A/N : Lola : Je ne peux pas nier une ressemblance certaine avec Lyarra. Je pense qu'elle s'atténue au fur et à mesure des chapitres, avec les évènements. J'espère que ce n'est pas un trop gros problème, j'essaye de ne pas trop faire de copié-collé !

Irri : Merci beaucoup ! Je suis d'accord, Tywin Lannister est un personnage fascinant qui demande un tel plus qu'être considéré seulement comme un "méchant".


Birds of a Feather

Chapitre IV – Bow down before the one you loathe

Tywin Lannister, dans sa magnifique armure de parade, remonta l'allée centrale sur le dos de son destrier et n'en descendit que devant le trône. L'homme était habitué au geste alors que son armure devait largement peser la moitié de son poids, il ne fit presque aucun bruit en atterrissant sur le sol dallé de la salle. Seules les plates qui la composaient claquèrent légèrement, à peine assez pour que produire un écho. Shara se redressa alors, consciente qu'une fois que les courtisans se seraient repus de la contemplation de la Main du Roi, ils tourneraient leurs regards vers elle pour vérifier que sa nouvelle épouse était à la hauteur. Et malgré la rigidité de son expression et la sévérité de son regard, elle l'était. D'aucuns semblaient même déjà la comparer à la reine mère, assise près de son fils et souriant légèrement. Et elle savait ce qu'ils pensaient, parce qu'elle avait déjà entendu de tels commentaires.

Cersei Lannister avait été, et était sans doute toujours, l'une des plus belles femmes du royaume. Elle était solaire, avec ses lourds cheveux dorés et ses robes toujours plus luxueuses les unes que les autres. Shara Arryn, en revanche, n'était pas aussi opulente et sensuelle que pouvait l'être la reine et l'on s'accordait souvent à dire qu'aurait-elle été plus souriante et accessible qu'elle la surpasserait sans doute en beauté avec ses traits plus fins et plus dessinés. Mais elle était froide et sa beauté l'était tout autant. Ses cheveux n'étaient pas assez dorés, ses yeux, trop bleus. Et la nouvelle dureté qu'avaient trouvée ses traits ne la rendait pas plus accessible. Le contraste entre le luxe de sa robe et l'austérité de son regard était tel qu'elle surprit plusieurs courtisans éviter de le croiser.

Alors Joffrey Baratheon – quelle plaisanterie, grinça-t-elle en silence, descendit de son trône et accueillit son grand-père, le déclara « sauveur de la ville » et lui remit l'insigne de la Main. Il vint alors s'asseoir devant elle, sur l'estrade, non sans lui avoir jeté un regard lourd de sens. Elle releva le menton et ne réagit pas.

Ce fut alors le tour des honneurs, des héros de la bataille, les Tyrell en premier. Loras Tyrell fut fait chevalier de la Garde Royale, son père, conseiller du roi. C'est donc à Garlan de vendre sa sœur. Il y avait eu, pendant un temps, des tractations entre son père et Lord Tyrell pour la marier à Garlan. Pour une raison inconnue, le jeune homme avait plutôt épousé une Fossovoie. Il était plutôt bien fait de sa personne, bien que ses traits furent moins fins que ceux de son frère cadet. Elle dissimula un sourire sarcastique derrière la paume de sa main indemne quand le roi, stupéfait, répondit au jeune homme.

« Malgré la réputation que s'est acquise la beauté de votre sœur dans les Sept Couronnes, ser Garlan, je me trouve engagé à une autre. Un roi se doit de tenir parole.

- Votre Conseil restreint, » intervint alors sa mère. « Opine qu'il ne serait ni judicieux ni séant que vous épousiez non seulement la fille d'un homme exécuté pour forfaiture mais la sœur d'un homme toujours en rébellion ouverte contre le trône. » A qui le dis-tu. « Lady Margaery vous sera une reine incomparablement mieux assortie que ne le sera jamais Sansa Stark.

