Chapitre IV – L'Épée du Matin
Paniquée, Lysara referma prestement la porte sur les deux hommes et la verrouilla, ne laissant même pas l'occasion à ces derniers de protester. Mue par une terreur sourde, elle chercha un moyen de se débarrasser du bouclier, mais à peine eut-elle le temps de le glisser derrière l'armoire que déjà des coups puissants ébranlaient la lourde porte de chêne.
- Lady Lyanna, commença le Prince-dragon de sa voix calme et apaisante, et...
Il marqua une pose, et murmura quelque chose à l'adresse de son compagnon.
- ...et Lady Lysara. Veuillez ouvrir la porte je vous prie.
Les jeunes filles se regardèrent, terrifiées. Toutes deux savaient pertinemment que si le prince découvrait le bouclier, elles étaient perdues.
- Messire, tenta la jeune Stark. Je suis souffrante, et la bienséance m'oblige à me soustraire à... euh, à votre vue... Je ne suis guère présentable, et...
- Ouvrez cette porte, répéta l'héritier du trône d'une voix plus ferme. Au nom du Roi.
Les Nordiennes se regardèrent une fois de plus, et virent dans le regard de l'autre qu'elles n'avaient qu'une alternative. Refuser d'ouvrir à l'héritier du trône ne les ferait sembler que coupable, et il finirait de toute façon par faire enfoncer cette porte par des soldats, et alors seuls les Dieux savaient quel sort leur serait réservé... Finalement, la mort dans l'âme, Lysara se dirigea vers l'épais ventail de bois et, après quelques secondes supplémentaires de réflexion, fit tourner la lourde clé de métal dans la serrure. Prenant les devants, elle entre-ouvrit la porte mais, se plaçant dans l'embrasure, ne permit pas aux deux hommes de rentrer. Se sentant aussi petite et impuissante qu'une souris, elle fit malgré tout bravement face à Rhaegar Targaryen et à Arthur Dayne ; si le premier semblait vaguement amusé par leurs velléités de rébellion, le second en revanche gardait un visage impassible et neutre. Le chevalier qu'elle voyait là n'avait rien de commun avec celui qui l'avait fait danser et rire la veille ; hier soir, il était Arthur Dayne, ce soir il était un chevalier de la garde royale.
- Je suis navrée messeigneurs, commença la jeune femme d'une voix peu assurée, mais vous ne pouvez rentrer.
- Je serais curieux de savoir quelles raisons vous avez pour nous refuser l'entrée, répartit le prince héritier avec un sourire curieux et bienveillant, qui tranchait avec le ton dur qu'il avait employé quelques minutes auparavant.
- Eh bien, nous vous l'avons dit... euh... la bienséance nous oblige à...
- Lysara, l'interpella Arthur Dayne, laissez-nous entrer...
Il semblait fatigué, et avait fait un pas en avant, se plaçant devant Rhaegar, pour faire face à la jeune Nordienne, mais la louve ne comptait pas se laisser amadouer de la sorte.
- Non, répliqua celle-ci avec ferveur, tout en tentant de fermer à nouveau la porte.
Comprenant qu'elle ne les laisserait pas entrer, du moins pas de son plein gré, le chevalier s'interposa et, malgré tous les efforts de la jeune fille, les deux hommes finirent par pénétrer dans la pièce. Lyanna s'était levée, et, comme son amie quelques instants plus tôt, fit vaillamment face au Targaryen qui se trouvait face à elle. Lysara fut surprise par l'intensité de l'échange muet qui eu lieu entre les jeunes gens ; une tension étrange semblait s'être installée entre eux, et tous deux se fixaient comme s'ils étaient seuls au monde. Disparus, Lysara et Arthur Dayne, le dragon et la louve n'avaient plus d'yeux que pour l'autre. La jeune Woods comprenait désormais pourquoi Lya se sentait si coupable l'avant-veille. Il était évident que quelque chose d'intime avait dû se produire entre elle et le Prince-dragon, et la jeune femme n'était pas sûre de vouloir savoir quoi.
Alors qu'elle s'avançait pour se placer aux côtés de son amie, déterminée à lui apporter son soutien, une main, se posant sur son bras, la retint et réveilla la blessure qu'elle avait réussi à oublier. Incapable de maîtriser la douleur qui afflua soudainement, la jeune louve ne put s'empêcher de pousser un cri et de se libérer vivement de la poigne, pourtant délicate, de l'Épée du Matin. Les larmes aux yeux tant la peine était vivace, elle s'écarta vivement lorsque celui-ci fit un nouveau geste vers elle. Son recul fut instinctif, irréfléchi ; elle avait seulement souhaité se soustraire à la souffrance, mais une fois de plus, les conséquences de ses actes la dépassaient. En s'éloignant ainsi de Ser Arthur, la jeune femme buta violemment contre l'armoire de chêne, provoquant non seulement un regain de douleur et, comme si cela ne suffisait pas, délogeant le bouclier de sa cachette improvisée.
Jusque là dissimulé derrière le meuble de bois, celui-ci glissa lentement et s'écrasa dans un bruit sourd sur le plancher de la chambre, au vu et au su de tous. Instinctivement, les jeunes filles se rapprochèrent l'une de l'autre, comme pour se donner du courage et de la force, en vue de l'affrontement qui allait arriver. Elles étaient perdues, elles le savaient, mais refusaient de se laisser abattre.
Rhaegar Targaryen et Arthur Dayne restèrent interdits, les yeux fixement posés le bouclier au barral moqueur plusieurs minutes durant. Ils semblaient ne pas croire à ce qu'ils voyaient, ne pas réaliser ce que cela signifiait, et Lysara elle-même n'était pas certaine de saisir pleinement la pagaille dans laquelle elle s'était fourrée.
- Vous, finit par murmurer le prince-dragon à l'adresse des jeunes femmes, l'air profondément surpris. C'était vous le chevalier d'Aubier-rieur...
- Messire enfin, vous délirez, tenta de se justifier Lya. N'importe qui aurait pu pénétrer dans cette pièce et cacher ici le...
- Ne me mentez pas Lyanna, gronda le prince en dardant ses prunelles violettes dans celles de la Nordienne.
Lysara n'aimait pas du tout le ton que le jeune homme avait pris pour s'adresser à son amie mais parvint malgré tout à tenir sa langue. Il était un prince, et si elle ne voulait pas l'offenser, mieux valait qu'elle laisse la jeune Stark les défendre. Sa courtoisie légendaire pouvait bien leur coûter leurs têtes à toutes les deux après tout. Elle ne connaissait pas le prince-dragon, mais les rumeurs qui circulaient sur Aerys le Fol lui suffisaient. Elle ne pouvait pas faire confiance au jeune Targaryen, pas plus aux hommes qui le suivaient et le servaient.
Dépassée par les événements, la jeune fille jeta un coup d'œil à Ser Arthur. Le Garde royal assistait à l'échange tout comme elle mais, s'il était surpris par la familiarité qui semblait exister entre Lyanna et son prince, il n'en laissait rien paraître. Elle se demanda s'il était possible qu'il fût au courant de quelque chose qu'elle ignorait ; il était très proche du prince, d'après les rumeurs qui circulaient dans le royaume, peut-être même son plus proche ami, et en tant que Manteau blanc, il le suivait partout où il allait. Si quelqu'un savait des choses sur la relation qu'entretenaient le prince et Lyanna, c'était sans aucun doute lui, et cette constatation blessa Lysara.
- Mais enfin, continuait le Prince Rhaegar, manifestement bouleversé par la découverte. Pourquoi... comment ?
