Le dortoir était étonnamment silencieux et malgré la fatigue accumulée ces derniers jours, je ne parvenais pas à dormir. Mon cerveau était sur le point d'exploser, entre ma situation précaire au sein des Audacieux et les sentiments plus que perturbants que je ressentais en présence d'un certain leader dont il était inutile à ce stade de citer le nom. Je tournais mon regard en direction du lit de Faye qui était vide. Dieu sait avec qui elle a passé la nuit. Elle ne m'avait jamais autant agacé que maintenant. Elle était aussi forte physiquement que mentalement, c'était une guerrière et une redoutable séductrice et je n'étais pas le dixième de la fille qu'elle était et cela risquait bien de me coûter ma place chez les Audacieux.
Soudain, l'atmosphère devint étouffante et je ressentis le besoin pressent de sortir. Sans réfléchir et ignorant mon corps courbaturé, je me levais silencieusement et enfilais mes affaires. Je n'avais aucune envie d'utiliser la douche commune et je me dis que pour une fois, être la fille d'une chef de faction pouvait m'être utile sans compter que Lauren n'avait jamais précisé que nous ne pouvions pas utiliser nos salles de bains.
Les couloirs étaient silencieux à l'exception de certains membres en patrouilles et quelques autres éméchés qui rejoignaient leurs appartements. Notre faction n'était de loin pas la plus sage, bien au contraire, nous avions la réputation de nous « lâcher ». Enfin, nous, c'est plutôt ils. Les deux gardes qui se trouvaient postés à l'entrée du quartier des leaders ne semblèrent pas me prêter plus d'attention, bien au contraire, c'était à se demander à quoi ils servaient.
L'appartement de mon père se trouvait au dernier étage et je priais pour que ce dernier soit en pleine inspection près des frontières de la ville. Mon père adorait les inspections surprises surtout au beau milieu de la nuit. Une fois arrivée devant la lourde porte d'entrée, j'eu un moment d'hésitation mais la simple perspective de me retrouver à moitié nue devant l'ensemble des novices de notre faction me donna le courage qu'il me manquait.
Je poussais silencieusement la porte avant de rentrer dans le vaste hall qui donnait sur le salon. Il y régnait un calme trop habituel. Je traversais le salon avant de me diriger vers l'escalier qui donnait au dernier étage où se trouvaient « mes appartements » comme mon père appelait le premier étage. Il est vrai que j'y avais mon salon, ma chambre, ma salle de bain et le bureau de mon père qui s'était transformé au fil des années en musée en l'honneur de ma mère. La chambre de mon père se trouvait quant à elle sous le salon. En effet, mon père avait fait aménager une grande salle d'entraînement sous le salon, salle dans laquelle je n'avais jamais mis les pieds du reste. La chambre du pater familias était une petite pièce sans fenêtre et très isolée qui jouxtait la salle d'entrainement. La configuration de notre maison familiale expliquait en grande partie pourquoi mon père et moi ne faisions que nous croiser.
Une fois dans ma chambre, je me sentie apaisée. C'était mon univers et c'est là où je me sentais le plus en sécurité. Si cela ne tenait qu'à moi je me serais cachée sous mes couvertures afin de ne plus avoir à en sortir mais dans la mesure où je n'avais plus cinq ans, c'était un comportement plutôt difficile à faire passer. Quoique.
L'eau brulante semble dissiper un instant mes courbatures et mes pensées négatives. Pendant un très court instant je parvins à oublier le stress de mon initiation, Faye et Eric. Eric. Le simple fait d'évoquer son nom semblait réveiller en moi une suite de sentiments aussi intenses que contradictoires. Comment pouvait-on être attirée et effrayée par la même personne ?
Même si j'avais très envie de rester à me prélasser chez moi, je savais qu'il me fallait être avant six heures du matin dans le dortoir au risque d'éveiller les soupçons des autres et en particulier de Faye.
