Voici l'avant-dernier chapitre de cette fiction :) Merci à Tooran pour sa review sur le dernier chapitre, j'espère que celui-là te plaira également!


Hannah sentit le pot qu'elle tenait entre les mains lui échapper et se briser sur le sol, alors même que celui-ci semblait disparaître sous ses pieds. Non, ça ne pouvait pas être vrai.

Ce ne pouvait pas être vrai. Rien de tout ça ne l'était.

Mais, alors qu'elle sentait chaque regard et chaque visage se tourner en direction du sien, que sa lèvre se mettait à trembler alors que la réalité perçait chaque parcelle de son esprit comme un millier d'aiguilles, Hannah ne pouvait plus dénier à l'air grave de ses professeurs, aux visages inquiets des élèves qui l'entouraient, personne ne semblait rire, et à présent, elle se sentait saisie de nausées, et la peur, une peur irrépressible, la peur de la vérité, s'empara d'elle, et Hannah se sentit éclater en sanglots alors qu'elle glissait à son tour sur le sol de la serre aux côtés des débris du pot qui venait de se briser.

C'était vrai, pourtant, et elle devait se le rappeler encore et encore car elle avait peur d'oublier – l'oubli, c'était quelque chose qu'elle avait compris être dangereux au fil du temps – elle avait peur d'oublier ce à quoi ressembler leur vie maintenant, d'oublier la peur et l'angoisse constante, les dizaines d'articles qui paraissaient chaque jour dans des dizaines de journaux différents, sur les morts et les disparus, ceux qui s'étaient fait tués ou avaient dû faire faillite. Car parfois, elle l'avait aussi compris au fil du temps, c'était très simple de vivre sous les illusions et les rêves, sur ce qu'avait été autrefois sa vie.

Les illusions et les rêves, elle les connaissait que depuis l'année dernière, l'année où Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom été revenu. Hannah ne devait pas se laisser berner par ces choses, car c'était dangereux car ça l'empêchait d'agir.

Hannah ne pouvait pas se laisser berner par les mensonges que le Ministère répandait à présent elle ne l'avait pas fait l'an dernier lors de l'Armée de Dumbledore, elle ne l'avait pas fait cette année, et elle devait veiller à ne pas le faire chaque matinée et chaque soir. Hannah ne pouvait pas se laisser berner par tout ça, car sa mère venait de se faire tuer, et bien qu'elle savait que c'était facile d'oublier ça, d'abandonner face à tout ce qui était en train de se passer, pour tenter de retrouver un semblant de ce à quoi sa vie était avant Hannah savait ça tout autant qu'elle savait que ça lui était impossible.

Car sa mère était morte.

Et pendant longtemps encore, elle eut l'impression de rester avachie sur le sol de pierre, sans retrouver la force de se lever, l'énergie pour clarifier ses pensées. Hannah se sentait simplement... dévastée. Plus que tout ce qu'elle avait pu vivre auparavant, elle ne pouvait pas prendre le temps de reprendre une respiration normale, elle ne prêtait ni attention aux élèves et professeurs qui l'entouraient, alors qu'elle reposait sur ses genoux, au sol.

Hannah ne trouvait simplement pas la force de se relever.

Et puis, après un moment, un long moment, elle se sentit être hissée sur ses pieds et, les jambes encore tremblantes, faibles, être sortie de la serre. Autour d'elle, les murs, le sol, les armures, semblaient tous se fondre en une tache informe de gris, qui l'engloutissait et lui faisait tourner la tête. Et Hannah se retrouva allongée.

Elle sentait contre elle et son corps les draps rêches du lit, le matelas trop dur et l'oreiller creusé et, la fatigue assombrissant son visage, gardait les yeux rivés sur l'angle du mur du dortoir, là où les planches de bois se chevauchaient légèrement, jusqu'à ce qu'elle entende le bruit, trop dur et trop strident, de la porte du dortoir qui s'ouvrait. Poussant un profond soupir, Hannah s'appuya sur son bras pour se redresser.

Susan entrait.

Elles n'avaient jamais vraiment parlé de la famille de Susan. Bien sûr, comme tout le monde sûrement, Hannah savait que ses parents s'étaient fait assassinés peu après sa naissance. Elles n'en avaient pas parlé. Même après qu'elles aient commencé à sortir ensemble, en quatrième année, elles n'en avaient pas parlé, et Hannah n'avait jamais vraiment osé aborder le sujet.

Et même quand le reste de la famille de Susan s'était fait tuée par les Mangemorts, en août dernier, lorsque le corps d'Amelia Bones avait été retrouvé, elles n'en avaient pas parlé. Bien sûr, Hannah l'avait tout de suite proposé, forcé presque, de venir chez elle pour l'été au moins. Mais Susan avait refusé, et lorsqu'elles s'étaient revues, peu après ça, elles n'en avaient pas parlé.

