Rien n'a changé, l'allée en gravier blanc bordée de chênes plusieurs fois centenaire débouche sur une fontaine plantée au milieu d'un cercle de gravier devant la demeure en pierre grisâtre. Magnifique maison du XVII avec ces grandes fenêtres et son toit en ardoises.
Il peut décrire les yeux fermés le blason complexe qui orne la façade ainsi que les créatures fantastiques qui se cache dans la maçonnerie tant il a admiré ces sculptures durant son enfance. Les vacances était alors l'occasion de retourner dans le manoir familial, loin de Londres et son air vicié. Loin de la demeure en brique rouge donnant sur Hyden Park que son père avait préféré investir après la naissance de son fils malgré les protestations de sa mère.
Le voilà devant la porte alors qu'il pose sa main sur la poignée en laiton il se met à douter. Que fait-il ici en Cornouailles ? Cette Cornouailles bien aimée qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Pourquoi n'est-il pas rentré plus tôt au pays ? Oh il connait déjà la réponse. Il était trop occupé à s'affairer dans son atelier et son petit appartement en haut dans les combles surplombant les toits Londoniens.
Ici tout parait différent. Le calme qui s'étend sur la campagne anglaise, l'immense jardin anglais qui enserre la demeure, les champs verdoyants qui encercle le minuscule village, la petite langue de mer qui vient à la rencontre de la rivière en déchirant la terre en un petit estuaire. Tout est différent, jusqu'à l'air marin charrié par le vent qui balai la lande et qui dépose sur ses lèvres un coup iodé. Il est si loin de Londres, si loin de tout dans cette péninsule, cette fin de terre.
Ici il pourra sans doute retrouver un sens à sa vie, et laissé derrière lui la peinture et ce mystérieux secret qu'il a effleuré du doigt pendant ces sept longues années passées à observer cette famille étrange au détour des voies 9 et 10 de King Cross.
Les jours passent doucement dans la campagne Anglaise lorsqu'on est oisif. Les domestiques sont arrivés le lendemain de son départ de Londres. Son majordome l'a rejoint deux jours plus tard le temps de prendre toutes les dispositions nécessaires à son départ et l'installation de son maitre.
Maintenant que la peinture n'est plus dans sa vie il lui faut réapprendre à vivre. Il se rend compte que sa passion était devenue une maitresse difficile qui lui prenait tout son temps. Temps qu'il lui faut maintenant occuper. Les jours qui suivirent son installation il inspecte son domaine, donne des directives à son majordome ainsi qu'aux gens engagés par ce dernier.
Une fois une certaine routine installée dans ses terres il décide d'aller au bourg où les habitants qui se souviennent encore du petit garçon d'autrefois sont heureux du retour au pays du fils prodigue.
Les promenades le long des sentiers herbeux ou à l'ombre des arbres centenaires lui vide l'esprit et il retrouve cette paix qu'il ressentait autrefois dans son atelier Londonien.
Il se sent revivre loin de la ville bruyante, encombrée et empuantie par les multiples parfums de poubelles, pots d'échappements et autre odeur corporel humaine.
Ici il respire l'air marin en regardant la mer, se perd dans ses songes en se promenant le long du chemin des contrebandiers, parcoure la campagne et regarde ces scènes de vie qu'autrefois il fixait sur la toile. Il va pêcher avec les hommes du coin que ça soit en mer ou près des étangs, du Camel ou autre point d'eau qui ne manque pas en Cornouilles. Ceux-ci trop content de lui montrer leur beau pays en profite aussi pour s'amuser de son inexpérience.
