je fais ça. Alors on est gentils on ne me lance pas de tomate.

Et pour info, en référence à la dernière réplique du chapitre, mon chat s'appelle vraiment comme ça.


DES ENTITÉS BICÉPHALES ET DE LA NOURRITURE CHINOISE


Il fallut l'arrivée de l'oncle Algie pour que Harry se rende compte à quel point les jumeaux l'avaient accepté dans leur univers.

L'oncle Algie était le seul membre de la famille Weasley à ne posséder aucune magie, et il était plutôt perçu comme le mouton noir du clan. Mais les jumeaux étaient d'abord et avant tout des commerçants, et un bon commerçant sait qu'encourir la désapprobation d'une grande-tantine éloignée en vaut la peine si ça permet d'obtenir le meilleur comptable du marché.

Un matin de mars, il débarqua avec une mallette et une paire de lunettes à double-foyer, demanda où se trouvaient les factures et les livres de comptes, s'installa à une table et se mit au travail. La vie continua exactement comme avant dans le magasin, mis à part quelques détails presque invisibles.

Les clients allaient et venaient, Harry préparait les choucroutes en boîte du midi pendant que Fred et George touillaient des substances explosives dans un petit coin, Seamus et Lee passaient de temps à autre donner des nouvelles de la succursale de Pré-au-Lard et reremplir leurs stocks, Molly venait chaque jeudi papouiller ses grands fils avant de monter à l'appartement ramasser leur linge sale et faire leur vaisselle...

Mais Harry remarqua rapidement que l'attitude de Fred et George était légèrement différente de d'habitude pendant les trois semaines qu'il passa dans la réserve à remettre en ordre les finances de l'entreprise.

La manière dont Fred et George se tenaient toujours juste un peu trop près l'un de l'autre, les petites choses qu'ils se disaient à l'oreille, non pas pour qu'on ne les entende pas mais juste parce que c'était agréable, les mains qui restaient posées sur une épaule où le bas du dos juste une seconde trop longtemps, les regards qu'ils se lançaient parfois et qui donnaient à Harry envie de rougir... Une observateur extérieur ne se serait rendu compte de rien, et même Harry n'en avait rien pensé de particulier, jusqu'à ce que tout ça cesse.

Ils n'osaient pas se conduire autour de leur oncle comme quoi que ce soit d'autre que deux frères parfaitement normaux. Mais ils osaient le faire avec Harry. Lorsqu'il comprit cela, ce dernier en ressentit une bouffée d'orgueil irrationnel et eut l'impression délicieuse d'avoir avalé une Bièraubeurre entière d'un seul coup. Pour la première fois, Harry Potter était intégré.

Chez Gryffondor il était la superstar locale, au Quidditch il était l'attrapeur vedette, dans l'Ordre il était L'Elu, jamais nulle part il n'avait été juste un membre, l'égal parfait de tous les autres. Sauf maintenant. Avec les jumeaux il était un associé à part entière, mais avec une seule part, il travaillait autant qu'eux mais pas plus, il faisait passer le même nombre de client en caisses, il avait passé le même nombre d'heures à chercher un local à Pré-au-Lard et à négocier le prix, il avait fait sauter autant de fois l'alambic du labo, il testait le même nombre de produit...

Il était un égal.

Oh, la vache. Il devait vraiment effacer ce sourire idiot avant que les clients ne commencent à se poser des questions. De manière générale, il trouvait Algie ennuyeux à mourir et pompeux (alors c'est de là que vient le caractère de Percy...), et il faisait de son mieux pour discuter le moins possible avec lui tout en restant poli. Néanmoins, il garderait toujours une certaine tendresse pour lui, parce que s'il n'était pas venu il serait passé à côté d'une belle épiphanie.

Et il avait besoin de se concentrer autant que possible sur des choses positives parce qu'en rentrant ce soir-là il allait avoir une discussion pénible avec son parrain.


« Mais pourquoiiiii ? »

« Sirius, tu ne rends pas les choses plus faciles là. » dit Harry en se massant le front.

« Mais je croyais qu'on était bien tous les deux ! Pourquoi tu veux pas rester avec moi encore un peu ? » demanda Sirius avec de grands yeux mouillés. Harry se ressaisit au dernier moment avant de craquer et de filer récupérer son acompte en courant.

