Je tiens à remercier tous ceux qui ont lu, mis cette histoire en favorite ou alerte et/ou m'ont envoyé des reviews, c'est super motivant ! contente que ça vous plaise, voilà la suite :)


Elle avait dépassé le stade de la colère pour entrer dans une phase de fureur aveuglante, c'était clair. Malgré lui, le mentaliste eut un imperceptible mouvement de recul en voyant Lisbon claquer la porte de la salle d'interrogatoire, tourner le verrou d'un geste sec qui révélait son état d'énervement, et abaisser les stores tout aussi brusquement avant de lui faire face, une lueur assassine dans le regard. Cherchant à garder le contrôle de la situation avant qu'elle ne dérape, il tenta un sourire en demandant d'une voix légère :

_Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite ?

_Hechte, Jane ? Vraiment ?

Il s'assombrit, plus en réaction à ses paroles qu'à son ton enragé. Il s'était plus ou moins attendu à ce que l'équipe enquête sur l'affaire malgré les ordres. En fait, il l'avait craint. Si le groupe Lightman avait été le seul à mener les investigations, le lien entre Mandy Hechte et Stinger serait resté enfoui à jamais, puisque personne en dehors du CBI ne connaissait les détails de l'affaire Hechte, et cela aurait été préférable pour lui. Et même en se doutant que Lisbon, ou à la rigueur Cho, mettrait Van Pelt sur le coup pour tenter de trouver quelles raisons il aurait bien pu avoir de s'en prendre à Stinger, il avait pensé disposer de plus de temps.

_Hechte, oui, répondit-il seulement.

Une apparente indifférence n'était pas la bonne manière de procéder, réalisa-t-il en la voyant serrer les poings à ses côtés et se détourner de lui le temps d'essayer de se calmer. Alors il tenta une autre approche, adoptant une voix apaisante :

_Lisbon…

_Non.

Décontenancé, il garda le silence alors qu'elle se tournait de nouveau dans sa direction, s'approchant pour se pencher vers lui, menaçante.

_Je connais ce ton. Vous ne me calmerez pas comme ça. Ca fait trois jours que je prends votre défense auprès d'Hightower et de ces foutus privés, que je clame haut et fort que vous n'aviez aucune raison de tuer ce type et que j'essaie de vous faire libérer au moins pour la durée de l'enquête. Vous n'avez aucune idée de ce que vous êtes en train de faire subir à toute l'équipe. S'il y avait en vous la moindre parcelle de décence, vous nous auriez parlé dès le début. Vous auriez…

_Je ne pouvais pas, Lisbon, l'interrompit-il. Et croyez-le ou non, j'apprécie ce que vous faites pour moi. Mais ça n'en vaut pas la peine.

Coupée en plein élan, elle sembla un peu rassérénée, comme si le son de sa voix avait finalement, contre sa volonté, réussi à apaiser sa fureur. Elle poussa un soupir alors que la résignation commençait à prendre tout doucement le pas sur la colère. Elle ne s'était jamais bercée d'illusions, elle s'était faite à l'idée qu'elle ne contrôlerait jamais le consultant, mais elle avait espéré qu'il existait au moins un certain degré de confiance et de respect en eux, après tout ce qu'ils avaient vécu ensemble. De toute évidence, elle s'était trompée. Dans le cas contraire, il lui aurait dit qu'il continuait à enquêter sur le meurtre de l'adolescente depuis quatre ans. Il l'aurait tenue au courant de ses intentions. Et il accepterait de lui dire ce qu'il était allé faire chez Stinger.

_Ce n'est pas ce que vous croyez, reprit-il, comme s'il lisait réellement dans ses pensées. J'avais laissé tomber, comme tout le monde.

Elle secoua la tête dans un signe d'abattement en sortant une clef de sa poche et en la lui balançant. Il l'attrapa au vol, reconnaissant, et se débarrassa des menottes. Elle n'avait pas le droit de faire ça et ils le savaient tous les deux. Depuis qu'il était suspecté du meurtre, on ne lui avait retiré les entraves que pour le laisser prendre une douche dans la chambre d'hôtel où un garde s'assurait qu'il ne tenterait pas de s'échapper. Il supposait qu'il devait être heureux de ne pas encore être en prison, il soupçonnait sa supérieure d'y être pour quelque chose. Elle avait dû négocier son statut pour pouvoir le garder au CBI autant que possible. Posant les menottes sur la table, il se frotta doucement les poignets, remarquant que les yeux de la petite brune suivait ses mouvements. Elle avait dû voir les marques rouges sous l'acier et comprendre que le garde qui lui avait passé les bracelets ce matin avait serré plus que le nécessaire. Il appréciait le soulagement temporaire.

Après quelques secondes de silence, elle se tira de sa contemplation.

_Qu'est-ce qui s'est passé ?

Il eut une grimace. Même s'il avait été prêt à se confier à Lisbon, il n'aurait pas pu le faire ainsi, pas alors qu'il était persuadé que sans qu'elle en ait conscience, plusieurs personnes s'étaient rassemblées derrière le miroir sans teint pour assister à leur confrontation. Décidant de lui en dire autant qu'il le pouvait sans mettre en danger ses projets, il expliqua :

_J'ai reçu de nouvelles informations.