- Je serais trop heureux de combler les vœux de mon peuple, Mère, mais j'ai juré une foi que je ne saurais violer. »

Les cris qui s'étaient élevés pour réclamer la répudiation de Sansa Stark s'étaient tus et le silence retomba, impatient. Qu'on en finisse, tout le monde sait comment ça va se finir. Tywin n'avait pas bougé, Cersei, debout, semblait vaguement agacée par la résistance de son fils. Il fallut alors que le Grand Septon, présent pour une raison ou pour une autre, se charge de rappeler au roitelet que les dieux ne lui en voudraient pas et qu'il était libre de suivre son cœur. Il lui fallut toute la résolution du monde pour ne pas grimacer à l'idée même.

Et le silence dura, dura. Probablement beaucoup plus longtemps pour les Tyrell et Sansa que pour elle. La jeune fille, appuyée sur la main courante en bois qui délimitait l'allée centrale, fixait le roi. Quand elle se rendit compte qu'elle était elle-même fixé, elle corrigea légèrement son attitude et l'inquiétude remplaça l'impatience. Brave fille, songea-t-elle. Brave petit oiseau répétant ce qu'on lui a demandé de dire. Il fallut que Tywin échangea un long regard avec son petit-fils pour qu'il se relève finalement pour aller embrasser Garlan Tyrell et lui assurer de sa joie de pouvoir épouser sa chère sœur sous un tonnerre d'applaudissements. C'est donc ainsi que meurt un engagement. Elle y participa, bien sûr, mais son esprit était déjà envahi par d'autres pensées.

Parce que ce fut alors le tour des héros de la bataille, les Redwyne de la Treille, Randyll Tarly, Kevan Lannister – son beau-frère, bienvenue dans la famille, des Marpheux, Brax, Crakehall qu'elle ne reconnut qu'à leurs emblèmes. Les moindre-nés lui posèrent plus de difficulté, faute d'avoir révisé son héraldique, mais elle parvint à mettre sur la plupart des éclopés un nom. Les autres n'étaient que des francs-coureurs plus ou moins connus et plus ou moins agonisants. Si sa robe ne lui rappelait pas à chaque instant qu'elle était bel et bien réveillée, elle se serait assoupie debout de devoir écouter le nom des navires, des officiers, des chevaliers méritants.

Quand Littlefinger s'avança, cependant, elle sortit de sa rêverie et plissa les yeux. Il ne s'était pas distingué pendant la bataille, du moins pas en tant que combattant. Elle le soupçonnait d'être plus ou moins impliqué dans l'échec de sa conspiration, mais n'en avait aucune preuve si ce n'est son attitude toujours aussi obséquieuse et ambiguë que d'ordinaire. Aussi ne fut-elle qu'à demi surprise de le voir gratifier du château d'Harrenhal et du titre de Seigneur suzerain du Trident. Une magnifique ruine maudite et un titre aussi vain qu'inutile, nota-t-elle. Quelle chance avait-il, vraiment, surtout si l'on considérait que jamais les seigneurs du Conflans n'accepteraient la domination d'un freluquet du Val tout juste titré, du moins tant que vivraient Tully et Stark. Ce qui, dans l'absolu, ne signifiait peut-être pas grand chose par les temps qui couraient. Là encore, elle applaudit poliment en espérant qu'elle serait bientôt débarrassée de cette stupide cérémonie.

Mais ce fut bientôt au tour de près de six cent chevaliers d'être adoubés, lentement, cérémonieusement, tandis que sa robe pesait toujours un peu plus lourd et enserrait toujours un peu plus sa taille. Les regards, désormais presque tous ensommeillés, n'étaient plus sur elle, aussi se permit-elle de fermer les yeux un instant. Elle était debout non loin de Kevan qui lui jetait de temps à autre un regard à la fois curieux et inquisiteur. Elle lui répondait soit par un sourire, soit par une œillade courtoise.

