Chapitre 4

Le premier jour du reste de leur vie


Novembre 1816. Marianne se promenait dans le parc de Delaford où l'hiver doux commençait à faire progressivement son apparition. La nature s'endormait, les fleurs se retiraient pour reprendre vie des mois plus tard en se parant de leurs plus belles robes pleines de couleurs. De façon similaire, le cœur de Marianne subissait les effets de ce changement de saison. Mais alors que la nature endurait le froid, le cœur de Marianne était plus brûlant que jamais. Il n'avait cessé de ressasser des souvenirs agréables ayant pour sujet le Colonel Brandon, revivant les regards échangés, les poignées de main, les gestes galants, les discussions... Marianne revoyait la silhouette imposante du maître de Delaford, son air grave et pourtant si doux, ses yeux tristes mais emplis de bonté, les traits de son visage, son profil et le son de sa voix... Et quelle voix ! Si grave, si profonde, si pleine de nuances lorsqu'il lui faisait la lecture de sonnets ou autre forme de poésie ! Oserait-elle le dire ? Tout ce qui faisait le Colonel Brandon lui manquait. Elle n'aurait jamais cru qu'elle le languirait autant...

Elle avait attendu et espéré apercevoir le Colonel rentrer chez lui dès qu'elle avait fait part du bouleversement qu'elle ressentait à Elinor. Avant ces dernières semaines, elle n'avait jamais songé au Colonel Brandon avec tant de tendresse - car c'était bien de cela qu'il s'agissait, elle en était sûre désormais ! - et elle n'avait jamais vécu son absence de façon difficile. De l'agitation provenant de la cour devant le manoir attira soudain son attention. Intriguée, elle s'y rendit avec ce qu'elle n'aurait su déterminer s'il s'agissait d'une intuition ou d'un ardent désir de se trouver face au Colonel Brandon. Marianne ne fut pas déçue lorsqu'elle reconnut son cheval trotter devant les écuries, chevauché par son maître. Son cœur sembla s'arrêter lorsqu'elle croisa son regard et, rougissante et s'exhortant à marcher d'un pas modéré, elle vint à lui.

Le Colonel Brandon descendit de sa monture, l'air surpris de voir la jeune fille venir au-devant de lui avec un regard aussi brillant et un teint aussi rosé. L'expression qu'affichait le visage qu'il chérissait tant en silence le toucha et le troubla quelque instant, n'osant croire que c'était sa venue qui procurait une telle réaction chez Marianne. Ses sentiments pour elle ne s'étaient pas altérés ou dissipés et ce n'étaient pas les semaines passées à Londres qui avaient changé quoi que ce soit, même s'il aurait aimé que ses sentiments pour Marianne Dashwood cessent de le prendre en otage et s'estompent en s'éloignant d'elle. Peine perdue... En rentrant dans le Dorsetshire, il avait davantage craint que souhaité voir que la sympathie de Marianne à son égard ces derniers mois aient été éphémères, mais au fond de lui, il trouvait cette pensée injuste, Marianne ayant déjà montré par le passé sa constance dans ses affections.

Le Colonel remit les rênes de son cheval à son palefrenier qui venait d'accourir et lui et Marianne se retrouvèrent face à face avant de se saluer timidement.

« Marianne... Comment allez-vous ? demanda-t-il.

- Très bien, je vous remercie... Et vous ?

- Bien. Et votre famille ? s'enquit le Colonel.

- Tout le monde va bien, je vous remercie, répondit-elle avec un sourire charmant.

- Je ne m'attendais pas à vous trouver encore à Delaford à cette heure..., dit-il d'un air surpris. Votre mère ou votre sœur sont avec vous ?

- Non, je suis seule, mais... Oh ! Je suis désolée ! s'excusa Marianne, confuse en pensant que le Colonel aurait peut-être aimé être tranquille en rentrant de voyage. Vous vouliez peut-être...

- Non, ne vous excusez pas..., la coupa doucement Brandon. Je ne suis pas fâché de vous voir ici... Bien au contraire... Je ne m'attendais pas à être aussi agréablement accueilli à mon retour... »

Il adressa à Marianne un petit sourire timide qui la toucha.

« C'est que... Je suis heureuse de vous voir car je... je voulais vous remercier de vive voix pour les belles partitions que vous m'avez si généreusement fait parvenir. » dit-elle avec chaleur.

Le Colonel Brandon se sentit l'homme le plus heureux du monde en entendant Marianne lui dire une telle chose. Était-elle restée à Delaford plus tard que de coutume parce qu'elle avait espéré le voir ? Non, il ne devait pas interpréter les choses ainsi, sans être sûr...

« C'était un réel plaisir. Les avez-vous appréciées ? demanda-t-il avec un sourire doux et courtois qui ramena Marianne dans les pensées qu'elle avait eues avant de rejoindre le Colonel.

- Oh oui ! Elles étaient très agréables à jouer. Mélancoliques et douces... Ma préférence va depuis toujours à ce genre de compositions, répondit-elle.

- J'en suis heureux. J'ai moi-même beaucoup de plaisir à les jouer bien que je les pratique depuis de nombreuses années...

