Elle lut sur le visage de son partenaire la surprise, l'incompréhension totale et puis, une grande inquiétude. Esposito et Ryan se regardèrent, abasourdis. Ils fouillèrent les alentours, par acquit de conscience, mais rien.

Ils rentrèrent au poste. Beckett n'avait pas prononcé un seul mot. Assise à son bureau, elle avait le regard perdu dans le vide. Castle ne savait comment aborder la question. Il rejoignit les garçons dans la salle de repos.

« Elle n'a pas dit un mot depuis tout à l'heure », s'inquiéta-t-il.

« Qu'est-ce qu'on peut faire ? », continua Ryan.

« Il faut que je lui parle »

« Tu sais comment ça finit généralement quand on aborde le dossier de sa mère… », renchérit Javier.

« Oui. Mais je ne peux pas rester là sans rien faire, ça fait plusieurs jours qu'elle n'est pas dans un état normal », dit Castle.

« Castle, tu penses qu'elle aurait pu … imaginer tout ça ? », osa Ryan.

« Voir le fantôme de sa mère ? », répéta Esposito, incrédule.

« Kate ne croit pas en tout ça. Elle est très rationnelle. C'est justement ce qui m'inquiète », termina Castle avant de laisser les garçons.

Castle se dirigea vers elle, avec un énième café, anxieux quant à sa réaction.

Il se sentait coupable. S'il n'était pas entré dans sa vie, s'il n'avait pas plongé son nez dans le dossier de Johanna Beckett, serait-elle dans cet état aujourd'hui ? Probablement pas. Mais il se dit qu'elle lui répondrait ce qu'elle lui répondait toujours lorsqu'elle sentait la culpabilité grimper en lui : sans tout cela, ils n'auraient jamais su qui se cachait derrière le meurtre de sa mère. Ils n'en avaient pas fini mais une grande partie du puzzle avait été reconstitué. Il posa la tasse de café devant elle. Et attendit. Il savait que ça devait venir d'elle.

« Je l'ai vue, Castle », lui lança-t-elle, presque épouvantée de ce qu'elle disait

« Ecoute, ces derniers jours n'ont pas été faciles pour toi, je comprends que tu… », tenta-t-il maladroitement sans trop oser continuer

« Tu ne me crois pas ? », dit-elle, surprise de son ton hésitant

« Je pense juste que, parfois, il est possible que notre esprit nous montre ce qu'on voudrait voir, c'est humain »

« Qui pourra me croire si toi, tu ne le fais pas ? »

« C'était peut-être juste quelqu'un qui lui ressemble ? Tu y as pensé ? Tu sais, il paraît qu'on a tous un sosie sur cette terre »

« Castle… »

« Je veux juste dire que la fatigue que tu as accumulée ces derniers jours et le fait que nous soyons à cette période précise de l'année pourraient t'avoir perturbée et induite en erreur »

« Je suis fatiguée, Castle, c'est vrai mais je ne suis ni aveugle, ni folle »

« Kate, ça n'est pas ce que j'ai dit »

« Ecoute… Arrêtons-nous là. Je crois que je vais rentrer, je ne me sens pas très bien »

« Ok. Allons-y »

« Tu devrais rentrer chez toi. On se voit plus tard. Je t'appelle »

Elle se leva, enfila sa veste et partit sans un mot. Il resta planté là, déçu de ne pas avoir su trouver les bons mots. Pour un écrivain, il se sentait plutôt perdu et pour une fois, il ne savait pas quoi lui dire pour la réconforter, il était sans voix. Il jeta un œil aux garçons qui firent la moue.

Castle attendit son coup de fil, en vain. Il finit tout de même par prendre un taxi pour la rejoindre. L'idée qu'elle soit seule, dans cet état, le rendait fou. En chemin, il cogita et comprit son erreur. Beckett était intelligente et lucide. Il lui faisait confiance. Elle pensait qu'il ne la croyait pas. Il devait lui montrer, lui prouver l'inverse. Mais ce qu'il voulait avant tout, c'était qu'elle prenne du recul, qu'elle s'accorde du repos car à ce rythme, elle ne tiendrait pas longtemps. Elle se croyait forte mais il la savait surtout fragile, sous sa carapace. Encore fallait-il qu'elle accepte elle-même cette faiblesse qui faisait partie d'elle et qu'elle le laisse percer sa carapace, encore une fois.