Une fois dans le couloir, il me suffisait de prendre l'ascenseur et cinq étages plus loin, je serai hors de danger. Il devait être 5h30et dans mon esprit particulièrement simpliste, personne de normalement constitué ne se lèverait à une heure pareille donc aucun danger. J'avais déjà évité mon père, le plus gros était fait. J'avais quasiment atteint mon objectif que je fus stoppée nette par une main ferme qui me saisit le bras. En me retournant, je fis face à Eric. Il portait sur son visage une expression particulièrement sadique. Mais il ne dort jamais lui !
« On peut savoir ce que tu fais là, Parker ? Les dortoirs ne sont pas assez confortables pour la petite princesse, murmura-t-il tout en m'entraînant avec lui.
La situation était particulièrement désagréable, d'une part parce que je détestais être appelée « princesse » et d'autre part, je n'aimais particulièrement être traînée contre mon gré par un leader sadique en direction d'un endroit inconnu. Et sur ce second point, je ne dois pas être la seule.
-On peut savoir où tu m'emmènes ? Demandais-je sèchement. Ah ! Je n'ai visiblement pas digéré l'épisode avec Faye, c'est intéressant de constater que ma bouche parle sans l'autorisation de mon cerveau.
-Hors d'ici, Parker ! Tu as désobéi aux ordres, cracha-t-il visiblement irrité par ma question. Question on ne peut plus légitime.
-Je n'ai pas désobéi ! Fis-je en tirant mon bras de toutes mes forces, l'obligeant à me lâcher. Eric s'arrêta et me fit face, son regard bleu perçant me dévisageant avec une intensité rare.
-Tu n'as pas désobéi ? Demanda-t-il d'un ton faussement calme.
-Non, Lauren nous a dit que nous ne pouvions pas dormir chez nous, elle n'a jamais dit que l'on ne pouvait pas se doucher chez nous, fis-je en croisant les bras et en soutenant son regard. Logique implacable quand tu nous tiens.
Eric esquissa un sourire et fit un pas dans ma direction.
-Tu es venu jusqu'ici pour prendre une douche ? Pauvre petite princesse qui ne supporte pas la salle de bain commune, fit Eric d'un ton moqueur. Sérieux, il faut qu'il arrête avec cette histoire de princesse.
-Exactement, rétorquai-je d'un ton dédaigneux. Sarah, tu te ressaisis et tu cesses de t'enfoncer.
-C'est qu'on aime les privilèges de sa position on dirait, susurra Eric à mon oreille. Il avait posé sa main sur mon dos et s'était rapproché de moi. Je pouvais sentir son souffle me caresser l'oreille et ses doigts jouer pianoter le long de mon dos ce qui avait pour effet de m'envoyer de petites décharges électriques.
-Profites-en le temps que tu peux, continua-t-il à murmurer tandis que je sentis ses lèvres me mordiller le lobe de l'oreille avant de m'embrasser le cou. La sensation de ses lèvres sur ma peau me transportait, mon cœur battait la chamade et j'eu soudain des difficultés à respirer. Eric continua à embrasser mon cou et ses lèvres tracèrent un chemin le long de ma mâchoire. J'avais instinctivement fermé les yeux en attendant qu'il ne m'embrasse mais il s'arrêta net.
J'ouvris les yeux, il se tenait là, à quelques centimètres de moi, les yeux plantaient dans les miens. Je ne parvenais pas à déchiffrer l'expression de son visage.
-Tu n'es pas prête, princesse, dit-il en s'éloignant de moi. Heu prête pour quoi ?!
Eric se recula d'un pas et son regard était fixé par-dessus mon épaule. Instinctivement, je me retournais pour voir Quatre au loin qui nous fixait l'air grave. En fait, personne ne dort dans cette faction.
Eric adressa un sourire moqueur à Quatre qui fit demi-tour l'air visiblement contrarié. Je n'avais aucune idée de ce qui se passait autour de moi. Mon esprit semblait fonctionner à mille à l'heure.
-Eric… Fis-je mais il m'interrompit.
-Chut, princesse, on en reparle quand tu auras réussi à faire partie des Audacieux, murmura-t-il tout en soulevant mes cheveux et en déposant un baiser dans mon cou avant de me planter là.