Mais le pire était à venir et, lorsque le dernier des chevaliers fut nommé, elle se crispa presque immédiatement. Une nouvelle compagnie approchait, faite des nobles et des chevaliers faits prisonniers pendant la bataille. Ils n'étaient pas exactement nombreux – la plupart était parvenue à fuir soit sur les navires, soit d'une manière ou d'une autre, mais parmi eux figuraient de grands seigneurs qu'elle savait proche de Stannis Baratheon. Mais ce n'était pas encore leur tour de ployer le genou devant le roi. C'était d'abord le sien et elle le savait. Ce ne fut pas Tywin qui vint la chercher, mais Kevan qui lui tendit son bras. Elle le saisit sans le regarder et s'avança lentement jusque devant le trône. Jusque devant le roi. L'assistance se tut.

Debout au milieu de l'allée centrale dans sa superbe robe, Shara attendit que le groupe de prisonniers derrière elle se soit arrêté. La Main du roi la fixait. La reine la fixait. Tout le Conseil restreint la fixait et attendait une réaction de sa part. Je ne peux pas faire ça, se répéta-t-elle. Je n'ai pas le droit de faire ça. Mais ce qu'elle voyait dans les yeux de son époux, ce qu'elle y avait vu quand ils étaient encore dans la Tour de la Main, ce n'était pas juste des menaces : c'était une certitude. Si elle ne demandait pas pardon, elle mourait et avec elle une partie de l'espoir qui subsistait encore de voir les Lannister tomber.

Alors, tout aussi lentement, elle s'agenouilla sur les dalles de marbre du sol et releva la tête vers le roi. Il exultait, tout comme sa mère. L'assistance, elle, retenait son souffle. Plus haute que l'honneur. Ce n'était rien. Juste un geste, juste des mots. Elle était et resterait une dame du Val à l'honneur intact.

« Votre majesté, » déclara-t-elle en baissant finalement son regard. « J'implore votre pardon pour les odieux actes de forfaiture dont j'ai été auteur.

- Reniez-vous donc toute allégeance à l'un des usurpateurs qui menacent sa majesté Joffrey Baratheon ? » lui demanda Kevan retourné à son siège. « Abjurez-vous votre loyauté ?

- Il n'y a rien à abjurer. J'ai été leurrée, manipulée afin de croire aux abjects mensonges colportés sur la personne de votre altesse.

- Vous reconnaissez donc la traîtrise tant de feu Lord Stark que de feu Lord Arryn votre père dans les fausses investigations lancées contre sa majesté ? »

Au dessus d'elle, la reine souriait. Elle resta silencieuse un instant à fixer le sol. Elle était sensée demander pardon. Pas témoigner contre deux des hommes les plus honorables des Sept Couronnes. Quand elle releva les yeux vers l'estrade, ce fut ceux de Tywin Lannister qui l'accrochèrent. Apparemment indifférent au spectacle, elle savait, elle sentait qu'il l'attendait au tournant. Elle soutint son regard quelques secondes, le temps qu'il comprenne qu'elle n'avait pas peur de lui. Toujours pas.

« Je la reconnais. Je n'aurais assez d'une vie pour payer le prix de tels actes de trahisons, » répondit-elle finalement d'une voix atone. « Mon cœur et son âme sont tout entiers loyaux à votre majesté.

- Par égards pour le seigneur Main votre époux, j'accepte vos excuses, Lady Shara. Que plus jamais votre regard ne se tourne vers l'usurpateur Stannis Baratheon.

- Votre altesse, » reprit-elle d'une voix qu'elle força à être plus vivante. Elle était en réalité empreinte de cynisme. « Jamais plus mon regard ne pourra se détourner d'un roi aussi magnanime et puissant que vous.

