Salut les gens !
Encore une fois, le chapitre a tardé, et encore une fois, c'est parce que vacances. Mais promis, les prochains viendront beaucoup plus vite ! J'ai un mois pour m'y consacrer avant la reprise.
Comme toujours, je remercie Syln pour la correction, c'est du bon boulot et ça offre une lecture bien plus agréable.
Je n'ai pas grand-chose à dire cette fois, si ce n'est que j'ai d'autant plus aimé écrire ce chapitre puisque la relation Elliot et Léo y prend de plus en plus de place. Elle évolue vraiment, petit à petit, et le noiraud avec. J'espère que vous l'aimerez, et je vous promets que le prochain arrivera plus vite !
Sur ce bonne lecture :3
Chapitre 3
Everybody Gotta Learn Sometimes
Les jours passaient, à l'instar de ma colère. Pas de mes regrets Toute la volonté du monde n'aurait suffi à effacer le souvenir de mes propos. L'impénétrable expression de mon visiteur importun demeurait gravée dans ma mémoire. Même les histoires qui peuplaient mon quotidien ne suffirent à museler ce qui fut d'abord une voix désagréable, désormais un murmure pressant et incessant. J'avais eu tort. Que je détestais qu'on entra dans mon cercle intime ne justifiait en rien mon rustre comportement. Ces aboiements de chien prêt à mordre valaient quelques excuses bien mérités à l'égard de mon visiteur et ce constat, douce ironie, ravivait ma rancœur pour ledit visiteur. Je n'avais, jusqu'alors, nourri le moindre remord envers quiconque, satisfait de ma manière de vivre, me complaisant dans cette solitude. Maintenant, il m'était impossible de trouver la paix sans que ce malheureux souvenir ne revienne m'irriter les nerfs. Même absent, Elliot empoisonnait mon quotidien.
Des excuses. C'était, à mon sens, plus insoutenable que les remerciements offerts à mes frères et sœurs.
Oisif, je déambulais le long des couloirs de l'orphelinat, me perdant parfois face au paysage serein que nous offraient les quelques fenêtres à ma droite. Mais passée ma contemplation pensive, je reprenais ma route vers mon éternel repère, la bibliothèque. Sous mes pieds nus, toujours le même planché aux caresses fraîches, que je foulais depuis maintenant deux ans. Tout autour, les mêmes murs ternis, lesquels témoignaient de l'âge avancé du bâtiment. Non loin, les mêmes cris enjoués échappés de la pièce où se réunissaient tous les marmots lorsqu'ils ne gambadaient pas dehors. Chaque jour, le même visage rond parsemé de petites taches rousses de Maria. Les mêmes traits fins et rieurs de Louise, opposés à l'expression sévère de la vieille Eliza lorsqu'elle nous réprimandait. Jusqu'alors, les seuls changements notables de ce paysage familier résidaient parmi les frimousses intimidées des nouveaux venus. Ces gamins qui allaient et venaient, ces noms encore inconnus qui raisonnaient pour la première fois entre nos murs.
Comme celui d'Helen.
Arrivée quelques jours après la dernière visite de l'objet de ma hantise, la très jeune fille arborait une tignasse épaisse et blonde, laquelle décorait son minois juvénile. Elle dévoilait un regard brillant d'interrogations, de craintes, d'appréhension. D'abord timide, l'enfant passa ses premières journées dans un recoin de la salle de jeu, ses mains blanches tournant machinalement les pages d'un livre d'image. Son regard extasié s'ancrait sur le papier, scrutant les illustrations colorées. Néanmoins, je la voyais maintenant partager la compagnie de Jane, parfois celle des autres pensionnaires. Ils trottinaient gaiement dans les couloirs jusqu'à ce que les voix de nos bienfaitrices ne nous invite à venir prendre place autour de la table pour partager ensemble notre repas.
Une nouvelle dans la famille, encore. Une qui, pour mon plus grand plaisir, assimilait déjà l'image d'un grand frère renfermé, taciturne. Un garçon reclus dans sa bibliothèque, loin du monde, que personne ne s'attardait à déranger.
« -Ca, c'est le serpent. Tu le prononces comme ça parce que le s est au début du mot, c'est ce que Maria a dit.
