Manipulation.

Assis et coincé dans une pièce sombre et humide, Vlad attend de connaître le verdict de sa condamnation. Alors qu'un rayon du soleil parvient à pénétrer la cellule par l'intermédiaire de l'unique trou rectangulaire présent dans l'un des murs, l'homme ne sait plus quoi faire pour convaincre son geôlier de le relâcher. Près de la porte d'entrée, sur le sol, repose une écuelle en bois dans laquelle se trouve un petit pain recouvert de moisissure. Affaibli, Vlad reste immobile dans le fond de la pièce et se demande quand la faucheuse va lui faire l'honneur de sa présence. Bref, est-ce vraiment de cette manière que sa vie s'apprête à s'achever ?

Et dire qu'au début du mois, son existence était encore paisible même si un élément allait perturber agréablement sa vie. En effet, à force d'avoir économisé quelques pièces suite à plusieurs travaux effectués ici et là, Vlad a pu se constituer un joli pécule et tout content, il s'empressa de trouver un commerçant du village voisin afin de lui acheter une chèvre. Ainsi, l'homme aurait pu améliorer son quotidien grâce au lait de cette dernière. Bien sûr, le guerrier allait pouvoir en consommer mais il se faisait également une joie d'en conserver une partie afin de mouler quelques fromages. Bref, tout était placé sous les meilleurs auspices pour que sa vie s'améliore.

Néanmoins, un lendemain matin de la même semaine, une troupe constituée d'hommes armés de la tête aux pieds arriva dans le village et n'a guère perdu de temps pour mettre tout à feu et à sac. Voyant la détresse de ses voisins, Vlad attrapa son épée et se dépêcha pour s'opposer à l'ennemi. Toutefois, sans l'aide de ses djinns, le justicier fut vite débordé par le nombre et quelques minutes plus tard, il fut enfermé dans ce misérable cachot dont la nourriture est délivrée deux à trois fois par semaine. Cependant, au tout début de sa captivité, Vlad s'autorisa à nourrir un espoir. En effet, Garett était absent le jour où cette troupe est arrivée et le prisonnier espère que son ami de longue date volera à sa rescousse dès qu'il sera informé de sa condition.

A l'heure d'aujourd'hui, le quotidien de Vlad n'est guère riche en événements. Parfois, ses oreilles arrivent à percevoir les pas des soldats qui effectuent des rondes devant le cachot afin de s'assurer que leur prise ne s'est pas volatilisée. Dès que leurs craintes n'ont aucune raison d'être, les gardiens quittent les lieux et ne refont pas leur apparition avant plusieurs jours. Une fois seul, Vlad ne put s'empêcher de se poser la même question : que s'est-il passé pour que le village soit la proie à une telle violence ? Si une personne est à l'origine de ce désordre, tôt ou tard, il devra en payer le prix et si Vlad est encore de ce monde, celui-ci se fera une joie de lui offrir la mort de la façon la plus brutale qu'il soit.

Un matin, alors que la fraîcheur de l'automne se glisse à l'intérieur de la cellule, Vlad est toujours agenouillé et tente de lutter afin de rester conscient. Cette nuit, l'homme n'a pu fermer l'œil de la nuit puisque sa chambre de fortune a reçu la visite de plusieurs rongeurs. Ces derniers, détectant la présence humaine, se sont empressés de s'approcher de lui et de le mordre à de nombreuses reprises. Au tout début, Vlad se laissait faire et lorsque son esprit lui a laissé apercevoir Garett, l'homme a vite repris du poil de la bête. A l'aide de son écuelle, il a pu tuer l'une de ses immondes bêtes, provoquant la suite de ses semblables. Fier de son exploit, le prisonnier retourna à sa place tout en essayant d'ignorer les morsures qu'il porte désormais sur ses jambes.

Une heure plus tard, de la vie se manifeste dans le couloir qui donne à l'entrée de sa cellule. Peu de temps après, une clef est glissée dans la serrure de cette dernière et lorsque l'accès s'ouvre, Vlad s'écroule de tout son long. Toutefois, sa chute ne trouve aucune fin puisque des bras l'attrape au dernier moment, empêchant son doux visage de mordre le sol froid et humide de sa prison.

« Vlad ! »

Lorsque l'homme est retourné, ses yeux s'ouvrent sur un minois qu'il connaît très bien. Cependant, il lui faut un certain temps pour retrouver ses esprits et une fois que ses idées sont en place, un prénom s'échappe de ses lèvres.

« Sofia ? C'est toi ?