_Comment ?

Il ne répondit pas. De nouveau, elle eut un signe de tête malheureux. Elle ne savait pas quoi faire de lui, et il sentit le remord s'insinuer en lui, doucement mais sûrement. Une Lisbon en colère valait bien mieux qu'une Lisbon désespérée. Il aurait voulu lui épargner l'angoisse et réussir à la rassurer, mais il ne le pouvait pas.

Cette affaire… Cette affaire était plus importante que ce qu'il pouvait ressentir et, aussi indélicat cela soit-il, plus importante que ce que Lisbon pouvait ressentir. Il fallait en passer par là. Mandy Hechte avait toute la vie devant elle quand on l'avait injustement privée de son futur, et son décès avait eu un impact dévastateur sur sa famille. Leur apporter un semblant de deuil était sa priorité. Peut-être faisait-il une légère projection, mais cela n'avait pas d'importance.

Comprenant qu'il n'allait pas se résoudre à lui parler, Lisbon tenta une autre question, sa voix révélant le sentiment de défaite qui l'envahissait :

_Est-ce que vous l'avez tué ?

Il hésita. Il était à peu près persuadé qu'elle connaissait déjà la réponse et que ce qu'il dirait ne la ferait pas changer d'avis. Elle était au moins aussi obstinée que lui, elle l'avait prouvé à plusieurs reprises, et quoi qu'il dise, elle camperait sur sa position. Elle le défendrait bec et ongles jusqu'au bout. Sa réponse n'était donc pas très importante. Alors il lui offrit celle qu'elle voulait entendre :

_Non.

_Pourquoi vous n'avez pas dit ça à Lightman ?

_Je le lui ai dit, rappela-t-il.

_Mais vous n'avez pas pris la peine d'essayer de le convaincre. Ils sont incapables de savoir si vous avez menti ou non. Si vous dites la vérité, pourquoi essayez-vous de le cacher ?

Chère Lisbon. Toujours à mettre le doigt sur ce qu'il aurait voulu qu'elle évite à tout prix. Il haussa les épaules avec un demi-sourire, signifiant clairement son intention de la laisser spéculer sur ce point. Alors elle en aborda un autre :

_Comment avez-vous fait ? Pour vous contrôler à ce point, je veux dire. Je les ai vus à l'œuvre, il ne manque pas le moindre frémissement, pas le moindre changement de ton. Même vous vous n'êtes pas assez doué pour masquer toutes vos réactions, j'en suis sûre. Alors comment avez-vous fait ?


Derrière le miroir, Lightman sentit soudain un voile se lever dans son esprit en entendant le petit discours de l'agent. Lui et Loker échangèrent un regard empreint de réalisation, les pièces du puzzle commençant à se mettre en place. Depuis l'interrogatoire du suspect, cette question ne cessait de les perturber. Comment avait-il fait, en effet ? Ils ne connaissaient que très peu de cas où quelqu'un pouvait rester aussi impassible placé sous la pression, où pas le moindre muscle n'indiquait une quelconque émotion. Première éventualité, ils avaient affaire à un psychopathe. Lightman avait sérieusement envisagé cette possibilité pendant quelques minutes. Les personnes mentalement dérangées pouvaient, dans certains cas, se contrôler à l'extrême, au point de pouvoir tromper n'importe qui, même elles-mêmes et même lui. Deuxième option… Deuxième option… Comprenant qu'ils en étaient arrivés au même point, Loker se tourna vers l'agent Cho qui était lui aussi venu assister à la confrontation entre Lisbon et Jane, et il posa une question apparemment sortie de nulle part :

_Dans quel état sont les stocks du département narcotique ?


_Il nous manque quelques doses de Diazépam, confirma le responsable de la gestion des prises suite à des descentes dans des repaires de drogués.

_Bingo ! s'exclama Lightman, ravi de détenir enfin son explication.

_Comment est-ce possible ? s'informa Torres. Vous n'avez pas signalé la perte ?

_Si, mais ce n'était rien de très alarmant et le département narcotique est sur un gros coup ailleurs. Dans des quantités si faibles, le Diazépam ne pose pas de problème. Il aurait même pu s'agir d'une erreur dans le rapport sur la descente. On savait qu'aucun drogué n'avait intérêt à piquer de si petites doses, donc on ne comptait pas s'affoler avant le retour de l'équipe.

_Le Diazépam est un calmant, n'est-ce pas ? chercha à confirmer Loker.

_Oui, c'est l'autre nom du Valium. Il apaise la douleur et détend les muscles.

