- Ohé ! Il y a quelqu'un ? Répondez !

La voix qui appelait et les lumières qui perçaient l'obscurité arrachèrent Charlie à son demi-sommeil fiévreux ! Aussitôt la peur l'envahit : il s'était endormi ! Et Don ? Sa main tremblante se posa sur la jugulaire : la pulsation était toujours là mais elle lui sembla plus faible, plus irrégulière.

-Ohé ! Répondez !

Le nouvel appel le sortit de sa transe et il hurla :

- Par ici ! Je vous en supplie ! Par ici ! Venez vite ! Mon frère a besoin de soins urgents !

Il y eut des cris, des interpellations et bientôt un homme fut là, penché à l'étage au-dessus, vêtu de la tenue jaune des pompiers, braquant sur lui sa torche puissante. S'il l'avait pu, Charlie lui aurait sauté au cou tant il était soulagé : on les avait trouvés, ils allaient s'en sortir !

- Monsieur… Vous êtes le professeur Charles Eppes ? interrogeait le pompier.

- Oui… Mais comment le savez-vous ?

- C'est votre ami le professeur Fleinhardt qui nous a dit que vous étiez sûrement ici. On pensait le bâtiment vide.

Larry ! Brave Larry qui avait dû faire une vie d'enfer aux sauveteurs, persuadé qu'il était que son ami et collègue était pris sous les décombres.

- Vous êtes blessé ?

- Moi ça va… Mais mon frère a besoins de soins urgents !

- Tenez bon, on va vite vous sortir de là !

Une nouvelle fois Charlie fit l'expérience de la relativité du temps. Vite, ça voulait dire le temps de sonder le plancher, de voir s'il y avait moyen de descendre par l'orifice pour récupérer les hommes ou s'il était plus prudent de passer par l'escalier pour retrouver la pièce où ils étaient tombés. Ca impliquait d'autres hommes, du matériel, des précautions… Il lui sembla qu'une éternité s'était écoulée quand enfin un secouriste se matérialisa auprès de lui, bientôt suivi d'un autre et d'un troisième. On arracha doucement son frère de ses bras et, malgré ses supplications, on le fit remonter en premier.

A l'extérieur, il était à peine déposé sur une civière que trois silhouettes accoururent vers lui :

- Charlie !

Le prénom jaillit de trois bouches simultanément tandis qu'il reconnaissait son père, Larry et Amita dans les trois personnes qui s'empressaient, gênant le secouriste qui l'auscultait mais qui, ayant conscience que la famille avait besoin de quelques minutes pour se rassurer et que l'état de son patient n'était pas critique, se recula un peu pour les laisser passer :

- Oh mon Dieu Charlie… Comment vas-tu fiston ? s'affola Alan, tandis que, telles deux mères poules affolées, Amita et Larry le couvaient du regard.

- Ca va aller papa… Moi ça va… C'est Don…, pleura alors le mathématicien.

- Don ? Qu'est-ce que Don a à voir là-dedans ? s'étonna Amita.

- Ton frère va très bien ! le rassurait en même temps son père.

- Oh mon Dieu ! s'exclama alors Larry.

Lorsque le bruit de l'explosion l'avait sorti de sa classe en même temps que les étudiants affolés, il s'était approché du bâtiment soufflé par la déflagration, rassuré : à cette heure de la journée, compte-tenu des travaux de réfection engagés suite au vandalisme dont avait été victime le rez-de-chaussée, il n'y avait personne, ce dont sans doute les poseurs de bombes s'étaient assurés, s'agissant d'un groupuscule activiste mais revendiquant le respect de la vie. Et puis soudain il avait vu le professeur Lestman et s'était approché de lui pour savoir où était Charlie. C'était alors qu'il avait compris que le mathématicien se trouvait vraisemblablement encore à l'intérieur lors de l'explosion et qu'il avait indiqué aux secours d'avoir à se hâter pour le retrouver. Alan qui déjeunait avec Amita était arrivé dans l'entrefaite et il lui avait appris la nouvelle, mais, bouleversé, il avait totalement oublié avoir envoyé Don rejoindre son frère dans le même bâtiment. La mémoire lui revenant, il fut le premier à comprendre la raison du bouleversement de son ami :

- Don était avec toi ? demanda-t-il.

- Non ! Voyons ! Bien sûr que non ! s'exclama Alan d'un ton horrifié. Il n'y avait aucune raison pour que Don soit là ! Il n'était pas là ! Non… Charlie ! Ton frère n'est pas… Il n'est pas resté là-bas !

Il blêmit au regard désespéré que son cadet attacha alors sur lui, comprenant que son fils aîné était aussi en danger. Durant les deux heures où il s'était inquiété pour Charlie, après que Larry lui ait appris que celui-ci était vraisemblablement dans le bâtiment lors de l'explosion, il avait tenté de joindre Don à plusieurs reprises, maudissant celui-ci de ne pas répondre. Et soudain il s'apercevait qu'il était lui aussi pris au piège des décombres et, s'il devait en croire le visage décomposé de son plus jeune fils, son état était plus grave.

- Charlie… Comment va ton frère ? questionna-t-il alors.

- Je ne sais pas… Il était inconscient. Ils m'ont obligé à sortir avant…

- C'est bon. Il faut qu'on l'emmène maintenant, s'interposa l'ambulancier, voyant le blessé s'agiter et s'affaiblir.

- Non ! Je ne partirai pas sans mon frère ! cria Charlie.

- Charlie… Sois raisonnable, tenta Alan.

- Non… Pas sans Don, s'obstina le professeur.

Les choses auraient pu dégénérer, mais à ce moment précis, un groupe sortit précipitamment du bâtiment, entourant un brancard sur lequel un corps était pelotonné sur le côté, relié à différents moniteurs, le visage disparaissant sous un masque à oxygène :

- Oh mon Dieu, Donnie ! s'exclama Alan d'une voix brisée en s'avançant vers le brancard.

- Monsieur, on a besoin de place ! s'insurgea le médecin.

- Mais c'est mon fils…

- D'accord ! Alors vous montez avec nous ! Il n'y a pas de temps à perdre !

Les yeux embués de larmes, Charlie vit les portes de l'ambulance se refermer sur son père et son frère. Alors il abaissa les paupières, se laissant à son tour hisser dans le véhicule de secours, à peine conscient de la présence d'Amita à ses côtés. Et tandis que le son de la sirène emplissait l'habitacle, il priait :

- Je vous en prie, je vous en supplie… Faites que Don s'en sorte ! Laissez-moi mon grand frère…