- Oui et je te demande pardon d'être arrivée aussi tard. »

Ne voulant perdre le moindre instant, la jeune femme enferme l'une des mains de son compagnon dans l'une des siennes et use aussitôt de sa magie. Alors qu'une aura bleutée enveloppe le corps de Vlad, sa peau retrouve peu à peu des couleurs tandis que son énergie augmente par la même occasion. Une fois qu'il se sent beaucoup mieux, l'homme se retire des bras de son amie et parvient à se relever, ce qui rassure grandement sa bienfaitrice. Bien sûr, cette dernière ne met pas très longtemps pour copier ses gestes et maintenant qu'ils sont face à face, la conversation peut réellement débuter.

« Que fais-tu ici et comment as-tu su que j'étais enfermé ici ? Demande le jeune homme.

- Garett et Ivan tiennent la menace qui se trouve derrière tout ça et comme ils ne voulaient pas la laisser filer, je me suis portée volontaire pour venir à ta rescousse. Comment te sens-tu ?

- Beaucoup mieux maintenant que vous êtes ici. »

Et ce n'est que la pure vérité. Alors que les journées où il était enfermé dans ce cachot s'enchaînaient, son espoir de recouvrer la liberté s'amenuisait au même rythme. Maintenant que Sofia est là, le garçon sait qu'il va pouvoir se défouler un peu une fois à l'air libre mais surtout, mettre la main sur l'enfoiré responsable de son calvaire.

« Mon épée, s'inquiète-t-il soudain. Où est-elle ?

- Chez toi mais j'ai juré utile de venir te porter secours en premier avant de t'escorter jusqu'à ta demeure. »

Ni une ni deux, le garçon s'éloigne de son amie pour se diriger vers la sortie de la cellule. Une fois à l'extérieure de celle-ci, Vlad ne perd pas un seul instant pour foncer en direction de la sortie du couloir tandis que Sofia s'échappe à peine de la pièce où il était retenu prisonnier. A l'instant où ses pieds foulent l'herbe du village, le guerrier s'écroule sur ses genoux et éclate en sanglots tandis que le soleil caresse son visage de ses nombreux rayons.

« Libre ! Je suis enfin libre ! »

N'espérant plus rien, Vlad ne sait comment exprimer son bonheur mais sa sensibilité s'est permis de le faire pour lui. Derrière lui, Sofia arrive et s'immobilise lorsque ses yeux se posent sur ce garçon occupé à évacuer toute la tristesse et le désarroi qu'il avait accumulé ces derniers jours. Touchée par cette scène, la magicienne n'ose dire un mot et attend le bon moment pour se manifester. Plusieurs secondes plus tard, la force de caractère de Vlad se manifeste, obligeant son propriétaire à sécher ses larmes du revers de son bras gauche. Ensuite, l'homme se met debout et se tourne vers sa camarade.

« Où sont-ils ?

- Si tu veux parler de Garett et d'Ivan, ils sont sur la place du village.

- Très bien. Peux-tu me récupérer mon épée s'il te plaît et me rejoindre là-bas ?

- Bien sûr et toi, qu'est-ce que tu vas faire ?

- Achever cette histoire une bonne fois pour toutes. »

Sur ces mots, Vlad quitte Sofia et traverse le village pour se rendre sur la place centrale. De son côté, son amie s'empresse de rejoindre la demeure de ce dernier afin de récupérer son arme.

Pendant ce temps, Garett se tient derrière un homme dont l'apparence est plutôt curieuse. En effet, celui-ci a la peau bleue et son crâne est entièrement lisse. Autour sa taille, une peau de bête blanche tachetée de noire afin de dissimuler ses attributs masculins mais ce n'est pas ce vêtement qui attire l'attention sur lui. En effet, alors que les autres parties de son corps ne portent aucun tissu, les regards alentour ne peuvent s'empêcher d'admirer ses muscles particulièrement développés. De plus, ce prisonnier a la peau bleue semble très grand puisqu'il arrive, en étant agenouillé, à dépasser Garett. D'ailleurs, ce dernier se tient debout derrière la menace alors que la lame de son épée repose sur l'épaule gauche de celle-ci. Enfin, un autre détail attire la curiosité de tous : un anneau doré qui repose tout autour de son crâne et dont le centre présente un magnifique saphir.

Devant le géant, Ivan. Ce dernier tient également l'adversaire en joue à l'aide d'un bâton mais use de son don pour lire dans son esprit. C'est d'ailleurs par l'intermédiaire de cette capacité qu'il a su où se trouvaient Vlad et son arme.