- Majesté, les autres prisonniers. »

Cersei était intervenue pour l'arrêter, bien consciente, contrairement à son fils, de la mascarade qui se jouait devant lui. Rosissant de joie devant tous ces compliments et ces vœux de fidélité, il ne s'était pas rendu compte que la prétendue traîtresse repentie était en train de rappeler à tous qui elle était et qui elle resterait. Une majorité de la cour ne parut d'ailleurs pas comprendre plus que lui le sous-entendu. A la façon dont les Lannister l'observaient, cependant, elle devina qu'ils voyaient clair dans son jeu. Tant mieux. C'était probablement la dernière fois qu'elle pourrait se permettre de laisser transparaître ses opinions aussi clairement.

Elle se releva alors et retourna à sa place, dans l'ombre du trône et de l'estrade. Cette fois-ci, c'était Sansa Stark qui la fixait et pas l'inverse. Elle pencha légèrement la tête avant de revenir à la cérémonie. Si discussion il devait y avoir entre les deux jeunes femmes, il faudrait qu'elle soit discrète et à mots tellement couverts qu'ils en deviendraient presque incompréhensibles. Pour l'instant, elle devait endurer la vue des anciens gens de Stannis Baratheon en train de ployer le genou devant un roi qu'ils ne respectaient pas – ou ne devraient pas respecter. L'un d'entre eux m'a trahie, songea-t-elle. Il n'était probablement pas dans ce groupe, cela dit. Il était soit mort, soit déjà gracié. Elle finirait par savoir qui avait osé révéler son implication, que ce soit Baelish ou un quelconque chevalier des Terres de l'Orage. Et il regretterait de s'être mis sur sa route.

Au départ, les pardons plurent et les prisonniers, obéissants, ne cherchèrent pas à se rebeller. Il fallut que l'on arrive aux bâtards Florent et aux hommes les plus proches de Stannis pour que les choses se gâtent. L'un d'eux, loin de vouloir se rebeller et renier son roi, s'éleva contre Joffrey et lui hurla nombre de choses qu'elle aurait aimé pouvoir lui hurler, sans jamais le pouvoir. De rose de satisfaction, le roitelet devint rouge de fureur et vociféra à ses gardes de se saisir de cet homme. Mais un homme prit instantanément le relai, les yeux fixés tantôt sur lui, tantôt sur elle. Il me connaît. Il cherchait son appui.

« Joffrey est le ver noir qui ronge le cœur du royaume ! Anéantissez-le avant qu'il ne vous gangrène tous ! Anéantissez-les, la reine putain, l'ignoble gnome et l'araignée perfide, les fleurs mensongères ! » Elle reconnaissait la rhétorique – c'était celle enseignée par la prêtresse de Rh'llor qui servait de conseillère à Stannis. « Il va surgir, le feu purificateur ! Le roi Stannis va revenir !

- C'est moi, le roi ! Tuez le ! Tuez le sur le champ, je le veux, je… » Un glapissement retentit et fit traire un instant l'assistance. Le roi venait de se blesser sur le trône et sa manche s'assombrissait sous l'afflux du sang. « Mère ! »

Dissimulant derrière sa main un sourire moqueur, elle fut presque surprise de voir l'homme qui hurlait de saisir d'une pique et mugir que le trône récusait ce faux roi. Il avait raison. Et il voulait qu'elle le dise. Pas après tout ça, pensa-t-elle. S'il veut vraiment que Stannis ait encore la moindre chance, il aura besoin de moi vivante. Elle tourna alors la tête vers l'estrade où Cersei s'était jetée sur son fils pour l'emmener, avec trois mestres, à l'arrière de la salle. Tywin, lui, n'avait pas bougé d'un cil pendant la totalité de la scène et il n'eut qu'à légèrement bouger l'index pour que cette comédie s'achève par la mort de son principal acteur.