« Je dois bien partir d'ici un jour, je peux pas rester juste pour que tu sois pas tout seul, j'ai une vie aussi. » Sirius croisa les bras et lui tourna le dos. Harry suspectait qu'il se retenait de pleurer. Non pas que lui-même ne soit pas affecté du tout par la situation. « Allez, c'est pas si terrible, je suis connecté au réseau de Cheminette, et de toute façon je n'emménage que dans un mois. Ca te laisse le temps de t'y faire. »

« J'ai pas envie de m'y faire ! » déclara Sirius d'un ton boudeur.

« Sirius, c'est pas que j'aime pas vivre avec toi, tu le sais très bien, c'est super ici. Mais c'est loin d'être pratique. Je suis en retard presque tous les jours parce que tu prends deux heures dans la salle de bains à tailler ta moustache, et... »

« Pas la peine de trouver des excuses, je le sais que tu m'aimes plus ! C'est parce que je t'ai trop étouffé, c'est ça ? J'ai pourtant fait des efforts pour me retenir tu sais, comme la fois où tu as attrapé la grippe et que tu avais oublié ton paquet de mouchoir hyppoallergénique spécial, je suis même pas venu te le rapporter ! »

Harry ne savait vraiment pas quoi répondre à ça à part 'non mais ça va pas de penser un truc pareil ?!', ce qui ne lui paraissait pas être très diplomatique. Aussi fut-il incroyablement soulagé lorsque Rémus sortit de la cheminée avec un 'woosh' du plus bel effet. Harry l'avait appelé avant de rentrer pour lui demander de passer dans la soirée. Il n'était pas optimiste au point d'annoncer à son parrain qu'il prenait un appartement sans prévoir des renforts moraux.

Rémus jeta un bref coup d'oeil à Harry, un autre à Sirius, poussa un soupir et pointa le canapé du doigt. « Assis, tous les deux. » Il posa un carton de pizza qui avait trouvé le moyen de ne parcourir que la moitié de la distance jusqu'à la poubelle avant d'atterrir dans un fauteuil sur la table basse et s'installa en croisant les jambes.

Harry se dit qu'il ne lui manquait que le bloc-note et les petites lunettes.

« Bon, alors qu'est-ce qu'il se passe ici ? » demanda t-il d'une voix calme et raisonnable.

« Harry veut m'abandonner ici tout seul ! Et lève pas les yeux au plafond, filleul indigne ! » dit-il en donnant un petit coup de coude à Harry.

« C'est pas vrai, je l'abandonne pas ! Ca s'appelle prendre son indépendance, d'abord. » répondit Harry d'un ton agacé.

Rémus eut un instant de silence. « Sirius, tu m'as jamais dit pourquoi tu avais laissé pousser ce machin au-dessus de ta bouche. »

« C'est pas un machin, c'est une moustache ! » répliqua t-il.

« Pour moi ça ressemble plus à une grosse chenille poilue. » marmonna Harry dans sa barbe.

« Oui, je vois bien ça, mais pourquoi tu as décidé de t'en faire une ? » demanda patiemment le loup-garou.

« Parce que c'est un truc de parrains. Tous les bons parrains en ont une. » expliqua Sirius d'un ton ferme et catégorique en hochant la tête. Harry leva les yeux au plafond.

« Je vois. » Rémus posa les coudes sur les genoux et forma un petit pont avec les bouts de ses doigts devant son nez. « Sirius, il faut que tu te rases. »

« Hein ? Mais pourquoi ? »

« Parce que je te répète depuis six mois que t'as l'air d'un abruti avec ça ? » suggéra Harry.

« Parce que tu dois fonder ta propre identité. Pour le moment tu t'identifies uniquement comme le parrain de Harry et rien d'autre. C'est injuste pour toi parce que ça t'empêche de sortir et de te bouger un peu parce que tu t'imagines devoir rester auprès de lui en permanence au cas où, et c'est injuste pour lui parce que ça lui met une énorme pression. »

« C'est faux ! Je fais tout pour qu'il se sente pas oppressé ! »

« Oui, mais tu fais dépendre ton bonheur uniquement de lui, je ne crois pas que tu réalises à quel point c'est lourd. »

« Hé, je suis toujours là hein. » glissa Harry qui se sentait un peu mis à l'écart au milieu de cette séance d'analyse improvisée. Personne ne sembla l'entendre.

« Donc, » dit lentement Sirius. « Pour que j'arrête d'être égoïste envers Harry je dois penser plus à moi et... être égoïste ? »

« Exactement. » répondit Rémus avec un air satisfait. « Tu dois arrêter de vouloir protéger Harry de tout et tout le monde. Et toi Harry, tu dois arrêter de te sentir coupable d'avoir envie qu'on te laisse tranquille. »

« J'ai mal au crâne. » conclut Sirius.