- Je vous le répète, le coupa Lyanna d'une voix forte et assurée, nous n'avons rien à voir là-dedans.
Elle était si droite et fière que la jeune Woods elle-même faillit croire à son mensonge, mais le Prince-dragon ne se laissa pas persuader aussi aisément :
- Je ne vous crois pas... Cessez donc de me mentir, enfin pourquoi...
- Oh et puis que vous importe ! Tempêta-t-elle en dardant son regard dans celui du prince-dragon.
L'héritier du trône se raidit, sa mâchoire se contracta. Il semblait prêt à sortir de ses gonds et Lysara le trouva presque terrifiant ; jusque là, elle ne l'avait jamais vu se départir de son sourire calme et mélancolique, mais en ce moment précis, il lui semblait voir devant elle Aegon le Conquérant lui-même.
- Que m'importe ? Répéta-t-il, d'un ton toujours doux quoique tranchant. Sachez, Lady Lyanna, que vous êtes seulement le chevalier que le Roi mon père m'a demandé de retrouver et d'exécuter...
Les jeunes Nordiennes se figèrent, et se lancèrent un regard éperdu. Exécuter, que ce mot sonnait durement à leurs oreilles. Après tout, elles n'avaient fait que participer à un tournoi pour défendre l'honneur d'un homme ; les rôles auraient été inversés, un homme aurait participé à un tournoi pour venger une femme, il aurait été acclamé et considéré comme un héros. Mais elles étaient des femmes, et donc leurs actions étaient criminelles.
Lysara trouva dans son sentiment de révolte la force de s'opposer au prince :
- Lyanna n'a rien à voir dans cette histoire, protesta-t-elle haut et fort, elle n'a rien...
- Lysara non...
- C'est vrai Lya ! Si l'on y pense, c'était mon idée à l'origine... Je suis donc entièrement coupable de ce qu'il s'est passé. Moi et personne d'autre.
Lyanna lui adressait un sourire doux mais continuait à secouer la tête en signe de dénégation, quant au prince-dragon, il s'était tourné vers elle, lui qui ne lui avait pas attribué un regard depuis qu'il avait pénétré dans la chambre, et la regardait désormais curieusement.
- Qui êtes-vous, mademoiselle ? Demanda-t-il d'un ton redevenu courtois et doux.
- Je suis Lysara Woods.
- Woods ? Ce nom ne me dit rien, qui est votre père ?
- Mon père était Elric Woods, et ma mère...
Il était douloureux pour la jeune femme de se remémorer les noms de ceux qu'elle avait perdus. Depuis qu'elle était arrivée à Winterfell, elle s'était fait un devoir de penser aussi peu que possible à la famille qu'elle n'avait plus. Elle avait dû avancer, dominer la peine et la douleur causées par l'absence, et cela était passé par un oubli relatif. Bien sûr, elle se souvenait de sa vie, de sa vie d'avant, mais elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne jamais se laisser submerger par son passé.
- ...et ma mère Alys Forrester, continua-t-elle d'une voix plus hésitante.
- Mais, reprit le prince-dragon, perplexe, je n'ai pas connaissance de...
- Ils sont tous les deux morts, messire. Je n'étais qu'une enfant quand c'est arrivé, l'année du...
- Du Mal des Ardents, la coupa Arthur Dayne, je me souviens de cette année là.
L'année du Mal des Ardents avait été la plus froide que le royaume ait connu en un quart de siècle, au cours d'un hiver particulièrement rigoureux, et elle devait son nom à l'épidémie qui avait ravagé les Sept Couronnes, frappant surtout le Nord. Le visage du Prince s'éclaira :
- Oui, je m'en souviens aussi à présent, nombre de nobles maisons furent décimées cette année là... Mais comment se fait-il que vous en soyez venue à vivre en compagnie des Stark ? Si ma mémoire est bonne, les Woods vivaient dans le Bois-aux-loups, fit-il observer. Ils étaient donc des vassaux des...
- Des Glover messire, je le sais. Seulement les Glover n'ont pas daigné s'approcher de chez moi. C'était trop risqué, disaient-ils, j'allais sûrement les contaminer. Il fallait détruire le château de mon père selon certains, le brûler ; d'autres pensaient que les Sœurs du silence pourraient me prendre parmi leurs rangs. D'autres encore se détournèrent bonnement et simplement de moi. Lord Rickard fut le seul à venir. Il avait connu mon père et...
Lysara marqua un temps d'arrêt, jetant un coup d'œil rapide à Lyanna.
- ...et son épouse venait de périr elle aussi du Mal des Ardents.
Un silence pesant accueillit ses propos ; tous semblaient désormais ruminer tristement leurs souvenirs d'époques et de temps disparus. Leurs propres pertes aussi, probablement. Lyanna gardait obstinément la tête baissée et l'Epée du matin avait l'air égaré ; il semblait plongé dans de lointaines réminiscences, et ses yeux d'un bleu profond, depuis longtemps fixés sur Lysara, ne la voyaient pas vraiment.
- Eh bien, Lysara Woods, reprit finalement le prince de Peyredragon, qu'avez-vous donc à me dire sur le Chevalier d'Aubier-rieur ?
- Le Chevalier d'Aubier-rieur ? Répéta-t-elle, résignée.
Elle avait soudainement perdu tout espoir, en plus des mots qui refusaient de franchir la barrière de ses lèvres. Que pouvait-elle bien dire pour leur défense ? Elle était probablement la pire menteuse des Sept Couronnes, et dès lors nier leur implication ne servirait à rien. Le prince-dragon avait grandi à Port Réal, au milieu des flagorneurs et des flatteurs ; il savait sans doute mieux que quiconque démêler le vrai du faux, la vérité du mensonge.
- Nous fûmes toutes les deux le Chevalier d'Aubier-rieur, finit par répondre Lyanna à sa place, dans une attitude de défi. Mais ce ne fut ni pour la gloire, ni pour la récompense. Lysara eut la première l'idée de venger...
La jeune fille sentit que son amie rechignait à mêler Howland Reed, le petit paludier, à cette histoire. Le pauvre bougre ne leur avait jamais demandé de le venger, même s'il avait sans doute espéré que cela arrive ; il était totalement innocent et ignorant de ce qu'elles avaient tramé contre les trois chevaliers et leurs écuyers.
- ...un ami commun, finit-elle par dire, restant évasive sur la question. Nous l'avions découvert il y a deux jours de cela, dans les bois, en train de se faire rosser par trois écuyers dont nous avons vite découvert les allégeances. Après les avoir fait fuir, nous nous sommes dit que Howl... notre ami méritait justice, et c'est là qu'est venue l'idée du tournoi.
- Pourquoi n'avoir pas demandé la justice du roi ? S'insurgea le prince.
Le regard que se jetèrent les deux jeunes louves fut éloquent ; qui cherchait la justice à Westeros ne la trouvait pas auprès du roi, tous le savaient. Au mieux, le Roi fou aurait traité leur requête avec dédain ; au pire, leurs deux têtes, accompagnées de celles de Lord Reed auraient eu tôt fait de se retrouver au bout de piques.
- Votre père, le Roi n'est pas particulièrement connu pour... enfin, je ne voudrais pas...
- Je comprends, admit Rhaegar d'un ton désabusé. Continuez votre récit, je vous en prie.
- Eh bien, l'idée d'un mystérieux chevalier arborant l'emblème des Anciens Dieux du Nord nous vint presque naturellement. Dans les armureries de nos frères, nous trouvâmes les pièces nécessaires pour bricoler une armure à notre taille, et Lysara l'enfila la première. Elle débouta le chevalier de la maison Blount et de la maison Foin et moi celui de la maison Frey, le dernier.