Ce n'était pas un sujet qu'elles abordaient facilement, la mort. C'était sûrement dû au fait que maintenant, aucune d'elle n'avait la certitude qu'elles pourraient la repousser longtemps. D'une certaine manière, la mort était juste face à elles. Et encore une fois cette année, on le rappelait à Hannah.

-Ma mère est morte, dit-elle alors, en un souffle.

-Je sais, répondit Susan, tout bas, avant de laisser son sac tomber à ses pieds et de se diriger vers le lit.

Elle s'y laissa tomber et elles restèrent là, dans le silence du dortoir désert. Toutes leurs autres camarades de classe devaient encore être en cours. Hannah ne savait pas quelle heure il était ni combien de temps s'était écoulé depuis ce matin.

-Je suis désolée, Hannah, chuchota alors Susan, assise juste derrière elle, en un souffle.

Et, presque instinctivement, Hannah attira ses bras vers elle, et les passa autour de sa taille. Elle les pressa auprès d'elle, se laissa reposer contre Susan, envahir par la chaleur qui émanait d'elle. Hannah prit une profonde inspiration et ferma les yeux, alors qu'elle laissa sa tête reposer contre l'épaule de Susan et, doucement, elle sentit celle-ci resserrer son étreinte, la serrer contre elle à son tour, se mettre à passer sa main dans ses cheveux, se mettre à tresser ses cheveux. Susan avait toujours été douée pour faire des tresses. Et c'était quelque chose qui avait toujours pu aider à calmer Hannah.

Et pendant quelques secondes, enfin, Hannah se sentit s'assoupir, glisser dans le sommeil. Susan avait toujours eu cet effet-là sur elle, lorsque, dans leurs premières années, elle la rassurait lorsque les nuits se faisaient plus difficiles. Et Hannah ne se rappelait même plus quand est-ce qu'elle avait dormi dans son lit pour la dernière fois.

La première fois qu'Hannah avait dormi dans le lit de Susan, ça devait être en cinquième année, alors que l'Armée de Dumbledore venait d'être fondée. Elle en avait encore les cicatrices, celles des retenues d'Ombrage, sur la paume de sa main, et elle se doutait bien qu'elles ne disparaîtraient pas. Ça ne dérangeait pas Hannah mais, en particulier, ça ne dérangeait pas Susan. Au contraire, ça semblait même être l'origine d'une certaine fierté, chez elle. Une fierté qui inquiétait Hannah, car elle savait que ces derniers temps, il ne fallait pas se montrer trop imposant.

Sa mère s'était sûrement montrée trop imposante.

Hannah ne pouvait pas perdre Susan. Elle ne voulait pas qu'elle prenne de risque, bien qu'elles avaient rejoint l'A.D. ensemble. Après ce qu'elle venait d'apprendre, Hannah ne pouvait pas perdre Susan.

Lentement, Hannah rouvrit les yeux. Elle avait eu l'impression que c'était des secondes, mais à la manière dont le soleil entrait dans le dortoir, à la chaleur de ses rayons sur les draps, elle savait que c'était véritablement l'après-midi, maintenant. Et, tout doucement, elle se redressa, et tourna la tête vers Susan. Elle était réveillée. Elle n'avait peut-être même pas dormi. Hannah la regarda en silence un instant, avant de tenter, de forcer, un sourire plus faible qu'elle n'aurait voulu.

-Je suis désolée, je crois que je me suis endormie, souffla-t-elle tout bas.

-Oui, tu t'es endormie, affirma Susan, en rendant son sourire avec moins de difficultés. Pendant deux heures, au moins.

Hannah cligna des yeux, avant de se détacher d'elle, de s'éloigner de quelques centimètres, pour lui faire face.

-Désolée, répéta-t-elle. Tu as vraiment dû t'ennuyer.

-Non, ça va, la rassura Susan. Tu sais, j'avais un chat, avant. Je sais ce que c'est quand quelqu'un s'endort sur moi.

Hannah laissa un rire s'échapper de ses lèvres. Un rire très court et très bref, mais franc, il lui paraissait.

-Tu me compares à un chat ? souffla-t-elle.

-Quoi ? s'exclama Susan. C'est mignon, les chats. Tout le monde aime les chats. Ça te pose un problème ?

-Je ne sais pas... marmonna Hannah. J'ai toujours pensé que j'étais plus... tournée vers les chiens, tu vois.

-Oh, Hannah, laissa échapper Susan en souriant. Ne me force pas à rompre avec toi, s'il te plaît.