« Dis-moi jeune magicien, comment as-tu fait pour savoir où était retenu ton ami ? Tente de savoir l'ennemi.

- T'apporter la réponse ne te servira à rien. »

Quelques secondes plus tard, Vlad apparaît sur la place du village après avoir réussi à s'extraire de la foule environnante. Avançant d'un pas sûr vers le géant, l'homme tente de contrôler sa fureur pour ne pas commettre d'impair. Toutefois, lorsque les deux ennemis se tiennent à quelques centimètres de distance, le guerrier précipite son poing sur l'une de ses joues. Alors qu'il s'attendait à voir son geôlier fléchir, la tête de celui-ci ne bouge pas du moindre centimètre.

« Quoi ?

- Ne te fatigue pas Vlad, ce mec est aussi imperturbable d'un mur de granite. » Fait savoir Garett.

Suite à cette information, l'ancien prisonnier ne peut s'empêcher de trouver la situation très cocasse. Comment se fait-il qu'après quelques jours de captivité, Vlad ne peut réussir à blesser le géant alors que l'envie le démange ? Ouais, la vie peut faire preuve d'ironisme et bien sûr, ce détail joue sensiblement sur sa colère.

« Si mon poing ne peut lui faire du mal, j'ai hâte de connaître le résultat avec mon épée. »

D'ailleurs, Sofia arrive sur les lieux en tenant l'arme dans ses bras. Devant un tel spectacle, Vlad s'interroge.

« Attends Sofia, ne me dis pas que mon arme est trop lourde pour toi ?

- Si. »

Alors que certains villageois rigolent suite à cette réponse, la magicienne réduit la distance qui la sépare de ses compagnons lorsque Ivan observe attentivement le géant. Ce dernier, suite à l'apparition de Sofia, est en train de réfléchir intérieurement et c'est pour cette raison que le télépathe ne cesse de le fixer.

« Cette demoiselle possède un véritable cœur d'artichaut malgré son air froid et distant. Si je parviens à prendre le contrôle de son esprit à l'aide des pouvoirs du saphir, elle deviendra ma clef pour m'échapper... »

La menace n'a pas le temps de terminer ses pensées que la voix d'Ivan se fait entendre, dévoilant son plan par la même occasion.

« Donc, c'est grâce à ton saphir que tu peux semer le chaos partout où tu passes ? »

Surpris par ce qu'il vient d'entendre, le colosse à la peau bleue regarde Ivan droit dans les yeux tout en s'interrogeant. Celui-ci, un sourire sur les lèvres, décide de lui révéler son petit secret.

« J'ai le don de lire dans l'esprit des gens et c'est pour cette raison que j'ai su au sujet de ton saphir. D'ailleurs, que se passerait-il si j'avais l'idée de te le retirer ? »

Devant une telle menace, le géant ne tarde pas à montrer des signes de quiétudes tandis qu'une pellicule de sueur fait son apparition sur son front.

« S'il te plaît, laisse-moi mon saphir et je ferais tout ce que tu voudras.

- Vraiment ? »

Alors qu'Ivan y voit là une occasion de manipuler celui qui se tient agenouillé devant lui, Vlad lui arrache brutalement le bâton des mains et écrase l'une des extrémités sur le saphir. Sous sa force gonflée par sa rage, la pierre cède et tandis que ses morceaux s'écrasent sur le sol, un fait étrange se produit. En effet, puisque le saphir n'est plus intact, le corps du géant émane une aura bleutée et ne tarde pas à recouvrir celui qui a fait tant souffrir Vlad depuis le début de cette invasion. Ses muscles se dégonflent tandis que la couleur étrange de sa peau disparaît au profit d'une seconde, beaucoup plus claire et normale. Peu de temps après, le colosse a totalement disparu et à sa place se tient un jeune adolescent dont les cheveux sont noirs et dont le corps est nettement plus frêle.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? » S'énerve Vlad.

Maintenant que sa véritable identité est exposée, l'ennemi n'a plus aucune raison de se montrer confiant comme il a su le faire jusqu'à présent. Désormais, le silence est son allié et comprenant que son sort est entre les mains des quatre guerriers l'entourant, le garçon baisse son visage pour faire profil bas.

« Il me semble que mon ami t'a posé une question et j'estime qu'il en va de ton intérêt d'y répondre, lui dit Garett. Déjà, comment t'appelles-tu ?

- Je me nomme Tobias.

- Très bien Tobias et quel âge as-tu ?

- Quinze ans.