Il me fallut quelques longues minutes pour remettre mon cerveau en marche. J'étais à la fois euphorique et inquiète. Je ne comprenais pas ce qu'Eric voulait dire avec ces « tu n'es pas prête « était-ce un jeu ? Il fallait que je me méfie de lui, c'était une certitude mais pouvais-je réellement lui résister ? Une chose était en tout cas certaine, si je voulais en avoir le cœur net, il fallait que je réussisse mon initiation.
Lorsque je rejoins enfin à mon dortoir, Faye était rentrée et elle était visiblement prête à en découdre. Elle me fit un grand sourire en me voyant.
« Tu es bien matinale, Fit-elle tout en s'étirant, un large sourire placardé sur son visage.
-J'ai été faire un tour, je n'arrivais pas à dormir. Lui répondis-je machinalement. Je savais que je ne pouvais rien lui dire. Faye et moi étions des rivales sur ce coup-là je savais que mois elle en savait, plus je mettais de chances de mon côté.
-Tu m'accompagnes prendre un petit-dej et on peut commencer l'échauffement ? Proposa Faye qui était visiblement dans les starting-blocks.
-Oui, bien sûre, répondis-je en la suivant.
Il y a quelques jours de cela, j'aurais été surprise de voir du monde dans le réfectoire avant 6h00 du matin mais ces dernières heures m'avaient montrées qu'en plus de sauter de trains en marche, les Audacieux n'avaient visiblement pas besoin de dormir.
Alors que nous venions de prendre place sur une grande table vide, je faillis m'étouffer en me rendant compte que Quatre s'approchait de notre table, son regard fixait sur moi. C'est marrant mais je doute qu'il ne veuille parler de la pluie et du beau temps. Son regard noisette ne me lâchait pas et me mettait terriblement mal à l'aise.
-Sarah, je peux te parler seule à seule ? Demanda-t-il en ignorant Faye ? J'aimerais mieux pas mais j'imagine que je n'ai pas le choix.
-Heu, là maintenant ? Demandais-je avec une petite voix. Quatre ne répondit rien du tout mais son regard en disait long.
J'ignorais les regards inquisiteurs de Faye et je suivis le bellâtre dans une zone à l'écart des curieux.
Il avait une odeur à la fois musquée et délicate. J'observais avec attention ses muscles se dessiner sous son t-shirt noir. Il était moins en muscles qu'Eric mais il n'était toutefois pas en reste.
-Je t'ai vu ce matin avec Eric, dit-il à voix basse. Je pouvais sentir mes joues chauffer et j'imaginais sans peine la tête que je devais avoir.
-Sarah, je ne plaisante pas, Eric t'utilise car tu es la fille de son supérieur, il joue avec toi, lâcha-t-il froidement. Ses intentions avaient beaux être louables, il n'empêchait que je le détestais à ce moment précis et je pouvais sentir des larmes perler au coin de mes yeux. C'est fou comme l'euphorie peut laisser place à la tristesse en moins de quelques heures.
-Bien sûre qu'il se joue de moi, Quatre, ce serait impensable qu'il soit attiré par moi. Criais-je incapable de me contrôler. S'il n'était pas si fort, je le giflerai.
-Il a passé la nuit avec ton amie Faye, tu l'as croisé alors qu'il rentrait chez lui. Non mais sérieusement, tu les espionnes.
Bizarrement, la colère laissa place à la nausée. Je me sentais écœurée, je ne savais pas qui je détestais le plus, Faye ou Eric.
-Tu en es sûre ? Demandais-je la voix serrée. Que je ne me plante pas en les tuant.
-Certain, n'oublies pas qui tu es Sarah, la hiérarchie est clé chez les Audacieux et grâce à ton père, Eric pourrait atteindre des sommets et il sait très bien ce que tu ressens pour lui. C'est humiliant à ce stade.
Quatre me fixa un instant l'air désolé puis il me laissa. Je me sentais abattue et écœurée. Je savais qu'Eric n'était pas un enfant de cœur, ni Faye d'ailleurs, mais m'utiliser de la sorte c'était ignoble. Faye était-elle au courant ? J'essuyais mes larmes du revers de ma manche, bien décidée à ne rien laisser paraître.
