Part 4. Partie finale

Voici la dernière partie de l'histoire, désolé qu'elle ait pris autant de temps à arriver. Je dois vous avouer que j'ai écrit l'histoire d'une traite et qu'après je l'ai séparée en chapitre, mais j'ai beaucoup hésité à publier cette partie, car j'avais toujours l'impression qu'il lui manquait quelques choses. Pourtant la scène du début est celle qui m'a fait écrire cette histoire au départ, mais j'ai l'impression qu'une fois sortie de ma tête, elle est un peu vulgaire. Vous me direz ce que vous en pensez et si vous ajouteriez des éléments. J'espère que vous apprécierez ce chapitre et un gros merci d'avoir lu cette histoire.

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Comme d'habitude, depuis la destruction du canon allemand, une patrouille spéciale de nuit fut déployée sur la ville en cas de récidive. Il n'y avait donc que Malark, Lieb, Babe et moi dans le centre quand Luz y entra en catimini. Luz était devenu très bon dans les déplacements tactiques et je ne me rendis compte de sa présence que quand il passa à côté de moi.

- Humm? Murmura Malarkey quand Luz se glissa à ses côtés.

- Chaque nuit, je viens te rejoindre et pourtant tu sembles constamment surpris, se moqua Luz

- Tais-toi, répliqua Malarkey avec humour

Il y eut un silence tranquille qui sembla s'éterniser et je songeais à m'endormir. Mais Malarkey reprit la parole.

- Luz? Hésita Malarkey

- Humm? L'encouragea Luz

Il y eut un petit silence qui perdura. Seuls les bruits des ronflements de Lieb étaient audibles.

- Est-ce que tu as eu une aventure avec Joe Toye?

Mon sang se glaça à cette question plus qu'inattendue, je tendais l'oreille en me disant que j'avais dû avoir une hallucination auditive causée par la fatigue. Il y eut un nouveau silence, apparemment je n'étais pas le seul à avoir été pris de court.

- Sentimentalement parlant, non, hésita Luz

- Sentimentalement parlant? Le haussement de sourcil était perceptible dans la voix de Don.

- Non, raya Luz plus catégorique, nous avons passé du bon temps ensemble, mais nous n'avons pas eu de liaison amoureuse. D'ailleurs, ce bon vieux Guarnere était là pour ça.

- Quoi, vous vous passiez Toye? Marmonna Malark incrédule.

- Non, reprit Luz semblant légèrement outré, Bill a pris ma place dans la relation que j'avais avec Joe.

- Tu t'es fait remplacer? La voix de Malarkey était amusée cette fois.

- Remplacé? Na, cela c'est juste adonné comme ça.

Il y eut un léger silence avant que Luz ne reprenne :

« En fait, c'est plus complexe. Toye et moi, on s'entendait bien et nous… disons que nous nous collions une fois de temps en temps. Puis, au combat Joe s'est rapproché de Bill qui était déjà son meilleur ami et ils sont devenus plus intimes. Mes relations avec Joe et Bill n'ont pas changé d'un poil après. Après tout, c'était du bon temps et cela s'est avéré que Bill avait plus de choses à déchainer que moi. »

- Tu penses que Bill « se déchainait » sur Toye? Demanda Malarkey en le reprenant un sourire dans la voix.

- Bien sûr, dit Luz la voix ne laissant pas de place au doute, tu n'as jamais remarqué le sourire de Joe quand on prononçait les mots « Wild Bill »?

Malarkey rit un moment tandis que moi je cherchais dans ma mémoire des images de Joe quand on parlait de Guarnere. Effectivement, je me souvenais maintenant que Toye affichait toujours se petit sourire un coin. Je me souvenais aussi avoir fait toute une conversation avec lui en employant le surnom de « Wild Bill ». À l'époque, je ne m'étais jamais interrogé sur ce sourire.

Malakey cessa de rire et ajouta doucement.

- J'ai toujours cru qu'il y avait plus entre Joe et Bill.

- Oui, je le crois aussi, approuva Luz après un bref silence, J'ai lu un papier, il y a longtemps, à ce sujet. C'est un truc qu'ils font en prison. Ils se rapprochent des autres gars et tissent des liens au travers des évènements intenses parce que ce sont les seules personnes vers qui ils peuvent se tourner et trouver du réconfort. Ou un truc comme ça, je dois dire que j'ai lu cet article en diagonale.

- Sauf que Toye et toi c'était au camp d'entrainement, rétorqua Don, Nous n'étions même pas parties à la guerre.