- J'aime cela ! Le fait que malgré le temps qui passe on reste fidèle à sa passion ! » dit Marianne avec animation, reprenant contenance à présent qu'ils parlaient d'un sujet qui la ravissait.

Le Colonel eut un sourire mélancolique.

« Hélas, ce n'est pas donné à tout le monde... la vie pousse parfois les gens à renoncer à leurs passions... »

Marianne regarda le Colonel avec attention. Il avait l'air perdu dans ses pensées, s'étant arrêté de parler comme s'il s'était trop livré, ce qui excita la curiosité de la jeune fille : cet homme savait garder une part de mystère tout en étant abordable et plus qu'aimable malgré son passé malheureux qui revenait parfois le hanter. Se sentant coupable d'avoir ravivé en lui quelques souvenirs douloureux, elle allait changer de conversation lorsque le Colonel lui proposa son bras et l'invita à rentrer dans le manoir.

« Allez-vous rester à Delaford, Colonel ? s'enquit-elle.

- Pour une semaine seulement, répondit-il, heureux qu'elle lui pose la question.

- Oh... » soupira Marianne d'un air déçu.

Le Colonel Brandon la regarda attentivement, troublé par la réaction spontanée de la jeune fille.

« Vous désiriez quelque chose ? Un livre que vous n'auriez pas trouvé dans la bibliothèque, ou...

- Oh non ! Non, non... Je n'ai même pas lu un quart de vos ouvrages ! rit Marianne. C'est juste que..., ajouta-t-elle en redevenant gênée, j'avais espéré que nous pourrions reprendre nos lectures... »

Le Colonel Brandon sentit son cœur manquer un battement, prenant conscience que l'intuition qu'il cherchait à étouffer était sans doute réelle : Marianne Dashwood l'appréciait sincèrement ! Elle voulait qu'ils lisent à nouveau ensemble... La gentillesse qu'elle affichait depuis son retour n'était pas de la simple courtoisie.

« Votre envie est partagée, croyez-le bien..., dit-il enfin. Malheureusement, certaines affaires urgentes m'appellent et je ne peux les reporter. Mais je serai heureux de continuer à vous faire la lecture, bien sûr... »

Marianne lui sourit, soulagée et ravie, espérant que les affaires du Colonel seraient rapidement réglées.

« D'ailleurs, avez-vous pu lire ce qu'il vous plaisait ? demanda-t-il.

- Oui, j'ai trouvé de beaux sonnets ! »

Ils arrivèrent à discuter durant près d'une demi-heure sur les sonnets mélancoliques ou faisant l'éloge de la nature, pour ensuite orienter la conversation sur la musique. Le Colonel Brandon ayant amené une nouvelle partition, il la présenta à Marianne qui la prit avec enthousiasme et l'examina. Puis avec un sourire timide, elle regarda le Colonel Brandon.

« Vous surestimez mes capacités, Colonel... Je vais devoir travailler cette partition bien plus que les autres !

- Je suis certain que vous y arriverez. Vous avez un réel talent pour rendre vôtre les partitions que vous jouez, Marianne, répondit doucement Brandon.

- Merci, Colonel... » murmura Marianne, gênée.

Puis elle eut une idée qui lui était venue plusieurs fois à l'esprit durant ce dernier mois et elle décida de l'exposer au Colonel Brandon.

« Colonel Brandon... je ne vous ai jamais entendu jouer... Oserais-je vous demander de bien vouloir jouer pour moi ? S'il vous plaît ? » demanda-t-elle après un court instant d'hésitation.

Ce fut au tour du Colonel Brandon de sembler gêné, mais il s'inclina.

« Ce serait un honneur de jouer pour vous. Mais vous risquez d'être déçue, je n'ai pas votre talent, dit-il avec un sourire timide en prenant place en face de l'instrument.

- Laissez-moi en juger. » répondit Marianne en souriant.

Le Colonel examina les partitions durant quelques secondes puis en choisi une que Marianne reconnut dès les premières notes. Il s'agissait de la première partition qu'il lui avait laissé. Marianne fut très attentive et regarda le Colonel. Il était absorbé par la musique, les yeux tantôt rivés sur le clavier, tantôt fermés... comme s'il était seul. Marianne ne sut dire pourquoi, mais elle se sentit touchée de le voir ainsi. Une telle façon de jouer rendait tout discours élogieux, aussi passionné soit-il, insipide. Elle avait l'impression de découvrir le Colonel Brandon pour la première fois, grâce à sa manière de jouer, de rapporter la musique inscrite sur les partitions, ce qui la troubla. Elle ne put détacher son regard du Colonel, le cœur battant plus rapidement que d'ordinaire, emportée par la mélodie et le talent de son musicien. Lorsqu'il eut fini, elle applaudit chaleureusement.

« C'était... à dire vrai je ne trouve pas de mots suffisamment appropriés pour décrire l'émotion que vous m'avez fait ressentir, Colonel ! » s'exclama-t-elle avec sincérité.

Le Colonel baissa les yeux, gêné.

« Merci Marianne, dit-il d'une voix douce.