Un brouhaha pour ainsi dire assourdissant s'éleva alors dans la salle tandis que tous les conseillers s'entre-observaient et chuchotaient. Baelish et Varys échangeaient des commentaires qui la laissèrent songeuse. Que peuvent donc se dire une Araignée perfide et un stupide volatile ? Elle accrocha le regard du second qui inclina respectueusement la tête. Elle releva la sienne et suivit des yeux son époux qui s'était levé et qui allait s'installer sur le trône de Fer. Un trône qui lui seyait bien mieux qu'aux trois derniers véritables rois, pour autant qu'elle le sache.

« Aux suivants, » déclara-t-il d'une voix si vigoureuse que le silence retomba immédiatement. « Que ceux qui veulent se repentir de leurs félonies le fassent. Nous ne tolérerons plus de scandale. »

Elle perdit le compte des pardons, des excuses et des titres dés le début et ne se réveilla que lorsque l'on commença à faire sortir des convives. Par les immenses baies vitrées, seule la lumière déclinante du jour passait désormais. Y a-t-on vraiment passé la journée ? Elle retint un bâillement et suivit son garde du corps jusqu'à sa chambre où l'attendait sa femme de chambre. Elle ne s'était visiblement pas encore remise des réprimandes de Tywin et semblait encore inquiète pour ses gages, sans oser le lui dire. Elle n'avait pas la force ni la volonté d'en discuter, aussi se contenta-t-elle de la laisser la déshabiller et lui enfiler sa chemise de nuit et une robe de chambre en soie pourpre qui devait la rendre au moins présentable à son époux à son retour dans les appartements nuptiaux. Elle la congédia avant qu'elle ne s'attaque à ses cheveux et s'en occupa d'elle-même, habitude qu'elle avait prise au fur et à mesure des années pour profiter d'un instant seule avec elle-même avant de dormir.

Elle devait profiter des quelques minutes qu'elle avait à sa disposition seule avec son époux pour essayer de glaner des informations sur ce qu'il comptait faire d'elle, ou en tout sur ce qu'il attendait de ce mariage. Elle était certaine qu'il ne lui dirait rien, mais les silences étaient parfois beaucoup plus lourds de sens que les longs discours. Les mensonges recelaient toujours une part plus ou moins importante de vérité. Une fois qu'elle eut démêlé et rapidement tresser ses cheveux, elle sortit de sa chambre pour rejoindre la pièce voisine.

Il avait déjà quitté son armure et ne portait plus que son habituel surcot de cuir orné de l'insigne de la Main. Il était à son bureau et ne lui adressa pas la moindre attention quand elle entra, se contentant de congédier d'un geste le soldat qui l'accompagnait. Elle resta debout un instant, le temps de vérifier que le trou de communication entre ses appartements et ceux-ci n'était effectivement pas visible. Comme prévu, il était recouvert par une tenture. Elle acquiesça silencieusement et s'assit dans le fauteuil où, la veille, trônait Céleste. Elle chercha ses mots quelques secondes avant de briser le silence.

« Où sont mes livres ?

- Vos livres ? » demanda-t-il d'une voix à peine intéressée. « Quels livres ?

- Tous ceux qui étaient entreposés dans ma bibliothèque. Ils n'y sont plus.

- Mes gens les inspectent. Nous avons déjà fait quelques découvertes. » Il posa sa plume et releva les yeux vers elle. « A ce propos, pourquoi avoir utilisé un recueil de prières ?

- Est-ce le premier des ouvrages que vous avez inspecté ?

- Non.

- Vous avez votre réponse. » Elle ne souriait pas et sa voix non plus. « Je n'ai pas la mienne. »

Il acquiesça, comme si c'était la réponse à laquelle il s'attendait, et resta muet. Je ne vais pas les récupérer, devina-t-elle. Elle avait eu raison de le prévoir, le matin même. Son cœur se serra à cette idée. Certains d'entre eux avaient participé à son éducation plus que ses précepteurs et ses dames de compagnie et avaient fait d'elle ce qu'elle était aujourd'hui, pour le meilleur et pour le pire. Elle avait passé des heures, des journées entières penchées sur d'autres à les annoter et à souligner les points qu'elle trouvait les plus intéressants ou les plus problématiques. Et tout ça était perdu.