Le regard du prince Rhaegar s'était fait admiratif, au fur et à mesure que Lyanna lui avait relaté les événements. S'il s'était d'abord montré méfiant et offensé, néanmoins son masque de dureté s'était rapidement fissuré ; la simple mention de son père avait suffi à l'adoucir, et une lueur de compréhension avait traversé son regard. Ses yeux mauves ne quittaient d'ailleurs plus la jeune Stark, et ce qu'elle vit dans les prunelles du prince inquiéta Lysara. Après tout, Rhaegar Targaryen était déjà marié, et Lya était quant à elle fiancée ; tous deux n'avaient rien à gagner d'amours inopportunes, et le royaume non plus.
Tandis que la jeune fille songeait aux désastres que pourrait engendrer une quelconque relation entre le dragon et la louve, Lyanna avait fini de compter les aventures du Chevalier d'Aubier-rieur et un silence pesant s'était installé dans la pièce. L'air semblait s'être mué en plomb, les échos de la fête ne leurs parvenaient même plus ; on aurait pu croire les quatre jeunes gens véritablement hors du temps.
Pourtant, le prince Rhaegar les ramena tous à la réalité :
- Je vous remercie pour votre franchise. Maintenant, je souhaiterais m'entretenir avec vous en privé, Lady Lyanna, alors si vous...
- Non, l'interrompit brusquement Lysara en venant se placer entre son amie et le Targaryen.
- Lys, souffla la jeune louve en saisissant son bras.
Mais la Nordienne se dégagea ; elle avait conscience d'outre-passer les limites, qu'elle s'adressait à un Prince et devait faire montre de plus de respect, mais elle n'en avait cure. Elle ne lui faisait pas confiance, et n'allait sûrement pas laisser son amie souffrante seule en sa compagnie. Elle croyait avoir lu dans les yeux du dragon quelque chose qui s'apparentait à du désir, à de l'intérêt, et cela n'avait fait que redoubler sa méfiance vis à vis du jeune homme aux cheveux d'or et d'argent. Lord, Prince, Roi... peu lui importait son titre ; elle ne le laisserait pas faire.
- Il n'est rien que je ne puisse entendre, messire, lui fit-elle remarquer. Vous souhaitez entretenir Lyanna sur le Chevalier d'Aubier-rieur, cela me concerne aussi. Je ne bougerai pas d'ici.
- Vous êtes bien courageuse, mademoiselle, mais sachez que de bravoure à témérité, il n'y a souvent qu'un pas, répondit-il, amusé.
- Lys, peut-être serait-il préférable que tu partes, murmura Lyanna, dans une tentative d'apaisement.
- Non Lya, je ne te laisserai pas toute seule avec...
- Lysara. Pars, je t'en prie.
Devant son air insistant, la jeune Woods consentit à obéir, ce qui ne l'empêcha pas pour autant de jeter un dernier regard méfiant à l'héritier du trône. Souriant ou non, il restait le fils d'Aerys le Fol, le descendant d'hommes comme Maegor le cruel ou Aegon l'indigne ; elle avait toutes ses raisons d'être soupçonneuse. Ne disait-on pas que, lorsqu'un Targaryen naissait, les dieux jetaient une pièce pour savoir s'il serait atteint de folie ou de génie ? Si le prince-dragon lui avait jusque là paru intègre et bienveillant, la jeune femme n'oubliait pas que les apparences pouvaient quelquefois être trompeuses.
Alors qu'elle se dirigeait déjà d'un pas vif vers la sortie, la voix mélodieuse du Dragon retentit une dernière fois :
- Ser Arthur, peut-être pourriez-vous escorter Lady Lysara jusqu'à sa chambre.
La jeune fille vit rouge.
- Je n'ai pas besoin d'une escorte pour faire dix pas, fit-elle remarquer avec colère, avant de quitter la pièce d'un pas assuré, le Dornien malgré tout sur ses talons, et le rire du prince dans les oreilles.
C'était décidé, Lysara n'aimait pas le prince-dragon. Il avait beau paraître doux et bienveillant, aimable et juste, elle ne lui faisait tout simplement pas confiance, et son intérêt pour Lyanna le rendait doublement suspect à ses yeux. Elle allait d'ailleurs devoir tirer les vers du nez de son amie, si elle voulait en apprendre davantage sur ce qui se tramait entre eux, et cela risquait de ne pas être une chose aisée ; la jeune Stark était aisément aussi butée qu'elle, si ce n'était plus...
Emportée par le flot de pensées et d'inquiétudes qui se pressaient dans son esprit, la Nordienne parcourut rapidement la courte distance qui la séparait encore de sa chambre et s'y précipita, refermant brutalement la porte derrière elle. Porte qu'elle rouvrit très rapidement lorsqu'elle se rendit compte qu'Arthur Dayne devait se trouver juste derrière elle ; elle avait complètement omis la présence du jeune homme. Terriblement gênée, elle le trouva arrêté précisément à quelques pouces seulement de l'épais ventail de bois qu'elle venait de claquer. S'il s'était trouvé plus près d'elle, il aurait sans doute été heurté de plein fouet par la lourde porte, et elle songea que pour une fois, les dieux devaient avoir eu pitié d'elle et de sa maladresse.
- Veuillez me pardonner... je ne voulais pas, enfin, je n'ai pas fait exprès de...
Toujours plus rougissante et bafouillante, Lysara finit par choisir de se taire totalement ; elle fut toutefois rassurée par l'air nonchalant de l'Épée du Matin, qui semblait ne pas s'être formalisé de son geste malencontreux. Le petit sourire qu'il adressa à la Nordienne lui fit recouvrer ses esprits et, mue par un instinct contrevenant à toute bienséance, elle l'invita à entrer dans sa chambre. S'il fut surpris, le Manteau Blanc n'en montra rien, et se contenta d'avancer, dardant son regard dans celui de la jeune fille. Dans la pénombre de la pièce, seulement éclairée par quelques rares chandelles et la lumière des étoiles, ses yeux semblaient presque violets, mais pas comme ceux du prince Rhaegar ; il s'agissait là d'un violet plus sombre, plus profond et envoûtant.
Craignant encore une fois de s'abîmer dans le regard améthyste de Ser Arthur Dayne, et par là même de se ridiculiser à nouveau, Lysara s'éloigna du chevalier et s'assit sur son lit. À présent que la tension accumulée depuis la révélation de leur identité et de leur participation au tournoi redescendait, la fatigue et la douleur se faisaient à nouveau sentir, et elle n'avait désormais plus la force de lutter. Son épaule la lançait plus que jamais, et l'envie de délasser sa robe la démangeait ; prendre un bain brûlant était devenu son seul horizon.
Avec une grimace, elle porta une main gauche à sa blessure et tâta prudemment, à travers l'épais velours, la zone meurtrie. Les bandages de Benjen étaient toujours en place mais semblaient ne plus faire véritablement d'effet.
- Avez-vous mis de la glace dessus ? Demanda d'une voix paisible l'Épée du matin.
- Je... quoi ?
- Sur votre blessure, précisa-t-il en s'approchant. Avez-vous mis de la glace immédiatement après ?
- Non, je ne crois pas... Benjen m'a fait un cataplasme mais je ne sais pas de quoi il était composé...
Alors qu'elle s'apprêtait à lui demander comment il avait deviné qu'elle était blessée, le Garde Royal la précéda :
- Pendant la joute, j'ai vu que la lance de Boros Blount vous avait atteinte sous l'épaule. Le coup n'était pas bien violent mais...