Elle lui ouvrit la porte, sans échanger un mot et lui tourna immédiatement le dos pour s'installer dans le fauteuil. C'était déjà ça. Elle ne voulait pas rester seule. Il ferma la porte derrière lui et s'assit à ses côtés. Il vit les photos de sa mère, à nouveau éparpillées sur la table.

Toujours dans un silence pesant, il enleva sa veste qu'il posa à côté de lui pour gagner du temps, se rapprocha d'elle et observa son visage. Il vit alors ses yeux, rougis. Elle avait pleuré et il détestait cette idée. Il se rapprocha encore, posant sa main sur la sienne.

« Kate, tu devrais prendre quelques jours de repos », osa-t-il timidement.

« Je ne suis pas folle, elle était là, comme toi et moi », dit-elle tout bas, comme pour se convaincre elle-même, effrayée par cette réalité.

Il ne reconnut pas le ton de sa voix. Il n'avait jamais ressenti ça chez elle, ce mélange de peur, de perte de contrôle et de transe à la fois. Et il n'aimait pas du tout ça. Elle ne voyait plus clair.

Elle se leva et fit les cent pas dans le salon, triturant ses doigts.

« Ok, ok… » dit-il pour la calmer

« J'ai juste besoin que tu me croies »

Elle ne sut terminer sa phrase et les larmes commencèrent à glisser sur son visage. Son ton avait changé. Elle venait de se mettre à nu devant lui. Il le prit comme un appel à l'aide. Elle voulait être rassurée, elle voulait comprendre, trouver un sens mais ses émotions l'emprisonnaient dans un tourbillon incontrôlable.

Il se leva et la prit dans ses bras, baladant sa main le long de son dos, cherchant à adoucir sa douleur. Il déposa de longs baisers sur sa tête, dans ses cheveux. Elle s'accrochait à lui, luttant intérieurement entre ce qu'elle était sûre d'avoir vu et ce qu'elle savait possible et réel.

« Elle était là »

Il ne supportait plus sa voix, brisée, et son corps, tremblotant, contre le sien. Elle ne faisait que répéter cette phrase : « Elle était là ». Elle souffrait si fort de cette absence. Et maintenant, cette histoire lui faisait totalement perdre pied. Lui, qui avait pour habitude de la voir, forte et combative, il la sentait simplement fragile et vulnérable. Mais il l'aimait si fort qu'il l'aurait suivie partout et si cela ne devait les mener nulle part, ça lui permettrait au moins de passer à autre chose. Elle pensait l'avoir vue. Le choc était si grand pour elle, il pouvait sentir ce bouleversement physique en elle. Qui était-il pour lui dire qu'elle se trompait ? Qui ne reconnaitrait pas sa propre mère ?

« Prouvons-le »

« Quoi ? » dit-elle en se redressant, son visage toujours empli de larmes, à quelques centimètres du sien.

« Si elle était là, on peut le prouver »

Elle l'observa, croyant à peine ce qu'il venait de lui proposer. Elle s'écarta un peu de lui pour l'observer. Elle comprit à la mine déterminée qu'il avait, qu'il ne plaisantait pas du tout. Il ne lui fallait rien de plus. Elle se rapprocha de nouveau de lui, dans un silence désarmant, observant chaque recoin du visage de cet homme qu'elle aimait plus que tout et qui la suivait, sans poser plus de questions.

Elle chercha quelque chose à lui dire mais rien ne lui vint. Au lieu de ça, elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur ses lèvres puis un autre et encore un autre. Il lui sourit, heureux de la voir avec ce regard rempli d'espoir. Mais il y avait la peur aussi. La peur d'avoir tort…et la peur d'avoir raison.

En quelques minutes, elle sembla reprendre un peu d'assurance et un peu de couleurs, aussi. Ils se mirent à cogiter, aidé par quelques tasses de café et beaucoup de volonté.

« On doit penser comme des flics »

« Castle, je suis flic, je pense comme un flic », lui lança-t-elle.

