Je présente mes excuses à ceux qui suivaient cette fic, que je n'ai pas updatée depuis un an. Je viens de finir un plan qui devrait me permettre d'aller au bout de mon récit. Bonne lecture !
Chapitre IV – L'autre voie
Je vis bien qu'il contenait un sourire victorieux. Il avait mon attention, c'était le but recherché.
- Si nous sommes parvenus à reprendre une existence plus équilibrée et épanouissante, c'est parce que nous nous somme sevrés de ce qui nous hottait toute parcelle d'humanité. Nous nous sommes sevrés de sang humain.
Chaque nouvelle phrase que Carlisle prononçait se révélait être plus déconcertante encore que la précédente. Je commençais à craindre sérieusement pour ma santé mentale.
Se sevrer de sang humain ? Mais me nourrir était si viscéralement ancré en moi que je ne pouvais décemment imaginer une telle chose possible. J'avais bien entendu quelques légendes sur des vampires ne se nourrissant que de sang animal, mais j'assimilais d'avantage cette alimentation à de la survie plutôt qu'à un mode d'existence valable.
- Ça parait si simple, lorsque vous le dites, ne puis-je m'empêcher de sourire. On arrête de massacrer des humains et hop, la vie devient merveilleuse, comme par magie.
- Non, effectivement, ça n'est pas simple. C'est même encore très compliqué pour certains d'entre nous. Nous devons nous battre à chaque instant contre notre nature profonde. Mais le jeu en vaut la chandelle. Tu n'as pas envie de pouvoir créer des liens ? Qu'une autre existence que la tienne puisse compter pour toi ? Ou bien de réaliser des choses, de pouvoir t'accomplir dans un domaine, quel qu'il soit ?
Instinctivement, je regardai mes mains et retins un sourire alors que je m'imaginai en train de faire de la pâtisserie ou du canevas. Pas très excitant. Mais une autre sensation me vint alors. Un souvenir remontant à plusieurs décennies. Une sensation de ma vie d'humaine. Un picotement sur le bout de mes doigts…
- Ca fait beaucoup de chose à assimiler en si peu de temps, n'est-ce pas ?
Je hochais la tête, ailleurs, toujours à ma sensation. Du bout des doigts, elle commença à électriser mes mains, remontent le long de mes bras… Je me levai brusquement.
- Il faut que je me nourrisse.
La fuite, encore et toujours. Ce reflex ne me quitterait-il donc jamais ? Carlisle hocha la tête, compréhensif.
- Tu as quelques heures pour prendre une décision. Nous partons la nuit prochaine.
Je traversai à nouveau le salon, vide cette fois, et descendis par l'escalier histoire de m'épargner un nouveau voyage en ascenseur. Une fois dans la rue, j'hésitai, une fraction de seconde à peine. Cette sensation… Il fallait que j'en aie le cœur net. Mes pas me portèrent alors vers des lieux où je m'étais refusé d'aller depuis mon arrivée à Londres. Les lieux ayant accueilli mon ancienne vie.
Camden Town avait bien changé depuis que je l'avais quitté. Rien d'étonnant à cela. Trente années, c'est long pour un quartier, même aussi mythique que celui-ci. A vrai dire, ce lieu qui avait abrité un temps toute l'exubérance et la fureur de mon adolescence me parut bien insipide. Presque aseptisé.
Mais je n'étais pas là par nostalgie et je trouvai rapidement ce que j'étais venue chercher. Je franchis la porte et me figeai sur le seuil de la boutique. Elle était vide, exception faite du vendeur. Un humain, jeune, seul… et sans défense.
- Salut, fit-il simplement. Tu cherches quelque chose ?
Je retins mon souffle pour éviter de capter son odeur, mais les battements de son cœur se chargèrent de me mettre au supplice.
- Rien de spécial, parvins-je à articuler. Je jette juste un œil.
Il hocha la tête et je m'enfonçai dans un des recoins de la boutique, espérant que les choses seraient plus simples à gérer en ne l'ayant plus sous les yeux.
Elles étaient toutes là, bien sagement alignées. Je tendis la main lentement et effleurai les cordes d'acier. Voilà d'où me venait cette sensation, c'était celle du contact des cordes sous mes doigts.
Allez ! Tu attends quoi ? Prends là, cette foutue guitare, on ne va pas y passer la nuit !