- Peut-être que... peut-être pourriez-vous m'aider à pratiquer la partition que vous venez de m'apporter... ? Oh... dès que vous aurez le temps, mais je... J'aurais besoin de vos talents... » demanda Marianne en rosissant légèrement.

Le Colonel Brandon n'aurait pu être plus surpris par la requête de la jeune fille. Le trouble qu'il affichait était discret, mais néanmoins palpable.

« Ce serait une grande joie pour moi de vous aider du mieux que je le pourrais. » répondit-il.

Marianne le remercia avec chaleur et la semaine qui suivit fut consacrée à l'apprentissage de la partition offerte par le Colonel Brandon à Marianne. Cette dernière ayant été invitée par les Ferrars à passer une semaine chez eux, elle put se rendre à Delaford tous les jours en compagnie de Margaret, elle aussi invitée à séjourner chez leur sœur aînée, et qui jouissait de la bibliothèque pour venir lire dans le salon, écoutant les essais musicaux des deux pianistes.

Le morceau de musique était mélancolique et rehaussé par des notes d'espoir qui se suivaient les unes les autres pour former de façon inconsciente dans le cœur des deux musiciens, l'écho de leurs propres sentiments. Les mains de Marianne et celles du Colonel Brandon se frôlaient parfois sur les touches ivoires, provoquant une sensation agréable dans leur corps, effaçant quelques secondes la concentration qu'ils avaient à interpréter la musique.

Marianne sentait son cœur battre de façon saccadé à chaque fois que ses doigts s'approchaient de ceux du Colonel Brandon, son inconscient désirant à nouveau effleurer les doigts de son partenaire, revivre cette sensation qu'elle avait éprouvée lorsque cela lui était arrivé pour la première fois. Le Colonel Brandon était dans le même état de nervosité que la jeune fille, luttant contre lui-même pour ne pas se déclarer à Marianne sur-le-champ, luttant contre son désir de caresser ne serait-ce qu'une phalange de la jeune fille qu'il aimait en silence.

Ce silence se muait en mélodie, son amour pour elle s'exprimant à travers chaque note de musique qu'ils faisaient éclore sur le clavier, la mélodie se faisant tantôt douce, tantôt déchirante, puis à nouveau calme et lumineuse, tel un arc-en-ciel après une tempête. Leur vie amoureuse avait été une tempête pour l'un et l'autre. A présent ils avaient l'impression de voir cette tempête se muer en une aquarelle évoquant un arc-en-ciel que seul l'avenir pourrait dire s'il restera flou ou deviendra précis...

Ils s'arrêtèrent soudain, perdus dans les pensées qui les agitaient et leur faisaient oublier la partition qu'ils jouaient. Cet arrêt brutal aurait fait s'interroger Margaret si elle avait été dans la pièce, or la jeune fille était en train de chercher un livre dans la bibliothèque, laissant Marianne et le Colonel Brandon seuls. Ils se regardèrent quelques secondes, les yeux rivés l'un sur l'autre, silencieux, laissant les sentiments qu'ils ressentaient l'un pour l'autre envahir la pièce, la chargeant d'une tension évoquant le désir secret et pourtant limpide d'aveu amoureux d'une personne pour une autre. Le bruit de l'horloge vint rompre le charme, ramenant les deux êtres perdus dans leur trouble à la réalité : il était l'heure pour la jeune fille de prendre congé.

Le presbytère de Delaford étant tout près du manoir, Marianne et Margaret n'avait guère besoin de voiture, même si le Colonel Brandon avait insisté, arguant que le temps était froid et qu'elles risquaient d'être malades. Voyant que rien ne les feraient changer d'avis, il ne put que se voir assuré qu'elles étaient assez couvertes pour ne pas risquer d'attraper froid.

« Transmettez mes amitiés à Mrs. Dashwood, ainsi qu'aux Ferrars. Irez-vous à Londres cet hiver ? demanda-t-il.

- Non... Nous passons l'hiver dans le Devonshire cette année. Il y a bien assez d'occupations, sans parler du fait qu' Elinor ne souhaite pas encore faire son entrée dans le monde durant la Saison... Elle préfère attendre que les relations entre Edward et sa famille soient au beau fixe.

- Je vois... J'avais espéré... Je ne reviendrai pas avant la fin du mois et...

- La fin du mois ! » s'exclama la jeune fille avec une surprise teintée de déception.

Cette spontanéité dans sa réaction fit chaud au cœur du Colonel Brandon, même s'il n'osait croire que c'était son absence future qui causait tant de trouble à la jeune fille.

« Oui. J'ai...des affaires importantes à régler à Londres, répondit-il l'air grave. Ce devrait être mon dernier voyage de l'année...

- A peine revenez-vous qu'il vous faut déjà nous quitter... murmura Marianne. Vous allez nous manquer Colonel »

Ils échangèrent un regard. Marianne n'en revenait pas des mots qui venaient de franchir ses lèvres avec tant de facilité. Elle crut déceler de la douleur et une certaine retenue dans les yeux du Colonel, comme s'il luttait contre une envie qui ne demandait qu'à s'exprimer, comme lorsqu'ils avaient joué ensemble.

