(Oupsi, j'avais oublié de mettre la NDA - pas que ça soit indispensable, mais bon...)

Merci pour vos reviews, qui sont drôles et super sympa ! (mention spéciale à Mewtwo, PS : yep, c'est fait exprès ;) )

Voilà, donc un long chapitre encore, après trois jours de pause.

J'espère que ça vous plaira !


Clarke referma enfin la porte sur un propriétaire « ravi » d'avoir pu récupérer son loyer à temps, comme promis.

Elle ferma la porte à double-tour dans son soulagement de ne plus devoir se forcer à sourire à ses petites plaisanteries vaseuses sur fond d'aboiements de sa femme et du petit chien insupportable qui remplissaient la cage d'escaliers.

« Chériiie, t'es prête ? Je démarre la voiture ! »

« Foutus murs même pas isolants ». Et pour le prix qu'elles payaient, ça serait pourtant un minimum...

Elle était revenue s'asseoir au comptoir qui séparait le coin cuisine de leur espèce de salon et attendait que la cafetière finisse son job, écroulée sur la surface froide.

Elle, elle avait fait le sien : elle avait fait l'effort de se lever dix minutes avant l'heure prévue – waouh ! -, de mettre des habits décents – bon, un vieux tee-shirt qui traînait, son short de pyjama et le peignoir moche mais confortable qu'elle avait eu à Noël, c'était déjà ça -, et surtout de fournir l'intégralité de la somme due, à dix heures tapantes, s'il vous plaît !

Son regard tomba sur la petite enveloppe, à présent vide, dans laquelle sa colocataire avait glissé sa propre part du loyer et qui indiquait joyeusement : « Pour Mimi d'amour » (le proprio s'appelait Michel). Signé : « ta Raven d'amour », évidemment.

« En parlant du loup... »

Une porte s'était ouverte derrière elle dans un grincement sourd, et elle ne prit même pas la peine de vérifier que c'était bien l'intéressée ébouriffée qui sortait de sa chambre. Le boucan que faisait le couple sur le départ avait du la réveiller, malgré son retour très tardif au petit matin.

Elle ne l'avait même pas entendue rentrer, mais ça avait du être vers cinq heures, comme souvent.

« Heeeeeey – arg... »

Elle s'était arrêtée très vite en portant la main à sa tête, et s'assit difficilement à côté d'elle.

« Putain, articula-t-elle d'une voix enrouée, j'ai une super gueule de bois. Comment tu fais pour tenir, toi ?

- Oh, je te rassure : j'ai déjà pris un café bourré de sucre en me levant, et là j'en refais encore. »

Même si elle avait plus dormi que Raven, elle n'était pas si fraîche que ça, non plus. Mais au moins, elle avait les idées relativement claires et la tête dégagée de tout martèlement intempestif – sûrement ses bons gènes qui lui épargnaient encore une fois de trop subir les contrecoups de l'alcool.

« La chance, dit-elle lentement en clignant des yeux plusieurs fois. Moi, je me sens comme... »

Elle fit une moue dubitative, comme si elle n'était pas très sûre elle-même de ce qu'elle allait dire :

« Comme un dromadaire borgne.. ?

- Un dromadaire borgne ? » demanda Clarke en levant un sourcil, et accessoirement ses yeux du petit tas de facture qu'elle avait étalé devant elle pour s'occuper un peu et comprendre comment elle avait encore pu se retrouver dans le négatif ce mois-ci.

« T'es sûre que ça va ? Reprit-elle.

- Ouaiiis, croassa Raven. Tu sais, genre... Le poil rêche, l'haleine - berk ! fit-elle en écartant sa paume de sa bouche, l'haleine de chameau.

- Dromadaire, on a dit.

- Ouais... et puis borgne, parce que je vois rien du tout. 'suis complètement desséchée. »

Clarke se leva en soupirant, tout de même légèrement inquiète pour sa santé mentale :

« Bouge pas, je vais te chercher un verre d'eau.

