Note : Voici le 3ème chapitre de ma fic.
En espérant que ça vous plaise, et bonne lecture toujours !
Chapitre 3 : Esprits Farouches
Le métal hurlait sous les coups qui lui étaient assénés.
La force. Klang !
Parce qu'elle faisait tout bon Norn qui se respectait. Il fallait savoir en faire usage régulièrement pour prouver sa valeur et remporter des victoires. Un individu faible était tout simplement pointé du doigt.
L'intelligence. Klang !
Un guerrier avec l'esprit peu rempli était voué à mourir au combat. L'intelligence permet la ruse, elle-même permettant la survie. Un chasseur ne devait pas perdre cela de vue.
L'union. Klang !
Courir et se battre comme le Loup, avec ses frères, avec les autres. L'union fait la force, tout allié est un ami. A plusieurs, de nombreuses choses deviennent possibles.
L'habileté. Klang !
Le courage. Klang !
La victoire. Klang !
Issormir… KLANG !
La forgeronne, en sueur, sourit. La victoire, Issormir… C'étaient là les conséquences logiques de tous ces paramètres réunis dont elle avait su faire preuve. Au fur et à mesure de ses pensées, elle n'avait cessé de cogner plus fort la lame qu'elle maintenait d'une poigne serrée comme pour se prouver qu'elle avait encore des talents à revendre et qu'elle était loin d'en être au maximum de ses capacités.
Cela faisait encore plusieurs heures que la jeune femme s'était mise à l'œuvre comme une forcenée. Le marteau qu'elle tenait de sa main droite semblait peser de plus en plus lourd, mais elle ne s'en souciait guère, de la même façon qu'elle ignorait la sueur qui dégoulinait de son front ou de ses épaules, l'eau fuyant tous les pores de sa peau. Parfois, lorsqu'elle travaillait, elle se laissait ainsi emporter par ses songes, venant presque à en oublier pourquoi et sur quoi elle frappait. La forge était peut être un métier difficile, mais pour Elke, il s'agissait d'un excellent moyen de canaliser son énergie, souvent débordante.
La Norn n'était pas paresseuse et avait besoin d'activité régulière. Aussi, si ces derniers temps elle n'avait pas profité de la chasse et de l'aventure au dehors, elle exploitait pour compenser cela la solidité du métal afin de se défouler… Et cela marchait à merveille.
Comme en cet instant, la forgeronne était capable de rentrer dans une sorte de transe la plongeant dans ses états d'âme les plus profonds, lui faisant oublier tout le reste alentour.
- Heureusement que l'acier ne souffre pas !
Elke sursauta, manquant de peu de lâcher les outils qu'elle serrait pourtant fort dans ses mains. Les visites impromptues commençaient à se répéter, en quelques jours, et cela lui déplaisait fortement… Elja, qui dormait en étant bercée par les sons réguliers du métal frappé, leva aussi sèchement la tête mais ne bougea pas pour autant.
Ce timbre de voix particulier n'était pas inconnu de la maîtresse des lieux, qui hésita pourtant à lui attribuer un nom, peu sûre de le reconnaître directement.
La forgeronne, dont le cœur battait sous l'effet de surprise, ferma les yeux un court instant comme pour se rassurer, avant de se retourner en direction de l'entrée, tournant le dos aux braises et au feu. Son air presque agacé s'estompa bien rapidement lorsqu'elle aperçut Eir Stegalkin au pas de la porte. Cette dernière souriait légèrement, exposée aux flammes qui dansaient quelques mètres plus loin en face d'elle. Un peu plus d'une semaine s'était écoulée depuis la Grande Traque, et Elke ne l'avait revue depuis. Le jour où elle avait remporté la victoire, Eir avait eu un visage crispé et soucieux mais en cet instant, à peine souriante et adossée au bois contre lequel une de ses épaules reposait, elle avait l'air détendue et amicale. Sa silhouette robuste mais féminine était entourée d'obscurité, la nuit étant tombée depuis quelques heures à présent. En vérité, cela faisait bien quelques minutes qu'elle observait Elke travailler, sans faire le moindre bruit.
La forgeronne se trouva bien embêtée d'une telle rencontre, aussi surprenante qu'inattendue, en pleine soirée… Sans doute la Norn était de passage dans le coin et ne savait trop que faire ?
- Vous permettez ? demanda Eir en hochant la tête, attendant que l'autre l'incite à entrer.
- Allez-y, répondit Elke en haussant les épaules.
Aussi, tandis que l'ancienne héroïne d'Hoelbrak s'avançait à l'intérieur, la jeune femme fut plongée dans un étrange embarras, se demandant encore ce qui pouvait bien l'amener dans son atelier.
Elke regardait Eir parcourir lentement le plancher : les yeux de cette dernière semblaient observer de façon attentive les pièces d'armure et les armes, majoritaires, qui se trouvaient sur son chemin. Elle se promenait de la même façon qu'une cliente recherchant quelque objet à acquérir, quoique de façon presque plus consciencieuse.
- Vous faites du bon boulot, affirma d'une voix posée Eir, qui s'arrêta non loin de la maîtresse des lieux.
Cette dernière, bien que flattée, se contenta de rester droite, sans quitter son "invitée" des yeux.
- Depuis combien de temps êtes-vous installée ici ? ajouta la Norn.
- J'ai monté mon affaire il y a cinq ans, répondit simplement Elke.
- Je me disais aussi que c'était récent. Dans le cas contraire, je vous aurais connue avant.
Elke resta silencieuse. Elle repensa à la conversation qu'elle avait eue avec Deetje lors de la pause de midi, pendant la Grande Traque : dires qu'Eir confirma involontairement.
- Cela remonte à mon départ d'Hoelbrak, soupira-t-elle. Je fréquentais beaucoup les artisans alentours, auparavant. Nous formions tous un cercle assez soudé dans ces temps…
- Oui, répliqua Elke. La sculpture, n'est-ce pas ? C'est un art fort louable, et vous êtes connue dans de nombreuses régions de Tyrie pour cela.