« Ces livres me sont précieux, » insista-t-elle tout en sachant que c'était peine perdue. « Et vous n'y trouverez rien.

- C'est à moi d'en juger. Vous vous en passerez jusqu'à nouvel ordre.

- Et vous vous imaginez que je vais passer des journées entières enfermée dans mes appartements à attendre que le temps passe ? Je n'ai pas de livres, pas d'encre, pas de parchemins et vous me faites suivre à toute heure du jour. Rien de bien différent des geôles desquelles vous m'avez tirée.

- Peut-être souhaitez-vous y retourner, si ce régime ne vous convient pas ?

- Après avoir reçu le pardon officiel de sa majesté ? » Elle sourit enfin, glaciale. « Je m'en voudrais presque de le trahir. »

La physionomie de Tywin se crispa légèrement sous l'affront mais il ne répondit rien. Il y avait une différence entre ce genre de commentaire fait en privé et le discours grandiloquent qu'elle avait pu tenir dans la salle du trône – il s'attendait au premier et punirait le second s'il devait advenir à nouveau. Mais ce n'était que de bonne guerre : jamais elle n'avait été supposée renier son père. Son honneur était suffisamment terni pour qu'elle n'accepte pas en plus de prendre toutes ces offenses avec le sourire, et parmi toutes les réactions stupides qu'elle pouvait avoir, celle-ci était probablement celle qu'il pouvait le plus comprendre. S'il le voulait seulement.

« J'espère que votre coup d'éclat vous a amusé. » Il doit lire dans mes pensées. « Parce que vous n'avez plus intérêt à vous faire aussi expressive.

- Disons que c'était juste une façon de vous rappeler que je n'étais pas supposée trahir Eddard Stark et feu mon père en plus d'accepter de m'humilier publiquement.

- Je ne contrôle pas le roi.

- Vous le devriez peut-être, » souffla-t-elle. « Enfin si vous contrôlez votre famille comme vous parvenez à me contrôler moi, je comprends mieux l'état du royaume. »

Cette fois-ci l'affront lui fit serrer le poing. C'est donc là le point de non retour avec lui. Elle nota mentalement qu'elle ne devait plus s'approcher du terrain familial si elle voulait garder sa tête sur les épaules et des relations au moins courtoises avec lui. Mais elle devait avouer qu'elle aimait par dessus tout appuyer là où il aimait le moins que l'on appuie – elle en savait beaucoup et c'était quelque chose qu'il ne pouvait pas supporter. Elle se releva alors et s'approcha de la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure. Il n'y avait plus personne, si ce n'est quelques gardes qui déambulaient là en attendant de prendre leur poste. Le Donjon Rouge s'endormait.

« Vous vous permettez beaucoup de choses pour une prisonnière. Ne vous figurez pas que je vais accepter vos remarques et vos sous-entendus sous prétexte que vous vous imaginez plus intelligente que le reste de ce royaume.

- Oh, non. Cela n'a rien à voir avec moi ou avec vous, » répliqua-t-elle sans quitter des yeux le ballet des gardes en contrebas. « Cela a à voir avec ce que vous imaginez retirer de ce mariage.

- C'est donc à cela que vous avez passé votre matinée, à échafauder quelques théories sur mes intentions ?