« Je ferai tout pour rentrer le plus rapidement possible..., dit-il simplement en reprenant contenance. Prenez soin de vous, Marianne... Et vous aussi, Capitaine Margaret. » ajouta-t-il envers la jeune fille qui s'interrogeait sur ce qui se passait entre sa sœur et le Colonel.

Puis ils prirent congé et les jeunes filles se mirent en route. Marianne regarda le Colonel une dernière fois, songeant que si elle avait été dans une voiture, elle aurait pu le fixer jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un point minuscule à l'horizon, sa tristesse s'intensifiant au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de lui. Après avoir eu la joie de retrouver le Colonel Brandon, elle devait éprouver la déception de ne plus le voir avant de longues semaines ! La chose s'imposa à elle sans qu'elle ne put plus rien y faire pour la repousser : elle aimait le Colonel Brandon. C'était une évidence à présent !

La semaine qu'ils avaient passé ensemble, si près l'un de l'autre n'avait pas été sans conséquence sur elle et elle était persuadée qu'elle savait que les choses finiraient ainsi dès qu'elle avait demandé au Colonel de l'aider à jouer la partition. Elle avait à présent la preuve que ses sentiments pour l'homme qui avait veillé sur elle depuis leur rencontre avaient évolués. Le cœur gonflé de chagrin à l'idée de ne pas le revoir avant un moment, de ne pas avoir pu lui dire combien ses sentiments avaient changés, elle se retint de pleurer devant Margaret qui la fixait attentivement. Cette dernière tenta de la faire parler, mais Marianne lui assura que tout allait bien et qu'elle était seulement fatiguée. Margaret n'insista pas, mais ne fut pas dupe pour autant.

Marianne décida de se libérer du poids qu'elle avait sur le cœur le soir même, lorsqu'Elinor et elle purent être seules.

« Oh Elinor ! Nous ne le verrons pas avant la fin du mois ! Près de trois longues semaines ! s'exclama-t-elle à voix basse, ne souhaitant pas ameuter les autres membres de la famille qui étaient dans la pièce à côté.

- Le Colonel Brandon est déjà parti près d'un mois, Marianne...

- Oui, mais à l'époque je ne songeais pas à lui avec les mêmes sentiments qu'aujourd'hui...

- Marianne... Aurais-tu mis des mots sur les sentiments que tu commençais déjà à éprouver envers le Colonel Brandon depuis notre dernière discussion ? demanda Elinor en regardant sa sœur avec attention.

- Oui ! Oh oui, Elinor ! J'ai appris à le connaître et j'ai découvert un homme très gentil, sensible, constant, cultivé et... tu vas rire de moi Elinor, mais je le trouve très passionné ! » répondit Marianne en s'animant.

Elinor ouvrit de grands yeux surpris tandis qu'un sourire se dessinait sur son visage.

« Je suis plus qu'étonnée, en effet !

- Je le sais, mais crois-moi ! Si tu l'avais vu jouer du piano tel qu'il l'a fait, avec une telle émotion... ! Et l'entendre s'exprimer sur la littérature ! C'est un connaisseur qui donne des avis pertinents sans chercher à impressionner, continua Marianne avec chaleur.

- T'aurais-t-il fait comprendre que la passion se manifeste autrement que par l'exaltation ? » demanda Elinor, l'air gentiment moqueur.

Marianne se mit à rire.

« Moque-toi donc de moi ! Mais au fond... c'est cela. Je n'ai plus de doutes... Il y avait un tel lien entre lui et moi lorsque nous avons joué cette musique la dernière fois... Je l'aime, Elinor ! Je suis amoureuse du Colonel Brandon et je n'en prends conscience que maintenant ! » s'exclama Marianne en secouant doucement la tête, l'air atterré de ne pas avoir fait ce constat plus tôt.

Elinor lui prit la main affectueusement, un grand sourire éclairant son visage.

« Comme je suis heureuse de te l'entendre dire ! dit-elle en embrassant Marianne avec tendresse. Je me demandais combien de temps tu allais rester insensible à tes sentiments ! »

Marianne eut un petit rire et regarda sa sœur avec un air apaisé, radieux.

« Je suis heureuse de ressentir à nouveau ce sentiment qu'est l'amour, même si j'ai mis longtemps à le reconnaître... Je craignais que cela ne m'arrive plus...

- Marianne Dashwood contredirait-elle ses principes les plus ancrés dans son esprit ? demanda Elinor d'une voix malicieuse.

- Il semblerait que oui... Maintenant, je vais connaître l'attente pleine de tourments et d'incertitude qu'une personne amoureuse ressent lorsque l'être aimé est loin d'elle... » répondit-elle d'un air mélancolique.

Elle échangea un regard en coin avec Elinor, prenant conscience de la tournure dramatique que prenait sa déclaration et toutes deux éclatèrent de rire.


Ces semaines sans voir le Colonel Brandon parurent très longues à Marianne, les heures semblant s'étirer avec une lenteur peu commune. Même la lecture ne lui permettait guère de se concentrer, la jeune fille lisant la même ligne plusieurs fois à cause de ses pensées qui s'égaraient vers le Colonel Brandon, la faisant à la fois sourire et soupirer. Elle passait son temps à jouer du piano et à faire des promenades solitaires qui l'aidaient à réfléchir à sa guise sur ses sentiments et les mille et une choses qu'elle aurait aimé avouer au Colonel.