Un petit rire ironique s'empara d'Eir.
- La Tyrie me connait plus pour d'autres faits que pour la sculpture désormais. Mais cela reste une activité que j'affectionne énormément. Un peu comme vous et votre forge, finalement. Vous aimez ce que vous faites, mais au fond de vous…
Suite à ces mots, la Norn s'occupa de laisser glisser son doigt le long d'une lame terminée, comme pour en vérifier le tranchant. Mais la maîtresse des lieux n'avait pas eu de réponse à ses questions intérieures, et elle ne souhaitait pas tourner autour du pot.
- Je doute que vous ayez besoin de quelconque arme, dit Elke en passant son bras sur son front pour en éponger la sueur qui perlait encore (la chaleur presque étouffante de l'atelier peinait à s'évacuer, même porte ouverte), et je ne pense pas que vous veniez simplement pour une visite de courtoisie ?
Eir se tourna alors vers la forgeronne, son regard se faisant plus sérieux.
- Avant de vous voir combattre et établir une stratégie contre Issormir, je pensais qu'aucun concurrent ne serait de taille face à ce défi... Que cette Traque ne célèbrerait aucun champion, mais seulement des morts tombés « courageusement »… Je me suis trompée. Vous avez remporté l'évènement et portez le titre de Pourfendeuse d'Issormir. Pas mal, pour quelqu'un qui faisait mine d'avoir raccroché.
Elke fronça légèrement les sourcils et tourna la tête de côté, étonnée, mais aussi froissée.
- Comment savez-vous ça ? demanda-t-elle presque froidement, ce à quoi Eir répondit d'un ton similaire.
- Que vous le vouliez ou non, la gloire entraîne la rumeur, et elle court bien plus vite qu'on ne peut vouloir le croire, à Hoelbrak et même bien au-delà. Vous devez probablement le savoir.
La forgeronne gardait un air sévère.
- Oui, on parle de vous. Logique, vu vos récents exploits. Et pour le moment, on parle de vous en bien. Sachez seulement que la réputation s'entretient. Si elle grandit aussi vite qu'un jeune loup, Asbjörn, elle se ternit aussi rapidement qu'un poison se répand. Il suffit d'une erreur, du présent ou du passé…
Elke n'en montra rien, mais si elle avait osé se livrer à son interlocutrice, nul doute qu'elle serait devenue aussi pâle que la neige. Eir n'avait pas tort, elle le savait. Pourfendeuse d'Issormir… Oui, elle trouvait que cela lui allait comme un gant. Mais ces quelques mots honorifiques auraient vite fait d'être salis par les faits peu glorieux de son passé proche. La bonne image se méritait et s'entretenait, effectivement.
Eir Stegalkin eut un sourire en coin, devinant par le mutisme de l'autre que celle-ci avait bien plus à cacher qu'elle ne le laissait paraître.
- Tout le monde commet des erreurs. Tâchez juste de faire en sorte qu'elles ne soient pas mises à jour.
Suite à ces mots, Eir examina Elke des pieds à la tête : la forgeronne était transpirante et couverte de saleté. Son invitée forcée attrapa alors le tissu dont elle se servait pour épousseter sa peau, le lui envoyant. Elke le saisit au vol, un air interrogatif prenant possession des traits de son visage.
- Vous ne travaillerez plus ce soir, s'amusa Eir devant la mine un peu déconfite de l'autre. Le métal a assez crié sous votre marteau. A défaut, vous prendrez plutôt un bain et un repos bien mérité, puis me rejoindrez aux premières lueurs du jour à la sortie Est d'Hoelbrak. Si vous l'acceptez, évidemment… Mais je doute que vous soyez du genre à cracher sur les convocations qui requièrent les armes. A demain !
La sculptrice prit alors le chemin de la sortie. Elke, hébétée, aperçut seulement maintenant que son gigantesque loup noir attendait sur le pas de la porte. Puis, lorsque leurs deux silhouettes disparurent dans l'obscurité de la nuit, la jeune femme resta debout, fixe, un moment, sa serviette dans la main. Enfin elle secoua la tête, n'étant pas sûre de saisir complètement ce qu'il s'était passé et ce à quoi on la conviait. Elle n'avait d'ailleurs même pas demandé de détails… Inconsciemment, elle avait accepté dès le départ sans broncher.
Ce n'était pas tous les jours que l'on avait l'occasion de partir au dehors en compagnie d'une personne aussi influente qu'Eir.
Elke avait eu du mal à fermer l'œil de la nuit, ne cessant de se poser des questions, si elle pouvait être à la hauteur... « Les convocations qui requièrent les armes », avait stipulé Eir. Où diable comptait-elle l'emmener ? Pour l'heure, la forgeronne se contentait avec difficulté de se forcer à lui vouer une confiance aveugle… Seul le nom d'Eir arrivait à la convaincre d'accepter de la suivre.
Bien éveillée, Elke n'eut pas vraiment de mal à sortir de son lit. Elle rejeta rapidement les chaudes couvertures de peaux à ses pieds, ôtant bien vite sa chemise de nuit pour enfiler son armure légère. Le temps d'avaler quelques mets de la veille qui étaient restés sur sa table, et la voilà partie, arc et carquois accrochés à son dos et haches pendues à sa ceinture. Le froid matinal ne sembla pas la gêner outre mesure. Il aurait bien déconcerté la population composant les autres races majeures (en dehors des Sylvaris), mais les Norns en avaient l'habitude… Les premières lueurs du jour apparaissaient seulement, laissant entrevoir une journée plutôt ensoleillée : un temps idéal pour quelque activité d'extérieur. Les rayons du soleil perçaient rarement les nuages lourds qui apportaient la neige, plus qu'abondante dans ces régions du monde.
