Je m'étais toujours dit que les gens à la télé affichaient un air plastique par pure nécessité, un peu comme s'ils se sentaient obligés d'avoir l'air parfaits pour passer sur le petit écran. Question d'honneur, voyez-vous, on ne plaisante pas avec l'image dans les médias, surtout si l'émission en question doit passer aux heures de pointe dans tous les foyers où les centaines de milliers de ménagères désoeuvrées fixaient l'écran avachies à côté de leurs non moins désoeuvrés de maris. Je ne tardais pas à découvrir que Sarah Newlin, elle, avait un balais coincé dans le tailleur sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

A peine étions-nous descendus de la voiture qu'elle nous accueillit avec un sourire ultra-bright, un du genre tellement lumineux que j'étais presque tentée de lui demander de fermer les stores. Mais étant une jeune chrétienne particulièrement bien élevée (et surtout pas du tout emballée à l'idée d'éventer notre petite mascarade), je fermais bien gentiment mon clapet et lui rendait la politesse en espérant que l'email de mes dents lui brulerait la rétine.

Petite, et sûrement comme toutes les petites filles depuis plus de vingt ans, j'avais été noyée sous les poupée Barbie depuis mon plus jeune âge. Mes parents avaient cependant bien pris garde à renouveler sa garde robe, l'ancienne étant trop choquante pour une jeune fille si innocente – pour sûr, un maillot de bain sur un mannequin en plastique allait faire basculer mon équilibre mental à jamais. Mes poupées à moi avaient donc la même garde-robe pourrie que celle dont j'étais affligée, col en pelle à tarte et manches bordées de dentelle à l'appui. Mais contrairement à moi, ces fichus mannequins accueillaient la nouvelle avec un sourire monstrueux, tellement grand et tellement blanc qu'il me donnait des envies de meurtre.

Pour sûr, Barbie était la fille idéale : on pouvait l'habiller comme la dernière des clochardes, lui arracher les bras, la tête ou les cheveux – et même la marier avec cet imbécile de Ken ! –, elle gardait toujours son éternel sourire de call-girl, comme si rien ne l'atteignait. A mon humble avis, elle était surtout trop bête pour réaliser que les robes bouffantes n'étaient plus à la mode depuis les années trente, que les cheveux qui tombaient au sol par poignées étaient les siens et que Ken était le pire looser que la terre ait jamais porté.

Eh bien, Sarah Newlin était exactement pareil.

En la regardant parler, sourire toujours fermement accroché aux lèvres comme si elle s'était coincé les zygomatiques en cours de route, j'avais le sentiment que la terre viendrait à s'effondrer qu'elle garderait encore cet air bête et réjouis.

Un gloussement déguisé en toux m'informa que Sookie avait encore laissé trainer ses antennes de mon côté. J'haussais les épaules, fatiguée de la fusiller du regard et pas du tout d'humeur à me mettre en colère. J'avais bien trop la trouille pour ça. Sans rire, avec ses dents découvertes comme ça, la femme Newlin me faisait penser à un requin qui essaierait de persuader une sardine de son tout nouveau régime végétarien ! Vous y croiriez, vous ?

Eh bien moi non plus, figurez-vous.

Alors qu'est-ce que je faisais à avancer vers elle en lui souriant de toutes mes foutues dents alors que j'aurais dû être en train de tracer dans la direction opposée, hein ?

Ah, oui.

Eric.

Ce tas de muscles sadique, casse-pieds, effrayant et… ah, petit détail… parfaitement capable de m'arracher la tête si je faisais demi-tour.

Je détestais ma vie.

Bien sagement postée derrière Sookie et Hugo, je laissais la télépathe de service nous faire la démonstration de ses talents de Southern Belle. Elle et moi, nous n'avions pas eu la même éducation. Honnêtement, j'étais parfaitement incapable de sourire à Sarah Newlin en lui adressant un « ravie de vous connaître » enjoué sans avoir l'air de mentir comme un arracheur de dents. Alors je préférais la boucler. Chose que Sookie devrait penser à faire, si vous voulez mon avis, parce que notre pote l'avocat n'avait pas pu en placer une depuis le début de l'entretiens. Enfin c'est eux que ça regardait. Du moins jusqu'à ce que l'attention de Barbie Newlin se porte sur moi.