Cependant, un événement inattendu vint rompre le calme provoqué par cette absence. Un jour que Marianne dînait au Park avec sa famille, Mrs. Jennings leur apprit que les Crawford étaient partis pour Londres peu de temps après le départ du Colonel Brandon. A ces mots, Marianne prêta une oreille attentive à la conversation, troublée par ce qu'elle entendait.

« Ils doivent être contents de retrouver ce cher Colonel Brandon ! » ajouta Mrs. Jennings.

« Une personne doit être particulièrement contente, en effet... » songea amèrement Marianne.

Néanmoins, elle se força à faire bonne figure, se concentrant sur tous les bons moments passés avec le Colonel Brandon. Il n'y avait pas un jour qui passait sans qu'elle eut une pensée pour lui, emplissant Barton Cottage des mélodies qu'elle avait apprises grâce à lui, songeant toujours à sa manière de jouer et au dernier morceau qu'ils avaient travaillé ensemble et où la vérité sur ses sentiments avait éclatée.

Deux semaines après le départ du Colonel, Marianne était en train de jouer du piano-forte devant sa mère, ses sœurs et son beau-frère lorsque Mrs. Jennings fut annoncée et entra dans le salon, l'air essoufflé.

« Pardonnez-moi de vous déranger, mes amis... mais il s'agit d'une nouvelle extraordinaire ! J'ai eu des échos de Londres par mon amie, Mrs. Penswood. Et, tenez-vous bien, il semblerait que le Colonel Brandon soit fiancé ! »

Marianne sursauta violemment et pâlit, tandis que les autres poussaient des exclamations de surprise.

« Comment ? Le Colonel fiancé ? » répéta Elinor, jetant un regard à sa sœur cadette dont le trouble se peignait sur son visage.

Effectivement, Marianne se trouvait en proie à une vive confusion. Elle ne pouvait... non, elle ne voulait pas croire que le Colonel Brandon soit fiancé. C'était impossible. Elle avait honte, à l'époque où elle ne le voyait pas de la même façon qu'aujourd'hui, de s'avouer qu'une partie d'elle était sensible au fait que le Colonel soit toujours amoureux d'elle... Mais à présent qu'elle avait des sentiments profonds pour lui, tout était différent ! Par ailleurs, ces derniers jours elle avait souvent songé au fait que si le Colonel Brandon l'avait demandé en mariage elle aurait accepté sans hésiter. Entendre une telle nouvelle la mit dans un état de choc qu'elle essaya de maîtriser. Contenant sa voix à défaut de calmer le tremblement de ses mains, elle demanda si l'on pouvait pleinement croire ces rumeurs.

« Après tout, le Colonel Brandon a beaucoup de connaissances et il se peut que cette dame soit juste une amie à lui... »

Mrs. Jennings secoua la tête.

« Cela fait depuis plusieurs mois que mon amie m'en parle ! C'est qu'il doit y avoir anguille sous roche... Et d'après sa description, il me semble certain que c'est de Miss Crawford dont il s'agit ! »

Marianne se mordit la lèvre pour l'empêcher de trembler, le cœur serré par cette dernière hypothèse qui ne faisait que confirmer ses craintes, ce qui n'échappa nullement à l'œil de lynx de Mrs. Jennings.

« Miss Dashwood, seriez-vous contrariée de savoir que le Colonel a changé sa préférence en matière de cœur ? »

Marianne rougit violemment.

« J'espère juste que le Colonel sera heureux..., dit-elle simplement, essayant de maîtriser son émotion.

- Miss Crawford aura tenté sa chance et aura eu raison... J'aurais tant aimé que vous fassiez de même, pourtant ! Cela aurait poussé le Colonel Brandon à se déclarer... »

Heureusement pour Marianne, Edward orienta la conversation sur des échos qu'il avait eu de Londres, au sujet de son frère Robert, ce dont la jeune fille lui fut sincèrement reconnaissante, l'impolitesse blessante de Mrs. Jennings la heurtant plus qu'elle ne l'aurait cru.

Le soir même, elle reparla de cette nouvelle surprenante avec Elinor, non sans verser quelques larmes, son état d'esprit contrastant avec celui qu'elle avait eu quelques semaines auparavant.

« J'ai l'impression d'être cruellement punie par mon manque de clairvoyance de l'époque ! Si le Colonel m'avait demandé ma main, je n'aurais pas eu une seconde d'hésitation, mais maintenant... »

Elle fondit en larmes. Elinor la prit tendrement dans ses bras et l'embrassa affectueusement, peinée par la douleur que sa sœur affichait.

« Ma chérie, quelle que soit la décision du Colonel Brandon, il te faut l'accepter, en souhaitant pour lui tout le bonheur du monde... car il le mérite.

- Je ne connais pas d'homme plus méritant ! s'exclama Marianne avec ferveur. Mais si jamais il s'agit de Miss Crawford ? Non, il ne pourrait pas se tromper à ce point... Le pourrait-il ? Oh Elinor ! Je ne sais pas comment tu as fait pour rester calme lorsque tu croyais Edward fiancé à Lucy Steele ! »

Elinor la regarda avec un demi sourire attristé.