Les chemins parcourant la grande cité d'Hoelbrak étaient encore déserts à cette heure-ci, et seuls des membres de la Harde, des marchands et quelques personnes matinales (ou en train de décuver) osaient déambuler dans les allées.
Elja trottinait autour de sa maîtresse, prenant parfois de l'avance, se détournant d'elle de temps en temps. De là où vivait Elke il ne fallait que quelques courtes minutes pour arriver à la porte Est, ce qu'elle fit rapidement, de peur de manquer le rendez-vous qu'on lui avait fixé. Lorsqu'elle passa le petit col enneigé, la Norn repéra rapidement Eir, accompagnée de Garm. Elle était debout, appuyée contre son arc qu'elle tenait devant elle. Garm poussa un petit jappement qui lui fit tourner la tête, et alors qu'Elke approchait, sa louve finit d'arriver en courant directement sur son congénère... bien moins enjoué qu'elle. Au final, Garm semblant peu coopératif, Elja n'eut qu'à retourner aux côtés de sa maîtresse, reprenant son sérieux elle aussi.
- Je savais que vous viendriez, prononça Eir en remettant son lourd arc à sa place, dans son dos.
- Nous nous connaissons à peine que vous savez déjà comment faire mouche, répondit Elke d'un ton neutre, qui l'obligea tout de même à plisser les lèvres.
- Quel Norn n'aime pas faire parler les armes ?
Eir sourit alors également, et cette expression peu courante sur son visage semblait lui aller à ravir.
- Allez, en route, ajouta-t-elle en prenant les devants.
Les deux femmes marchèrent de longues minutes, le silence régnant. Seuls les sons de leurs pas ainsi que ceux de la nature parvenaient à leurs oreilles, alors qu'aucune ne pipait mot.
La neige devint de plus en plus rare en descendant, jusqu'à ce qu'elle ne disparaisse complètement. Les deux Norns et leurs familiers posèrent les pieds là où la Grande Traque s'était déroulée. Elke en était fière. Peut être était-ce là qu'avait véritablement débuté sa propre légende... Peut être qu'Eir ne souhaitait que faire en sorte qu'elle continue de s'écrire, en l'accompagnant ainsi nul ne savait où. Ou alors était-ce simplement un moyen de se servir de la forgeronne à quelque fin personnelle. Cette dernière ne tarderait pas à le savoir.
Elke avait eu cent fois envie de poser la question, mais à chaque tentative lors de laquelle ses lèvres s'étaient entrouvertes pour le faire, aucun son n'avait osé en sortir. De quoi aurait-elle eu l'air ? D'une débutante questionnant son supérieur à propos d'une vulgaire mission ? D'une enfant capricieuse souhaitant tout savoir ou désirant demander quand allaient-elles arriver ?
Non... Elke avait une pointe d'orgueil lui sommant de ne pas se rabaisser face à Eir. Et en même temps, force était d'admettre que la célèbre héroïne l'intimidait, et l'impressionnait à la fois.
Le mutisme d'Elke était rendu plus lourd par celui d'Eir. Pour elle, la forgeronne devait encore faire ses preuves. Elle ne la connaissait pas et n'avait jamais entendu parler d'elle avant de la voir ramener son trophée et gagner la Grande Traque. Il fallait plus que remporter un concours pour recevoir sa sympathie et gagner réellement son respect, ce qui contribuait à faire en sorte qu'elle ne prononce mot elle aussi.
Toutefois, il lui fallait bien ouvrir la discussion pour briefer celle qui l'accompagnait.
- Ferghen est un ami à moi, dit-elle subitement, brisant le silence. Il conduit sa caravane régulièrement dans les montagnes pour porter des vivres un peu au Nord et ravitailler certains pavillons éloignés. C'est quelqu'un de fiable, et qui sait maintenir une arme. Mais il m'a dit avoir besoin d'aide, ce que je trouve plutôt étrange...
Elke leva un sourcil, suivant Eir qui marchait devant elle.
- Il ne vous en a pas dit plus ?
- Non, si ce n'est que son affaire ne pouvait attendre.
La forgeronne n'était pas sûre de bien saisir. Eir était sans nul doute capable de résoudre ce problème toute seule... Et comme si elle venait de le penser trop fort, son mutisme devant décidément la tromper plus d'une fois, l'archère aux cheveux de feu lui envoya une réplique qui visa juste.
- Je n'ai ni le besoin ni l'envie de me mettre au devant de la scène quand quelqu'un qui vient à peine d'être révélé et qui aspire à l'être davantage peut le faire. Mais si vous le souhaitez, vous pouvez encore faire demi tour.
- Ce n'est pas ce que j'... Je... hésita Elke. Peu importe. Si je suis venue, ce n'est pas pour me tourner les pouces.
- Bien ! s'exclama Eir. Car nous arrivons.
Le chemin que les deux femmes avaient emprunté, donnant directement à l'Est dans les Contreforts, venait de les conduire à un petit campement composé de minuscules pavillons. C'était un point de passage pour les caravanes de ravitaillement et les voyageurs : ainsi on y trouvait une structure pour dormir et se repaître, une seconde où étaient stockés des vivres, puis une dernière pour y faire dormir les bêtes.
Devant l'un de ces petits bâtiments, se trouvait un Norn chaudement vêtu accompagné de ses deux dolyaks. Les animaux étaient chargés de paquets bien remplis et n'attendaient que le départ, renâclant l'air frais et expirant de la buée par leurs naseaux. L'homme à qui ils appartenaient était Ferghen. Il s'occupait régulièrement d'amener des provisions près des autels dédiés aux esprits. C'était un Norn quelque peu âgé dont les cheveux et la barbe étaient grisonnants, son visage balafré portant les marques du temps, mais excepté cela, aucun autre signe ne trahissait le nombre de printemps qu'il avait vécu.
Lorsqu'il aperçut les deux archères arriver, il sembla soulagé... mais surpris.
