Tout le monde se pressait pour aller s'abriter des gouttes d'eau glacée, qui tombaient du ciel grisâtre. Personne ne prêtait la moindre attention au minuscule petit être, aux épaisses boucles noires, recroquevillé sur lui-même dans le caniveau. Il avait faim. Il avait froid. Mais personne n'avait envie de venir en aide à un petit démon. A un petit monstre aux yeux d'or. Il était de la même engeance que ceux qui créaient et contrôlaient les Akumas. Elle méritait donc de mourir, la petite abomination aux cheveux noirs.
- Comment t'appelles-tu ? Demanda une voix douce, agréable, bien qu'indéniablement masculine.
Le petit garçon leva lentement la tête. Un homme, mal rasé et un peu trop gros, bien qu'indéniablement élégant, se tenait debout devant lui.
- Je ne m'en rappelle pas, répondit l'enfant d'une voix faible.
L'homme lui sourit. Ce fut alors, que l'enfant, stupéfait, remarqua la couleur de ses yeux.
Ils étaient dorés.
- Je m'appelle Adam, précisa l'homme. Le Premier Apôtre. Je suis un Noah, tout comme toi…
Tyki ouvrit brusquement les yeux, le souffle court. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas fait ce rêve. Son corps était humide d'une sueur froide, qui plaquait quelques boucles brunes sur son front. L'immense chambre, que lui avait attribuée le Comte il y a des années, était plongée dans l'obscurité la plus complète. Le soleil n'était pas encore levé… Quelle heure est-il ? Se demanda-t-il, encore à moitié endormi.
Il se remit debout avec quelques difficultés, frissonnant du contact du sol glacé sous ses pieds nus. Il tituba jusqu'à la commode sculptée, à la recherche de son réveil, passa devant le long miroir posé contre un mur, et eut la surprise de voir qu'il avait repris inconsciemment forme humaine ce qu'il n'était plus arrivé à faire depuis plus d'un an– pour autant qu'il s'en souvienne, depuis que ce sale gamin de Walker avait tenté de « l'exorciser ». Ses yeux avaient repris leur teinte sombre, et sa peau, sa pâleur. Les stigmates sur son front avaient disparu.
Il y eut un temps où il avait adoré reprendre cette forme, pour se mêler aux Humains. C'était terminé. A présent, il ne supportait plus cette apparence, qu'il jugeait trop chétive, trop fragile… Trop humaine, en fait. Un froncement de sourcil, et ses prunelles virèrent de nouveau au mordoré, sa peau à une nuance étrange entre le brun et le gris. Son ventre commençait à s'arrondir, remarqua-t-il, dépité. Il posa une main curieuse sur le petit renflement, sa petite "mission" imposée par le Comte, avant de la retirer vivement, horrifié par cette réaction qu'il qualifierait de femme enceinte.
Tyki avait littéralement horreur de la chose qui grandissait dans son ventre, qui parasitait son corps. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il avait eu la chance de ne jamais avoir fait de cauchemars mais depuis trois mois, ça n'arrêtait pas. Il ne pouvait plus fermer les yeux sans se retrouver assaillit d'images plus ou moins désagréables, comme ce rêve étrange avec cet enfant sous la pluie. Il était sûr que la progéniture de Cross y était pour quelque chose.
Road l'avait déjà surpris de nombreuses fois à se lacérer le ventre, à se déchiqueter la peau à la seule aide de ses ongles en de profonds sillons sanglants. Il aurait tellement voulu que cela cesse. Il ne voulait pas de l'enfant d'un Exorciste, pour tout dire il ne voulait pas d'enfant du tout. Ce ventre, qui ne cessait de s'arrondir, le dégoûtait à un point qu'il n'aurait jamais cru imaginable. C'était un mec, un putain de mec ! Pas une femme ! Son ventre n'avait pas à s'arrondir, sauf s'il décidait de forcer sur la nourriture ou la bière.