-Mais un s tout seul, c'est pas ce son là … »
Quand on parlait du loup. Lequel s'était apparemment trompé de tanière. J'entendais d'ici la voix fluette de la petite Helen, surmontée par celle de sa jeune ainée, Mona, laquelle raisonnait d'assurance. Depuis la bibliothèque.
Apparemment, elle n'avait pas tellement intégré l'image.
« -Pas quand il est au début du mot, Mona vient de le dire ! » S'impatienta Thomas, que je reconnus à son timbre revêche.
« -C'est pareil dans Salade, alors ? Et dans Citron ? » Demanda la nouvelle, incertaine.
« -Exactement. »
« -Non ! Maria a dit que Citron, c'était un c ! » Protesta vivement l'enseignante improvisée, agacée.
« -C'est pas vrai ! »
Prudemment, je jetais un coup d'œil en direction des intrus, intrus trop accaparés par leur désaccord pour noter mon retour. Assise près de son livre d'image, décoré de nombre d'animaux et de leur nom inscrit en lettres colorées, Helen observait ses camarades, intimidée. Mona fusillait leur comparse masculin de ses iris noisette, appuyant sa petite main assurée contre sa poitrine avant de rétorquer fièrement.
« -C'est moi qui ai raison, je suis sûre ! Va demander à Maria si tu ne me crois pas ! »
Une dispute idiote, rien d'étonnant de la part des bambins. Ils se chamaillaient pour un oui ou pour un non, encore trop jeunes pour se remettre en cause. Enfin, leur différend ne m'aurait causé le moindre souci, s'il n'avait pas décidé de se quereller dans mon repère, sous mon nez. Devais-je les chasser, ou bien attendre qu'ils ne s'en aillent d'eux même ?
« -Si vous vous disputez, moi je retourne avec Louise et Maria … » Geignit l'élève, serrant son trésor de papier contre elle. « Elles se crient pas dessus, quand elles m'expliquent comment lire. »
Agacés, néanmoins trop attachés à la jeune fille pour persévérer dans leur entêtement futile, les deux enfants se calmèrent, soupirant à l'unisson. Ils se tournèrent à nouveau vers leur cadette, l'incitant à rouvrir le précieux ouvrage par quelques mots tendrement prononcés. Etonné, je restais là un instant, mes étranges pupilles figées vers le comité de lecture, sans savoir quoi penser. Il n'était pas rare que les pensionnaires plus âgés prennent soin des nouveaux, qu'il s'agisse de les aider à s'intégrer ou de les instruire du peu qu'ils savaient eux même. Par ailleurs, nombre d'orphelins trop jeunes ou trop pauvres ne savaient lire, et Helen n'était pas la seule qui apprenait au contact de nos bienfaitrices. Non, ce qui me surprenait, c'était le visage radouci de la petite fratrie prête à s'emporter. Des gamins qui abandonnaient leur fierté d'enfant pour le sourire d'une demoiselle tout juste arrivée.
Leur solidarité.
Je croyais presque voir, sous leurs gestes attentionnés, leurs regards encourageants, les liens entre eux qui se nouaient peu à peu, passés les premiers jours désemparés. Et je me sentais misérable face à ça, minuscule, insignifiant. Pas parce que j'enviais leur affection, mais parce que le plus grand gosse de la troupe, lui, préférait s'enfermer dans sa chambre pour maudire son entourage plutôt que de lui tendre la main.
Leur sourire ressemblait à Elliot, à ses mains entourées du linge humide qu'il étendait en ma compagnie. Leurs prunelles brillantes reflétaient l'admiration incrédule qui déformait son visage tandis que je jouais, caressant le piano comme si j'étais seul au monde. Je me demandais alors, chassant les chuchotis du regret, s'il n'aurait pas ri de la même manière qu'Helen, pour peu que je me sois donné la peine de discuter avec lui.