- Tiens, s'étonna-t-il alors que les autres bouclaient la distance qui les séparait du Norn. Je ne pensais pas que tu amènerais la Pourfendeuse d'Issormir avec toi.
- Je suis rouillée, sourit Eir. Elle te sera bien plus utile que moi.
Ferghen observa alors Elke d'une moue impressionnée.
- Toutes mes félicitations pour votre victoire, lui dit-il. J'ai entendu les récits des skaalds, il parait que vous avez mené un beau combat.
- Merci, répondit Elke. C'était un sacré défi, et je suis fière du titre que je porte.
- Alors espérons que l'esprit qui perturbe mes dolyaks en sera tout aussi affecté !
Eir fit une moue dubitative.
- Un esprit… perturbe tes dolyaks ?
Ferghen s'aperçut du ton sceptique accompagnant les mots de la Norn.
Elle n'avait pas l'air de vraiment croire à ses histoires et regardait elle-même, gênée, dans la direction d'Elke. Sans doute s'était-elle attendue à quelque chose de plus cohérent et véridique pour la gagnante de la Traque…
- Ah tu penses que je raconte des âneries ! se vexa l'homme en empoignant brusquement la longe attachée à sa première bête. Depuis quand serais-je devenu un menteur !
- Je ne t'accuse de rien, se défendit Eir. Peut être as-tu paniqué et considéré comme esprit quelque chose qui n'était qu…
- Nom de nom, vous êtes plus têtus que des mules vous les jeunes ! Je sais encore de quoi je parle, j'ai passé la moitié de ma vie à parcourir les Contreforts ! Si je dis qu'un esprit vient inquiéter mes bêtes et que je commence à avoir la trouille de circuler, ce n'est pas pour rien !
Elke ne savait trop que penser. Les esprits de la nature restaient cachés dans les brumes et envoyaient rarement leurs avatars dans le monde des mortels. Sur la terre que foulaient leurs disciples, ils étaient moins puissants que par les brumes et ne se manifestaient quasiment jamais, excepté par le biais des animaux qu'ils représentaient. Ceux que l'on arrivait à apercevoir restaient les quatre principaux… et ni l'Ourse, le Loup, le Léopard des neiges ou le Corbeau n'auraient pu faire de mal à Ferghen. Cela n'avait aucun sens.
- Des animaux vous ont-ils attaqués ? demanda la forgeronne, mettant court à la minuscule querelle entre les deux autres.
- Non ! répliqua Ferghen, bien embêté de devoir répondre de façon négative. Mais un esprit rôde !
Le Norn soupira et plaqua sa grande main contre son front, avant d'ajouter, en tirant sur la corde du premier de ses dolyaks :
- Je n'ai plus le temps d'attendre, il faut que je prenne la route, avec ou sans vous.
- Et nous allons te suivre, répondit Eir. Esprit ou non, je te fais confiance sur le fait que quelque chose d'anormal se trame. Nous sommes venues pour ça.
- Parfait ! s'exclama Ferghen, leur faisant déjà dos et entraînant sa caravane avec lui.
Elke lança un regard interrogatif à Eir, qui lui répondit d'un simple haussement d'épaules avant de se mettre en marche derrière le convoi pour le fermer. La forgeronne garderait les côtés, tous comme les deux loups.
De longues minutes après, le petit groupe avançait silencieusement dans les vallées Sud des Contreforts. Si le temps s'était fait, plus tôt, à priori rayonnant, il en démontrait à présent étonnamment l'inverse. Une étrange ambiance s'était installée au fil de leurs pas. Les pins secs et droits de la forêt laissaient circuler entre leurs troncs une brume de plus en plus épaisse qui commençait à devenir gênante. Les sons de l'environnement se taisaient presque, et seul le doux murmure de la brise matinale venait troubler l'inhabituel repos des lieux.
Elja en rabattait sa queue entre ses jambes et haletait, inquiète. La louve semblait scruter étrangement en l'air, comme suivant quelque cible invisible.
- Il se passe quelque chose de bizarre, murmura Eir.
Elke se retourna dans sa direction tout en donnant une caresse sur le museau de son familier, tentant malgré le brouillard d'interroger la Norn du regard. Mais Ferghen arrêta ses bêtes subitement.
- Chttt ! souffla-t-il entre ses dents.
Tous tendirent alors l'oreille quelques secondes, jusqu'à ce que Garm se mette à grogner, montrant les crocs.
La louve d'Elke se mit à geindre, et sa maîtresse ne perdit pas de temps pour serrer les haches qui pendaient à ses côtés.
Au travers du brouillard semblaient être murmurées d'étranges plaintes à peine audibles, tandis que les yeux des membres du groupe percevaient de drôles de petits nuages vaporeux traverser le sentier. Ils tournaient, avançaient, et voltigeaient à vive allure entre les Norns et les animaux. Les sons résonnant en échos avaient l'air de les accompagner.
Elke essayait de suivre ces petites formes brumeuses du regard, parfois avec peine. Puis elle sentit le sol trembler doucement sous ses pieds, tandis qu'un bruit sourd mais tumultueux à la fois approchait de plus en plus.
- Qu'est-ce que c'est ?! s'écria la forgeronne.
Pour toute réponse, elle entendit la corde de l'arc d'Eir envoyer une volée de flèches, suite à quoi une créature meugla fortement de douleur.
- Des minotaures ! cria Ferghen. Tout un troupeau de minotaures qui court droit sur nous !
L'homme eut à peine le temps d'écarter ses dolyaks de la trajectoire des animaux que ceux-ci transpercèrent le brouillard pour foncer droit sur le groupe, comme une seule entité. Les bêtes de Ferghen hurlaient sous la panique et essayaient de s'enfuir, mais c'était sans compter sur la force vigoureuse du Norn qui serrait les longes d'une poigne inébranlable, obligeant les dolyaks à s'agiter sur place.
