Ne dormant que d'un œil de par sa position inconfortable et sa promesse faite à Merlin, Gaius sort d'un sommeil sans rêves aussi brusquement que sa patiente qui vient soudainement de se redresser sur sa couche, haletante et malade de terreur.

Faisant craquer ses vieux os alors qu'il se lève de sa chaise, le médecin s'approche à pas prudent de la jeune fille - qui encore perdue, n'a en rien perçu sa présence - comme il l'aurait fait avec un animal blessé, lui affirmant de sa voix la plus douce :

« Ne crains rien, tu es en sécurité ici. »

Un léger sursaut et une paire d'yeux étonnamment verts se braque aussitôt sur lui, tandis qu'il peut deviner à sa posture, que sa propriétaire n'hésitera pas à bondir hors de sa portée si le besoin s'en fait sentir. Et ce, même handicapée par sa grossesse avancée.

Aussi s'arrête-t-il à quelques pas d'elle et laissant ses mains bien en évidence, se présente :

« Je m'appelle Gaius. C'est moi qui t'ai soignée. »

La gamine fronce légèrement les sourcils avant de déglutir doucement. Elle jette ensuite un regard rapide sur son environnement, vérifiant cependant que le vieil homme devant elle ne bouge pas un cil, et jugeant finalement qu'il ne semble pas y avoir danger immédiat, relâche ses muscles. Mais sa gorge douloureusement sèche se rappelle à son bon souvenir quand la jeune fille ouvre la bouche pour lui rendre la politesse.

Elle y porte une main fine et comprenant l'allusion, Gaius se retourne vers la table pour aviser la cruche d'eau et un verre posés en son centre. Avec néanmoins des gestes précautionneux, il en remplit le petit récipient qu'il lui apporte juste après. L'adolescente accepte l'offrande avec un sourire à la fois timide et méfiant, soupirant ensuite d'aise quand le liquide délicieux coule dans sa gorge.

Le finissant cul sec, elle manque même de s'étrangler avant de s'éclaircir la voix :

« Merci.

- Mais je t'en prie, répond le médecin en reprenant ce qu'elle lui rend.

- Je... Je m'appelle Jesse, souffle-t-elle avant de repousser la montagne de couvertures pour être plus à son aise. Quelle heure est-il ? »

Sans pouvoir s'en empêcher, le visage du plus âgé se fend d'un sourire qui n'échappe pas à la jeune fille.

« Qu'y a-t-il ? Réplique-t-elle, presque vexée.

- Et bien, s'explique son hôte en retournant à la table pour libérer un de ses mains. Quand on se réveille généralement dans un endroit inconnu, la première chose que l'on demande est plutôt le nom du lieu où l'on se trouve. Et n'on l'heure qu'il peut être.

- Certes... Mais vous m'avez assuré que je ne craignais rien.

- Et c'est toujours le cas.

- Donc en ce qui me concerne, qu'importe où je puisse être... »

Stoppée net, elle tourne la tête vers l'escalier menant à la chambre de Merlin, ses iris plus vertes encore alors que ses yeux déjà en amande se plissent lentement. C'est à cet instant que plus qu'un simple animal blessé, elle lui rappelle un chaton qui déjà malmené par la vie, à apprit à appréhender le danger, quelque soit la forme qu'il peut prendre.

Surtout qu'avec sa robe trempée de sueur, son teint pâle, ses lèvres gercées et ses cheveux châtains sales et emmêlés tombant en mèches folles sur ses tempes et son dos, la comparaison au chaton récupéré sur le bord de la route ne semble nullement exagérée.

Des pas se font rapidement entendre tandis que Gaius pourrait jurer que la gamine retient sa respiration, alors qu'elle jauge du regard son pupille quand il apparaît dans la pièce, la mine fatiguée.

« Jesse, préfère-t-il devancer. Je te présente Merlin. Merlin, voici Jesse. »

Se tournant vers la jeune fille, le sorcier la salue d'un sourire qu'après une brève hésitation, décide de le lui rendre.

« Comment te sens-tu ? S'enquit le brun en s'approchant de la couche où elle est assise.

- Bien... »

Elle se mord soudainement la lèvre inférieure, l'ouvrant sous un coup de dent alors que ses mains agrippent le drap poisseux à le déchirer.

« Jesse ? »

Doucement, elle se force à recouvrer l'usage de ses poumons, et expire le peu d'air qu'elle a retenu malgré elle. Du coin de l'œil, elle voit Merlin hésiter à poser une main sur son épaule, sincèrement... Inquiet ? Sérieusement ? Un sourire cynique relève un coin de sa bouche alors que le goût métallique de son propre sang envahit sa bouche.

« Ça va Merlin, lui assure-t-elle cependant en desserrant sa prise sur le drap. Un mauvais coup de pied, c'est tout. »

Elle relève la tête et aperçoit l'hôte des lieux à leurs côtés, lui tendant un linge humide. Se rappelant les perles d'hémoglobines sur sa langue, elle le remercie d'un sourire et porte le tissu frais à sa bouche, frémissant à son contact.

« Pardonne mon indiscrétion Jesse, commence d'ailleurs ce dernier. Mais à quel mois en es-tu ?

- Septième.

- Tu sembles bien jeune pour être déjà mariée... »

Un éclat glacial voile une seconde l'eau claire de ses yeux de chat, si fugace qu'il peut aussi bien avoir été rêvé.

« J'ai vingt ans, affirme la jeune fille en haussant les épaules d'un air de désinvolte. Mais j'ai toujours fais plus jeune que mon âge. »

Gaius semble sur le point d'ajouter autre chose quand un grognement sourd l'en empêche.

« Je vais te chercher à manger, sourit le brun en joignant le geste à la parole.

- Non attends ! » Tente Jesse en essayant vainement de se lever.

Mais elle ne peut que retomber sur le lit, plus faible qu'elle ne l'aurait cru alors que le sorcier a déjà franchit le seuil. Jurant tout bas, elle retente une nouvelle fois de se mettre debout, ses pieds nus frissonnant violemment quand elle les pose sur le sol, et serait même retombée si un bras ne s'était pas glissé derrière son dos pour la soutenir. Elle se raidit aussitôt de la racine des cheveux à la pointe des orteils mais ne moufte rien, acceptant l'aide du vieil homme qui l'amène à table.

« Merci, murmure-t-elle avant d'ajouter : Je suis désolée.

- Pourquoi donc ? S'étonne Gaius en s'asseyant à ses côtés.

- Je n'ai pas de quoi vous payer.

- C'est pour ça que tu as voulu rattraper Merlin ?

- Oui, répond la jeune femme, tournant son minois vers les deux battants en bois formant la porte d'entrée. Je ne veux pas de charité.

- Mais tu as besoin de manger. »

Reportant son attention sur lui, Jesse soupire doucement :

« Je suppose que c'est le médecin qui parle ?

- Exactement, conclue le dit médecin avant de se lever pour débarrasser la table en vu du petit déjeuner qui ne devrait pas tarder. Et puis, tu n'es pas toute seule. »

Parce qu'il lui tourne le dos, il manque le tressaillement de la concernée qui malgré une moue ironique, confirme d'une voix neutre :

« Effectivement. »