- Merci, cœur, je savais qu'on pouvait compter sur toi. »

Après lui avoir servi trois verres successifs remplis à ras-bord et vidés d'un trait, et s'être préparé un nouveau café lourdement chargé en lait et en sucre, elle alla s'affaler avec Raven dans leur canapé défoncé. Celle-ci semblait avoir assez récupéré de neurones dans l'intervalle pour discuter un peu.

« Alors, t'as fait quoi, hier soir, finalement ?

- Hmmm...

- Me dit pas que t'as encore oublié le déroulement de ta soirée, dit Clarke en roulant des yeux.

- Maiiiis... je sais qu'on est allés boire un verre avec des collègues, et ensuite on est allés en boîte, mais... j'ai surtout du mal à me rappeler mon nombre de shots.

- Vu ta tête, je dirais au moins dix.

- Tu plaisantes ? Wick a pas tenu la distance... ça doit faire bien plus... »

« Wick, l'espèce de sex friend qu'elle se traînait depuis un moment. » se rappela-t-elle. Ils étaient vraiment copains comme cochons ces deux-là, réunis par leur amour immodéré de la compétition pour tout et n'importe quoi : l'alcool, la drague, le nombre de pompes..

Le silence s'était soudain fait, et Clarke se surprit à comater quelques dizaines de secondes.

« Et toi ? » demanda enfin Raven.

Elle ouvrit la bouche, mais réalisa soudain l'état objectif de sa situation. Les images et les souvenirs de ce qu'il s'était passé quelques heures plus tôt seulement ne l'avaient pas quittée depuis son réveil ; c'était ça qui la plongeait dans une sorte d'abrutissement heureux et lui permettait de ne pas aller se renfoncer immédiatement au fin fond de sa couette.

Mais tout en réfléchissant à la manière adéquate de répondre à Raven, elle se rendit compte qu'il n'y avait pas trente-six mille solutions.

Boarf, elle ne voyait pas comment le décrire autrement.

« … Il se peut que j'aie couché avec un client, hier soir...

- QUOI ?! Un DARON ? » s'écria Raven en manquant de glisser par terre dans une tentative ratée de se redresser.

Cela eut pour effet de la dessaouler immédiatement ; elle avait une expression mi-choquée mi-excitée qui conviendrait mieux à une collégienne avide de ragots, mais Clarke répondit avant qu'elle ait eu le temps de développer :

« Non, un grand frère.

- Aaaaah, soupira-t-elle en levant les yeux au ciel. Zut, c'est banal, en fait. »

Elle acquiesça, avec un petit sourire en coin en repensant à cette fin de soirée très agréable.

« C'était bien, au moins ? »

Un regard et une moue approbatrice suffirent à répondre à sa question. Elle se renfonça un peu plus contre le coussin, tout intérêt trop poussé s'étant envolé.

« Tant mieux. Il a quel âge ?

- Vingt-trois, vingt-quatre...

- Tu vas le revoir ?

- J'sais pas... »

Raven connaissait bien la signification de cette petite inflexion à la fin de sa phrase ; elle se tortilla un peu pour la regarder droit dans les yeux, et Clarke haussa les épaules sans parvenir à se départir de son petit sourire coupable :

« Bah, de toute façon je vais le revoir. Techniquement, je donne des cours chez lui. A sa sœur, du coup. Donc on verra.. ? »

Raven la fixait d'un air goguenard d'un air de dire « tu ne trompes personne, ici ».

Sans bien savoir pourquoi, une image de Bellamy lui apparut d'un coup - celle d'une scène trop peu convenable pour être évoquée en société. Un fantôme de sensation agréable passa à l'endroit précis de cette caresse qui lui était revenue en tête.

« Vide ton esprit, ou ta coloc' à la curiosité infernale va finir par insister pour avoir des détails. »

Après un temps, cependant, celle-ci se leva pour reprendre à boire et décréta seulement, avec le ton plus sérieux du monde :

« En attendant, oublie pas te double-checker dans le miroir avant de sortir. On dirait bien que le monsieur est possessif. »

Clarke porta la main à sa gorge en sentant le rouge lui monter aux joues – ce qui lui arrivait très, très rarement, pourtant. En tordant un peu son cou, elle voyait bien le début de larges traces violacées partir de sa clavicule.