Elja eut juste le temps de bondir : une demi seconde plus tard et elle aurait finie encornée ou piétinée. Elke tenta de la défendre, mais elle ne put que blesser au dernier moment l'un des minotaures qui lui fonçait dessus d'un puissant coup de hache, sans parvenir à faire quoi que ce soit d'autre.
Le bruit, la brume, et surtout la terre qui s'était soulevée en une masse de poussière sous les lourds sabots... Impossible de se défendre face aux créatures qui semblaient enragées et dont le but était apparu clairement.
Mais quelques secondes plus tard, sans que personne ne puisse rien y faire, le troupeau fut entièrement passé, comme un orage subit venant de cesser.
Ferghen, stupéfait, cramponnait toujours les cordes de ses dolyaks qui couinaient. Son torse se soulevait et s'abaissait à une allure folle. Il devait être aussi apeuré que ses bêtes. Elke se tenait debout sur le sentier, haches en main, complètement hébétée, Elja à ses côtés. Elle avait eu une chance inouïe de ne pas finir piétinée sur le sol, et elle s'en rendait compte seulement maintenant, les traces de sabots autour d'elle apparaissant nettement sous son regard ahuri. Il fallait dire qu'il n'y avait pas vraiment eu le temps de comprendre grand chose à ce qu'il venait de se passer... Quant à Eir, elle s'était repliée contre une paroi rocheuse accompagnée de Garm. Il semblait qu'elle avait pu décocher un certain nombre de flèches de par sa position, car non loin autour d'elle gisaient deux cadavres criblés de projectiles. En tout cas, elle avait l'air aussi décontenancée que les deux autres.
Ce fut d'abord le silence, comme si personne n'osait donner de mots à ce qu'il venait de se produire. Mais Ferghen reprit finalement ses esprits.
- Jusque là... J'avais la brume qui me tournaient autour, mais jamais...
Le pauvre semblait choqué, au moins autant que ses dolyaks dont les naseaux écartés expiraient des masses de buée.
- Vous me croyez maintenant ? ajouta le Norn.
- Cela ne prouve pas encore qu'il s'agit d'un es...
- Par la truffe de l'Ourse, Eir, qu'est-ce qu'il te faut de plus ?! L'Esprit des minotaures est en colère, et il a dirigé ses semblables directement sur nous pour nous tuer !
- Je crois qu'il a raison...
Les mots d'Elke mirent fin à la querelle qui s'annonçait à nouveau, et les deux autres tournèrent leurs regards vers la forgeronne accroupie au sol.
- Venez voir, dit-elle en leur faisant signe d'approcher.
Eir se pencha au dessus de ce que désignait la jeune femme. Son doigt pointait une empreinte de sabot d'une taille trois fois plus grande que celles avoisinantes et dont la profondeur était amplement plus marquée.
- Aurions-nous pu manquer une telle bête au milieu du troupeau ? demanda-t-elle ébahie.
- Je ne pense pas, répliqua Elke. Pourtant, je me situais sur leur passage. Autant la brume pouvait camoufler les bords du groupe, autant ces traces sont au centre et il nous était impossible de manquer un minotaure aussi gros.
- C'est parce qu'on ne pouvait le voir, tout simplement ! s'énerva presque Ferghen, tendant les deux bras ouverts en direction des empreintes. Les traces continuent en sortant du troupeau juste après, on les voit d'ici tellement elles sont énormes ! L'esprit a guidé les créatures et s'est bien gardé de rester dans les parages !
- Mais que gagnerait-il à attaquer des Norns ? demanda Eir. Jamais les minotaures n'ont montré une telle agressivité envers nous.
- Ca, je n'en sais rien, répondit Ferghen. Je vous dis, jusque là, j'avais plus l'impression d'être menacé. Peut être que voir deux personnes supplémentaires n'a pas plu à l'esprit !
- Ces chemins sont régulièrement empruntés par ceux de notre race, ajouta Eir. Moins ces derniers temps à cause de la Traque, qui a rameuté le monde à Hoelbrak et dans les auberges, mais...
- Quelque chose a énervé l'esprit du minotaure !
Un court silence s'abattit. Personne ne sut que trop ajouter sur ce phénomène plus qu'hors du commun. Seule une créature sortant de l'ordinaire pouvait laisser des traces d'une telle taille sur son passage. Et pourtant, personne ici n'avait été en mesure de la voir. L'un des trois Norns aurait pu, sous le coup de la désorientation et de la ruade du troupeau, être trompé. Mais pas trois.
Elke se releva, replaçant seulement maintenant ses haches à ses flancs.
- Eh bien il n'y a qu'une façon de savoir ce qui l'a mis en rogne, souffla-t-elle sans quitter les empreintes des yeux.
Eir s'en aperçut et plissa les lèvres, hochant la tête comme pour l'interroger, bien qu'elle devinait déjà les intentions de la forgeronne.
- Je vais traquer l'esprit et voir ce qui cloche, annonça cette dernière. Nous ne sommes pas très loin d'Hoelbrak, et si cette histoire prend de l'ampleur, cela pourrait causer quelques accidents qu'il est préférable d'éviter...
- C'est fort louable de votre part, Pourfendeuse ! appuya Ferghen, heureux que quelqu'un se décide à lui accorder crédit tout comme à lui rendre service. Je vais tout de même terminer mes visites auprès des autels. Après quoi, j'attendrai que vous ayez du nouveau avant de refaire le trajet une prochaine fois... J'ai eu ma dose de sensations fortes, et mes dolyaks aussi.
- Je vais t'accompagner, proposa Eir. Je ne voudrais pas que tu sois seul si jamais d'autres mésaventures du genre t'arrivaient.
Ferghen soupira, las. Il espérait bien que cet incident ne se reproduirait pas. Toutefois, les empreintes laissées par l'esprit se dirigeaient en dehors du sentier, suivant une trajectoire différente de celle des autres minotaures. Sans doute le Norn et sa caravane seraient-ils tranquilles pour le reste de la journée...