- Peut-être, mais ça faisait presque un an que Sobel annulait toutes nos permissions et avoir Sobel comme supérieur, c'est quelques choses d'intense et éprouvant.

Malarkey émit un petit rire sec.

- Intense tu dis? Je ne calcule plus combien de fois nous avons grimpé le mont Currahee.

- Cinq pour monter, cinq pour descendre, rigola Luz de la même manière que le jour où nous avions fêté notre fin de formation.

L'image de Toye qui agrippait le col de Luz pour le rapprocher de lui par-dessus le comptoir me revient en mémoire. Ils s'étaient trouvés si proche à ce moment, leurs visages à quelques centimètres de distance…

Malarkey continuait de pester contre Sobel.

- Je ne sais pas pourquoi il était si frustré.

- Pt'être qu'il était jaloux de la relation entre Nixon et Winters?

- Jaloux de quoi? S'amusait de plus en plus Malarkey, Nix et Winters?

- Non, mais penses-y. J'essaye de transformer une bande de petits emmerdeurs casse-cou qui rêvent juste de pisser dans mon café et quand je me retourne vers mes seconds pour chercher appui et autorité, c'est pour voir mes officiers se faire les yeux doux. Répliqua Luz dans une parfaite imitation de Sobel.

- Tu as déjà vu Winters faire des yeux doux?

- Non, mais je ne dormais pas dans la chambre des officiers… Si tu demandes que pour Winters dois-je en conclure que tu as déjà vu Nix faire des yeux doux?

- Ouais à une bouteille de whisky! D'ailleurs, il parait que Nix a caché une bouteille dans la garde-robe de Winters.

- J'en ai entendu parler aussi. Nix est brillant, il passe sa bouteille en contrebande, peut faire accuser Winters s'il se fait prendre et à une excuse pour aller cogner à sa porte à n'importe quelle heure. Quel bel exemple de la part de nos officiers supérieurs, railla Luz

- C'est peut-être de là que vient la dépravation de nos sous-officiers, plaisanta Malarkey, Parlant de sous'off, tu crois que Bill a aussi eu un truc avec Babe? Ce sont des amis très proches.

- Bonne question, mais ça m'étonnerait. Babe est un garçon intelligent, trop pour s'attirer les foudres de Toye et je suis bien placé pour savoir que Joe est un type jaloux.

- Je croyais que ce n'était rien de plus que du sexe.

- Ça n'empêche pas le fait qu'il était jaloux. Je devais faire très attention à ce que je disais, sous-entendais et comment je touchais Perco.

- Avec qui tu as eu une aventure aussi.

- Un, je n'ai jamais eu « d'aventure ». Deux, est-ce que tu me croirais si je te disais que je n'ai jamais eu de sexe avec lui?

- Non, rétorqua Malarkey catégorique

- Ok, ok, capitula Luz, Tout ça pour dire que Joe était jaloux, mais Bill était encore pire. Une chance que Babe n'a pas suivi son exemple. Ce serait galère s'il faisait la gueule à toutes les personnes que Roe touche.

- Il ne parlerait plus qu'avec Speirs, c'est le seul à ne jamais avoir été examiné par le Doc.

- Ho! J'imagine le genre de conversation qu'ils pourraient avoir!

- Ils pourraient parler de Lip. C'est, je crois, le seul point commun qu'ils ont à part celui d'être des soldats et des personnes de sexe masculin.

- Ils pourraient discuter de leurs incapacités à approfondir leurs relations d'homme viriles avec d'autres hommes virils.

- Qu'est-ce que c'est poétique, releva Malarkey

- Ouais, pas besoin d'aller à Harvard comme Webster pour être poétique.

- Avec qui…

- À t'écouter, j'ai eu des relations avec toute la compagnie! Mais non, coupa Luz, avec Hoob oui, mais pas avec Webster.

- Hoob? La voix de Malarkey était devenue triste tout à coup, Pourquoi tu ne me l'as pas dit plutôt? Tu es là, à me consoler d'avoir perdu Skip, mais tu as perdu quelqu'un toi aussi.

Dans la pénombre, je vis Luz se pencher sur Malarkey pour lui déposer un baiser sur le coin de l'œil. Il y avait une certaine hésitation dans sa voix quand il reprit la parole me laissant croire que Muck ou la perte des gars à Bastogne n'étaient pas un sujet qu'ils abordaient. C'était, à mon avis, un terrain glissant où s'aventurer particulièrement avec quelqu'un qui revenait d'aussi loin que Malarkey.