« A toi de voir pour l'écharpe ! » lui lança Raven du fond de la cuisine.

On pouvait clairement sentir un large sourire moqueur dans son ton jovial.


Quelques jours plus tard, c'était l'heure d'un nouveau cours de soutien pour Octavia. On était jeudi, il était seize heures passées, et si toute trace de leurs ébats du week-end dernier s'était effacé de son corps, Clarke était très loin d'en avoir oublié le moindre détail.

Elle n'avait eu aucune nouvelle de lui ces derniers jours, mais ça ne voulait rien dire.

« J'ai même pas son numéro », se disait-elle en se moquant d'elle-même.

Puis : « de toute façon, tu le reverras certainement en coup de vent entre deux exos de maths, grosse impatiente ».

Et enfin : « hop hop hop, recentre-toi sur l'exaspération de ton « élève », elle est en surchauffe ».

« Montre-moi ça », demanda-t-elle à Octavia.

Vaincue par la présence d'inconnues en surnombre dans son problème d'entreprise de sucettes demandant à calculer un budget prévisionnel pour les dix prochaines années (« qu'est-ce que j'en ai à foutre ? » avait-elle maugréé en lisant l'énoncé), la brune lui passa sa feuille, et en profita pour l'observer curieusement sans que Clarke s'en rende compte.

Au bout d'un temps record passé à résoudre mentalement les trois premières questions, celle-ci sentit enfin son regard peser lourdement sur elle.

« Oui ?

- Alors... t'as pu compléter ton loyer à temps, finalement ? »

Peu désireuse de s'aventurer sur ce terrain dangereux qui lui évoquait de nouvelles images de cet appartement dans des circonstances bien différentes, elle resta prudente :

« Ouaip, tout va bien. Mais on est censées travailler sérieusement – enfin surtout toi, alors il vaut mieux ne pas se laisser distraire aussi vite.

- Rhoo, ça vaaaa... »

Comme pour accompagner sa protestation verbale, elle fit tourner sa chaise de bureau à roulettes d'un gracieux coup de pied. Clarke s'obligeait à se concentrer sur ses calculs, certaine qu'elle n'en avait pas fini avec elle.

« J'en ai déjà marre », retenta la brune.

Gagné.

« Alleeeez, on fait une pause ? »

Avec un soupir surjoué, Clarke lui rappela :

« Ton frère me paye pas pour qu'on prenne le goûter, Octavia. Mon job, de te mettre au boulot avec un coup de pied aux fesses. »

Mais à la mention de son frère, son regard s'éclaira d'un coup.

« Oh oh... J'ai peut-être fait une erreur, moi », s'inquiéta Clarke.

« En parlant de mon frère... »

Sa voix était un peu montée dans les aigus et elle appuyait sciemment sur les syllabes comme pour se donner le temps de réfléchir à la bonne formulation.

« Zut, zut, zut, c'est quoi ce ton inquisiteur ? »

« … t'as bien réussi à le trouver, à l'Ark, du coup ? Il était gentil ? »

« Si tu te crois subtile avec tes gros sous-entendus... »

Mais en croisant son regard, elle comprit vite qu'Octavia ne s'encombrerait pas longtemps de ces double-sens.

« Oui, puisqu'il m'a payée sans problème. »

« Et oui, il a aussi été très gentil. Mais si tu crois que je vais te le dire, tu te fourres le doigt dans... »

« C'est tout ? »

Octavia semblait déçue, mais ne lâchait pas prise.

« Je lui mens frontalement ? J'avoue tout ? »

« Bah, ce ne sont pas ses affaires, après tout... »

« Oui, c'est tout.

- Tu parles ! s'exclama alors Octavia avec un air rusé en abandonnant tout faux-semblants. Allez, tu peux bien le dire, c'est bon !