Toujours est-il que l'homme empoigna à nouveau fermement la longe qui le reliait à ses bêtes pour reprendre la route, bien qu'il fut beaucoup moins rassuré que lors de son départ durant la matinée.
- Ravie de voir que vous prenez le problème en mains, dit Eir à Elke.
Celle-ci se retourna alors vers la Norn, presque surprise. Mais elle débusqua dans les yeux émeraude d'Eir un air légèrement malicieux. La forgeronne s'en rendait compte désormais, elle allait droit dans la direction que l'autre voulait lui faire prendre, sans broncher. Si Deetje avait su la persuader de reprendre un peu d'activité, Eir semblait savoir comment la faire aller plus loin. Cela ne manqua pas de provoquer chez elle une certaine frustration.
- Je le fais parce que je sais comment traquer une proie, et je peux aider Ferghen. Non pas pour suivre des directives de votre part, bougonna Elke.
- Je ne vous ai absolument rien demandé, répliqua Eir qui ne semblait pas atteinte par les dires de son interlocutrice. J'ai mes propres intentions, certes, mais vous avez entièrement votre libre-arbitre. Ferghen voulait de l'aide, je la lui ai envoyée.
Elle marqua une courte pause.
- J'espère sincèrement que vous découvrirez quelque chose concernant cet esprit.
- Il ne sera pas dur à suivre, il a apparemment pris une forme suffisamment solide pour laisser des marques.
- Ce n'est pas de bonne augure d'apercevoir une entité quitter les Brumes pour nous attaquer ainsi. Lorsque j'aurai accompagné Ferghen, je retournerai à Hoelbrak. Retrouvez moi à la Grand-Loge si vous avez du nouveau sur ce qu'il se passe.
- Ce ne sera l'affaire que de quelques heures, annonça Elke. Il aura beau courir vite et être d'une taille impressionnante, il ne pourra pas être loin et finira par se fatiguer. Je serai de retour ce soir.
- Bien, alors à ce soir. Puisse le Loup vous garder...
Sur ces mots, Eir et Garm rejoignirent le petit convoi de Ferghen, laissant Elke et Elja seules, entourées des empreintes multiples sur le sol.
Les yeux de la forgeronne suivirent les énormes traces qui s'éloignaient du reste.
- Tu as beau courir vite, tu ne pourras pas être loin, et tu te finiras par te fatiguer... murmura Elke avant de s'élancer en courant, talonnée de sa louve qui bondissait aussi agilement.
Si la forgeronne n'avait eu qu'à se rendre sur les lieux où étaient supposés se trouver les griffons, ici, le mot "traque" prenait réellement tout son sens. Elke n'avait qu'à suivre les marques laissées par l'énorme animal pour finir par le rejoindre, mais elle devait faire vite afin de ne pas perdre la piste ou la laisser refroidir.
Les minotaures étaient des créatures capables d'atteindre une grande vitesse... Seulement, ils avaient aussi le défaut de s'épuiser après une course, l'endurance n'étant pas un de leurs atouts. Peut être un esprit demeurait-il un peu plus résistant que ses semblables, mais Elke paraissait certaine de pouvoir le retrouver avant la tombée de la nuit. Les nombreuses heures la séparant du coucher du soleil lui laissaient un temps qu'elle jugeait bien suffisant.
Venant seulement à peine de quitter Eir et Ferghen, qui avaient suivi une direction opposée, la jeune Norn et sa louve n'attendirent pas plus longtemps avant de se plonger toutes entières à leur nouvelle tâche.
Le canidé tentait bien de renifler les traces marquées par la bête, mais son odorat fut incapable d'en discerner l'odeur. Un esprit avait beau pouvoir se matérialiser, il n'en restait pas moins un esprit, nullement fait de chair et de sang… Pourtant, Elja parvint à humer la terre et l'herbe fraîchement battues, ce qui finit tout de même par lui indiquer une piste potentielle que sa maîtresse ne manquait pas d'apercevoir à l'œil.
Elke se mit en route, courant à vive allure. Tant que les empreintes restaient visibles, il fallait profiter des minutes précieuses qu'elles permettaient de gagner.
Les pas menèrent la Norn et son familier bien à l'Est des bois, qui finirent par devenir moins sombres. La brume dissipée dans ce coin de la vallée laissait à présent entrapercevoir le soleil, bien qu'il fut timide.
Elke s'arrêta brusquement, ses pieds recouverts des bords calmes et scintillants de la rivière qui descendait depuis les montagnes au Nord. Non loin de sa position se trouvait l'autel de l'Ourse, où l'on comptait ses représentants en grand nombre. En effet, cet endroit accueillait une grande population d'ours, ces derniers venant régulièrement pêcher le saumon vivant dans le cours paisible de l'eau. Hélas, les Fils de Svanir aimaient aussi fréquenter les lieux, s'occupant de déranger l'animal sacré en capturant les petits ou en tuant les adultes…
Mais la forgeronne n'était pas en mission pour protéger les animaux du braconnage. Désormais, plus elle avançait, plus la piste devenait fraîche. Il fut par endroits compliqué de la suivre, mais si Elke ne pouvait parfois pas dénicher visuellement quelconque trace, les sens bien plus aiguisés d'Elja prenaient le relais.
C'était étrange... Le Minotaure se dirigeait vers l'Ouest, ainsi qu'au Nord. Peut être n'avait-il pas d'autre but particulier que celui de s'enfuir, mais cela paraissait peu probable de la part d'un esprit. Et dans ce cas de figure il aurait eu vite fait de regagner les Brumes, d'où il était venu.
Il fallut à la rôdeuse et son familier emprunter des voies rendues difficiles à cause de la neige, qui faisait son apparition au fur et à mesure qu'elles gagnaient en hauteur. Heureusement, les nuages avaient cessé de faire tomber la poudreuse, et le sol fut obligé de laisser visibles les empreintes du mystérieux animal.