- Je l'ai trouvé suffisamment violent moi, grommela Lysara dans sa barbe, jetant un regard noir au chevalier.
- Pas assez en tout cas pour transpercer votre armure, continua celui-ci d'une voix égale, mais suffisamment puissant pour faire des dégâts tout de même... Me permettez-vous d'y jeter un œil ?
La jeune fille lui jeta un regard paniqué ; il semblait on ne peut plus sérieux.
- Non, répliqua-t-elle aussitôt. Non, inutile, je ne sens presque plus ri...
- Ne faites donc pas l'enfant ! La sermonna le Dornien d'une voix devenue plus dure, adoucie cependant par le demi-sourire qui n'avait pas quitté son visage – et ne semblait d'ailleurs jamais le quitter. Je ne suis pas aveugle, et ce n'est pas le premier tournoi auquel je participe : je sais quels dégâts une lance peut causer, alors laissez-moi vous aider.
Aussi rouge que si on l'avait soudainement ébouillantée, la Nordienne finit par acquiescer silencieusement et se décala pour laisser au jeune homme la place de s'asseoir à ses côtés. Elle était profondément gênée par ce rapprochement soudain, et s'en morigénait. Après tout, la lance du chevalier l'avait atteinte seulement un peu en dessous de la clavicule, elle n'aurait donc qu'à dénuder une épaule pour que le Manteau blanc puisse constater l'étendue de sa blessure ; Benjen l'avait bien fait plus tôt dans la soirée, mais il était comme son frère. Ser Arthur Dayne, lui, ne l'était pas.
La jeune fille pestait en silence contre sa propre faiblesse ; pourquoi le chevalier arrivait-il toujours à la mettre dans l'embarras ? Elle avait l'impression d'être aussi niaise que ces héroïnes de chanson devant lesquelles se pâmait Alysanne, et cela ne lui plaisait pas du tout. Elle détestait se sentir vulnérable, à la merci de quelqu'un d'autre ; avoir besoin de l'aide de l'Épée du Matin lui faisait cet effet là.
Celui-ci se rapprocha d'elle prudemment, comme s'il craignait une réaction imprévisible de sa part ; il semblait s'attendre à ce qu'elle bondisse hors de sa portée à chaque nouveau mouvement, et ce n'était pas l'envie qui lui en manquait. Malgré tout, Lysara resta sagement en place lorsque le jeune homme s'agenouilla devant elle et même quand, d'un geste délicat, il dégagea son épaule blessée du carcan de tissu qu'était devenue sa robe. Ce geste, pourtant anodin, déclencha une onde de douleur qui se propagea dans le corps de la Nordienne et lui fit serrer les dents. Elle avait déjà accumulé bien des bleus et des contusions au cours de sa vie, en jouant avec les garçons et Lya à Winterfell ou en s'entraînant secrètement au combat, mais jamais elle n'avait ressenti une douleur semblable irradier dans tout son être. Il y avait bien cette fois où, en tombant d'un arbre du Bois sacré, elle s'était tordu la cheville, mais le vinsonge de Mestre Walys et ses soins savants avaient atténué la peine, et elle avait passé les deux semaines suivantes alitée, avec pour seule compagnie Nan, ses histoires et ses délicieuses tourtes aux oignons et aux champignons.
La douleur la ramena au temps présent, et elle se mit à se tortiller dans l'espoir d'échapper à la poigne du Manteau blanc.
- Vous me faites mal, se plaignit-elle finalement alors qu'Arthur Dayne inspectait et palpait sa chair meurtrie.
- Vous m'en voyez navré, mais il faut bien soigner cela et... Cessez donc de gigoter enfin ! Ma petite sœur a plus de patience et de maintien que vous...
- Votre sœur ? Ashara ? Demanda-t-elle en se rappelant soudainement le nom de la sublime jeune femme aux longs cheveux noirs et aux beaux yeux violets.
- Non, Allyria, notre cadette. Elle a onze ans, précisa-t-il avec un sourire amusé.
Vexée, la jeune Woods se tint tranquille, malgré les souffrances que lui infligeait le jeune homme. Quand enfin, après de longues minutes, il finit par s'écarter d'elle, les larmes lui étaient monté aux yeux et sa chair à vif palpitait tant qu'elle avait l'impression que son cœur s'était déplacé jusque dans son épaule et allait finir par quitter une bonne fois pour toutes de le carcan étriqué qu'était devenu son corps.
- Ce n'est pas bien méchant, dit finalement le chevalier après s'être redressé. Il ne s'agit que de contusions, et aucun os ne me semble fracturé. La douleur devrait rester vivace encore quelques heures, quelques jours tout au plus, mais il y a des moyens de l'atténuer. Vous pourriez mâcher de la surelle par exemple...
- De la surelle ?
- C'est une plante qui peut aider à soulager les contusions si vous en mâchez les feuilles. N'en avez-vous jamais vu ? Elle colore de rouge les dents et les lèvres de ceux qui la mâchent... Enfin, peut importe. Du vinsonge pourrait faire l'affaire peut-être...
- Inutile, je n'ai besoin de rien, l'interrompit la jeune fille.
Elle en avait plus qu'assez de l'entendre parler d'elle comme d'une petite chose fragile qui avait besoin de se soigner. Elle irait très bien sans l'aide de personne, et si supporter quelques bleus pendant une poignée de jours était le prix à payer pour son indépendance et sa tranquillité, et bien elle le paierait sans sourciller.
- Pourquoi ne pas demander l'aide et les conseils d'un mestre ? S'exaspéra Arthur Dayne.
- Parce que je n'en ressens pas le besoin, répliqua-t-elle férocement en s'approchant de lui de manière à darder son regard d'acier dans le sien.
Elle avait beau être grande, le Manteau blanc la dépassait encore de plusieurs pouces, et ce constat l'irrita ; cela lui permettait de la regarder de haut, et elle avait bien l'intention de lui prouver qu'ils étaient des égaux, et qu'elle était au moins aussi tenace que lui.
- Je n'ai pas besoin que l'on s'occupe de moi, je n'ai pas besoin de votre aide ni de celle d'un mestre, je ne...
- Il n'y a rien de honteux à avoir besoin d'aide ! Fit remarquer le chevalier. Rien de honteux à avoir été blessé ; tous les chevaliers saignent, le sang est le sceau de notre dévotion.
- Peut-être, mais je ne suis pas un chevalier, et je suis assez grande pour prendre mes propres décisions !
Un silence circonspect accueillit les derniers paroles claquantes de la jeune fille ; les deux jeunes gens se regardaient toujours dans le blanc des yeux mais la ferveur qui les animait quelques instants seulement auparavant semblait les avoir désertés et ils ne savaient même plus comment ils en étaient arrivés à avoir des mots. Presque hors d'haleine, ils se contemplaient maintenant avec stupeur et étonnement, surpris par leur promptitude à s'enflammer pour des broutilles. Si l'on disait volontiers de Lysara qu'elle avait un sang de loup, tout comme le sauvage Brandon et même Lyanna, elle parvenait généralement à ne point trop le laisser paraître devant des étrangers, mais le Dornien semblait provoquer en elle des émotions tumultueuses et incontrôlées. Il n'avait fallu à l'Épée du Matin que quelques mots pour échauffer son tempérament sanguin déjà mis à mal par l'angoisse liée à la découverte de son imposture en tant que Chevalier d'Aubier-rieur.
Maintenant que toute cette tension était retombée, elle se repentait presque de son attitude puérile envers Ser Arthur, lequel avait simplement voulu l'aider et apaiser ses maux. Il avait beau être un homme du Roi, elle avait désormais le sentiment intime qu'elle pouvait se fier à lui, qu'il était un homme d'honneur et de parole ; d'ailleurs, n'avait-il pas gardé pour lui l'altercation qu'elle avait eue avec Boros Blount dans un des couloirs du château ?
