Chapitre 4 : Bonjour, mon petit Kingsman.

Tout en grimpant les dernières marches, Eggsy songea qu'il y était peut-être allé un peu fort cette fois.
" Ho puis merde... C'est pas de ma faute si Harry a un balai coincé dans son délicieux cul" pensa-t-il en commençant à se déshabiller.
Alors qu'il faisait passer son t-shirt par-dessus sa tête, une brusque poussée dans le dos le propulsa sur toute la longueur de son lit. Le visage écrasé contre le matelas, les bras entravés par le vêtement, il sentit un poids le clouer dans cette position peu glorieuse.
Après avoir failli se noyer dans une tasse de thé _ une fin indigne pour tout britannique qui se respecte cela dit en passant _ le gentleman s'était empressé de suivre son apprenti afin de profiter de la perche lancée si malicieusement. Toutefois, ce serait lui qui mènerait les rennes, il était hors de question que ce jeune chiot s'imagine avoir la moindre influence.
Et c'est donc sans vergogne qu'il profita de ce que son élève ait les mains prises pour le jeter sur son lit et se coucher sur lui.

- Eggsy, à trop jouer avec une flamme, on finit par se brûler.

- Mmmhm mmph mmhmmph, tenta le jeune espion qui se débattait comme un diable.

- Plaît-il mon beau ? Demanda sarcastiquement Harry tout en se redressant suffisamment pour que les paroles d'Eggsy soient intelligibles.

- Mais qu'est-ce que tu fais ?

- Disons que je réponds à ton invitation et dans le même temps, je t'apprends une petite leçon, lui indiqua Harry tout en faisant un nœud avec le t-shirt du jeune toujours autour de ses mains.

- Laquelle ?

- Celle de toujours être sur tes gardes. Maintenant libères toi. Donne-moi tout ce que tu as.

Eggsy qui s'était calmé le temps d'écouter son mentor, repris les ruades de plus belle. Toutes les ressources à sa disposition y passaient, malheureusement un foutu bout de tissus et les 80 kilos de muscles et d'expérience d'Harry suffisaient à le maintenir prisonnier.

- Tu abandonnes déjà ? Interrogea Harry quand au bout d'un moment, il ne sentit plus aucune résistance.

- Non... Je reprends juste mon souffle.

- T'y ais-je autorisé ?

Un ange passa. La lutte repris de plus belle et finalement, en rassemblant ses forces Eggsy parvint à déséquilibrer son mentor, qui se retrouva cul par-dessus tête sur la descente de lit. Le jeune se redressa, s'asseyant sur le lit et de ses dents tira sur le nœud qui rendait son t-shirt aussi efficace que des menottes.

- Bien joué petit, le félicita Harry chez qui la satisfaction se mêlait à une infime pointe de regret.

Il était bien sur ce lit avec Eggsy comme matelas !

- Demain nous irons à l'atelier, il faut impérativement conserver notre couverture. Qui sait si ce malade ne nous surveille pas déjà, déclara le gentleman plus sérieusement en pensant à leur cible.

- Tu crois ?

- J'ai mis deux caméras de plus dans les alentours de la maison, nous remarquerons peut-être bientôt si nous sommes épiés ou non. Mais quoi qu'il en soit, nous ferons comme si.

- Tu as raison, acquiesça Eggsy. Bonne nuit Harry.

- Dors bien, lui répondit ce dernier en fermant la porte derrière lui.

Le lendemain se révéla calme. Eggsy passa la journée chez le tailleur. Il devait faire semblant d'apprendre les secrets de la confection des costumes, aider le gardien des lieux tel un vrai apprenti, mais en tout état de cause, il ne fit pas semblant longtemps. Certes, la couture ne le passionnait pas, mais son mentor présent aussi à la boutique ainsi que le gardien, firent en sorte que cela soit intéressant. Ce n'est que le jour suivant que se manifesta Dimitri. Eggsy livrait un costume sur-mesure dans le quartier de Kensington de l'autre côté de Hyde Park. Le temps clément ainsi que les quelques rayons de soleil présents le firent emprunter les allées plutôt calmes du parc au lieu de le contourner pour rentrer à Savile Raw.
Au détour d'un chemin un peu plus boisé, il se fit prestement attraper par le bras puis plaquer contre un platane en dépit d'une tentative d'esquive complètement ratée.

- Doucement mon tout beau. Je vais croire que tu n'es pas content de me voir, ricana durement Dimitri à son oreille.