- Je n'ai pas la prétention d'avoir compris la totalité de votre plan. »

Elle haussa les épaules et resserra les pans de sa robe de chambre autour de son buste. Un vent coulis s'insinuait par tous les recoins mal isolés de la pièce, et dieux qu'il y en avait beaucoup. Peut-être que l'Hiver vient effectivement. Elle ne se souvenait pas d'avoir eu froid depuis une éternité. Sans doute n'avait-elle jamais eu froid, d'ailleurs, ou pas suffisamment pour que le souvenir lui soit resté. L'idée même de voir arriver la neige et l'Hiver lui arracha un rictus sardonique. Comme si le royaume avait besoin de cela en plus d'une guerre civile, d'un souverain incapable et d'une famille royale au mieux dysfonctionnel. Au moins l'Hiver ferait-il la force des Stark, si tant est qu'ils survivent jusqu'à ce qu'il arrive véritablement.

« C'est donc que vous en avez compris une partie, » nota-t-il. Elle l'entendit sa chaise racler le sol. Il s'était probablement tourné vers elle. « Oserais-je vous demander laquelle ?

- Celle que vous avez servie à tous ceux qui vous ont demandé pourquoi vous vouliez épouser une traîtresse. La partie la moins pertinente.

- Rien de moins. Et donc ? Quelle est-elle ?

- Vous avez lu les missives de Lord Royce, » répondit-elle d'une voix presque traînante. « Vous savez que les greniers du Val sont presque pleins et vous voyez arriver l'Hiver. Vous avez beau avoir les Tyrell avec vous, leurs réserves ne seront pas suffisantes pour nourrir le royaume quand la neige tombera et spécialement si la cour ne réduit pas ses extravagances… Ce qui n'arrivera pas tant que votre fille sera reine. Récupérez les ressources du Val sera donc, à un moment ou un autre, nécessaire à la subsistance soit de la couronne, soit de Westeros.

- Et en quoi cette partie serait la moins pertinente ? »

Elle se tourna lentement vers lui. Ses yeux verts la fixaient avec une intensité rare, le genre qui lui aurait normalement fait baisser les siens si elle ne savait pas que c'était exactement le but recherché. Ce n'était pas une véritable question il en connaissait la réponse. Il voulait juste la jauger, vérifier si sa réputation était fondée et, surtout, si elle avait été effectivement capable de mettre au point une conspiration telle qu'elle aurait pu faire vaciller le trône et la ville au point de mettre les deux dans les mains de Stannis Baratheon. Et elle allait se faire une joie de confirmer sa réputation, en tout cas sur ce point. Il y en avait d'autres où il valait mieux qu'il continue de la sous-estimer ou de ne pas savoir comment l'estimer du tout.

« Vous n'avez pas besoin de moi pour vous emparer des réserves du Val. Certes, ce sera sans doute plus facile de passer par moi, » admit-elle. « Mais vous auriez pu tout simplement exiger le paiement d'un tribut en vivres et vous l'auriez obtenu. Et vous le savez, parce que vous connaissez ma belle-mère et que vous savez qu'elle veut à tout prix éviter la guerre. Elle vous aurait sacrifié la moitié, peut-être même les trois quarts de nos réserves pour garantir une paix précaire pour elle et son fils.

- Finement raisonné, je dois l'admettre, » déclara-t-il en passant une main sur sa mâchoire. Un air appréciateur flottait vaguement sur son visage. « Qu'en est-il de la véritable raison de ce mariage ?

- Je finirai par la découvrir un jour ou l'autre. Vous ne pourrez pas toujours garder vos cartes secrètes. Jusque là… Je me contenterai de considérer que vous avez besoin de moi. Quoique vous en disiez. »

Elle n'attendit pas de réponse et rejoignit le lit qui n'avait lui de nuptial que le nom. Elle ne se plaignait pas et, quelque part, elle appréciait presque l'effet de le laisser sur ces derniers mots. Stratégiquement, lui montrer qu'elle en savait déjà plus qu'il ne pouvait l'imaginer était idiot mais il était grand temps qu'il cesse de la sous-estimer et qu'il se rende compte qu'elle restait encore et toujours une menace. Une menace aux cheveux pâles et aux yeux clairs, une menace à la peau douce et au sourire charmeur, mais une menace tout de même.