- Que pensez-vous que le Prince Rhaegar va décider à propos du bouclier ? Lui demanda-t-elle finalement dans un effort pour briser le silence pesant qui s'était emparé de la pièce et lui nouait l'estomac.
- Je ne sais pas, avoua le jeune homme. Il ne m'appartient pas de juger de la pertinence du choix du Prince, mais je ne pense pas qu'il envisage de vous livrer au Roi.
- Nous n'avons rien fait de mal, répéta une énième fois Lysara, presque plus pour elle-même que pour le Garde royal. Nous souhaitions tout simplement rendre justice à un ami.
- Vous avez enfreint la loi, malgré tout. Vous n'aviez pas le droit de participer à ce Tournoi, et...
- Baelor Briselance permit bien à Ser Duncan le Grand de participer au tournoi de Cendregué ! S'enflamma à nouveau la jeune louve. Par la suite, il combattit même à ses côtés dans le Jugement des Sept qui l'opposait au Prince Aerion et à son propre frère Maekar. Il a soutenu Ser Duncan parce qu'il s'était battu pour une noble cause et avait rendu justice à une femme dornienne maltraitée par Aerion !
- Cela n'a rien à voir, répartit l'Épée du Matin. Ser Duncan était un...
- Un homme ? C'est là le mot que vous cherchez ? Cracha-t-elle, perfide, et le mettant au défi de répondre.
- Un chevalier, répliqua-t-il calmement. Il connaissait les arts du combat, avait servi comme écuyer dans plusieurs tournois. Votre participation était aussi brave et honorable qu'elle était insensée ; vous auriez pu être tuée.
Cette réponse laissa la Nordienne bouche bée ; ainsi donc, il lui reprochait sa participation au Tournoi, non pas parce qu'elle était une femme, mais parce qu'elle était inexpérimentée. Arthur Dayne était véritablement un homme plein de surprises, et, fait notable, il la surprenait toujours agréablement. Jamais aucun de ses actes, depuis qu'elle l'avait rencontré, n'avait contredit les rumeurs qui circulaient dans toutes les Sept Couronnes à propos de sa chevalerie. Il avait décidément tout du héros de chanson pour lequel se languissait cette gourde d'Alysanne, et Lysara songea que si jamais celle-ci venait par un quelconque hasard à le rencontrer, elle risquait d'en tomber éperdument amoureuse et de lui rabattre les oreilles de niaiseries en tout genre.
Profondément perturbée, à la fois par le regard rieur du chevalier tout comme par ses derniers mots, la jeune Woods mit un moment à retrouver ses esprits :
- Ainsi, vous ne... enfin, vous pensez qu'une femme peut...
- Je viens de Dorne, expliqua-t-il d'un ton patient. Les Dayne ont beau tenir davantage des Premiers Hommes que des Rhoynars, nous avons tout de même beaucoup de coutumes communes. Chez nous, les femmes sont les égales des hommes. Elles peuvent être formées aux arts de la guerre et du combat, et peuvent, au même titre que leurs frères, hériter des terres de leur maison et des responsabilités qui vont avec.
- Que ne suis-je pas Dornienne ! Se lamenta-elle en s'affalant sur son lit.
Un léger rire échappa à Ser Arthur, la faisant sourire à son tour ; sa franchise et sa bonne humeur étaient terriblement contagieuses et permettaient à la jeune femme de se détendre et d'oublier pour un temps les soucis qui s'amoncelaient devant elle. Elle se sentait bien avec lui : en paix et insouciante. Elle ne parvenait même plus à comprendre comment elle avait pu se montrer si acerbe et colérique à son encontre seulement quelques instants plus tôt. Il semblait avoir le pouvoir de faire se déclencher en elle les sentiments les plus intenses et en même temps souvent les plus contradictoires ; elle pouvait en sa compagnie se montrer tant irritable que détendue, enjouée et pourtant l'instant d'après soucieuse, impressionnée et humble puis agressive et fière.
Elle avait toujours eu un tempérament impulsif et sanguin, tous s'accordaient pour le dire ; elle pouvait passer du rire aux cris en un battement de cil, mais le chevalier provoquait chez elle des réactions inattendues et des sentiments jusque là insoupçonnés.
- Vous pourriez vous plaire à Dorne, poursuivit le Manteau blanc. Il y fait bon vivre, surtout lorsque le reste du Royaume est plongé dans l'Hiver.
- J'y dépérirais vous voulez dire, s'exclama-t-elle, faussement tragique. J'aime la neige et la bise glaciale du Nord et les hurlements des loups la nuit... Et puis, savez vous ce que l'on dit des hommes du Nord ? Qu'ils sont faits de glace et fondent une fois passé le Neck, alors pensez-vous, j'ai tout à craindre du soleil dornien.
- Vous n'avez peut-être pas tort, admit-il avec un sourire. Mais au moins là-bas vous seriez libre de vous entraîner à loisir au combat...
- Je m'entraîne déjà ! S'insurgea-t-elle.
- Votre épaule semble témoigner du contraire, susurra-t-il, moqueur. Votre garde était trop basse, si vous aviez levé votre bouclier de quelques pouces seulement, la lance du porc-épic ne vous aurait pas même effleurée.
Avec une grimace de dépit, Lysara dut admettre que le jeune homme avait raison. C'était à cause de sa lenteur et de son inexpérience qu'elle avait été blessée, et Lyanna à sa suite.
- La lance n'est pas mon arme de prédilection, crut-elle bon de préciser. Je n'ai jamais pu m'entraîner réellement à la manier, mais je ne demande qu'à apprendre.
- Peut-être votre maître d'arme, à Winterfell, pourrait...
- Impossible, le coupa-t-elle. Lord Rickard ne le lui permettrait pas.
La jeune fille se tut ; une idée venait de lui traverser l'esprit, mais c'était de la folie. De la folie pure et simple... Malgré tout, elle ne parvenait plus à la chasser et toutes ses pensées la ramenaient inlassablement vers cette solution. Si seulement elle osait juste lui demander... À plusieurs reprises, la jeune Woods ouvrit la bouche, prête à poser la question tant redoutée, mais aucun son n'en sortit. Son corps la trahissait, le lâche, et la laissait hésitante et faible alors qu'elle savait pertinemment ce qu'elle voulait. Elle n'avait que quelques mots à bredouiller, et pourtant cela lui semblait insurmontable. La réaction de l'Épée du Matin, c'était là ce qu'elle craignait le plus ; allait-il se gausser d'elle ? Se mettre en colère ? Mais surtout, y avait-il une chance qu'il accepte ? S'il y en avait une, aussi infime fut-elle, Lysara devait la saisir.
Prenant ainsi son courage à deux mains, elle finit par murmurer :
- Vous pourriez m'apprendre, vous.
- Non.
Le mot avait franchit la barrière de ses lèvres avant même qu'il ait eu le temps d'y songer. Non, c'était une terrible idée. Qui ne pourrait leur attirer à tous les deux que des ennuis. Cela lui semblait d'ailleurs si saugrenu qu'il crut l'espace d'un instant n'avoir pas compris ce que la jeune fille avait dit. Elle ne pouvait décemment pas avoir dit ce qu'il pensait avoir entendu, ce devait être une erreur.
Le regard noir qu'elle lui jeta lorsqu'il refusa catégoriquement sa proposition l'informa du contraire ; elle venait bien de lui demander de lui enseigner le maniement de la lance.