- Putain ! Vous pouvez pas faire comme tout le monde pour parler aux gens ? Grogna Eggsy.

- Mais c'est qu'il mordrait ! Hahaha non vois-tu, je ne ne suis pas "tout le monde", précisa le russe tout en le relâchant.

- Qu'est-ce que vous m'voulez ?

- C'est qui ce vieux avec qui tu vis et que tu suis comme un petit chien ?

Cela avait le mérite d'être directe.

- Le vieux ? Quel v...

Un poing s'écrasa à quelques millimètres du visage de l'apprenti espion.

- Ne joue pas au con avec moi petit, avertit Dimitri sans plus aucune amicalité.

- Il n'est pas si vieux que ça, et c'est mon patron, avoua Eggsy les dents serrées.

- Ton patron ? Depuis quand les patrons hébergent leurs employés ? Surtout d'aussi mignon que toi.

- Ça vous regarde peut-être ? Osa Eggsy.

- Oui. Je te veux petit, et je ne partage pas. Alors, réponds !

- Depuis que je me suis fait mettre à la porte par mon beau-père si vous t'nez tant à le savoir. Maintenant, je dois retourner bosser. Et arrêtez avec vot' délire, je ne veux pas sortir avec vous.

- Mais ça n'est absolument pas ce que je te demande.

Et plus vif qu'un serpent, il le plaqua de tout son corps contre le tronc. Il n'y avait guère plus qu'entre leurs visages qu'il subsistait un peu d'espace. Le jeune espion pouvait sentir contre son torse les pulsations lentes et fortes du cœur du russe, contrastant beaucoup avec les siennes, beaucoup trop paniquées à son goût. N'étant pas du genre trouillard cela avait le don de l'agacer au plus haut degré.

- Je te laisse t'en aller pour cette fois, finit par dire son agresseur tout en se retirant très lentement, mais sache qu'il va falloir être un peu plus gentil Eggsy... Et que je t'attends à l'Opium demain soir.
Eggsy le regarda rejoindre d'un pas tranquille et assuré l'un des chemins principaux. Toujours adossé au tronc, il tentait de contenir sa colère. Inspirant un grand coup, il se jura d'en finir vite avec cette horrible mission, puis reprit sa route.

Le soir venu, après que lui et Harry aient dîné, il s'enferma dans la salle de bain, ne sachant pas comment agir. Devait-il jouer le garçon intimidé et retourner au club pour tenter d'en apprendre un peu plus ou garder le rôle du jeune rebelle qui semblait déraisonnablement attirer Dimitri.

- Tout va bien Eggsy ? Demanda soudain son mentor après avoir cogné doucement sur le panneau de la porte.

- Ne t'inquiète pas, je vais sortir dans une minute.

- Il est assurément inutile que je te rappelle que je suis là pour t'aider, n'est-ce pas ? Quoi que tu ais à faire ou à décider.

Son colocataire et supérieur était décidément trop clairvoyant. Chassant ses hésitations, il déverrouilla la porte et l'ouvrit pour faire face à Harry.

- Oui. Merci Harry, mais en effet, c'est inutile. Et si on se regardait un bon vieux James Bond ce soir ?

Vers une heure du matin cette même nuit, dans son bureau situé au-dessus de l'Opium, Dimitri rongeait son frein. Eggsy n'avait toujours pas pointé sa frimousse et il y aurait fort à parier qu'il ne le ferait pas. Cet éphèbe ne possédait aucune similarité avec les autres jeunes de son âge qui venaient s'encanailler dans sa boite. Non pas qu'il soit exceptionnel, ou nimbé d'une aura particulière, mais pourtant, il affichait inconsciemment une certaine singularité. S'il avait été une fille, on aurait pu le qualifier de jeune pouliche non débourrée.
Alors que le russe demeurait plongé dans ses réflexions, le cadran de sa montre émit un petit bip, signe qu'une autre heure s'était écoulée. La musique de la boite s'infiltra dans la pièce en même temps que l'amazone y pénétrait.

- Планируете ли вы плохое настроение всю ночь? ( Tu prévois d'être de mauvaise humeur toute la nuit ?) Lui demanda-t-elle insolente.

- У меня будет плохое настроение, если я хочу ( je serais de mauvaise humeur si j'en ai envie) grinça-t-il.

La brune se percha sur un coin du bureau dans une aisance que lui conférait l'habitude.

- Seigneur Mitia, tire ton coup qu'on en finisse, conseilla-t-elle en utilisant son diminutif.