« J'ignorais si le pire était de savoir que tout était déclaré entre eux, ou l'espoir permanent que j'entretenais malgré moi... Marianne, sans vouloir te faire nourrir de faux-espoirs, cette histoire me semble tout de même infondée. Je doute que le Colonel Brandon soit tombé amoureux d'une autre femme aussi vite, et encore moins de Miss Crawford... Et il ne me semble pas être le genre d'homme à se fiancer sur un coup de tête... Le mieux est d'attendre le retour du Colonel. Mrs. Jennings saura bien lui faire dire la vérité. » déclara-t-elle.

Marianne s'essuya les joues, ruisselantes de larmes.

« Tu as raison Elinor ! C'est ce que je vais faire... Attendre... et espérer... »

Durant plus d'une semaine, la jeune fille ne put s'empêcher de pâlir, ni empêcher les battements de son cœur de s'accélérer chaque fois que du courrier en provenance de Londres arrivait. Un jour, elle crut défaillir lorsqu'elles reçurent une lettre du Colonel leur annonçant son retour pour le mercredi, soit deux jours plus tard.

« Je saurai enfin ce qu'il en est... » songea Marianne le cœur lourd.


Le mercredi arriva avec une rapidité surprenante et le Colonel Brandon fit son retour tant attendu à Barton Park. Il ne cacha pas sa joie de les revoir, ni son inquiétude face au visage pâle de Marianne, pâleur accentuée par les efforts qu'elle déployait pour tenter de masquer son trouble.

« Êtes-vous souffrante, Marianne ? demanda-t-il avec anxiété.

- Nullement, ne vous alarmez pas Colonel. Je suis heureuse de vous revoir. » dit-elle avec un sourire chaleureux malgré l'angoisse qu'elle ressentait.

Elle remarqua qu'il avait les traits fatigués, ce qui augmenta son espoir qu'il ne soit pas fiancé.

« Qui pourrait être fiancé à une autre personne sans afficher un visage radieux ? » songea Marianne.

Ils passèrent à table et le Colonel subit un interrogatoire sur son séjour à Londres.

« Avez-vous fait bon séjour, Colonel ? demanda Elinor.

- Un peu éprouvant... mais j'ai quitté Londres avec plus de joie que lorsque j'y suis allé il y a un mois, je vous remercie. » répondit-il avec un sourire.

Cette réponse raviva l'inquiétude de Marianne mais elle se dit que la vérité ne tarderait pas à éclater grâce à la curiosité insatiable de Mrs. Jennings. Effectivement, la brave dame vint à la charge immédiatement après cette réponse du Colonel.

« Vous nous avez beaucoup manqué ici, Colonel Brandon, mais ne risquez-vous pas de manquer plus encore à une certaine personne à Londres ? » demanda-t-elle malicieusement.

Marianne la regarda, les yeux écarquillés, toujours surprise par la franchise de son amie, avant de se tourner vers le Colonel, qui fronça les sourcils.

« Je ne vois pas de qui vous faites mention, Mrs. Jennings. Mais soyez assurée que vous m'avez tous manqué également, répondit-il courtoisement.

- Enfin Colonel ! Nierez-vous avoir été vu en compagnie d'une jeune femme dans les rues de Londres ? » demanda Mrs. Jennings, plus insistante.

Le Colonel eut un mouvement de surprise, puis sans avoir l'air de prendre conscience de ce qu'il faisait, regarda Marianne qui se mit à rougir et à baisser la tête.

« Non... je ne le nierai pas mais la raison était différente de ce que vous semblez croire. Cette dame avec qui j'ai été aperçu n'est autre que Mrs. Bridge, l'épouse d'un de mes anciens camarades de front, Mr. Thomas Bridge. Elle a fait appel à moi pour aider son mari qui traversait une période difficile. C'est pour cela que je me suis absenté si longtemps... pour aider cet ami et sa femme. » expliqua-t-il.

Il avait dit cela en regardant plus spécialement Marianne, comme pour la rassurer. La jeune fille avait les yeux brillants et le cœur léger, respirant à nouveau normalement. Il n'était donc pas fiancé ! Elle avait eu raison de croire en la fidélité et la constance du Colonel Brandon. Tâchant de masquer le sourire qui s'affichait sur ses lèvres malgré elle, elle reporta son attention sur son assiette, veillant à ce que le tremblement de ses mains ne se remarque pas. Elle se sentit enfin détendue et apaisée après ces longues semaines d'angoisses à verser des larmes silencieuses emplies de désespoir, bien qu'elle dut se contenir pour ne pas verser des larmes de joie à cet instant.

Après le repas, ils allèrent tous faire une promenade, malgré le ciel lourd qui, d'après Sir John, indiquait qu'il y aurait sûrement de la neige, ce qui amusa ses invités qui réfutèrent son idée, n'attendant pas la neige avant un mois. Le Colonel proposa son bras à Marianne qui le prit avec un plaisir qu'elle ne chercha même pas à dissimuler. Ils restèrent un moment silencieux, ce qui embarrassa Marianne, qui aurait aimé dérider le Colonel. En effet, depuis la discussion qu'ils avaient eu durant le repas, il avait un air grave et n'avait pas beaucoup parlé.