- Et pourquoi pas ? Répliqua Lysara d'une voix péremptoire, une flamme dans les yeux.
Elle était blessée par son refus, le jeune homme le savait ; son attitude bravache et sa réaction colérique n'étaient que de la poudre aux yeux... Elle doutait bien plus d'elle qu'elle ne voulait bien le montrer.
- Parce que je suis un chevalier de la Garde Royale, lui répondit-il posément. Mon épée appartient désormais au roi et je ne vis que pour le protéger, lui et sa famille, et...
- Je ne vois pas le rapport, le coupa-t-elle.
- Je ne peux pas me permettre de me détourner de cette tâche ne seraient-ce que quelques heures par jour. Il s'agit de mon devoir, j'ai juré devant les Sept...
- Et pourtant vous participez à ce tournoi ! L'interrompit une nouvelle fois la jeune Nordienne. Vous allez jouter, vous et d'autres Gardes royaux ! Vous ne pourrez pas protéger le roi, à ce moment là.
Elle venait de marquer un point, songea le chevalier. Force lui était de reconnaître qu'elle était tenace et que ses arguments se révélaient pertinents, mais il en faudrait davantage pour le convaincre.
- Lysara, vous devez comprendre que je ne peux pas...
- Que vous ne voulez pas, plutôt ! Ayez au moins la bravoure de l'admettre, vous ne voulez pas m'aider à m'entraîner.
- Ce n'est pas cela, vous ne comprenez pas...
- Moi je crois au contraire que je comprends parfaitement. Vous me dites qu'à Dorne les femmes sont les égales des hommes, et pourtant vous êtes Dornien et vous refusez de m'aider.
La flamme dans son regard s'était mué en un feu ardent et Arthur Dayne crut l'espace d'un instant que la pièce allait finir par s'embraser. C'était là un brasier glacé cependant, pensa-t-il en se plongeant dans les yeux bleu pâle de la jeune fille. C'était ce qui l'avait immédiatement captivé, lorsqu'il l'avait vue pour la première fois, rouge et essoufflée d'avoir couru ; ces yeux à la couleur du givre.
Elle continuait à l'observer silencieusement, à le juger, comme semblait en témoigner la moue en laquelle se tordait sa bouche, quand il reprit finalement la parole :
- Croyez-moi Lysara, je ne suis pas celui qu'il vous faut pour vous entraîner. Qui plus est, je suis loin d'être la meilleure lance des Sept Couronnes...
- Vous êtes l'Épée du Matin ! Lui lança-t-elle d'un ton désabusé.
- L'Épée, oui, souligna-t-il. La lance n'est nullement ma spécialité, bon nombre d'hommes me surpassent. Le Prince Oberyn passe pour être...
- Mais vous avez gagné le Tournoi donné en l'honneur du Prince Viserys ! Vous avez tué le Chevalier Badin, vous... Vous êtes le meilleur ! S'époumona-t-elle avant de se mordre la lèvre, les pommettes rougissantes. Je me moque que vous m'appreniez à me servir d'une lance, ou d'une épée, d'un poignard, ou même à tirer à l'arc. Ce que je veux, s'est apprendre à me battre, et apprendre à me battre avec vous !
Dans sa fougue, la jeune fille s'était approchée de lui, et le chevalier pouvait voir que sa tirade enflammée l'avait rendue écarlate. Elle se dressait devant lui, fière et opiniâtre, et cela la rendit belle à ses yeux.
Pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontrée, le Manteau blanc prit véritablement conscience de l'aura qui émanait de la louve du Nord. On ne pouvait décemment pas trouver en elle la forme de beauté que la plupart attendait traditionnellement chez les femmes à Westeros ; elle était trop grande et mince, trop plate sans doute, aurait-il entendu dire. En plus de ça, elle avait un visage constellé de tâches de rousseur et asymétrique ; sa bouche, relevée du côté droit, lui donnait un air constamment insolent et rebelle, et ses yeux de glace toisaient quiconque daignait s'approcher d'elle. Non, décidément, peu d'hommes dans les Sept Couronnes la qualifieraient de beauté, pourtant quelque chose en elle attirait inévitablement le regard, et le chevalier craignait d'avoir été envoûté.
S'arrachant à sa contemplation approfondie, le jeune homme s'aperçut que Lysara le regardait elle aussi d'un œil scrutateur.
- Alors ? Le questionna-t-elle avant même qu'il ait eu le temps de formuler une réponse cohérente. Consentez-vous, Ser ?
Sa voix était pleine d'un espoir que le chevalier rechignait à briser.
- Ser ? Répéta-t-elle avec une insistance enfantine qui lui rappela qu'elle n'avait sans doute pas plus de quinze années.
- Par les Sept, vous êtes plus têtue qu'une mule, s'esclaffa-t-il.
- Vous feriez bien de vous faire une raison, répliqua-t-elle aussitôt avec un sourire provocateur.
Le pire était qu'elle disait probablement vrai ; elle ne le laisserait pas en paix tant qu'il n'aurait pas accepté sa demande. Toute trace de gêne ou de doute avait disparu chez l'adolescente au profit d'une détermination qui faisait déjà pâlir celle d'Arthur Dayne.
- Ce n'est que pour quelques jours, ajouta-t-elle, jamais à court d'arguments. Quelques jours seulement, quelques heures, et plus jamais vous n'entendrez parler de moi, j'en fais le serment.
La solennité de son ton le fit sourire à nouveau. Elle semblait si sérieuse qu'il ne put s'empêcher de la tourmenter gentiment :
- Les serments ne sont pas chose à prendre à la légère, les dieux n'aiment guère être dupés, rétorqua-t-il, moqueur.
Pour toute réponse, la jeune fille se contenta de lever brièvement les yeux au ciel avant de ramener son regard de glace sur lui ; elle attendait une réponse, une réponse qu'il n'était pas prêt à lui donner.
Il était un frère juré de la Garde royale d'Aerys le second ; il avait fait le serment de dédier son épée et sa vie à son suzerain et, comme il venait lui-même de le rappeler, les serments n'étaient pas chose à prendre à la légère. Assurer la sécurité du Roi était son seul devoir, devait être sa seule préoccupation. Et pourtant il songeait à aider secrètement une adolescente à s'entraîner au combat. Les Sept l'avaient-ils soudainement frappé de démence ?
- Vous ne pouvez pas constamment veiller sur le roi, continua Lysara, imperturbable, il y a bien des moments où...
- Demain, avant l'aube, la coupa-t-il avant qu'elle ait eu le temps d'argumenter davantage. Vous entendrez trois coups frappés sur votre porte. À ce signal, revêtez des vêtements sombres et communs et retrouvez moi sur les rives de l'Œildieu.
L'estomac de l'Epée du Matin se contracta lorsqu'il vit la jeune fille acquiescer, l'air déterminé. Pour la première fois depuis longtemps, il avait agi en suivant ce que lui dictaient son instinct et sa volonté, et non parce qu'il devait obéir à un quelconque ordre. Ne restait plus qu'à espérer qu'il avait pris la bonne décision.
Lysara ne put fermer l'œil de la nuit ; à chaque fois que le sommeil faisait mine de venir l'emporter, elle revoyait le bleu indigo des yeux d'Arthur Dayne, entendait à nouveau les sonorités chaleureuses de sa voix, elle se remémorait les quelques mots qui, lui semblait-il, avaient changé le cours de son existence. Car rien ne serait plus comme avant, elle le sentait ; elle allait s'entraîner avec l'un des plus grands chevaliers que Westeros eût connu.