- Dire quoi ? »

Clarke avait tenté cela d'un air innocent, mais son nez la picotait désagréablement, comme à chaque fois qu'elle sentait que son déni affiché n'avait aucune chance de fonctionner.

Cette fille valait bien Raven, en inquisitrice infatigable.

Octavia renversa sa tête en arrière :

« C'est boooon, je suis au courant de ce qu'il s'est passé entre vous ! »

« Quoi, il lui a raconté ? Quel genre de... »

Mais la brune éradiqua ses débuts de soupçons en achevant sa phrase :

« Enfin, il a pas voulu cracher le morceau, évidemment. Mais je le connais, tu sais, c'est mon frère. Et comme il avait l'air très content de lui, samedi matin, c'était pas bien compliqué de capter à quoi – ou plutôt à qui - ses petites allusions faisaient référence. »

Elle avait l'air plus amusé qu'autre chose, même si Clarke commençait à se demander ce qu'elle-même devait penser de tout ça.

Instinctivement, elle était réticente à l'idée de raconter des choses qu'elle considérait comme très personnelles, ce même à son entourage proche. Elle était toujours un peu méfiante vis-à-vis de ceux qui, de leur côté, n'éprouvaient aucun scrupule à étaler ce qu'il s'était passé entre eux deux. Souvent, ça montrait qu'ils n'en avaient rien à foutre. Et même si la plupart du temps ça ne la touchait pas, parce qu'elle n'était vraiment pas du genre à trop faire dépendre son bonheur d'un autre, ce genre d'infime trahison lui laissait un arrière-goût désagréable.

« Oui, enfin elle a dit « très content de lui »... C'est... plutôt pas mal, j'imagine.. ? »

« Attends, j'espère bien, qu'il était content de lui ! »

« Ouais, mais il paraît qu'il en a connu, des filles. Il peut se permettre la comparaison, du coup... Et là, ça devient presque flatteur »

« Et en voyant ta tête, j'ai tapé dans le mille ! reprit Octavia.

- Oui, bon, ok, j'avoue. Heureuse ? »

Après une seconde de réflexion, Octavia se retourna avec une moue dubitative :

« Mouais. Enfin, je veux dire : c'est cool pour toi, et puis tu fais ce que tu veux. Mais je pensais que toi, au moins, tu te laisserais pas avoir. Y en a vraiment aucune pour lui résister, dans cette ville ? »

Elle avait dit cela d'un air dramatique en levant les paumes vers le ciel, mais cette dernière réflexion piqua Clarke au vif.

« Non mais oh, ça veut dire, quoi, ça ? »

« Eh, te fais pas de fausses idées, lui lança-t-elle. C'est pas lui qui est venu me chercher, je me débrouille très bien pour ça, merci bien.

- Oooh, t'es pas du genre princesse qui se pâme devant le beau chevalier venu la secourir, hein ? »

Elle semblait avoir de nouveau éveillé son intérêt derrière cet air railleur. En face, Clarke n'était pas vraiment en colère, son amour-propre avait juste été un peu éraflé. Mais elle en avait marre de parler de ça :

« Exactement. On peut revenir à l'usine de sucettes, maintenant ? C'est bien plus intéressant que ce que je fais de mes vendredi soirs.

- Tu parles.

- Bon, c'est vrai : c'est chiant à mourir par rapport à mes soirées pyjama-netflix. Mais t'as quand même des partiels à réviser, je te rappelle. »

Elle avait coupé court à la discussion brutalement, mais ne voulait pas qu'Octavia croie qu'elle était fâchée, alors elle lui fit un sourire encourageant. Celle-ci affichait cependant un air un peu soucieux.

« Par contre, je suis pas vraiment censée t'avoir raconté ça. La famille, tout ça... mon frère serait peut-être pas très content que je te parle de lui comme ça. »

Clarke hocha la tête en lui assurant qu'elle ne dirait rien.

Au fond d'elle-même, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un petit tressautement de joie : il aurait honte de la laisser croire qu'il était « très content de lui » ? Ça voulait dire que l'intérêt était bel et bien partagé et ne s'était pas éteint avec la fin de leur soirée ?