« Moi aussi. » dit Harry.

Rémus se releva et épousseta l'arrière de son pantalon, qui était constellé de miettes. « Maintenant qu'aucun de vous deux n'est susceptible de tomber en dépression, je vais rentrer chez moi. J'ai un rôti de veau qui m'attend. »

Rémus replongea dans la cheminée, laissant les deux autres dans un silence pensif. Au bout d'un long moment, Sirius finit par demander: « C'est vrai que tu te sens coupable à cause de moi ? »

Harry ferma les yeux une seconde. « Tu veux vraiment une réponse à ça ou c'est juste pour que tu puisses te torturer tout seul ? »

Sirius eut une moue perplexe, puis il haussa les épaule. « Je mangerais bien chinois. » Harry cilla et répondit sans réfléchir.

« Le numéro est enregistré dans le téléphone, touche sept. » Bon, ça avait été plus facile que prévu. Parfois la vie avec Sirius était tellement simple qu'elle en devenait compliquée. Bof, autant suivre le courant. « Je veux une soupe de poulet. »


« C'est tout ? Rémus est arrivé et pouf, le problème majeur devient est-ce qu'on prend les nems au crabe ou à la crevette ? » demanda Fred, incrédule. Harry haussa les épaules.

« Avec Sirius, faut pas chercher des fois. »

« Il est pas croyable. » dit George avec un grand sourire en secouant la tête. « Dis, c'est assez cuit ça tu crois ? » demanda t-il à Harry en pointant les petits choux qui tournaient dans le four. Si tout se passait bien, celui qui le mangerait aller souffler des bulles par le nez qui mettraient plusieurs heures à exploser. La compétition pour être le premier à les tester avait été féroce.

« Ouais, y'a plus qu'à faire le glaçage. » dit Harry.

« Je persiste à dire que ça aurait été plus drôle d'investir dans les chouquettes explosives qui balancent de la crème partout. » intervint Fred.

« Avec toi il faut toujours que tout explose de toute façon. » répondit George avec calme.

Harry avait été surpris de découvrir qu'il arrivait au jumeaux de ne pas être d'accord sur certaines choses. Comme tout le monde, il avait pensé qu'ils étaient un genre d'entité bicéphale inséparable, Fredetgeorge, qui pensaient toujours la même chose à propos de tout. En travaillant avec eux il avait pu découvrir que malgré tout, ils avaient chacun leurs singularités.

Par exemple, dans le travail, George était celui qui avait trouvé les idées pour toutes les lignes de confiseries et de pâtisseries, alors que Fred ne jurait que par les objets qui faisaient boum quand on y touchait, avec une nette faiblesse pour les étincelles de couleur. Fred était toujours le premier arrivé le matin même s'ils vivaient ensemble, parce que lui était un lève-tôt invétéré alors que George avait besoin qu'on lui colle un clairon dans l'oreille pour le réveiller. George était allergique au talc mais pas Fred, qui par contre réagissait très mal à l'eau trop riche en calcaire (les immenses plaques rouges résultantes étaient toujours une source sans fin de blagues impliquant divers crustacés trop cuits). George était plus calme et réfléchi, alors que Fred agissait souvent d'une manière impulsive qui n'était pas sans rappeler un certain maraudeur canin.

La seule raison qui faisait que personne ne s'en rendait compte, mise à part peut-être leur mère, était qu'ils s'équilibraient parfaitement l'un l'autre. Harry ne pouvait s'empêcher de considérer comme un honneur d'avoir été introduit auprès de Fred et George, après avoir passé autant de temps avec Fredetgeorge. Voir deux personne physiquement identique jusqu'à la moindre tâche de rousseur se conduire de manières aussi dissemblables par moments ne manquait pas d'un certain facteur d'émerveillement.

« Dis, il fait quoi de ses journées en fin de compte Sirius ? » demanda Fred.