Mais Road lui avait affirmé ne pas être sûre que cette haine féroce envers son futur enfant, vienne forcément de lui, mais plutôt de Joyd. Joyd, qui comme tous les Noah, haïssait par-dessus tout l'Innocence et ses esclaves. Ce qui voudrait dire que plutôt que d'engendrer un Noah, Tyki risquait sans doute de donner le jour à un de ces maudits Compatibles. Tyki s'était brusquement rendu compte que si les prédictions de sa nièce se révélaient exactes, il n'aurait sans doute pas le choix… Il ne laisserait pas le temps à un de leurs ennemis héréditaires, même la chair de sa chair, d'arriver à l'âge où il rencontrerait son Innocence. Jamais il ne lui laisserait le temps de représenter un danger pour sa famille, jamais ! Maintenant, il avait juste à attendre pour être fixé. Encore six mois et tout sera enfin terminé.
Attendre… Il passa une main sur son ventre, où ses ongles se plantèrent quasi-instantanément.
- Arrête ça, ordonna une voix d'un ton ne souffrant aucune réplique.
Tyki leva les yeux, pour voir son neveu, poings sur les hanches, planté devant la porte qu'il avait oublié de fermer la veille. Comme pour le défier, ses ongles s'enfoncèrent un peu plus profondément, faisant jaillir un mince filet de sang. Une petite main vint lui saisir d'autorité le bras, le forçant à sortir les doigts hors de la plaie.
- J'ai dis : arrête !
- Qu'est-ce que tu veux, Wisely ? Demanda le brun d'une voix morne, sans prendre la peine de le regarder.
La prise autour de son bras se desserra légèrement.
- Tu nous inquiètes, avoua finalement l'adolescent du bout des lèvres. Moi et Road. Et Papa aussi sans doute, si elle lui avait raconté que tu te scarifiais.
Une bonne chose. Tyki n'aurait pas supporté avoir son frère tout le temps sur son dos, à le surprotéger comme un enfant de quatre ans.
- Il faut absolument que tu en parles à quelqu'un : tu ne peux rester comme ça ! Ça pourrait être dangereux, pour le bébé et toi.
Le regard venimeux que Tyki lui adressa en retour le fit reculer.
- Le bébé ? Répéta le plus vieux avec incrédulité. Il n'est pas encore né, je te signale ! Cette « chose » est tout sauf un bébé il ne devrait même pas exister !
- Tyki, tenta Wisely sur le ton de l'apaisement. Ce n'est pas grave, tu sais. Beaucoup de femmes passent par là pendant leur grossesse et-
- SAUF QUE JE NE SUIS PAS UNE FEMME ! Rugit Tyki, en perdant définitivement le contrôle de ses nerfs.
Alors, sous le regard horrifié du Noah aux cheveux blancs, il commença à méthodiquement écraser ses poings sur son ventre, encore et encore, de plus en plus fort. D'autres mains vinrent rapidement l'empêcher de faire ce qu'il avait à faire. Il hurla, tout en tentant de débattre.
- Tyki ! S'exclama la voix de Sheryl.
- LÂCHEZ-MOI ! LÂCHEZ-MOI ! LÂCHEZ-MOI ! Exigea Tyki dans une longue litanie stridente.
Il ne voyait, ni n'entendait plus rien. Plus rien ne comptait en dehors de ce ventre qui ne cessait de s'arrondir bien malgré lui. S'il frappait suffisamment fort, son ventre redeviendrait plat, comme avant. Tout serait fini.
- Bordel ! Cracha Tryde.
- Tenez-le bien !
Tyki eut alors ce qui aurait pu s'apparenter à un malaise. Il se sentit brusquement tomber en avant, comme une marionnette à laquelle on aurait coupé les fils. Il entendit vaguement Sheryl hurler.
Un homme tendait les bras, en l'appelant, avec ces intonations douces et patientes dans la voix que l'on réserve habituellement aux enfants. Le prénom que l'homme utilisait pour le nommer lui était familier.
L'homme avait une épaisse chevelure noire en bataille, remontant en épis à l'arrière de son crâne, ainsi qu'un visage mince, qui ressemblait étrangement au sien. A un point que cela en devenait troublant.