Au bout de quelques minutes, elles s'étaient remises à l'exercice de maths, et Clarke avait laissé une Octavia de nouveau très concentrée résoudre seule la suite des équations pour aller aux toilettes. En traversant le couloir pour retourner dans la chambre, elle entendit du bruit dans la cuisine ouverte, et y jeta un œil pour vérifier qu'il s'agissait bien de Bellamy.

En effet.

« Et avec ce même tee-shirt gris froissé que la dernière fois, et... Allez, le boxer Calvin Klein. »

Ou peut-être pas de cette marque. Mais ça restait un boxer, et la carrure de mannequin de Bellamy était toujours aussi agréable à regarder, même de dos et occupée à se préparer un casse-croûte.

Comme s'il avait senti sa présence, il se retourna au moment où Clarke se décidait à retourner travailler, et l'invita à entrer d'un sourire.

Savamment ébouriffé, très à l'aise dans sa posture nonchalamment appuyée contre la table, il lui faisait à présent face.

« Il ressemble vraiment à ça au saut du lit ? » se demanda-t-elle tant cette dégaine fonctionnait bien sur elle.

« Evidemment, et tu le sais très bien, andouille. T'as pu le constater au moment très précis où il a proposé de te ramener chez toi en voiture – sans tee-shirt ni boxer, à ce moment-là».

Son regard restait accroché à son torse qu'elle aurait bien une nouvelle fois dégagé de toute couche de vêtement.

« Ça va toujours, avec ma sœur ? » débuta-t-il soudain en ne se passant qu'à moitié des conventions formelles de début de conversation.

« Mmh, elle a encore du mal à se motiver. Je comprends pas pourquoi elle s'acharne dans ce cursus, elle a pas l'air d'être super attachée aux trucs du commerce. »

Elle passa près de lui pour se servir un verre d'eau, mais il ne bougea pas d'un pouce pour lui laisser la place d'atteindre l'évier sans devoir le frôler au passage. Il ne décroisa pas non plus les bras pour effectuer un geste vers elle, toute proche alors qu'elle descendait son verre à longues gorgées. Il resta là, immobile, à la regarder d'un air qu'elle sentait insistant. Quand elle retourna son regard vers lui, il brisa l'atmosphère devenue étrangement plus intime en se passant la main dans les cheveux :

« C'est de ma faute, j'ai insisté pour qu'elle continue encore un peu les études. Elle préférerait continuer dans le sport, parce que son truc c'est plutôt le karaté, le volley, tout ça... »

« En effet, vu toutes les affaires de sport, des gants de boxe aux chaussures de running usées, qui traînent dans sa chambre... »

« Mais je pense que... quand elle aura un diplôme en poche, elle pourra y aller. Ça lui facilitera la vie au moins pour trouver un boulot, quand elle se cassera un truc. »

« C'est parce que toi, t'es obligé de jongler entre tes horaires impossibles, que tu la pousses autant à poursuivre ses études ? »

Elle n'avait pas posé la question, parce qu'elle pouvait pressentir sa réponse affirmative. Pour en avoir aussi été bénéficiaire, elle connaissait la présence de cette gentillesse qui se cachait tout au fond de lui, derrière son corps d'Apollon moderne et ses comportements de tombeur solitaire.

« C'est chou, de permettre à ta sœur de profiter d'un truc que t'as pas eu, le taquina-t-elle.

- Tu parles, rétorqua-t-il. Je veux pas qu'elle revienne me demander du fric trop souvent plus tard, c'est tout. »

« Ouais, doit y avoir un peu des deux... »

Elle se tenait devant lui, pas tout à fait de face, après avoir rincé son verre. Il aurait pu la toucher en levant sa main de seulement quelques centimètres, mais le temps s'était comme arrêté. Ils se dévisageaient sans s'en cacher, à présent.

Elle dessinait du regard le rebord de sa clavicule qui disparaissait sous son tee-shirt. Elle se souvenait l'avoir embrassée, celle-là, et plusieurs fois.