- Ha ! Ne m'appelle pas comme ça, tu sais que je ne le supporte pas Sonja.

- Oui, je sais, mais j'ai promis à ta mère de le faire régulièrement.

Sous la surprise, le mafieux releva la tête si brusquement que ses vertèbres émirent un craquement de protestation.

- моя мать? (ma mère?)

- да, твоя мать, мой маленький снежный кролик (oui, ta mère, mon petit lapin des neiges) ajouta la brune en sautant prestement de son assise afin d'éviter de s'en faire pousser.

- Je savais que c'était une mauvaise idée de te la présenter.

- Plus sérieusement « petit lapin », tu ne peux pas perdre ton temps à penser à ce « Eggy »...

- Eggsy , la coupa-t-il, et ne t'en fais pas, je ne vais pas perdre mon temps...

Un ping résonna dans l'air, signe qu'un e-mail arrivait dans sa boite. S'interrompant dans sa phrase, le russe ouvrit le message et au bout de quelques secondes contemplait avec stupeur son écran. Ses traits se tordirent légèrement en une hideuse grimace.

- Je peux t'assurer que je ne vais pas perdre mon temps, reprit-il à l'attention de Sonja. Fais venir Anton.

- это мой босс ! ( ça c'est mon patron !)

Londres se leva dans le brouillard le lendemain. Il montait de la tamise, épais, froid et collant d'humidité, allant jusqu'à faire disparaître le soleil. Les anglais habitués à ce phénomène, remontaient seulement un peu plus haut leurs cols voire ajoutaient un couvre-chef. Eggsy s'habillait chaudement, lorsqu'il entendit la sonnette de la porte retentir. Harry étant parti en avance, il s'imagina que l'homme avait dû faire demi-tour et qu'une fois n'est pas coutume, qu'il avait oublié ses clefs. Dégringolant lestement l'escalier, le jeune homme ouvrit la porte sans méfiance.
Un poing large et compact entra en collision avec son visage au moment où la porte ouverte révélait un inconnu à l'air patibulaire. Ce dernier ne laissa pas le temps à sa victime de comprendre ce qu'il se passait, et lui asséna un autre coup phénoménal qui fut bien suffisant à mettre l'apprenti espion hors d'état de nuire.
L'agresseur, qui se trouvait être un des hommes de main de Markovitch, le ramassa, le hissa sur son épaule puis rejoignit un fourgon garé à deux pas de la porte d'entrée. Moins de quinze secondes plus tard, Eggsy se faisait emporter en direction de la banlieue éloignée du centre de Londres, dans une propriété à l'écart de tout.
À l'arrière du van, on attacha Eggsy qui mit une dizaine de minutes à refaire surface. Lorsqu'il se débattit, il fut frappé une nouvelle fois. L'homme qui l'avait enlevé lui ordonna alors de se tenir tranquille. L'arrière du fourgon ne possédant pas de fenêtres, le jeune fut bien en peine de retenir le trajet qu'ils empruntèrent.
Tandis que son cerveau tournait à plein régime, une sonnerie de portable retentit. Son ravisseur décrocha, puis se mit à parler en russe. Si le moindre doute avait subsisté sur l'identité du commanditaire, il était maintenant clairement dissipé : Dimitri Markovitch.
Restait deux hypothèses : soit le russe n'avait pas apprécié qu'Eggsy ignore son « invitation » de la veille, auquel cas, les chances de se tirer de ce mauvais pas augmentaient sensiblement, soit et c'était là la pire des deux solutions, le mafieux avait découvert sa réelle identité.
Approximativement moins d'une heure après avoir été enlevé, le véhicule s'engagea sur un chemin en terre bordé d'arbre qui constituait l'allée menant à une grande demeure de style victorien. Ici aussi le brouillard intense s'était déposé tel un moelleux nuage, occultant toute visibilité à plus de quelques mètres. Le fourgon se gara sous le porche d'une dépendance qui accueillait autrefois les chevaux, puis le conducteur et son complice se chargèrent de faire descendre Eggsy, chacun le tenant par un bras. Ils le guidèrent jusqu'à l'intérieur et c'est à ce moment-là que Dimitri fit son apparition.

- Bonjour, mon petit Kingsman, l'accueillit-il d'une voix doucereuse.

Bien que tâchant de le dissimuler, Eggsy fut ébranlé. Maintenant sûr que sa couverture était grillée, et vu l'homme à qui il avait à faire, il se demanda si le russe comptait le tuer sans délai, ou bien jouer un peu avec lui d'abord.