Pour une fois, peut-être pour la première fois de sa courte vie, la jeune fille était parvenue à mettre sa fierté de côté et à parler à cœur ouvert. Et cela avait payé, songea-t-elle, revoyant sans cesse le moment où l'Épée du Matin avait accepté de l'aider. Le tremblement presque imperceptible qu'elle avait senti dans sa voix, la lueur nouvelle de détermination et de résolution qu'elle avait pu lire dans ses prunelles sombres... tout resterait gravé en elle, et jamais – pas même après quatre-vingts années d'une vie bien remplie – elle ne pourrait oublier le moindre détail de son échange avec le Manteau blanc. Jamais, se promit-elle, car elle avait le sentiment que plusieurs portes venaient de s'ouvrir devant elle, étirant le champ des possibilités qui s'annonçaient à elle, et éloignant – ne serait-ce qu'un tout petit peu – le morne avenir auquel sa condition l'avait jusque là destinée. Il n'y avait pas de place dans ce monde pour des jeunes filles rebelles et aux velléités guerrières, tout le monde le savait. Mais Arthur Dayne était l'Épée du Matin ; avec lui, tout semblait possible.
La Nordienne passa la nuit à parcourir sa chambre en long et en large, à s'allonger sur son lit dans l'espoir de se calmer un peu puis à se redresser de nouveau, incapable de maîtriser l'excitation grandissante en elle. Elle n'avait pas le souvenir d'avoir été un jour aussi impatiente, ni d'avoir souhaité aussi ardemment que le jour se lève. Elle avait toujours aimé le crépuscule, voir le soleil disparaître peu à peu derrière les arbres enneigés du Bois-aux-loups était un spectacle qui la ravissait toujours, mais lorsqu'elle vit les premiers rayons du soleil pénétrer dans sa chambre et caresser la pierre dure et froide, elle trouva la beauté de l'aurore sans pareil.
Trois coups frappés à sa porte la sortirent de sa torpeur. Enfin, songea-t-elle, et elle dut se retenir de se ruer hors de la petite pièce exiguë qui lui servait de chambre. Elle avait attendu ce moment toute là nuit, il était hors de question qu'elle gâche tout maintenant. Comme le lui avait conseillé le chevalier, elle recouvrit ses braies et son justaucorps de cuir, adaptés au combat, d'une jupe de laine grossière lui arrivant au mollet et d'une cape de bure. De la sorte, elle était certaine de ne pas attirer l'attention sur elle ; personne ne jetait jamais plus d'un coup d'œil à une simple domestique. Avant de sortir, elle s'avisa de l'état de son épaule ; la veille, avant de la quitter, le chevalier avait posé sur sa table de chevet un petit flacon contenant une crème dont l'aspect verdâtre et grumeleux avait d'abord repoussé la jeune fille. Finalement, elle avait choisi de lui faire confiance et avait appliqué l'intégralité de la mixture sur l'ecchymose qui lui barrait l'épaule, et ce fut donc avec surprise et ravissement qu'elle découvrit que la pommade avait séché et formait désormais une croûte protectrice sur sa blessure. Incrédule, elle agita à plusieurs reprises son bras et s'aperçut que la douleur, toujours présente, avait grandement diminué.
Exaltée par la perspective d'un entraînement avec l'Épée du Matin, c'est tremblante et fébrile que Lysara finit par se faufiler discrètement hors de sa chambre. Malgré ses efforts pour être discrète, la lourde porte de chêne grinça lorsqu'elle l'entrouvrit et se referma sur un bruit sourd qui fit frémir la jeune femme ; elle allait devoir se montrer plus délicate, si elle ne souhaitait pas réveiller la moitié du château avant même d'en avoir pu sortir. Attentive au moindre bruit qui pourrait trahir la présence de quiconque, elle se mit en route, prenant soin de toujours longer les murs et de garder la tête résolument baissée. Elle devait se fondre dans le décor, ne faire qu'un avec la pierre, devenir aussi silencieuse qu'une ombre.
Plusieurs domestiques croisèrent son chemin sans la voir ; tous s'affairaient déjà en vue de la nouvelle journée qui s'annonçait, et aucun d'entre eux ne lui adressa le moindre coup d'œil. Personne ne semblait la voir ni même s'intéresser à elle, ce qui rassura la jeune femme, sans pour autant la tranquilliser totalement. Elle restait sur ses gardes, et sa main agrippa inconsciemment le poignard qu'elle gardait caché dans sa manche. C'était toujours, l'avait-elle appris à ses dépens, dans les moments où elle se croyait en sûreté que le danger choisissait de se montrer, et jamais sous la forme sous laquelle elle l'attendait. Elle en avait fait l'épreuve lorsqu'elle n'était qu'une simple enfant, lorsque le Mal des Ardents avait décimé sa maison, et une deuxième fois quand, peu de temps après, alors qu'elle pensait que le pire ne pouvait qu'être derrière elle, on lui avait annoncé la disparition de son père et de son frère en mer. Elle devait toujours être sur ses gardes ; le malheur ne prévenait jamais avant de frapper.
Sortant de ses songeries, la jeune fille quitta la pénombre de la tour pour l'air frais et vivifiant du matin. La cour gigantesque était presque déserte à cette heure, et seuls s'affairaient quelques palefreniers, filles de cuisine et lavandières, de grands paniers dans les bras. Elle passa sans difficulté devant les quelques hommes d'armes qui gardaient les hautes murailles du château et s'enfonça dans le dédale de tentes qui s'étendaient à perte de vue au pied des remparts. Le silence qui régnait donnait l'impression à Lysara d'errer dans une ville fantôme, lui rappelant la ville d'hiver de Winterfell durant l'été. Il s'agissait là d'un immense bourg de pierres brutes et de rondins, bâti au pied des enceintes, mais, délaissé comme il l'était au cours de la belle saison, il prenait un aspect sinistre et désolé. L'hiver venu en revanche, les familles de fermiers et chasseurs vivant aux alentours ne manquaient jamais de venir s'y réfugier pour quérir chaleur, protection et ravitaillement de la part des Stark de Winterfell, et alors la ville d'hiver s'animait et résonnait des bruits de la vie quotidienne.
Lysara continua d'avancer paisiblement entre les tentes de tournoi ; elle n'entendait plus d'autre bruit que le pépiement des oiseaux et le son claquant de ses propres pas sur le sol. Rapidement cependant, d'autres claquements retentirent, vifs et croissants ; un homme arrivait en face d'elle, un homme qui ressemblait à s'y méprendre à...
- Ned ? S'exclama la Nordienne, si étonnée qu'elle ne songea même pas à être discrète.
- Lysara ?! S'étonna à son tour ce dernier en relevant brusquement la tête.
Les cernes sombres qui mangeaient la moitié de ses joues semblaient indiquer que le garçon n'avait que peu dormi la nuit passée.
- Que fais-tu là ? Lui demanda la jeune fille, soupçonneuse.
- Je pourrais te poser la même question.
Lysara leva les yeux au ciel.
- J'ai eu besoin de... prendre l'air, se justifia-t-elle.
- Accoutrée de la sorte ? Je crois bien ne t'avoir jamais vue vêtue d'une jupe, jamais de ton plein gré en tout cas. Et la cape de bure dit bien que tu avais prévu de te fondre dans la masse des serviteurs.
- Ce que tu peux être perspicace, le railla-t-elle alors que le garçon avait justement mis dans le mille. Peut-être sont-ce aussi les premiers vêtements qui me sont venus sous la main lorsque m'a prise l'envie de sortir.