Lightman hocha la tête, songeur. Patrick Jane avait incroyablement bien joué le coup. Ils n'avaient certes aucune preuve indiquant que c'était bien lui qui avait subtilisé ces doses de calmant, mais il n'avait aucun mal à croire que le mentaliste était assez habile pour y parvenir, et assez malin pour savoir qu'il s'agissait là de sa seule chance de le berner. Il adressa mentalement des félicitations au consultant. Vraiment très bien joué… Un médicament assez puissant pour supprimer tout spasme involontaire et toute réaction non contrôlée, assez inoffensif pour que cela ne leur traverse pas l'esprit tout de suite, puisque leur interlocuteur leur avait paru bien alerte. Son plan avait failli fonctionner, mais il présentait un inconvénient majeur : à présent qu'ils savaient, il leur suffisait de le prendre par surprise pour le prochain interrogatoire, de façon à ce qu'il n'ait pas l'occasion de se droguer à l'avance. De plus en plus amusé et intrigué par cet adversaire, Lightman frappa dans ses mains avec enthousiasme en ordonnant :

_On y retourne !


_Vous avez volé le CBI ?

Jane esquissa un sourire en découvrant que la colère avait de nouveau envahi sa supérieure. Il la préférait nettement comme ça, regard brûlant, respiration saccadée, poing prêt à s'abattre sur son visage. Réprimant sa satisfaction, il demanda le plus innocemment du monde :

_Il y a eu un vol au CBI ? Hm. Il faudrait en parler à Hightower, ça ne fait pas sérieux pour un organisme comme celui-là de ne pas être capable d'assurer sa propre sécurité.

Il crut sincèrement que le poing allait se précipiter vers lui, mais elle parvint à se contenir, et il vit nettement dans son attitude le moment où elle laissa tomber. Ses épaules s'affaissèrent et elle secoua à peine la tête, rendant les armes, décidant soudain qu'elle ne pouvait pas s'attaquer éternellement à la cause perdue qu'il représentait. Bien. Voilà qui allait lui faciliter la tâche. Elle confirma son intuition en lâchant :

_Allez vous faire voir, Jane. Vous voulez pourrir en prison ? Ne vous gênez pas pour moi. Et je ne vous apporterai pas de muffins.

Elle quitta la pièce sur ce dernier souvenir. Il savait qu'elle avait d'autres choses à faire de toute façon et qu'elle ne pouvait pas se permettre de consacrer tout son temps à cette affaire, d'autant qu'elle n'en avait techniquement pas le droit. Il se retrouva seul avec les trois membres du groupe Lightman qui avaient fait irruption quelques minutes plus tôt pour leur faire part de leur découverte concernant le Diazépam. Les deux hommes semblaient aussi amusés qu'intrigués par la scène qui venait de se dérouler sous leurs yeux, alors que la jeune femme laissait son regard s'attarder sur la porte que Lisbon avait claquée en partant. Il ne lui fallut pas très longtemps pour tirer des conclusions de son langage corporel et de l'expression adoucie de son visage. Elle s'identifiait à l'agent, aucun doute. Elle avait dû connaître elle aussi une personne incontrôlable qu'elle avait essayé de sauver d'elle-même avant de renoncer. L'information pourrait être utile à un moment ou à un autre. Presque autant que les étincelles qui naissaient dans la pièce chaque fois que le grand brun et la jolie latine s'effleuraient, songea-t-il en rangeant le renseignement dans un recoin de son esprit pour future référence.

Il concentra ensuite son attention sur Lightman, attendant de voir quelle stratégie il allait adopter. Contrairement à ce qu'il avait pensé, le spécialiste du mensonge ne le fit pas patienter longtemps.

_Bon, il manque assez de Diazépam pour que vous ayez pu en reprendre dans les dernières heures. Est-ce que vous l'avez fait ?

_A votre avis ?

_Ne m'obligez pas à rappeler l'agent Lisbon pour qu'elle vous fouille. Vous ne tiendrez pas plus de trois jours avec ce que vous avez volé de toute façon, pourquoi ne pas abréger ?

_Je suis bien, ici, rétorqua-t-il en se laissant aller en arrière dans une attitude détendue.

_Mensonge, repéra aussitôt Torres.

Il se redressa imperceptiblement, sur ses gardes. Il se méfiait de Lightman depuis le début, mais il avait classé la jeune femme dans les pions inoffensifs. A tort, semblait-il. Il n'eut pas le temps de s'attarder sur cette erreur, le patron du groupe reprenant aussitôt la parole, sa voix faussement détachée :

_Parlez-moi de John Le Rouge.

Il ne réagit pas, ou presque. Malgré la maîtrise dont il fit preuve, les trois spécialistes repérèrent le léger durcissement de la mâchoire ainsi que la contraction de la pupille. Ils savaient tous que Lightman avait lancé ce sujet juste pour confirmer une intuition : le fait que Torres ait pu détecter une tromperie quelques secondes plus tôt indiquait que leur suspect n'était plus sous l'effet du calmant. L'interrogatoire sérieux allait pouvoir commencer. Cal hésita une seconde à aller chercher la responsable du CBI pour qu'elle y assiste, mais il renonça. Après tout, ils avaient carte blanche, inutile de s'encombrer de plus de monde que le nécessaire. Il lui ferait part de ses conclusions bien assez tôt.

_Loker, va chercher le matériel vidéo. Nous avons quelques vérités à arracher à ce cher Monsieur Jane.


A suivre…