« Donc, votre ancien camarade de front va mieux, désormais ? » demanda-t-elle gentiment.

Le Colonel Brandon la regarda, l'air troublé, puis répondit enfin.

« Oui, je vous remercie. Marianne... est-ce que vous avez cru à cette histoire me concernant ? Au sujet de Mrs. Bridge ? » demanda-t-il avec anxiété.

Marianne ne put s'empêcher de rosir, cherchant ses mots.

« Je... Mrs. Jennings avait l'air très convaincue... mais pas moi. Je n'y arrivais pas... Je ne le voulais pas, ajouta-t-elle sans réussir à se contrôler. Et puis... elle affirmait que Miss Crawford avait réussi à vous séduire... »

Le cœur du Colonel fit un bond dans sa poitrine, son trouble s'accentuant.

« Réussir à me séduire ? Miss Crawford ? Jamais Mrs. Jennings n'aura été aussi loin de la vérité ! Miss Crawford ne m'a jamais charmé, même si ses intentions étaient claires...

- Je le soupçonnais ! » s'exclama Marianne d'une voix nouée, l'air rassuré.

Puis après une courte hésitation, le Colonel Brandon reprit la parole.

« Marianne, s'il vous plaît... répondez-moi sincèrement... Dites-moi si le soulagement que j'ai cru lire dans vos yeux lorsque j'ai démenti les informations de Mrs. Jennings était réel et non pas le fruit de mon imagination, de mon désir... »

Les battements de cœur de Marianne s'accélérèrent, la jeune femme pressentant que sa vie allait changer dès lors qu'elle aurait répondu à la requête du Colonel.

« Oui... C'était bien réel, Colonel... » répondit-elle d'une voix tremblante.

Le Colonel Brandon poussa un soupir de soulagement qu'il peina à dissimuler, tant il était ému.

« Alors, est-ce vrai ? Ces changements que j'ai cru percevoir en vous ? Car ce sont eux qui m'incitent à vous parler de tout cela aujourd'hui... Ce sont eux seuls qui me donnent quelque espoir et m'encouragent à vous parler de sentiments que j'éprouve à votre égard, et que vous n'êtes pas sans savoir, je le sais. »

Ils s'étaient arrêtés de marcher et Marianne pouvait lire de l'animation dans les yeux du Colonel Brandon tandis qu'elle-même avait le regard brillant. Le Colonel reprit la parole avec émotion.

« Marianne... dès que j'ai posé les yeux sur vous pour la première fois... Non... ! Dès que j'ai entendu le son de votre voix à Barton Park pour la première fois, je n'ai pu me détacher de ce lien invisible qui m'entraînait jusqu'à vous et me tient prisonnier encore ce jour... Je vous aime... Je vous aime depuis ce jour où vous êtes entrée dans ma vie et avez pris possession de mon cœur. Mon amour pour vous n'a pas faibli, il est toujours aussi entier, aussi intact, aussi ardent... je suis toujours aussi amoureux de vous qu'au premier jour... Peut-être même davantage ! Ces derniers mois ont été une telle joie pour moi ! Je pouvais vous parler, vous voir sourire... me sourire ! Et tout cela m'a laissé la conviction qu'il n'y a qu'auprès de vous que je peux être heureux et qu'il n'y a que vous que je peux aimer alors que je croyais mon cœur à jamais mort. Il a reprit vie grâce à vous... »

Il lui prit délicatement la main et s'agenouilla, la regardant avec tendresse, tandis que Marianne restait immobile, la gorge nouée.

« Marianne, vous n'avez qu'un mot à dire pour faire de moi l'homme le plus comblé de cette terre... Je promets de veiller sur vous, de vous protéger, de vous chérir jusqu'à mon dernier souffle. Mais... si vos sentiments à mon égard n'ont pas changés... je le comprendrai et ne vous importunerai plus jamais... Marianne... Bien-aimée Marianne... voulez-vous m'épouser ? » demanda-t-il d'une voix vibrante d'émotion.

Marianne tremblait, le sang lui battait les tempes et son cœur battait de joie. C'était la première véritable déclaration d'amour qu'on lui adressait et elle n'osait croire que des mots aussi sincères, des sentiments aussi profonds lui étaient destinés ! Mais c'était bien à elle que le Colonel Brandon s'adressait et il était auprès d'elle, à genoux, attendant une réponse qui allait les bouleverser et les rendre heureux jusqu'à la fin de leur vie. Les yeux brillants, Marianne sourit au Colonel.

« Colonel Brandon... lorsque j'ai cru que je vous avais perdu et que vous étiez fiancé, j'ai amèrement regretté de ne pas vous avoir davantage fait comprendre combien mes sentiments à votre égard avaient évolué... et combien j'ai regretté de ne m'en être rendue compte que lorsque nous nous sommes quittés après avoir joué de la musique ensemble. Ce jour-là, j'ai enfin compris... Et votre déclaration confirme tous les sentiments que vous m'inspirez... Je ne veux plus vous voir partir, je ne veux plus que vous vous en alliez loin de moi ! Ce mois sans vous a été plus difficile que je ne l'aurais cru ! De tout mon cœur, Colonel... j'accepte votre demande en mariage de tout mon cœur ! » répondit-elle, des larmes dévalant ses joues rosées.