Vraiment. Ce sale gamin me suivait n'importe où, jusque dans ma tête. Irrité, je rebroussais chemin, décidant de m'adonner corps et âme à mon instrument favoris. J'allais déchiffrer des partitions, faute de pouvoir dévorer mes livres.
xoxoxox
J'ai attendu longtemps avant qu'Elliot ne revienne nous rendre visite. Une fois, Claude et Ernest se sont rendus à l'orphelinat, seuls, repartant sitôt le compte rendu des servantes délivré. Leurs yeux ne luisaient pas de cette coutumière avidité, pas plus que je ne trouvais dans leur geste la noble préciosité qui les habitait naturellement. Aussitôt arrivés, aussitôt repartis, leur fiacre disparu par-delà le paysage, ne laissa de leur passage que les visages inquiets de Maria et Louise. Bien que ma curiosité s'en retrouvait piquée, je ne posais aucune question, fidèle à moi-même. Je me contentais d'observer la scène par de furtifs coups d'œil, invisibles aux autres, sans rien laisser deviner de ma soudaine attention pour la famille ducale.
Puis, un beau matin, sans que je ne m'y attende, une musique s'est élevée.
Un poème d'une tendresse nostalgique, habilement récité du bout des doigts. Quelque chose de nouveau, un chant inconnu de ma personne. Aucun, ici, ne disposait d'un tel talent, cette pensée me frappa de plein fouet. Mu par une curiosité que je ne pouvais refréner, je me levais hâtivement, abandonnant l'ouvrage qui accaparait jusqu'alors mon attention. Traversant précipitamment le dédale des couloirs, guidé par la mélodie enchanteresse, je remarquais immédiatement l'attroupement près de la salle de musique. Les bambins, tout autant surpris que moi, écoutaient presque religieusement la mélopée qui nous berçait tous.
C'était lui. Je le compris avant même de franchir la limite tacite qui protégeait cette pièce.
Elliot se tenait là, droit, ses mains parcourant la mer noire et blanche, s'y attardant furtivement pour mieux rebondir. Ses doigts semblaient suivre un chemin appris par cœur, déclamant la mélodie qui lui traversait l'esprit par des gestes aisés et spontanés. Il ne calculait pas ses mouvements, l'emplacement des touches à enfoncer, au contraire, le musicien jouait comme il respirait, naturellement. Le genre de talent simple qui trahissait des années de dur labeur, de travail acharné. Des heures passées à répéter inlassablement.
Si j'avais déjà eu vent de son attirance pour la musique, Ernest ne tarissant pas d'éloges à ce sujet, j'étais loin de me douter que cet irritant gamin s'en tirait aussi bien. Je l'aurais imaginé strict, dur, déroulant une musique saccadée certes précise, trop cependant. Un adolescent marqué par les leçons d'un professeur rigide, qui s'enorgueillissait de ses capacités. Or, je ne trouvais ici rien de ce fantasme erroné. Le pianiste offrait un chant léger, qui vous enlaçait, vous enchantait. Il murmurait un air unique de par son interprétation. Elliot était là, assis devant l'instrument. Et pourtant, il semblait partout dans cette pièce, dans les notes qui s'élevaient, dans la douceur qu'elles dévoilaient.
Mon cœur se serra lorsque qu'il cessa enfin de jouer, un sourire serein étirant son visage. Ses yeux croisèrent les miens. Leur tristesse m'acheva.
« -Tu es là, toi ? » S'étonna le blond, sincèrement surpris de trouver la teigne de la bibliothèque campée près de lui.
« -Tu m'empêches de lire. On t'entend dans tout l'orphelinat. »
Son air apaisé se plissa en une moue irritée, celle que je lui tirais à chacune de mes répliques. La tristesse s'évapora. Cette fois, pourtant, je ne voulais ni le faire fuir, ni l'énerver – quoique cette mimique m'amusait particulièrement. Le concerné soupira, croisant ses bras contre son torse, tandis que je devinais derrière nous les regards inquiets du petit comité. Notre dernière altercation les avait marqués, à en croire les chuchotements craintifs qu'ils échangeaient.
« -Je croyais que personne ne devait entrer dans cette pièce pendant que quelqu'un jouait ? » Railla le coléreux, laissant entrevoir la rancune qu'il gardait de cette dispute.
« -Ça vaut seulement pour moi.
-De nous deux, tu es le seul qui mérite le respect ?