Celle-ci lui adressa un dernier sourire, avant de se relever et de s'avancer dans le dortoir. Par les petites fenêtres rondes, qui donnaient sur le sol du parc, sur l'herbe verte traversée des rayons bruns, elle sentait la chaleur du soleil sur sa peau. Les choses se passaient presque bien.

Hannah aurait aimé sa sixième année si seulement toutes ces choses horribles ne s'y étaient jamais déroulées. Elle s'immobilisa face à la fenêtre et, croisant les bras, n'en détourna pas son regard de l'herbe.

-Pourquoi tu n'en parles jamais ? demanda-t-elle enfin, trouvant l'énergie et le courage de parler. C'est presque comme si... comme si rien de grave t'étais arrivée.

-Qu'est ce que tu veux dire ? répondit Susan.

-Tu ne parles jamais de ta famille, Susan, souffla Hannah, en se retournant. Et je comprends, mais... tu ne parais pas spécialement abattue par ce qui leur est arrivé est... je ne sais pas comment tu arrives à faire ça. Je ne sais pas comment tu parviens à gérer le fait qu'ils soient... morts.

Elle avait hésité à finir sa phrase. Elle avait hésité mais elle l'avait fini, car elle devait dire ce mot. 'Morts'. Il lui avait presque écorché la gorge et les lèvres. Susan la regardait, cligna des yeux, lentement, assise sur le lit.

-Alors, déjà, souffla-t-elle. Je ne gère pas ça, d'accord ? Je n'ai... je n'ai absolument aucune idée de ce que je suis en train de faire.

-Vraiment ? marmonna Hannah, l'air inquiète, en se laissant tomber sur le lit d'en face, celui qu'elle était sensée occuper.

-Enfin, mes parents, je... je m'en soucie pas vraiment, tu vois ? reprit Susan. Quand j'étais petite, je passais mes nuits allongée dans mon lit à imaginer à quoi aurait pu ressembler ma vie si... s'ils n'avaient pas été tué. Mais maintenant, on n'a plus vraiment le temps pour ça.

Hannah hocha la tête en silence, sans détacher ses yeux des siens. Elle voyait le regard de Susan, faillir à rester en place.

-Lorsque j'ai appris que... reprit-elle, sa voix commençant à défaillir à son tour. Lorsqu'ils sont morts, je... j'étais avec Ernie. Tu sais, pour son anniversaire. C'était pas grand chose, donc j'étais toute seule avec lui, et c'est là que... c'est pour ça que... c'est comme ça que je ne me suis pas fait tuée en même temps qu'eux. Et parfois, je me demande pourquoi je...

Sa voix s'étrangla, et Susan ferma les yeux, dut prendre une profonde inspiration pour calmer le rythme de son cœur, et pour poursuivre :

-Parfois, je me demande pourquoi c'est moi qui ait eu cette chance. Je me demande qu'est ce qui a fait que j'ai pu y échapper et... et pas eux.

Elle releva enfin les yeux vers elle. Hannah l'écoutait, l'air grave. Dans le dortoir, il n'y avait pas un bruit, et même le soleil commençait à descendre dans le ciel, à se refroidir et à s'assombrir.

-Je me dis que peut-être, je suis maudite, reprit Susan. Je veux dire... j'ai survécu quand mes parents se sont fait tués. J'ai survécu quand ma tante et mes cousins se sont fait tués, eux aussi, et... Hannah, je ne veux pas survivre si ça veut dire que tu dois mourir.

Hannah resta muette, face à elle. Elle ne voulait pas ça non plus. Plus qu'elle ne voulait pas mourir, Hannah ne voulait pas voir Susan mourir. Mais elle savait que ces deux choses avaient des chances, de grandes chances d'arriver. Et ça l'effrayait assez pour rester silencieuse.

-Je m'inquiète juste tellement pour toi, acheva Susan, sa voix se mettant à trembler.

Sa phrase s'éteignit abruptement sous un sanglot, et pour la première fois, Hannah franchit les derniers mètres qui les séparaient, et passa ses bras autour de son cou, mêlant ses lèvres aux siennes en un baiser.

-Je sais, souffla-t-elle tout bas.

Cette fois-ci, c'est Susan qui l'attira vers elle, l'étreignant alors qu'elle pressait ses lèvres contre les siennes. Hannah se rappelait les premières fois qu'elles s'étaient embrassées. Ça avait été un peu étrange, gênant, au début, et puis elle avait fini par faire disparaître cette impression à l'arrière-plan, et à l'oublier.

Et à présent, leur baiser prenait une autre dimension, et leur étreinte une autre profondeur. Et très vite, Hannah se retrouva à s'y perdre.

Encore une fois, Hannah parvint à détourner ses angoisses de la guerre et des morts – de leur guerre et de leur probable mort. Et c'était grâce à Susan.


C'est tout pour cette semaine - n'hésitez pas à laisser un commentaire!