L'homme esquissa un petit sourire triste, avant de littéralement partir en poussière comme une statue de sable s'éparpillant au vent.
Il s'entendit hurler, hurler…
- Ne lui faites pas de mal !
Quelqu'un le gifla. Tyki cligna des yeux, un peu désorienté, avant de se rendre qu'il avait les onze autres membres du clan penchés au-dessus de lui.
- Tu vas mieux ?
- Il commence à se rappeler, chuchota le Comte, le regard fixe. J'ignore comment, mais l'enfant qu'il porte est en train de rendre la mémoire…
- Attendez un peu, Prince, fit Wisely, qui comprenait de moins en moins. Vous saviez qui il était depuis le début, et vous ne l'avez pas tué ?
- Il est l'un des nôtres. Qu'importe ses liens avec le traitre.
- Est-ce que vous vous rendez compte à quel point il pourrait être dangereux ? Surtout quand on connait le passif de son père…
- Tyki n'est pas le Quatorzième, se contenta de répondre le Comte. Il a beau lui ressembler, Tyki ne sera jamais Neah.
Wisely préféra ne pas relever la manière dont le Comte prononça le nom du Musicien, de celui qui les avait tous trahi… D'une voix douce, tendre, qui fit frissonner le Cinquième Apôtre.
- Il ne s'agit pas de ça, Prince, se permit d'insister Wisely. Tyki se fie pour l'instant à la fausse mémoire que vous lui avez implanté, mais que croyez-vous qu'il se passera quand il se rappellera qu'en réalité vous avez assassiné son père devant ses yeux ?
- Il n'avait qu'à pas me trahir ! Cracha brusquement le Premier Apôtre, d'une voix vibrante de haine. Tyki est en est la preuve vivante ! J'aurais tellement voulu connaitre le nom de la femme, avec laquelle le Quatorzième l'a engendré : je l'aurais cassé en deux !
Wisely, sourcils froncés, comprit qu'Adam ne faisait pas référence à l'épisode fâcheux où Neah avait tenté de l'assassiner, avant de s'enfuir. Tuant dans son sillage, tous les autres Noah. Dont Wisely d'ailleurs, qui avait pris trente-cinq ans pour se réincarner à nouveau. Non, il semblerait que les relations intimes, que le Comte et le Quatorzième aient autrefois entretenues, soient encore une fois au centre du problème. Le Premier Apôtre semblait faire plus de cas de l'infidélité manifeste de Neah, que de sa tentative de meurtre en elle-même.
Pourtant, pour une raison qui dépassait Wisely, le Comte avait élevé Tyki, avec le même amour et la même infinie patience qu'il accordait à tous les Noah. Nul doute que cet imbécile de Tyki l'aimait également.
C'était vraiment lamentable.
Tyki apprécia à sa juste valeur le silence qui s'était installé dans sa chambre. Les autres membres de sa famille s'étaient finalement résolus, bon gré mal gré, à le laisser seul. Pour autant, ils n'avaient pas pris le risque qu'il fasse du mal au précieux petit Noah qu'il était censé mettre au monde… Le deuxième d'entre eux à venir au monde sans être un des treize, comme le Comte l'espérait. Mais Tyki, à présent immobilisé sur son lit grâce à de multiples talismans, n'en était pas aussi sûr.
Le Quatorzième avait été une anomalie. Mais leur clan y avait vu une formidable opportunité pour reformer enfin leur peuple. Tyki le comprenait très bien, mais pourquoi était-ce à lui de jouer le rôle de la poule pondeuse ? Pourquoi lui et pas Lulubelle par exemple, qui avait au moins l'avantage d'être une femme, elle ? Il voulait tellement que cela cesse… Pourquoi est-ce que sa propre famille lui infligeait une chose pareille ?
- Papa ! Hurla une petite voix enfantine.