Oh, oh…

Je baissais aussitôt la tête et prenais l'air le plus timide et réservé possible, petit détail que nous avions mis au point la veille. La demoiselle d'honneur se devait de paraître aussi blanche que possible. Dans tous les sens du terme.

Voilà que je me retrouvais à jouer la sainte nitouche !

Quoiqu'on n'était pas vraiment loin de la réalité, si on considérait mon parcours jusqu'au jour d'aujourd'hui. Enfin, jusqu'à ce que je me retrouve embarquée dans ces foutues histoires de vampires ! Quelque chose me disait que je ne resterai pas blanche bien longtemps. Sans rire, entre ma peau ou celle des Newlin, et si le choix devait se faire, ne comptez pas sur moi pour jouer la bonne chrétienne, samaritaine en puissance et martyr consacrée. Non, non, non, non, non. Mes jolies petites miches en premier et que les autres aillent se faire frire sur le grill de Satan !

Bon sang, mais qu'est-ce que je faisais dans une famille de chrétiens avec des pensées pareilles ?

Nouveau regard amusé de la télépathe.

Non mais oh, le concept de vie privée, tu connais ? Va donc dans d'autre caboche que la mienne voir si j'y suis. Et tant que t'y es, si tu trouves une trace de Godric, c'est légèrement pour ça qu'on est là, tu te rappelles ?

J'aurais bien continué à l'engueuler via télépathie mais miss Castorama dans le derrière – je refusais de croire qu'elle n'avait qu'un seul balais entre les miches, vu la rigidité de sa tenue ! – en décida autrement en se rappelant à mon bon souvenir.

« Et qui est cette jeune fille si timide ? »

Timide ? Moi ? Arf ! Tu tiens le bon bout ma grande, continue comme ça et à ce train là tu finiras par te rendre compte que ton mari est le looser d'entre les loosers dans, disons, deux ou trois-cent ans !

Hon, hon… mauvaise réponse.

« Je m'appelle Marie-Claire, madame. Enchantée… »

Bon, j'avais vraiment eu du mal à sortir le dernier mot, mais l'autre blonde dut prendre ma voix mourante pour une nouvelle preuve d'embarras puisqu'elle s'extasia comme une gamine en pépiant des « elle est si mignonne ! » à tout va. C'était déjà ça de gagné.

Je m'appliquais donc à paraître aussi rougissante et embarrassée que possible, comme si dieu en personne venait de me faire le plus beau compliment du monde, et gardais mes réflexions pour moi. Rien de nouveau dans mon horizon, donc, puisque c'était ce que je faisais chaque dimanche à la sortie de la messe, lorsque tous les voisins venaient saluer ma mère et s'enquérir de la bonne éducation de ses filles. J'aurais presque pu être à l'aise, si je ne risquais pas de me faire trucider au premier faux pas !

Sitôt sa passionnante petite tirade sur les jeunes filles en fleur achevée, Sarah Newlin nous entraina gaiement dans son sillage, crinière meringuée au vent. Direction : le bureau de son cher et tendre où l'intéressé nous attendait de pied ferme !

J'aurais dû sentir venir le traquenard à des kilomètres, tellement ça puait le coup fourré.

Mais non.

Je n'ai absolument rien capté, pas plus que ne l'a fait ma chère camarade télépathe qui pourtant avait déplié ses antennes au maximum et placé le curseur sur « furetage maximal ». Comme quoi…

C'est donc en toute confiance que nous entrâmes dans la fosse aux lions. Personnellement, je ne tenais pas plus que ça à faire connaissance avec le révérend Newlin. Je restais donc en arrière, assise le dos bien droit sur ma chaise, la tête basse et l'air intimidé, comme si j'étais prête à lui lécher les bottes en pleurant de gratitude au premier regard qu'il daignerait m'accorder.

Steve Newlin était… comment dire ? Taré ? Ringard ? Retardé dans tous les domaines ? Incroyablement stupide, imbu de lui-même et pas fichu de voir un truc aussi gros que sa propre connerie ? Il y avait de tout ça, c'était certain. Son sourire était aussi faux et aussi commercial que les mamelles de Lolo Ferrari. C'était dire. Il était coincé dans une espèce de costume de pingouin trop serré au niveau du col et frappé d'un motif hideux, un de ceux qui faisaient mal aux yeux. Sa cravate semblait cousue sur sa chemise tellement elle tombait droite et ses pompes brillaient à force d'être cirées par ses larbins. Quant à ses chevilles, n'en parlons pas. Mais le pire restait sans conteste ses cheveux, et alors qu'il entamait les présentations auprès d'une Sookie toute ouïe – dans tous les sens du terme –, je ne pus m'empêcher de lui trouver des airs de brosse à chiottes.