- Ne confond pas, j'étais très ami avec Hoobler. C'était l'un de mes plus proches amis, mais ce n'était qu'un ami. Quand, il s'est vidé de son sang à Foy, j'ai perdu l'un de mes amis, mais il ne représentait pas à mes yeux la même chose que ce que représentait Skip à tes yeux.

- Il me manque terriblement, Penkala aussi d'ailleurs, Malarkey émis un petit rire qui se voulait fort, mais qui ne réussit qu'à paraitre légèrement hystérique.

- Tu sais, reprit Luz doucement, je n'essaye pas de les remplacer. Tu avais une liaison avec Muck et je ne peux pas te demander de m'aimer comme tu l'aimais. Mais il me botterait le cul si je ne t'aidais pas.

- Il me botterait le cul aussi s'il en avait la chance.

- Hum, c'est sûr que ce n'est pas ce que tu préfères qu'il mette à cet endroit, répondit distraitement Luz

J'écarquillais les yeux face à ce commentaire et surement que Malarkey fit pareil, car il y eu un léger silence avant que Luz reprenne :

-Ben quoi?

-Tu… attends… à cet endroit? Quoi? Balbutia mon sergent

Luz rit avant de se pencher de nouveau vers Malark pour se rapprocher de lui, du moins c'est ce qui me semblait dans la noirceur.

- On dirait Martin quand on lui demande comment il a dormi.

- Si tu lui sors des phrases comme ça pas étonnant qu'il te fuie!

- Martin me fuit? Questionna Luz étonné

- Depuis Quaraten, qu'est-ce que tu lui as dit?

Je pouvais imaginer Luz grimacer.

- J'ai peut-être été trop direct concernant sa relation avec Bull.

- Tu crois que c'est brillant de te mettre tes sous'off à dos, railla Malarkey

- Quoi? Cela avait fait rire Buck quand je lui avais demandé pour Lip.

Ils continuent à parler des autres gars, mais je ne les écoutais plus. Depuis le début, je n'avais rien vu. Je manquais d'aire, il fallait que je sorte. Je me laissais glisser de mon lit. J'atterrissais au sol en un bruit sourd. J'avais dû réveiller tout le monde, mais je m'en moquais. J'avais l'impression de chuter, j'allais m'évanouir. C'était peut-être ma blessure qui s'était rouverte? Derrière moi, j'entendis Malarkey me demander si j'allais bien. Sa voix était douce et semblait inquiète, mais je l'ignorais et titubais vers la sortie.

Rendue dehors, je courus sur quelques mètres, mais m'arrêtais rapidement cherchant mon air. Je me laissais glisser contre un mur en hyperventillant. Je ne comprenais pas ma réaction, mais surtout, je me sentais trahi par les autres. Quand je relevais la tête, je m'aperçus que Lieb se tenait devant moi. Il ne dit rien, il resta juste à me regarder. Je me relevais, le dos toujours appuyer contre le mur de brique. Je le regardais dans les yeux et me passais une main sur le visage.

- Tu sais, Malarkey et Luz ont l'habitude de dormir ensemble, déclarais-je tout de go, Guarnere et Joe Toye on eut une aventure ainsi que Martin et Bull, Nix et Winters, Luz et Hoobler, Skip et Malark. Peut-être même Lip et Speirs et qu'est-ce que j'en sais? Peut-être même que toute la compagnie couche ensemble!

J'avais envie de continuer de vomir tout le tas d'information que j'avais ingurgité et gardé ces dernières semaines et qui m'empoisonnait tranquillement. Mais les mots s'arrêtèrent secs dans ma bouche alors que je relevais les yeux vers Lieb qui me regardait impassible. Je me sentis soudainement en colère.

- Et tu ne sembles pas surpris, repris-je

Il me regarda très attentivement avant de me répondre calmement:

- Je ne savais pas pour Malarkey et Luz, si ça peut les aider à se sentir mieux, c'est une bonne nouvelle.

- Une… Quoi? Attends…, les pensées, les questions, les sentiments s'entrecroisaient dans ma tête, Tu étais au courant de tout ça!

- Non, Liebgott secoua la tête, je soupçonnais des choses comme pour le capitaine Nix et le capitaine Winters, mais non, je ne savais pas.

- Mais tu n'as aucune réaction! Ça ne te gêne pas toutes ces cachoteries? Tout ce qui se passe dans notre dos!

Lieb s'avançait doucement à pas feutré vers moi alors que je continuais de gesticuler.