Le bonheur et l'émotion se dessinaient sur le visage du Colonel Brandon, lui donnant l'impression de vivre un rêve éveillé. Il pressa tendrement la main de Marianne et la baisa avant de sortir de sa poche un bel écrin de velours noir qu'il ouvrit et présenta à Marianne. La jeune fille vit une superbe bague de fiançailles en or blanc, sertie de diamants encerclant un beau rubis rouge, que Brandon avait choisi pour représenter la passion de Marianne.

« Elle est magnifique... » murmura Marianne, la gorge nouée.

Le Colonel Brandon se releva pour lui faire face et sortit la bague de son écrin tandis que Marianne tendait une main tremblante vers lui. Le Colonel Brandon la prit délicatement, la lui caressant avec douceur malgré sa propre émotion, et glissa la bague autour de l'annulaire de Marianne

« Marianne, ma chère et tendre Marianne... vous faites de moi le plus heureux des hommes ! » dit-il avec ferveur.

La jeune fille tient fermement sa main dans celle de l'homme qui venait de devenir son fiancé, la baisa et le regarda avec tendresse.

« J'espère que je le ferai toujours. » répondit-elle en souriant.

Ils se regardèrent, apaisés, heureux d'avoir enfin trouver la paix dans leur cœur, et, sans réfléchir, se laissant uniquement porter par leurs sentiments, Marianne se blottit contre le Colonel Brandon, qui la serra contre son cœur. C'était leur première étreinte et Marianne se demanda comment elle avait fait pour vivre sans y avoir goûté. Dans les bras du Colonel Brandon, elle se sentait désormais protégée, en sécurité, en paix. Elle releva la tête et croisa le regard amoureux que lui adressait le Colonel. Elle comprit alors qu'elle ne s'en lasserai jamais et ferai tout pour garder cette étincelle de bonheur dans les yeux de celui qui allait partager sa vie. Elle vit le Colonel Brandon se pencher doucement vers elle, et comprenant ce qui allait se passer, elle ferma les yeux et tendit les lèvres, le cœur battant. Le doux contact des lèvres du Colonel Brandon sur les siennes la fit frémir, lui faisant découvrir les belles sensations propres au baiser donné par l'être aimé. Le Colonel Brandon se recula doucement et vit le regard brillant de Marianne le fixer intensément.

« J'ai l'impression de vivre le premier jour du reste de ma vie..., murmura-t-elle.

- Je suis heureux que nous le partagions ensemble, répondit le Colonel Brandon avec tendresse.

- Mais... ce n'est pas vrai ! s'exclama-t-elle soudain en riant, regardant vers le ciel.

- Il semblerait que Sir John avait raison..., sourit le Colonel Brandon en regardant dans la même direction que Marianne. Il neige ! »

Émerveillés, ils regardèrent autour d'eux les flocons qui se dispersaient pour mieux se rejoindre, formant des tourbillons et des traînées d'un blanc immaculé. Le Colonel Brandon et Marianne échangèrent un regard radieux, prenant conscience que leurs fiançailles venaient de se dérouler de façon unique, la neige ajoutant son charme à leur moment de bonheur.

Le Colonel Brandon tendit alors la main vers le visage de Marianne. Celle-ci retint son souffle tandis que la main légèrement tremblante de celui qui était désormais son fiancé lui ôtait délicatement quelques flocons prit dans sa chevelure, effleurant au passage la joue rougie de la jeune fille, la faisant rougir davantage par ce premier contact.

« Nous devrions peut-être annoncer la bonne nouvelle aux autres, déclara doucement le Colonel Brandon.

- Non... attendons encore un peu... profitons encore un peu de ce moment-là tous les deux. » répondit Marianne.

Elle ne pouvait pas davantage toucher le Colonel Brandon, qui acquiesça et resta auprès d'elle à regarder la neige continuer de tomber, main dans la main, jusqu'à ce que leurs amis revinrent de leur promenade. Tous acceptèrent la nouvelle avec des cris de joie et des larmes de bonheur, voyant enfin se réaliser ce qu'ils espéraient depuis des années.

Le mariage serait célébré cinq mois mois plus tard, en avril, les fiancés désirant bénéficier du printemps et des beautés de cette saison pour leur union. Cette nouvelle combla de joie tous les gens des environs qui se réjouissaient pour Marianne Dashwood, très appréciée, ainsi que pour le Colonel Brandon, très estimé. Tout le Devonshire et le Dorsetshire étaient en liesse, à l'exception de John Willoughby, qui ne cessait de se tenir informé des nouvelles concernant la future Mrs Brandon, ressentant une pointe de mélancolie en pensant à la jeune fille qu'il avait perdu, ainsi que Miss Mary Crawford, déçue d'avoir vu un parti aussi intéressant que le Colonel Brandon épouser une jeune fille en qui elle avait senti une rivale dangereuse dès qu'elle l'avait rencontrée.