Un homme aux cheveux noirs et au visage bien dessiné était étendu sur le sol, une flaque de sang s'étendant de manière inquiétante autour de lui. Il fallait qu'il se réveille… Allez, réveille-toi ! Il se vit en train de secouer avec désespoir l'homme qui n'était déjà plus qu'un cadavre, comme pour le réveiller. Par pitié, réveille-toi ! Tyki remarqua soudainement à quel point ses propres mains semblaient si petites, des minuscules mains d'enfant. Pourquoi est-ce que tu ne te réveilles pas ?
Tyki se prit la tête entre les mains, alors qu'une série d'images venaient à nouveau s'apposer de force devant ses yeux. Assez, assez, assez !
Un Akuma au-dessus de lui. Un Level 2, avec un étrange médaillon autour du cou, qui lui souriait doucement.
- Tu n'as rien ?
Et ce sang… Tout ce sang… Cet Akuma allait mourir, à cause de lui. Pourquoi est-ce qu'il pleurait… Pour un Akuma ?
Le Level 2 laissa place à un homme, un humain sans visage, une ombre grimaçante.
- Inutile de te débattre, petit monstre…
D'autres ombres vinrent se joindre aux premières.
- Les Noah sont des démons…
- Mais toi, tu es bien pire…
- Tu n'aurais jamais dû naître !
Tyki recula, terrifié sans pouvoir exactement l'expliquer.
- Pourquoi… Commença une petite voix enfantine derrière lui.
Il se retourna si brusquement qu'il en perdit l'équilibre. Un minuscule petit garçon aux boucles noires et recouvert de sang, se tenait devant lui, en larmes.
- Pourquoi est-ce que tu es du côté des gens qui ont fait du mal à Papa ? Sanglota le petit garçon.
- Ne lui prêtes pas attention ! Exigea une autre voix.
Un adolescent, lui aussi aux cheveux noirs bouclés, s'assit à côté de Tyki, qui remarqua avec surprise que celui-ci portait le même médaillon que le Level 2.
- Tu n'es pas ton père, tu te rappelles ? C'est ce que tu disais, non ? Toi, tu ne trahirais jamais notre cause pour les beaux yeux d'un Exorciste, n'est-ce pas ?
Tyki acquiesça. Bien sûr que non… Mais de quoi est-ce qu'ils parlaient tous exactement ?
- Les Humains ne font que mentir, chuchota une ombre.
- Les Humains sont lâches… Commença une autre.
- … Egoïstes…
- … Assoiffés de sang et de pouvoir…
- Les seuls véritables démons, c'est vous, les Exorcistes ! S'entendit-il hurler d'une voix étonnamment juvénile.
Un homme baraqué, vêtu de l'uniforme noir de la Congrégation, se jeta sur lui, une expression de pure fureur sur son visage balafré :
- FERME-LAAAAAAA !
Le rêve changea brusquement. Il se trouvait à présent dans ce qui ressemblait à un cachot. Il y avait un homme blond à terre, en train de se vider de son sang. Ainsi qu'une créature monstrueuse, enserrant de ses espèces de tentacules un petit Exorciste aux cheveux blancs.
Tyki se réveilla en sursaut. C'était quoi ça ?
Et un nouveau chapitre d'expédié, un ! Et toujours pas de reviews... NOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoON ! J'espère que ce nouveau chapitre vous a plu autant que j'ai pris plaisir à l'écrire (courbette). N'hésitez pas à me donner votre avis, bon ou mauvais, je ne mors pas... Enfin presque jamais.
Note :A propos de la grossesse difficile de Tyki = Et oui, la grossesse -surtout quand elle n'est pas désirée comme dans le cas présent, est loin d'être une sinécure pour un certain nombre de femmes qui passent par des stades de dépression plus ou moins graves. Contrairement aux clichés et aux idées reçues, une grossesse n'est pas toujours vécue par ceux qui la vivent comme la plus belle chose qui pouvaient leur arriver... Il me semblait important d'explorer ce côté sous-exploité dans les Mpreg qui sont souvent l'excuse pour une romance guimauve "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants".