Mais ces distractions commencent à le lasser, il lui faut trouver une passion à laquelle se consacrer et épuiser son hyperactivité. En mondain campagnard il essaye le jardinage et se transforma en paysagiste le temps de remanier entièrement son jardin qui se para vite aux couleurs du monde. Jardin potager à la française, jardin zen et chinoiserie à l'ancienne mode, jardin à l'anglaise, jardin de rocailles et lavande comme en Provence. Mais très vite, trop vite il s'ennuie à nouveau. Il se met à investir son temps dans de nombreuses collections. Il sillonne la campagne à la recherche de pierres et fossiles et donne de grand coup de filets afin d'attraper papillons et autres insectes pour son cabinet de curiosité. Le charme suranné de la campagne lui permet de se croire remonté en 1800 à la grande époque de ces collections. Mais cette nouvelle passion ne dure pas longtemps elle aussi il n'arrive pas à épingler ces pauvres papillons et les relâchent tous. Et les pierres ce n'est pas vraiment sa spécialité, on aurait pu lui mettre un fossile sous le nez qu'il l'aurai confondu avec un vulgaire caillou.
Un jour en se promenant aux puces en espérant chasser pour un temps son ennui il tombe sur une magnifique machine à écrire portative Olivetti Lettera 32. C'était une machine en mauvaise état mais qui avait un certain potentiel. Lui qui aime les vieux objets tombe amoureux de cet objet qu'il s'empresse de faire réparer en la voyant à Londres.
Il adore faire les puces et récupérer tout un tas d'objet. Cela l'étonne autant de voir que les gens se débarrasse de ce qu'ils pensent être des vieilleries sans réaliser la valeur de ceux-ci. Nombreux sont les objets anciens de grande valeur qui sont vendus une misère par des possesseur méconnaissant. Chaque objet à son histoire et il aime l'imaginer ainsi que celle de leur ancien maitre. C'est cette amusement, imagination qu'il retrouvait lorsqu'il peignait. Sur ses toiles des histoires étaient racontées et les personnages vivaient leur vie. Peut-être l'imagination manquait - elle dans sa nouvelle vie. Etait-ce manque d'histoire imaginaire ou non qui était à l'origine de son ennui ?
Depuis ce jour aux puces il était retourné à sa routine. Soudain un colis de la poste le tira de son ennui dans lequel il s'était enfoncé en deux mois seulement.
En ouvrant le paquet et extirpant l'objet réparé il ne put empêcher ses mains d'effleurer chaque bouton, touches excroissance du mécanisme de sa machine à écrire. Maintenant qu'elle était lustrée et remise en étant elle était superbe. Au premier cliquetis des touches sur le papier il sentit un frisson le parcourir. Le cling du retour à la ligne l'extirpa totalement de son ennui. Il sentait à nouveau ce tourbillon familier qui l'habitait lorsqu'il peignait. Il semblerait que ce jour-là aux puces il ait trouvé une nouvelle passion sans le savoir.
Installée d'abord sur son bureau très vite elle le quitta pour un étui conçu spécialement pour elle qui permettait à Elias Jones ne l'avoir tout le temps avec lui.
Et il se mit à écrire, écrire sa vie, écrire ses pensées à tout moment de la journée. Il philosophe sur l'existence humaine assis contre un arbre dans un pré au milieu de mouton. Il écrit, se laisse porter par les mots et cette nouvelle passion qui au final n'étais pas si différente de l'ancienne. Il couche les mots sur le papier comme il peignait des histoires sur les toiles blanches. Il raconte de nouvelles histoires, des histoires de chevalier lorsqu'il va se promener aux abords de Tintagel. Des histoires d'amour lorsqu'une femme le contemple. De toutes choses, de chaque petit instant de vie il fait naitre des histoires, des fragments de vie, des bouts de récit. Il écrit pour se vider la tête, pour consumer cette flamme qui l'épuise et l'empêche de dormir. Des pages s'accumulent, des phrases des fois laissées seuls au milieu d'une page blanche attendent d'être réutilisées. Des pièces de puzzle qui mises bout à bout n'ont aucun sens, cadavre exquis qui reflète sa vie et ses pensées.
Mais peut lui importe de ne pas écrire le prochain bestseller.
Il continue à écrire, à écrire jusqu'à s'endormir sur sa machine posée sur son bureau de ministre dans cette pièce reculée du manoir, qui porte le même nom que le meuble marqueté.
