Quatre :
Ils étaient quatre, là bas. Quatre survivants. Elle ne se rappelle plus du visage du premier, mort trop vite, mort trop tard, quand le nombre de cadavre était trop important pour qu'elle tente de graver ses traits dans sa mémoire. Il étaient quatre à se retrouver dans le camp de prisonnier. Mal. Elle. Tracy. L'autre. Mais ils étaient quatre, au début, elle se souvient des silhouettes, elle se souvient que quatre c'était juste assez pour avoir deux couvertures au sol, deux sur leurs épaules, mais qu'ils étaient trop large – trop larges ! Malingres comme ils étaient, ils étaient quand même trop larges – pour être totalement couverts.
Mais quatre, c'était assez pour rester sain d'esprit, c'était assez pour se protéger de la dureté du monde. Mal avait perdu son sens de l'humour mais passait son temps à leur raconter la liberté – malgré les morts, malgré les barrières et les canons des fusils tournés vers eux – la liberté, le ciel sans limites. Et tant pis si c'était un rêve, tant pis si ça n'avait jamais été qu'un rêve. Tracy avait gardé par miracle cette naïveté qui lui faisait espérer des jours meilleurs et le lançait dans des combines improbables qui avaient au moins le mérite de les occuper à défaut de leurs apporter plus de nourriture, un chauffage ou un vêtement en plus. Le dernier – pourquoi avait-elle perdu son nom et son visage au cours de l'enfermement ?– le dernier avait ce sens de l'humour qui ne l'avait jamais lâché. Elle, elle avait la tête sur les épaules. Mal épaulait le petit groupe, elle se débrouillait pour que survivre soit possible.
Mais l'hiver était rude. Il avait emporté Jave – oui, c'est ça, Jave, à l'humour improbable, parfois involontaire. Jave – il avait une cicatrice sur la joue, se souvint-elle brusquement. C'est ça, une cicatrice qui lui venait de son enfance, d'une rencontre avec un arbre qui leur racontait régulièrement. Zoé se souvient soudain du fou-rire qui les avait pris quand il avait interrompu les longues tirades de Mal sur le ciel pour pointer que son ciel avait définitivement un nuage en forme de tire-bouchon. Ce n'était pas drôle, mais l'incongruité du tire-bouchon dans le camp suffisait.
Bien entendu un garde avait aboyé pour qu'ils se taisent et ils s'étaient tus. L'hiver était rude et avait emporté Jave et d'autre. Mal ne parlait plus du ciel et ne faisait que le regarder. Tracy se lançait dans des trafic de plus en plus dangereux. Elle arrivait de moins en moins à voir comment assurer leur survie pour les jours qui arrivaient.
Oui, ils étaient quatre là-bas. Quatre survivants. L'hiver avait emporté le premier...