« Oui. La plupart du temps mais pas sur cette affaire…Tu es d'abord sa fille donc une victime aussi et ça change tout, ça change ton regard sur les faits »

« … »

« Si la fille d'une victime te racontait cette histoire, que ferais-tu ? »

« Je commencerais par le début »

« Donc ? »

« La mort de la victime. Si il y eu meurtre, il y a eu autopsie, rapport d'autopsie et inhumation. Le corps, le corps est le point de départ »

« On a le rapport d'autopsie de ta mère. Rien de particulier à signaler. Qui a pratiqué l'autopsie ? »

« Ryder Holmst. Il est retraité. C'est Lanie qui le remplace aujourd'hui »

« Tu lui as déjà parlé ? »

« Non. J'ai seulement eu à faire John Raglan »

« As-tuseulement vu le corps de ta mère ? »

Elle réfléchit un instant. Son père avait identifié sa mère et après l'autopsie, le corps avait été rendu à la famille mais le cercueil avait du être fermé, pour des raisons évidentes de détérioration du corps.

« En fait, non. Seul mon père l'a vue quand on nous a emmenés à la morgue, ce soir là. Il a refusé que je garde cette dernière image d'elle »

« Compréhensible. Mais aurait-il pu te mentir ? »

« Non, je ne crois pas », répondit-elle, d'abord sûre puis hésitante.

« Avait-il un comportement étrange ? »

« A vrai dire, je n'ai pas beaucoup de souvenirs des jours qui ont suivi sa mort. C'est comme si ma mémoire refusait d'enregistrer ce qui se passait, ça faisait trop mal… »

« Tu dois parler à ton père »

« Pour lui dire quoi, Castle ? Hey, papa, j'ai vu maman, ce matin. Au fait, tu savais qu'elle était vivante et qu'elle nous a menti tout ce temps ? Non. Il est bien trop fragile quand il s'agit d'elle. J'ai déjà failli le perdre, une fois … Je ne peux pas lui faire ça, pas temps que je n'aurai pas quelque chose de concret »

« Tu te rends compte que sans lui, ça sera très dur d'y arriver ? »

« Je sais mais on y est déjà arrivé avec moins que ça »

« C'est vrai »

« Ryan et Esposito auront sûrement récupéré les cassettes de vidéosurveillance, ce matin. Elle était là. Elle sera sur cette vidéo »

Ryan avait contacté Castle un peu plus tôt dans la soirée. La piste des caméras de surveillance n'avait mené à rien. Elles étaient factices mais il n'eut pas le courage de lui dire. Elle avait déjà eu une journée si difficile. Il espérait simplement que les garçons aient du neuf au petit matin pour lui redonner un peu de courage. Mais ça n'était pas sa seule crainte. Si Johanna était en vie, quelle serait la réaction de Kate face à sa mère, après toutes ses années de souffrance, à se battre pour lui faire justice, jusqu'à frôler la mort ? Une part de lui voulait plus que tout résoudre cette affaire, pour que Kate soit enfin en paix mais il avait surtout peur. Peur qu'elle perde totalement le contrôle, qu'elle se renferme et que les murs qu'il avait mis tant de temps à briser en elle se hissent de nouveau entre eux.

Ses pensées avaient longuement divagués, ci et là. Il jeta un coup d'œil à sa montre. 2h30 du matin. Puis, il se tourna vers elle. Elle était aussi fatiguée que lui. Elle baillait et ses yeux commençaient à se fermer tous seuls. Il lui proposa d'aller se coucher mais elle refusa. Il ne discuta pas.

Elle relut, sans relâche, pendant plus de deux heures, le dossier de sa mère. Elle se disait que cette toute nouvelle perspective qu'elle avait pourrait peut être lui faire voir ce qu'elle n'avait jamais remarqué jusque là. Il fit de même, parcourant les pages qu'il connaissait malheureusement presque par cœur. Puis, il eut une idée. Quand il se tourna pour lui en parler, il la trouva endormie, sur le fauteuil, le dossier lui glissant des mains.

Il lui retira le dossier des mains, mis une couverture sur elle et éteignit la lampe. Il partit dans la chambre et ferma la porte. Il avait quelques coups de fils à passer. Il ne se soucia même pas du fait qu'il était 4H30 du matin.