Ned la regarda d'un air désabusé ; il ne croyait manifestement pas à la justification de la jeune fille, laquelle ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Elle n'avait jamais su mentir et, si Ned avait passé de longues années aux Eyriés, il la connaissait malgré tout mieux que la plupart des gens qui se trouvaient à Harrenhal.
- Tu ne me diras pas ce que tu viens faire ici, n'est-ce pas ?
- Pas plus que toi tu ne me diras ce que tu as fait ici cette nuit, répliqua la Nordienne, faisant rougir le jeune homme.
- Qui te dit que j'ai passé la nuit ici...
- Si moi je ne sais pas mentir, en revanche certains détails ne mentent jamais, Ned, se contenta-t-elle de lui répondre. De toute façon, peu importe. Je me moque de ce que tu as pu faire cette nuit. Tout ce que je te demande, c'est de ne dire à personne que tu m'as croisée ce matin.
Lysara rechignait à cacher des choses à Lyanna, pourtant la relation naissante qu'elle avait nouée avec l'Épée du Matin lui semblait lui appartenir exclusivement, à elle et à Arthur Dayne. Et puis, songea-t-elle, Lya m'a bien caché des choses, elle aussi, à propos du Prince Rhaegar. Après ce qu'elle avait pu voir la veille, après avoir pu observer l'alchimie qui unissait les deux jeunes gens, elle en était certaine ; bien des choses avaient dû se produire entre l'héritier du trône et son amie, bien plus en tout cas que ne voulait le laisser croire cette dernière.
Ned sembla hésiter quelques instants quant à comment réagir à sa proposition ; tel qu'elle le connaissait, être obligé de dissimuler des choses devait le mettre au supplice. Les Stark et leur honneur...
- Très bien, finit-il par dire de mauvaise grâce, mais seulement si tu oublies à ton tour que tu m'as vu.
- Évidemment, répondit la jeune fille. Comment aurais-je pu te voir ce matin au-delà des murailles du château alors que je n'ai pas un instant quitté ma chambre ?
Eddard répondit à sa question rhétorique en levant les yeux au ciel, et, le cœur plus léger et le sourire aux lèvres, Lysara poursuivit sa route entre les tentes.
Lorsque la jeune femme finit par s'enfoncer dans la forêt qui bordait le lac, tous les bruits qui trahissaient l'éveil du château avaient depuis longtemps disparu, et elle put oublier le danger qui pesait sur sa tête et sur celle d'Arthur Dayne, si jamais quiconque venait à les trouver. Ce dernier se trouvait déjà sur la rive lorsqu'elle-même y parvint ; il lui tournait le dos, faisant face à l'étendue d'eau paisible. À côté de lui étaient posées deux épées de bois, mais la jeune fille remarqua que, s'il ne portait pas son armure de la Garde ni son long manteau blanc, le chevalier ne s'était pas séparé de son estramaçon légendaire, Aube.
L'ayant entendu arriver, le jeune homme se retourna et lui sourit.
- J'avais fini par penser que vous ne viendriez pas.
- J'ai rencontré quelques... difficultés, expliqua-t-elle en songeant à Ned. Pourquoi vouloir que nous nous entraînions ici, pourquoi les rives du lac ? Cela nous oblige à traverser tout le château, ainsi que la mer de tentes qui se trouve à ses pieds. Nous aurions pu au lieu de cela aller dans le Bois sacré, seuls les Nordiens s'y rendent, nous n'aurions pas été dérangés...
- Le Bois sacré se trouve dans l'enceinte du château, entre des murs de pierre... Les murs ont des oreilles.
Ce disant, il se pencha, ramassa les épées de bois, et en jeta une à Lysara... qui ne parvient pas à l'attraper. Vexée, celle-ci la ramassa à son tour et, souhaitant détourner l'attention de son échec, interrogea à nouveau l'Épée du Matin :
- Ainsi ce sont les murs et la pierre qui vous effraient, et pas les hommes qui pourraient avoir envie de se changer les idées avec une promenade au bord de l'eau ?
- Vous n'avez jamais dû mettre les pieds à Port-Réal, se contenta-t-il de répondre avec un sourire entendu, si vous l'aviez fait, peut-être comprendriez-vous.
Le ton presque condescendent du chevalier déplut à la Nordienne, qui pour toute réponse empoigna plus fortement le bâton qui lui servait d'épée et se mit en position. Elle ne s'était peut-être jamais rendue à la capitale, mais elle allait lui montrer qu'elle n'avait pas eu besoin de cela pour apprendre les rudiments du maniement de l'épée.
L'épée était lourde dans sa paume, et l'attente se faisait sentir dans son bras, tant et si bien que Lysara finit par soutenir sa prise avec sa main gauche. À peine avait-elle posé sa seconde main sur la poignée de bois que le jeune homme se porta à sa rencontre et vint cogner sa lame factice contre la sienne. Gauche et surprise par l'attaque, la jeune fille n'eut même pas l'occasion de riposter que déjà l'épée d'Arthur Dayne se trouvait sous sa gorge.
Émerveillée par la rapidité avec laquelle il avait enchaîné ses mouvements, la jeune Woods laissa de côté son orgueil blessé et se plongea corps et âme dans l'entraînement.
- Ne tenez jamais votre épée à deux mains, lui expliqua le jeune homme. Il est peu probable que vous ayez un jour à manier une longue et lourde épée, je pense que ce qui vous conviendrait le mieux serait une longue dague, ou une rapière, qui sont des armes plus légères et vous permettraient de privilégier davantage la rapidité, plutôt que la force brute.
Lysara écouta attentivement les conseils que lui prodiguait le Dornien, happée par le flot de paroles qui s'écoulait de sa bouche. Une rapière, une longue dague... Pour la première fois de sa vie, la jeune fille était confrontée à quelqu'un qui entendait sa voix et comprenait ce qu'elle voulait. Elle avait passé son enfance à s'entraîner avec les vieilles épées ébréchées de l'armurerie de Winterfell, avec les armes des garçons lorsqu'ils lui laissaient y toucher, mais jamais n'avait eu l'occasion d'avoir une arme forgée pour elle. Avec une dague ou une rapière, je pourrais être assez rapide pour vaincre un vrai chevalier.
Électrisée par cette idée, la Nordienne ne se remit à l'entraînement qu'avec plus d'ardeur. Ser Arthur lui fit mordre la poussière au moindre mouvement offensif qu'elle entreprit contre lui, mais cela ne la rebuta pas pour autant. Chaque coup qu'elle prenait était une leçon, chaque parole du chevalier un enseignement. Son épaule la lançait, son bras d'épée était lourd et engourdi, ses jambes et ses flancs meurtris par l'épée de bois du Manteau blanc, mais Lysara n'en avait cure ; elle apprenait, et c'était là tout ce qui lui importait réellement. Elle apprenait comme jamais elle n'avait pu le faire à Winterfell, où elle avait toujours été contrainte d'espionner les garçons et Rodrik en cachette et de tenter de reproduire leurs mouvements au fin fond du Bois sacré. Elle apprenait avec l'un des plus grands guerriers que Westeros ait connu.
Merci à tous pour vos lectures, et surtout merci à ceux qui me laissent des reviews (je remercie chacun d'entre vous par message privé mais, n'ayant jamais de retour, je me demande si vous recevez vraiment mes réponses, je ne sais pas si tout marche bien), merci à ceux que je ne peux pas remercier par message privé parce qu'ils n'ont pas de compte... Tous vos commentaires m'aident vraiment et vos compliments me vont droit au coeur! J'espère que ce nouveau chapitre vous aura plu, bien qu'il soit arrivé avec beaucoup de retard, et je vous dis à bientôt!