Ces montagnes n'étaient pourtant que de simples monts enneigés loin d'être aussi rudes que le reste des Cimefroides. Cette petite chaîne rocheuse servait de barrière naturelle entre le Sud des Contreforts et sa forêt, ainsi que le Nord de ces terres, plus hautes et recouvertes de neige.
La Norn commençait à fatiguer. Cela faisait un bout de temps qu'elle ne s'était pas donnée à la traque, et il fallait dire que la créature qu'elle poursuivait était loin de lui faire faire une promenade de santé. Peut être l'engouement de se prêter à une telle activité lui avait-il fait oublier à nouveau de quoi son corps était capable. Elja aussi semblait avoir perdu en conditions physiques : la louve haletait parfois bruyamment, et lorsqu'elle dépassait sa maîtresse elle prenait de façon régulière des pauses pendant lesquelles elle se permettait de marcher.
Fort heureusement, après quelques heures intenses et physiques, elle finirent par arriver près de leur but.
Elke se pencha pour observer de façon très attentive les enfoncements dans le manteau blanc du sol. Nul doute qu'ils étaient frais.
La Norn lança un regard à son familier presque épuisé et convint qu'un court temps de repos ne leur serait pas du luxe... Elles n'étaient plus si pressées qu'auparavant : l'esprit n'allait pas franchir les montagnes pour s'aventurer sur des territoires lui étant hostiles... Dans le pire des cas, il redescendrait probablement vers le Sud.
La forgeronne porta sa main à sa ceinture pour... constater qu'elle n'avait rien emmené d'autre que ses armes. Elle poussa un soupir avant de se mettre à genoux, ramassant de petits tas de neige immaculée qu'elle fit fondre dans sa bouche afin de se désaltérer. Elja n'attendit pas que sa maîtresse lui fasse subir le même sort. Elle croqua directement dans la poudreuse et mâcha comme si ce fut de la nourriture.
Mais au bout de quelques minutes, Elke leva doucement la main. Elja stoppa tout geste et tendit l'oreille comme sa propriétaire.
La Norn en était bien certaine : des voix s'élevaient non loin, portées vers elle à cause de la brise des hauteurs. Il s'agissait d'hommes. Elle n'arrivait pas à écouter ce qu'ils disaient ni à savoir combien ils étaient, mais des sons lui parvenaient tout de même.
Elke lança un regard à sa louve, qui se mit à gronder tout en retroussant les babines.
- Des Fils de Svanir ? chuchota la forgeronne à son animal, dont les poils se hérissaient.
Les animaux ne se trompaient que rarement dans ce genre de cas. Pour eux, la corruption du dragon et la perfidie de ces Norns qui leur voulaient du mal se sentaient à bonne distance.
- Qu'est-ce qu'ils fichent ici...
Elke s'avança alors prudemment dans la direction des hommes. Elle se camoufla au fur et à mesure derrière les rochers qu'elle croisait afin de s'assurer de ne pas être repérée. Enfin, elle arriva discrètement au niveau d'une minuscule caverne creusée naturellement dans la montagne. S'y abritaient bien deux hommes Norns, appartenant effectivement aux Fils de Svanir. L'un d'eux, appuyé de façon nonchalante contre la paroi, semblait plus calme que son congénère, occupé à faire les cent pas autour d'un minuscule feu de camp.
- Puisque je te dis qu'on est sur le point de le choper... soupira le premier.
A ces mots il croisa ses bras, faisant gonfler les muscles épais de son torse. On ne voyait pas bien son visage, caché sous des cheveux blonds en bataille.
- Ca fait un moment qu'on lui court après. Il est pas aussi simple à attraper que les autres minotaures... Tu sais ce qui nous attend si on revient bredouilles ? grogna le deuxième, un peu moins costaud que le premier et visiblement préoccupé par ce qui l'attendait dans un futur proche.
Son compère ne lui répondit pas.
- C'est une épée au travers de nos gorges qui va nous recevoir ! continua l'autre. Vidkun va être fou de rage si on ne lui ramène pas assez de minotaures, et en particulier celui-là !
- Calme-toi, bougonna le premier. L'esprit rôde, il y a des traces partout autour du camp. Laisse le s'approcher, il finira bien par tomber dans le piège...
Elke tourna son regard non loin des deux Norns. A quelques mètres d'eux, un enclos de bois tenait captifs deux minotaures agités. Si les Svanir disaient vrai, les deux créatures avaient certainement senti la présence de l'entité les représentant. Comble du malheur, les Fils cherchaient l'esprit eux aussi et avaient comploté pour lui tendre une embuscade.
Il n'y avait pas le temps de prévenir Eir à l'instant... Il fallait agir.
La forgeronne encocha une flèche et banda son arc avant de sortir de sa cachette. Les deux Norns ne l'aperçurent pas de suite et elle eut le temps de prendre sa visée avant qu'ils ne la repèrent enfin. Abasourdis de la voir non loin d'eux, ils tirèrent leurs larges épées hors de leurs fourreaux. Un court silence s'installa, aucun des deux partis ne s'étant vraiment attendu à tomber sur l'autre. La surprise était de mise pour les deux compères.
- Tiens, une femme... se força finalement à rire le blond qui fit mine de rengainer sa lame. Je crains que tu te sois égarée et trompée de chemin, ma jolie.
- Je ne crois pas, non, répliqua froidement Elke tandis qu'Elja grognait férocement. Et je n'ai sûrement pas le temps de me fatiguer à de vaines paroles avec des traîtres. Relâchez ces minotaures.
Les deux Norns se regardèrent, incrédules. Comme si une femme était en mesure de leur donner des ordres... Mais les sourires disparurent bien vite : un son trancha vivement l'air. La flèche de la forgeronne venait de frôler le visage du blond. Celui-ci se retourna et un air de plus en plus noir sembla s'emparer des traits de son visage. Elke venait d'encocher deux nouvelles flèches.