- Ils nous mentent! As-tu pensé aux conséquences que pourraient avoir leurs ruptures? Imagines-tu ce qu'il se passerait si la cour militaire l'apprenait? C'est une violation d'une bonne dizaine de lois et, et…

Je n'avais plus d'argument à proposer. La colère commençait à s'épuisé laissant la place à de la fatigue. Lieb se trouvait maintenant immobile devant moi et ce, à une distance beaucoup trop minime à mon goût. Je repensais alors à ses allusions, à ses regards en coin, à ses répliques à double sens et à ses sourires.

- Et c'est une mauvaise chose? Me demanda Lieb me regardant droit dans les yeux, semblant y chercher quelque chose en particulier.

Sans voix, je fis non de la tête et le laissait fermer l'espace qu'il y avait entre nous.

Nous restèrent dehors un bon moment, mais le froid du mois de février nous poussèrent à retourner à l'intérieur à contrecœur. Lieb m'avait pris par la main pour m'amener au centre. Peut-être sentait-il que je ne souhaitais pas retourner là-bas? Si on m'avait donné le choix, je serais resté à l'extérieur, et ce presque autant parce que je voulais éviter Luz et Malarkey que de rester seul avec Lieb.

Quand nous retournèrent dans le centre, je lâchais la main de Joe, celui-ci me regarda, mais ne fit aucun commentaire.

Quand nous rentrèrent dans la salle à manger/de jeux/dortoir, Malarkey relevait la tête de son lit. Dans la pénombre, je pouvais remarquer qu'il nous observait. Pour être précis, il regardait par-dessus mon épaule. Il interrogeait Lieb à mon propos. Je fus touché par cette attention, Malarkey n'était pas comme certains autres sous-offs qui pouvaient vous mettre dans des situations périlleuses parce qu'ils étaient contrariés. Malark s'inquiétait pour ses hommes même quand celui-ci venait de gâcher son petit havre de bonheur secret. Lieb dut lui faire comprendre quelques choses de rassurant, car Malarkey hocha légèrement la tête avant de se recoucher.

De manière plus forte que moi, je tentais de voir si Luz était toujours présent à ses côtés, mais ne put le déterminer dans l'obscurité. Lieb déposait une main entre mes omoplates afin de me guider vers mon lit. Je marquais un arrêt devant ma couchette et la pression dans mon dos s'accentua. Je grippais à tâtons dans mon lit. Joe étira ses bras sur moi relevant les couvertures autour de mon corps afin de m'abrier. Il s'acquitta de cette tâche de sa main gauche utilisant l'autre pour me caresser tendrement la cuisse avec son pouce. Au bout d'une minute, il tourna les talons ne laissant que la caresse d'un pouce fantôme sur ma cuisse.

Étendue sur le dos, je repassais cette journée dans ma tête. Cela m'étourdissait, j'avais cru que les choses s'étaient mises à changer en Bastogne, mais je me rendais maintenant compte que j'avais été aveugle bien avant cela. Il avait fallu que je parte pendant quatre longues semaines et que j'oublie mon couteau pour me rendre compte de quelque chose qui se passait juste sous mon nez. Je me demandais s'il y avait beaucoup d'autres gars dans cette même ignorance. Même si j'avais dit à Lieb que peut-être toute la compagnie était au courant, j'en doutais fort.

Avant de m'endormir, une main précieusement placée sur l'endroit où Lieb avait laissé la sienne, je remarquais qu'il n'y avait aucune respiration régulière. Ce qui signifiait que Babe non plus ne dormait pas.

Le lendemain, Lieb et Malarkey durent me porter jusqu'à l'infirmerie, car la plaie s'était bel et bien rouverte hier. Roe me demanda évidemment comment c'était arrivé. Je répondais vaguement que j'étais tombé du lit. Évidemment, devant les yeux toujours remplis de points d'interrogation de Roe et Malarkey, je tentais de tué l'histoire dans l'œuf en leurs racontant comment j'avais fait un cauchemar dut aux terreurs nocturnes que ma blessure au front m'avait provoquées. Eugène et Don hochèrent la tête, compréhensifs. J'eus cependant un petit pincement au cœur en remarquant les sourcils froncés de stupéfaction de Lieb devant mon aptitude à mentir.

Je fus soulagé de constater que les choses changèrent peu. Contrairement à la réflexion que je m'étais faite, aucune rumeur ne fusa et les autres ne se comportèrent pas différemment d'avant. Malgré que je fus consigné au lit, je tentais de passer le plus de temps possible avec Lieb. Ce qui ne fut pas très difficile, car il passa une bonne partie de l'après-midi à jouer au garde malade. Comme ma blessure m'empêchait de me coucher dans mon lit, il me passa de nouveau sa couchette. Cette fois par contre, je me sentis accueilli et apaisé par l'odeur de ses draps.