Pardonnez ma vulgarité, mais vous appelleriez ça comment, vous ?

Son espèce de crinière infâme tenait droit sur son crâne, le tout regroupé en une masse bancale qui avait fortement tendance à pencher sur sa tempe gauche, un peu comme s'il avait essayé de se sculpter une mini Tour de Pise dans les cheveux. Avec de la boue. Avec ses fossettes ridicules et ses oreilles de troll pour compléter le tableau, il avait tout de la tête à claques !

Non, mon avis n'était absolument pas objectif. Mais quand le type en question était susceptible de me trucider d'un moment à l'autre, j'estimais être en droit de lui trouver tous les défauts du monde, non ?

L'entretien passa sans que personne ne s'intéresse à moi, ce qui m'allait très bien.

Newlin semblait, en plus d'être un fanatique timbré, obsédé par une cause stupide et intolérant à ses heures, avoir développé un goût pour les opinions foireuses : j'appris ainsi, au fil de la conversation, qu'il méprisait l'homosexualité, cultivait la xénophobie et estimait que toute femme non vierge avant le mariage devait brûler en enfer.

Bien sûr, il nous fallait acquiescer à toutes ses conneries en ayant l'air le plus convaincus possible. Je m'appliquais donc à reproduire le même air de brebis égarée qui vient de trouver son berger que celui que j'adoptais à la messe, celui qui laissait croire à tout un chacun que je buvais tout ce qu'on me disait comme du petit lait et en redemandais une tournée une fois la première engloutie.

Puis nous passâmes au tour du propriétaire. Pendant que les Newlin s'extasiaient sur les beautés dont regorgeait leur église, je sentais Sookie se tendre par à-coups. Elle avait sans aucun doute réussi à pécher quelques infos sur Godric et, à voir la tête qu'elle faisait, je devinais que ce n'était pas particulièrement réjouissant.

Soudain nous nous arrêtâmes devant deux portes closes. Toutes en bois massif, leurs panneaux étaient sculptés de centaines d'arabesque et de faciès de saints et de démons. Les premiers, mains tendues vers le ciel, arboraient une expression sereine tandis que les seconds se tordaient dans les flammes de l'enfer, hurlant et grimaçant comme autant de monstres sortis tout droit de nos pires cauchemars.

Charmant.

En levant un peu les yeux, je distinguais les gonds qui, en argent massif, étaient également travaillés d'une main de maître. Quel gâchis que tant de talent ait été employé au service d'un si mauvais goût… A peine mon évaluation fut-elle achevée que Newlin se retournait, l'air grave, et nous adressait un « Attention à vous » qui me fit froid dans le dos.

« En ouvrant ces portes, il arrive qu'un torrent d'amour et de grâce déferle sur vous et vous emporte si vous n'êtes pas prévenus ! »

Et il avait l'air vraiment heureux de sa phrase, en plus…

Echange de regard rapide entre les deux futurs mariés avant que Sookie ne réponde, l'air le plus gracieux possible :

« On vous promet de faire attention, révérend. »

Lorsque les deux religieux se retournèrent pour ouvrir les portes, je fis mine de vomir. Sookie m'envoya un coup de coude dans les côtes d'un air courroucé.

Mais quoi ? Elle n'allait pas me dire que la petite tirade de Newlin ne lui filait pas la gerbe, tout de même ?

Je lui aurais bien rendu son coup si une lumière aveuglante ne m'avait pas étourdie. Devant nous s'étendait une salle aux dimension colossales, flanquée d'interminables rangées de bancs devant lesquels trônait un autel monstrueux que surplombait une croix dont les contours, noirs dans le contrejour, semblaient floutés tant la lumière en fusion qui se déversait par les grandes baies vitrées nous brûlait les yeux. J'avais l'impression d'avoir plongé dans un bain de lumière. Je m'attendais presque à voir ma peau rôtir comme un poulet dans son four.

C'est là que j'ai pigé.

La raison pour laquelle Sookie était raide comme un manche à balais et celle qui poussait Eric à employer des méthodes aussi désespérées que d'envoyer trois pauvres humains faire le sale boulot à sa place.

Ils comptaient faire brûler ce vampire au soleil.

Godric.