« Pas grand chose. En ce moment je sais qu'il passe son temps à lire des bouquin d'arithmancie appliquée. Il dit qu'il a toujours regretté de ne pas avoir pris l'option à l'école parce que c'est vachement utile en fin de compte. »

Il y eut un silence ébahi. « De l'arithmancie ? »

« Moi aussi ça m'a étonné. Sirius se comporte généralement de manière tellement gamine ou lunatique qu'on a tendance à oublier qu'il est vachement intelligent en fait. Si je me rappelle bien Dumbledore l'avait cité comme 'un esprit précoce et brillant comme on en avait plus vu à Poudlard depuis longtemps', ou une connerie dans ce goût-là. »

« Alors c'est vrai ce qu'on dit, » dit George d'un ton pensif. « La limite entre le génie et la folie est vraiment minuscule. Je demandais ça pour savoir si ça l'intéresserait d'aller bosser avec Lee et Seamus au magasin de Pré-au-Lard en renfort de temps en temps, pour les sorties de Poudlard, les trucs comme ça. Ca lui fera peut-être du bien en plus, de pas passer ses journée à glander tout le temps. »

« Je lui demanderai, mais je sais qu'il est pas chaud pour travailler. Il dit qu'il a largement mérité de rester les orteils en éventail dans un canapé jusqu'à la fin de ses jours. Je peux difficilement le contredire mais moi je deviendrais maboule à rien faire de mes journées comme ça. Deux trois semaines, pendant les vacances, oui, mais lui il fait ça depuis la fin de son procès il y a plus d'un an. »

« D'ailleurs il faudra le complimenter sur la fête d'anniversaire. » glissa Fred avec un grand sourire.

« M'en parle pas, ça fait trois semaines et je me suis toujours pas complètement débarrassé de la gueule de bois. Vous aviez mis quoi dans le punch, de l'essence ? »

Pour seule réponse les jumeaux lui lancèrent deux grands sourires identiques, qui lui donnèrent une inexplicable envie de se mettre à glousser. Il fouilla sa mémoire à la recherche d'où il avait déjà vu ce sourire, mais la seule chose qui lui revint fut le moment où George (où était-ce Fred ? Ça lui correspondait mieux) avait demandé à Alicia Spinnet de l'accompagner au bal de Noël, pendant le tournoi. Etrange.

« Vous croyez que je devrais faire quelque chose pour Sirius ? Je sais bien qu'il a fini par dire qu'il était content que je rentre dans la vie d'adulte etc etc, mais il a quand même pas trop le moral... » demanda Harry après un instant de réflexion.

Fred dit 'hmmm' et George se caressa le menton (Harry ne put s'empêcher de noter que là aussi, il avait une fossette). « Il y a bien ce film dont il parle tout le temps... » commença Fred. « Celui avec le moldu avec la voix toute graveleuse. »

« On pourrait lui trouver un truc en rapport avec ça, pour lui rappeler qu'il reste ton parrain même si tu déménages. » continua George.

« C'est en contradiction totale avec ce qu'à recommandé Rémus, » pointa Harry. « Mais je crois que j'ai une idée. »


Le soir même, Harry rentra un peu en retard après voir été faire quelques courses. Il trouva Sirius à la table de la cuisine, intensément concentré sur les instructions d'un paquet de purée en flocons. Il s'éclaircit la gorge pour attirer son attention, et celui-ci releva la tête. Harry sortit le grand paquet qu'il avait caché dans son dos et le lui tendit.

« Tu m'as acheté un cadeau ? » Hochement de tête. « Mais pourquoi ? »

« J'ai entendu dire qu'il te manquait un accessoire indispensable à tout parrain qui se respecte. Et comme je refuse de laisser mon parrain jouer en seconde division, je me devais de l'acheter. » dit Harry avec grand sérieux. Il omit de préciser qu'il nourrissait également l'espoir que le cadeau en question empêcherait Sirius de tomber tête la première dans une bouteille de scotch à la seconde où Harry aurait emmené son dernier carton.

Sirius souleva le couvercle de la boîte et écarquilla les yeux. Il plongea la main et ressortit une petite boule de poils grise et noire qui le regardait avec curiosité.

« C'est très utile quand tu as besoin d'un accessoire quand tu reçois un associé ou que tu menaces des gens, ça donne un style. J'ai hésité à prendre un persan, mais ceux-là c'est plutôt pour les méchants que pour les parrains. »

« Vraiment ? »

« Ouais, d'ailleurs j'en ai réservé un pour l'anniversaire de Rogue. »

Le chaton s'agita un peu, comme pour demander si Sirius aller le reposer un jour.

« Miaou. » dit-il.

Sirius eut un air de concentration intense puis demanda. « C'est un mâle ou une femelle ? »

« Un mâle, pourquoi ? »

« Il lui faut un nom, et je vais pas le baptiser Marie-Denise si c'est un garçon. » Il regarda attentivement la petite créature qui le fixait de ses grands yeux jaunes. « Je vais t'appeler... Le Chat ! »