- J'ai horreur de me répéter. Premièrement, vous allez libérer ces bêtes. Deuxièmement, je veux savoir qui est Vidkun et ce qu'il compte faire de l'esprit et de ses semblables.
Le ton menaçant de la Norn ne plut décidément pas aux deux Svanir.
- Va te faire voir, femelle. On te le dira peut être... quand on t'aura découpé la tête !
Le plus costaud se jeta alors en avant lame en main, prêt à en découdre. Si le second se faisait plus hésitant, il se résolut toutefois rapidement à emboîter le pas à son camarade.
- Il me les faut en vie, Elja.
La louve blanche gronda comme pour acquiescer et se mit à courir à la rencontre du moins trapu des deux comparses.
En attendant, Elke lâcha les projectiles qu'elle maintenait tout en visant vers le bas. Hélas, celui destiné à la cible d'Elja ne fit que ricocher sur ses jambières métalliques. En revanche, le grand Norn qui s'apprêtait à se ruer sur la forgeronne fut stoppé net dans sa course. Il poussa un affreux hurlement de douleur qui aurait pu se faire entendre à des milles à la ronde, puis fut forcé de s'agenouiller dans la neige, qu'il teinta de rouge.
- Ah la garce ! beuglait-il sans arrêt en serrant sa cuisse de ses deux mains. C'est pas foutu de venir t'affronter une lame en main, et ça préfère les attaques sournoises car ça se sait faible !
Le trait de la rôdeuse avait été puissant et lui avait presque transpercé la jambe. Il était impossible au guerrier de la retirer tant elle était plantée profondément dans sa chair.
Le second Fils de Svanir, moins hardi que le premier, s'était retourné alors que son ami criait. Quelques secondes d'inattention qui permirent à Elja de lui sauter dessus. La louve le renversa sur le dos et lui asséna de belles morsures au visage et à une épaule, qui le mirent en sang.
Les Fils de Svanir avaient beau être redoutés, ils n'étaient pas pour autant tous redoutables...
Elke s'avança alors d'un pas lent et satisfait vers le petit enclos non loin où les minotaures captifs s'agitaient. Elle contourna sans les regarder ses deux adversaires à terre, les entendant simplement geindre.
Quand elle eut ouvert le portail qui retenait prisonnières les créatures cornues, celles-ci ne manquèrent pas de quitter les lieux rapidement, foulant la neige de leurs grands sabots.
Ensuite, la Norn retourna calmement vers celui qui l'avait semble-t-il bien sous estimée.
Elle appuya son pied droit sur sa poitrine et le fit choir vers l'arrière. Suite à cela, elle saisit une hache qui pendait à sa ceinture et s'accroupit à côté de l'homme, qu'elle empoigna par le col pour l'attirer vers sa lame tranchante.
Elke lui jeta un regard aussi noir que celui qu'il avait voulu lui lancer quelques minutes plus tôt, le menaçant de sa hache qu'elle venait de lui placer devant la gorge.
- Qui est Vidkun ?
L'autre l'observa avec dédain, mais la hache sembla faire davantage pression sur sa peau fragile.
Le Norn serra les lèvres, jusqu'à ce qu'il ne sente du sang couler dans son cou.
- D'accord, d'accord ! grommela-t-il finalement, avalant difficilement sa salive. C'est le chef de notre groupe... Il a ordonné à des membres sous sa tutelle de lui rapporter le plus de minotaures possible, et surtout de capturer l'esprit.
- Et je peux savoir pourquoi ? Peut-être en guise de sacrifice pour votre vénéré Jormag ? pesta Elke.
- Non... Il possède... Une créature puissante du dragon qui ne se nourrit que de minotaures. Et il faut l'entretenir ! L'esprit lui donnera plus de force que des dizaines de ces bêtes réunies.
- Vous avez causé pas mal d'ennuis à Hoelbrak avec vos petits jeux stupides. J'imagine de toute façon que c'est dans votre intérêt. Sachez que je ne suis pas la seule sur vos traces, et que vous aurez à vous méfier de bien pire que moi ! Maintenant, tu vas me dire où je peux trouver ton "Vidkun" et sa bestiole corrompue.
- J'en sais rien ! répondit le Norn souffrant. Nous avons reçu les ordres par des personnes intermédiaires. Mais les minotaures sont aux...
Il se tut alors, réalisant qu'il allait révéler un secret qu'il valait mieux garder sous silence.
- Les minotaures ? Il y en a beaucoup d'autres captifs ? Où sont-ils ?
- Je ne sais p...
- Tu vas parler espèce d'ordure ou je te saigne comme un porc !
- Aïe ! geignit l'homme, la hache le tranchant davantage. Oui, oui ! Ils sont réunis aux falaises d'Ecorchenuit, dans des parcs, gardés par une dizaine des nôtres ! Vidkun ne tardera pas à venir les chercher pour nourrir la créature du dragon !
Elke se releva en lâchant sèchement le guerrier, rejeté en arrière et gémissant davantage.
- Des pleutres, des traîtres, et des imbéciles, voilà ce que vous êtes. Tout le monde vous déteste et un jour, vous finirez par payer ce que vous infligez à notre peuple. Je vous laisse en vie, tous les deux. Comme ça vous pourrez pleurer vers vos petits copains et leur annoncer qu'ils ont une nouvelle ennemie. Retiens bien ça. Mon nom est Elke Asbjörn, et je suis la Pourfendeuse d'Issormir.
Suite à ces mots, elle fit demi-tour et revint sur ses pas.
Elja trotta à ses côtés, les babines ensanglantées, comme pour lui demander quelle était la suite du plan.
- On retourne à Hoelbrak, mon amie, lui annonça Elke. Nous connaissons désormais l'origine de tout ce remue-ménage... C'est plus grave que ce que nous pensions, Eir doit être mise au courant. Et... Il nous faut son aide.