Ils allaient l'attacher sur l'autel et attendre que l'aube arrive et fasse son œuvre. A en juger par le nombre de sièges présents dans cette salle, ils comptaient en faire un feu de joie, une sorte de barbuc' familial qui rassemblerait tous les fidèles de la paroisse.

Je retins mon souffle en sentant Sookie se raidir encore un peu plus comme une espèce de gorille approchait depuis l'autre bout de la salle. Personnellement, après avoir rencontré King-Kong numéro un, je ne tenais pas particulièrement à approcher l'édition deluxe. Mais Steve Newlin ne semblait pas vraiment l'entendre de cette oreille, car c'est tout sourire qu'il nous présenta l'espèce de pachyderme disgracieux qui venait de ramener sa fraise dans la nef.

Gabe – car c'est comme ça que s'appelait notre macaque dopé à la nitro – tenait plus du bloc de muscle que de l'être humain. Carré, bâti comme un ours, il avait des mains immenses et calleuses, aux ongles cassés sertis de terre. Sa tête, une petite boule rasée pleine de rides, semblait enfoncée dans son cou massif, un peu comme un œuf de pâques qu'on aurait fait tomber sur un dôme de pâte à modeler et qui s'y serait enfoncé de quelques centimètres. Son torse massif était bombé vers l'avant, ses jambes légèrement écartées dans la position typique du paon qui fait la roue. Musclor semblait croire que sa musculature lui vaudrait les faveurs féminines.

La seule faveur que je me sentais prête à lui faire était de tourner la tête pour ne pas lui vomir dessus.

Ou mieux encore, de fermer mon clapet.

Décidemment, ça commençait à devenir une habitude !

A mes côtés, je sentis Sookie paniquer de plus en plus. Elle pressa Hugo, lui assurant qu'il nous fallait rentrer, me prenant à parti, mais Newlin ne voulu rien savoir et il nous fut impossible de débarrasser le plancher sans mettre notre couverture en l'air. Le regard angoissé de la blonde me tordit l'estomac et j'aurais presque voulu être télépathe pour savoir quel était son foutu problème et surtout d'où viendrait le premier coup qui me tomberait sur le coin du museau.

Je ne me posais pas la question bien longtemps, soit dit en passant. Pas besoin d'être télépathe pour deviner que les « catacombes » – tu parles de catacombes, comme si j'allais gober qu'au bout de cet escalier nous attendait la tombe de ton taré de père, crétin ! – ne faisaient pas vraiment partie du circuit traditionnel de la visite d'une église. Impression qui fut rapidement confirmée par le discours de plus en plus pressé et décousu de Sookie, sans compter l'excuse minable de sa claustrophobie potentielle. J'invoquais moi-même un cours de piano imaginaire qu'il ne me fallait absolument pas manquer, mais rien n'y fit.

Soudain, Gabe empoigna Sookie par le col et la propulsa en avant. La blonde se débattit furieusement, toutes griffes dehors et feulant comme un chat en colère. Un quart de secondes plus tard, je prenais mes jambes à mon coup. L'adrénaline me propulsa en avant et j'aurais battu le record de sprint sur cent mètres si Newlin ne m'avait pas fermement agrippée par le col, m'étranglant sauvagement dans la foulée avant de me tirer en arrière. Je me débattis de toutes mes forces, dopée par la peur et la panique, hurlant un flot d'insultes et de menaces qui firent grincer les dents de Sarah avant que son cher et tendre, exaspéré par ma résistance, ne me fracasse la tête contre le béton. Sonnée, je tombais à genoux en pleurant, mes deux mains pressées contre mon front ouvert. Le sang coulait abondamment entre mes doigts écartés et très vite des étoiles noires dansèrent devant mes yeux. La dernière chose dont je me souvienne avant de sombrer dans l'inconscience fut la sensation de deux mains rugueuses qui m'empoignèrent par les bras et me trainèrent jusqu'au bas des escaliers où gisait Hugo, que Gabe avait poussé quelques minutes plus tôt et qui s'était écrasé en contrebas, avant de me jeter dans une cage où se trouvait déjà Sookie. J'eu à peine le temps de l'entendre arriver vers moi, paniquée et tremblante, avant de débrancher définitivement, assommée par la douleur lancinante qui m'écrabouillait la cervelle.

Ma dernière pensée ?

« Si je m'en sors, j'en fais des brochettes, de ce vampire de malheur ! »