On ne pouvait pas dire que sa peau était spécialement douce, mais elle n'était pas rugueuse. Au toucher, on sentait, du bout des doigts, du bout des lèvres, qu'avec ce même corps il travaillait, il faisait du sport, il était actif vivant.

C'était la réflexion que Clarke s'était faite à moitié consciente alors qu'ils luttaient chacun pour dominer le corps de l'autre : elle avait eu l'impression de rechercher toujours plus de sa chaleur, de cette force tranquillement envoûtante, qui se savait irrésistible. Elle aimait son odeur – pas spécialement celle de son parfum, mais celle que sa peau dégageait en chauffant, mélange de musc et de la teinte qu'y prenaient les parfums chimiques. Cette peau qui dorait à présent doucement dans les derniers rayons du soleil qui éclairaient la pièce.

Elle brûlait de ressentir cette poigne une nouvelle fois, de réessayer de prendre le dessus pour faire plier l'arrogance qu'elle aimait sentir chez lui. Comme il lui avait arraché un cri, elle voulait, une fois de plus, faire casser sa voix, la faire redevenir grave et rauque sous l'effet d'un désir incontrôlable.

« Ça fait beaucoup de tension sexuelle dans une cuisine en fin d'après-midi », se dit-elle.

Mais les yeux de Bellamy semblaient en exprimer autant.

« Il faut retourner travailler, maintenant. Allez ! »

A regrets, mais sans le laisser paraître, elle lâcha :

« Faut que j'y retourne. »

Bellamy laissa échapper un petit claquement de langue réprobateur et légèrement frustré.

« Quoi ? C'est bien pour ça que mon employeur me paye, non ? » rétorqua-t-elle d'un air rusé en faisant deux pas vers la porte.

« Si c'est comme ça, je vais peut-être avoir besoin de cours du soir, moi aussi. »

Il avait dit cela sans ciller. Clarke, elle, s'était arrêtée pour déchiffrer à quel point c'était une plaisanterie.

« C'en est pas une t'as mal entendu ou quoi ? Ça équivaut pas à un « tu veux qu'on se revoie », dans le langage de ceux qui jouent les mâles dominants ? »

Elle réfléchissait à toute vitesse à la réaction qu'elle devait afficher. Ca l'avait prise de court.

Evidemment, elle aurait pu tout de suite saisir la perche et afficher clairement ce que son corps lui hurlait de dire depuis tout à l'heure, comme « Il y a des choses en particulier que t'aurais besoin de travailler ? », par exemple. Mais il était hors de question de risquer de se laisser traiter comme n'importe quelle minette affamée et esclave de son attraction pour ses biceps.

Elle n'était pas là pour servir ses désirs à lui, mais parce qu'elle le voulait.

« On a sa petite fierté », pensa-t-elle.

Elle n'aimerait pas du tout qu'une réponse trop rapide lui donne de fausses idées. Supporter un petit air suffisant de tombeur invétéré lui serait insupportable,elle ne se considérait pas comme une victoire facile.

Alors, Clarke lui lança un regard appuyé des pieds à la tête et releva un sourcil.

Elle aussi, elle savait faire ces petites mimiques juste bien dosées.

« A voir... »

Mais après une pause chargée de tension, incapable de continuer ce petit jeu dans l'un ou l'autre sens, elle se détourna pour sortir de la cuisine :

« J'y retourne, à plus ! »

Elle résista jusqu'à la dernière seconde à la tentation de se retourner pour constater l'effet que cette distance avait produite sur lui. Juste avant de disparaître par l'encadrement de la porte, elle lui jeta un coup d'œil.

Yeux un peu plissés d'incompréhension, bouche ouverte de surprise, mais regard pétillant de malice, Bellamy restait interdit.

Beau joueur, il semblait fin prêt à mordre à l'hameçon.

« Très « beau », effectivement », se dit-elle avec l'impression coupable de se comporter comme une gosse.

Mais en rentrant dans la chambre d'Octavia, tout scrupule s'était déjà envolé.

Elle aimait beaucoup trop ce genre de petit jeu.