Au moment où je me saisis enfin du manche, le vendeur repassa dans mon champ de vision et emprunta un escalier pour descendre au sous-sol de la boutique. Mes doigts se crispèrent sur le bois verni. Seul, isolé, sans défense… Mes instincts de prédatrice faisaient tourner ces quelques mots en boucle dans ma boîte crânienne. Je résistai à l'élan qui me poussait vers ma proie au prix d'un effort monumental et repensai alors aux paroles de Carlisle : « Il suffit de se sevrer de sang humain. »… Sans doute la meilleure blague de l'année.
Je ne m'étais pas nourrie depuis longtemps. Trop longtemps. Dans ces conditions, tenter d'évoluer à peu près normalement au milieu de tous ces repas ambulants n'était sans doute pas l'idée du siècle, il fallait le reconnaître. Mais si je n'étais pas la reine de l'anticipation, j'avais cependant de la suite dans les idées. J'étais là dans un but précis, alors autant qu'on en finisse !
J'attrapai la guitare, m'assis sur un des amplis qui traînaient là, et commençai à jouer. D'abord une suite d'accords au hasard, histoire de vérifier qu'après tant d'années, je savais toujours comment faire. Puis une mélodie prit forme. Je fermai les yeux, me laissant emporter par le rythme et retrouvai alors rapidement ce que j'étais venu chercher. Cette sensation de se perdre totalement dans une mélodie, de ne faire plus qu'un avec l'instrument, d'avoir les tripes au bout de ses doigts… Tout était encore là, rien n'avait disparu. Ma voix vint alors malgré moi se plaquer sur les sons qu'émettaient la guitare et je perdis un moment toute notion du temps.
Comment avais-je pu oublier si longtemps cette sensation ? Comment avais-je pu à ce point m'oublier moi-même ? Du temps de mon humanité, la musique était tout ce qui m'avait tenu en vie, pendant un temps tout du moins. Mais le goût du sang, la sauvagerie, l'excitation de la chasse… tout cela avait tout balayé comme un rien. Et maintenant ?
Maintenant, le dénommé Carlisle et son étrange clan m'offraient une alternative. L'intérêt que ceux-là me portaient demeurait pour moi complétement inexplicable mais une chose était néanmoins certaine. J'étais à la croisée des chemins. Je devais choisir dès ce soir quel sens donner à mon éternité.
Un sifflement admiratif me tira brutalement de ma transe. Le vendeur était remonté. Je ne l'avais même pas senti.
- Ma parole ! Tu es la fille cachée de Patti Smith ou quoi ?
La surprise m'ôta toute prudence et j'emplis mes poumons de sa délicieuse odeur. En une fraction de seconde, j'aurais pu l'entraîner dans cette cave d'où il était venu et enfin soulager ce besoin irrépressible de plonger mes crocs dans sa carotide. A cette pensée, chaque cellule de mon corps se mit à vibrer.
- T'es pas du quartier, toi, je me souviendrais, sinon, me fit-il en m'adressant un clin d'œil.
C'était bien la première fois qu'un humain avait le temps de me faire du gringue. Apparemment, je donnais plutôt bien le change en tant qu'humaine. Il avait l'air tout sauf effrayé, malgré mes iris écarlates qu'il devait prendre pour des lentilles. Vu le quartier, il ne devait pas être à cette excentricité près.
Je me levai lentement et reposai la guitare sur son socle. Cette rencontre était un test. Si j'étais capable de quitter cette boutique en lui laissant la vie sauve, alors peut-être serais-je capable de faire de mon éternité autre chose qu'une interminable suite de mises à mort.
- Je suis juste de passage, je dois y aller. J'ai pas d'argent de toute façon.
Je le contournai prudemment en m'efforçant de ne pas penser au goût exquis que son sang devait avoir et marchai d'un pas mesuré vers la sortie.
- Reviens quand tu veux, l'entendis-je me lancer alors que je passais la porte. Même si c'est juste pour jouer un peu. C'était vraiment tripant.
Dès que j'atteignis la première ruelle sombre, je filai vers les toits et m'éloignai du quartier. Il ne me restait que quelques heures avant le lever du soleil. Je devais me nourrir. Me nourrir normalement, peut-être pour la dernière fois.