Je fus heureux quand Luz traversa la salle à manger/séjour cette nuit-là. Cependant, cette fois, je mis les bouchons pour les oreilles afin de leur laisser leurs intimités, chose qu'ils n'avaient pas eue depuis plusieurs jours et que j'aurais dû respecter dès le départ. Les choses allaient pour le mieux. La seule chose qui était différente, à part ce qui se passait entre moi et Lieb, s'était Babe. Toute la journée et la suivante, il sembla songeur. Il ne participa pas au tournoi de poker que Malarkey, Luz et Perconte organisèrent au centre et ne relança pas Joe sur les General Motor quand celui-ci lui en fit allusion au diner.

Je me rhabillais derrière le paravent médical après un examen de suivi de mes (nouveaux) points de suture quand Babe fit irruption dans l'infirmerie. Roe qui était assis sur un lit releva la tête du bandage qu'il était en train de rouler.

- Heffron, est-ce que tout va bien?

Il fit mine de se lever, mais Heffron se jeta sur lui, attrapant son visage entre ses mains pour l'embrasser. Je fus presque aussi surprit que Roe.

- Babe, corrigea Heffron quand ce dernier décolla ses lèvres des siennes.

- Hey Babe, comment ça va? Lui répondit Roe en jouant avec le bas de la veste d'Heffron.

- Extrêmement bien, rétorqua Babe en l'embrassant à nouveau.

Visiblement, Roe avait oublié ma présence et je ne fis aucun effort pour la lui rappeler. Alors que je passais derrière eux le plus discrètement possible, je me rappelais mettre dit que jamais Roe et Babe ne seraient du genre à s'embrasser à pleine bouche, j'avais encore tort.

Cette journée fut la dernière que nous passèrent à Haguenau. Le lendemain nous embarquions dans les camions pour l'Allemagne.

Alors que nous tournions le dos définitivement à la ville, je me dis que la guerre était bientôt finie. Cette pensée me rendit étrange. L'émotion que je ressentais comprenait de la joie que bientôt, je puisse retourner aux études, du soulagement que je n'ai plus à voir la mort tous les jours, de la nostalgie pour toutes les personnes que l'on avait perdues : le lieutenant Meehan, Bunk, Guarnere, Toye, Penkala, Hoobler, Blithe, Muck…. Ainsi que de l'angoisse vers ce monde inconnu qui se faufilait derrière la guerre. L'angoisse de ne plus me réveiller aux côtés de tous ces hommes auprès desquels j'avais traversé tant d'épreuves, pour qui je donnerais ma vie et qui en ferait de même pour moi. Bientôt, chacun d'eux retournerait chez eux, embrasserait leurs mères et serrerait la main de leurs pères. Ils continueraient leurs vies là où ils l'avaient laissé. La Easy compagny éparpillée dans tous les États-Unis, 9 629 048 kilomètres. Ce serait pire qu'en Normandie, car cette fois, personne ne chercherait à retrouver la Easy. Je me sentais vide, mon moral étant bien plus bas que l'idée de la victoire ne m'avait laissé croire. Les autres devaient sentir que la fin approchait, car leurs mines étaient lasses, vidées, tristes. Lieb qui était assis à côté de moi me donna un léger coup d'épaule pour savoir si j'allais bien. J'accotais ma tête dessus. À cet instant, je me fichais de ce que les autres allaient en penser. Ce contact me faisait du bien. Je fermais les yeux un moment. Quand je les rouvrais, c'était pour jeter un regard distrait sur les autres. Babe était assis sur le plancher du camion, la tête appuyée contre la jambe de Roe. En face d'eux, Luz était assis à côté de Malarkey, sa main sur sa cuisse paume vers le haut, une invitation à lui tenir la main. Ça devait faire plusieurs minutes qu'elle était comme ça, Luz ne bougerait pas tant que Malarkey ne lui aurait pas dit de le faire. Sa patience payait, car Don enlaça ses doigts avec les siens, les serrant fort. Personne ne savait ce qui nous attendait en Allemagne, mais nous savions que les choses seraient différentes. Alors pour l'heure, tout ce que nous voulions, c'était de rester auprès de ceux qui comptaient.

Fin du journal de David Kenyon Webster, soldat de la Easy Company, 506e régiment d'infanterie parachutée, de la 101e Division Aéroportée US.