Cet OS a été écrit pour la nuit du FoF (forum francophone) de septembre 2017, en un peu plus d'une heure (soyons honnête) pour le thème « image ». Le Forum Francophone, comme son nom l'indique, est un lieu d'échanges ouvert à tous les utilisateurs francophones de FFnet. Le lien se trouve sur mon profil ou dans mes auteurs favoris et, pour plus d'informations, vous pouvez m'envoyer un MP.

Bonne lecture !


Josh avait eu un certain nombre de conversations houleuses avec le député Santos. En tant que directeur de campagne, son travail était de se confronter à lui et de lui dire parfois certaines vérités difficiles. Qui plus est, Santos se présentait cette fois à l'élection présidentielle non au Congrès, or il avait du mal à appréhender les nouvelles règles du jeu que cela supposait et le nouveau costume qu'il devait endosser. Alors, c'était le rôle de Josh de le lui expliquer et Dieu savait à quel point c'était complexe, tant son candidat ne voulait parfois pas entendre certaines choses.

Toutefois, Josh appréciait et respectait sincèrement l'éthique de Santos, le fait qu'il tenait à faire passer ses idées avant toute considération partisane, le fait qu'il se refusait à toute médisance sur ses concurrents. C'est grâce à cette éthique qu'il l'aimait, même. Aussi, tant qu'il s'agissait de verbaliser quelques réalités politiques peu glorieuses, Josh s'y collait même si ce n'était pas toujours agréable : il naviguait dans cette sphère depuis suffisamment longtemps pour qu'il soit à l'aise.

En revanche, dès qu'il s'agissait de l'utilisation de l'image de Santos en tant que latino-américain issu d'un quartier pauvre de Houston, Josh se trouvait soudain extrêmement mal à l'aise. Lui, il était blanc, fils d'avocat et avait fréquenté les meilleures universités privées du pays. Alors, lorsqu'il parlait origines et communautés avec Santos, il se trouvait bien en-dehors de sa zone de confort.

« Je ne suis pas un produit d'appel », protestait Santos. « Ce n'est pas un joli papier d'emballage que je veux vendre mais un programme pour notre pays ! »

« Je sais et je suis d'accord. Mais votre programme émane de ce que vous êtes. Vos idées proviennent de votre parcours. L'importance que vous accordez à l'éducation et à la santé est intimement liée à votre propre histoire avec les institutions publiques », tentait patiemment de lui expliquer Josh.

« Et alors ? Dois-je pour expliquer cela mettre en avant mes origines latino-américaines ? Ne puis-je pas juste parler de fond sans réveiller les divisions raciales de ce pays et en jouer à des fins politiciennes ? »

« Ce ne sont pas des fins politiciennes ! Il s'agit de valeurs auxquelles vous croyez et vos origines font partie de ce qui vous a construit, de ce qui vous a amené à vous battre pour faire votre place en politique. Les gens doivent d'abord vous connaître, Monsieur, savoir ce qui vous fait avancer et ce qui vous pousse à vous présenter. C'est un premier passage obligé pour vous faire élire au poste suprême et ensuite, vous pourrez défendre ce qui vous tient à cœur ». Josh tâchait de rester calme mais le sujet était source de tension et ces discussions incessantes tournaient en rond.

« Donc, pour parler de valeurs qui devraient nous rassembler autour d'un projet commun, je dois montrer une belle photo de fils d'immigré latino qui a grimpé les échelons de la société américaine ? » Il n'était pas rare que Santos se protège et se défende en exagérant son propos... « Je ne suis pas un symbole, Josh ! Je veux défendre des idées, pas devenir le latino utile du parti démocrate ! Je veux que l'on écoute ce que j'ai à dire, pas que l'on regarde à quel joli cliché je donne lieu ! »

« Je ne vous parle pas du parti démocrate, je vous parle des électeurs. Que vous le vouliez ou non, que cela vous plaise ou non, vous représentez quelque chose et les gens verront cela de vous. Vous avez des choses à dire et une place à prendre pour une société américaine plus juste alors, pourquoi refuser d'en parler ? »

« Parce que mon identité ne se borne pas à être un latino, qui parle des inégalités et des injustices subies par les latinos », s'emportait Santos. « J'ai d'autres choses à dire, sur la société dans laquelle nous vivons, tous ensemble qui que nous soyons. Qui plus est, je ne veux pas être récupéré par quiconque. Je ne veux pas être un porte-parole d'un groupe que je ne pense pas et ne veux pas représenter. Chacun parle en son nom propre, par ailleurs je refuse d'instrumentaliser toute une communauté, laquelle se compose de nombreux individus tous libres de penser comme ils le veulent ».

Il était fréquent que ces discussions se ponctuent de longs regards et de silences gênants, qui laissaient Josh éprouver tout le malaise de la situation. Pourtant, il n'avait aucune mauvaise intention et ne songeait qu'à permettre à un honnête homme politique issu de la méritocratie américaine, d'accéder au poste où il pourrait véritablement faire une différence.

« Monsieur, la presse parlera de vos origines quoi qu'il arrive et vous ne pourrez pas l'empêcher. Vous êtes le seul candidat représentant d'une minorité alors, puisque la presse s'emparera de toute façon de cette image, autant la maîtriser vous-mêmes ». Cet argument était inopérant, Josh le savait et sentait bien qu'il n'avait dit cela qu'en désespoir de cause.

« La presse peut bien utiliser les images qu'elle veut pour alimenter son besoin de vendre du papier en mettant les gens en boîte, je refuse de rentrer dans ce petit jeu. De toute façon, quoi que je dise, ils en tireront des conclusions qui ne me conviendront pas et m'enfermeront dans une image préfabriquée, alors je n'en parlerai pas et je ne veux plus en débattre », avait conclu le candidat d'un ton implacable.

Josh avait finalement laissé tomber ce sujet trop sensible, pour lequel il ne se sentait pas habilité à argumenter davantage. A bien des égards, le député avait incroyablement progressé quant à sa capacité à appréhender les enjeux d'une campagne présidentielle pour y adapter sa posture et sa stratégie. Cependant, sur ce sujet-là en particulier, il n'avait pas bougé d'un iota.

Josh était bien placé pour savoir qu'en politique, les images étaient malheureusement indissociables des idées que l'on voulait défendre. Il fallait simplement le savoir et faire avec, voilà tout. Oui mais lorsque les images étaient stigmatisantes...

Cette stigmatisation avait pris violemment forme lors des primaires en Californie, lorsque le gouverneur de l'état avait voulu apposer son veto à un projet de loi du Congrès visant à interdire aux immigrés clandestins de passer leur permis de conduire. Tous, journalistes comme politiques, étaient alors venus chercher Santos sur la question. Or, s'il se prononçait, on lui reprochait de faire dans le communautarisme et s'il ne se prononçait pas, on lui reprochait de se défiler ou d'oublier d'où il venait.

Une fois de plus, Josh et Santos s'étaient opposés sur la conduite à tenir. Mais lorsque, finalement, Santos avait expliqué qu'il ne ferait jamais référence à ses origines ethniques sauf au Texas pour que les gamins de Houston puissent être fiers de ce qu'ils sont, Josh avait pris une claque de sincérité qui l'avait touché et sacrément redynamisé. C'était sûr, avec Santos, les idées l'emporteraient, quoi que les observateurs fassent dire aux images et c'était bien pour cela qu'il l'avait choisi.