- D'accord et que s'est-il passé pour que tu en veuilles à ce point à mon ami ?

- Parce qu'il a besoin que je lui rappelle ? »

Suite à cette question, Vlad s'interroge. Qu'est-ce qu'il a pu faire ces derniers jours qui puisse motiver un gamin à en avoir après sa peau ? Après une fouille intensive au sein de sa mémoire, le guerrier n'arrive pas à mettre le doigt sur la réponse et ce détail l'embête beaucoup. Alors qu'il cherche toujours, Ivan vole à son secours en lisant dans le crâne de l'adolescent.

« Visiblement, tu as tué son père il y a de cela quelques années, lorsque nous avons parcouru le monde pour le délivrer du mal.

- Vraiment ? »

Et cette information chagrine beaucoup Vlad. Jamais il n'aurait cru causer du tort à un enfant alors qu'il était occupé à batailler contre les forces démoniaques. Si cela se trouve, son père était un garde chargé de lui barrer la route en pensant bien faire et lors de cette rencontre, l'ami de Garett ne faisait guère de distinction entre les démons et les humains à la solde de ces derniers.

« Et c'était de ma faute si ton père était assez con pour se plier à la volonté de nos ennemis ? Poursuit Vlad.

- Tu vas voir si mon père était ... »

En prononçant cette phrase, l'adolescent tente de se relever pour porter un coup à son interlocuteur mais Garett parvient à l'immobiliser. Cette fois, il le fait avec beaucoup plus d'aisance et maintenant que le fils du garde est neutralisé, Vlad continue.

« Je suis navré de t'avoir fait du tort lors de notre voyage mais je dois reconnaître que la vie de l'humanité tout entière était en jeu. Si ton père ne s'était pas mis au travers de ma route, il serait encore avec toi à l'heure qu'il est. »

Cependant, tout a changé. Vlad se voit mal ôter la vie de ce gamin suite à ce qu'il a subi ces derniers jours et cette rencontre lui laisse un goût d'amertume dans la bouche. Lui qui se faisait une joie d'en découdre avec son geôlier, le voilà qu'il s'interroge sur la sanction à appliquer. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il s'adresse à ses trois camarades.

« Je ne peux pas le tuer mais je ne peux pas fermer les yeux sur ce qui s'est passé. Qu'est-ce que vous ferez à ma place ?

- Le village est en ruine à cause de lui, commence Garett. Il serait bien de lui confier les réparations et si elles ont le malheur de trop durer, on pourrait très bien durcir le ton.

- En voilà une bonne idée, fait savoir Vlad.

- Parce que vous pensez que je vais m'en charger ? » Ricane le gamin.

En levant brutalement la tête, le garçon dévoile des yeux habités par l'obscurité. Devant une telle manifestation, Ivan recommande à Garett de le relâcher et maintenant que l'enfant est libre de tout mouvement, il s'empresse de se mettre debout. Malheureusement, au lieu de s'enfuir comme l'assemblée s'y attendait, le gamin reste au centre des quatre guerriers mais s'autorise un petit sourire de victoire.

« Puisque je n'ai pas réussi à avoir la peau de Vlad, autant dire que j'ai échoué puisque je n'ai plus aucune option.

- Hein ? » S'interroge Sofia.

Tout à coup, le gamin devient silencieux tandis que ses paupières se referment. Lorsqu'il ouvre ses yeux, l'ancien colosse fixe un point invisible tandis que de la salive s'échappe par l'une de ses commissures.

« Tobias ? Est-ce que tout va bien ? » S'inquiète Vlad.

En guise de réponse, le gamin s'éloigne des guerriers au pas de course et parvient à faire quelques mètres avant de s'écrouler sur ses genoux. Ensuite, Tobias empoigne la poussière qui recouvre le sol de la place et s'amuse à la faire couler sur sa tête comme s'il s'agissait d'un vulgaire produit pour les cheveux.

« C'est quoi encore ce manège ? » Demande Vlad.

Se posant également des questions, Sofia s'approche de l'enfant et bloque son visage dans l'une de ses mains, l'empêchant de bouger par la même occasion. Après l'avoir observé attentivement, la femme le libère et retourne auprès de ses amis.

« Il a perdu la raison.

- Quoi ? Comment est-ce possible ? L'interroge Ivan.

- Si je le savais. »

A cet instant, le télépathe se souvient de la couleur des yeux de Tobias avant que celui-ci sombre dans la folie.

« Je ne sais pas pourquoi mais mon intuition me dit que nous sommes au tout début d'une sombre période. »