-Non. » Le voyant hausser le ton, je m'approchais, me retenant de rire. « Mais de nous deux, je suis le seul autodidacte. Je me trompe ? »
Piqué au vif, le jeune homme se redressa brusquement, pestant, ses iris d'azur brûlant jetées vers moi. Tout énervé qu'il était, il ne pouvait que reconnaître que j'avais raison, et ce constat l'agaçait certainement bien plus que mes propos. Face à son air courroucé, je ne pus retenir un large sourire, lequel se mua sitôt en un gloussement retenu. Etrangement, toute la rancœur accumulée depuis sa dernière venue venait de s'envoler, accompagnant les notes délivrées. Elles ne laissaient derrière elles qu'un soupçon de sournoiserie et l'envie jusqu'alors étouffée d'en apprendre un peu plus sur ce fauteur de trouble.
« -Tu te moques de moi, en plus !
-Je t'ai déjà parlé de ton sens de l'observation ? » Le taquinais-je, en écho à nos conversations.
Le blondinet tapa rageusement du pied sur le sol, ses poings crispés. Pour autant, aucune réplique abjecte ne vint franchir la barrière de ses lèvres. Etait-ce mon rire, jusqu'alors inaudible qui retenait ses plus noires pensées ? Ce même rire, ni fou ni hostile, seulement guilleret, qui ne m'avait pas gagné depuis plusieurs années déjà ? Pour la première fois, la présence de cet énergumène m'apportait un sentiment agréable.
« -Moi qui pensais que tu n'étais bon qu'à grogner … » Grommela le musicien, détournant le regard.
« -Rassure toi, moi non plus je ne te croyais pas bon à autre chose. » Avant qu'il n'ait le temps de s'offusquer, je m'approchais de notre amour commun, posant ma main sur le rebord de l'instrument. « Mais je dois reconnaitre que tu joues véritablement bien. »
Et je le pensais sincèrement. Désarçonné par ce soudain compliment, qu'il parut hésiter à accepter, l'épéiste murmura de vagues remerciements, refusant obstinément de croiser mon regard. Un vrai gamin. Malgré tous mes à priori, j'avais vu juste quant à sa fierté mal placée. Orgueilleux, entêté et colérique. Etais-je capable de composer avec tous ces accords ? Aussi calme que nous étions, nous pouvions à tout instant faire éclater une nouvelle tempête. Un mot de trop, un geste maladroit, les prétextes ne manquaient pas pour nous faire exploser.
« -Toi aussi. » Marmonna l'objet de mes pensées, sans décroiser les bras. « Tu joues assez bien.
- Assez bien, c'est tout ? » Le piquais-je, mesquin. .
« -Tu as compris ce que je voulais dire ! »
Je comprenais surtout combien sa fierté l'étranglait. Un vrai paon, celui-là. Mais, songeant à sa précieuse aide offerte sans désir de retour bien des jours auparavant, je nuançais mon jugement. Elliot était maladroit lorsqu'il lui fallait agir avec les autres, mais jamais volontairement blessant. Capable de se remettre en cause, bien plus que le reste de sa fratrie, en tout cas. Et, sous ce caractère explosif, il disposait d'une patience suffisamment solide pour supporter mes piques acerbes, mes feulements agacés. Une patience supérieur à la mienne, je l'avouais à contre cœur.
« -Et je … » Visiblement gêné, l'invité surprise martelait nerveusement le fourreau de son épée du bout des doigts, ses bras enfin déroulés. « Si je t'ai offensé, la dernière fois, j'en suis désolé. Ce n'était pas mon intention. »
Une patience suffisamment grande pour qu'il s'abaisse à présenter enfin ce que je me trouvais incapable de formuler. Des mots qui m'enflammaient. Des excuses. Ces foutues excuses. Qu'est-ce qui lui prenait, de se condamner ainsi pour une faute qu'il n'avait commise? Ces paroles, ce pardon tacitement quémandé, c'était à moi de l'implorer. A moi, pas à lui. Loin d'être idiot, l'intrus le savait certainement. Alors pourquoi ?
Encore une fois, elle revenait, sourde, tapie dans un coin de mon ventre. Elle crispait mes poings, étouffait ma voix, brulait ma peau, et cette marque qu'il avait déposée. Cette colère que je ne comprenais pas, mais qui demeurait, me hantait. En me devançant de la sorte, il témoignait d'une sagesse que je ne possédais pas. Une force de caractère qui m'écrasait, me noyait dans sa lumière. Pourquoi ? Pourquoi ne pouvais-je tout simplement pas le détester pour les défauts qu'il m'exposait ? Pourquoi rendait-il ses qualités plus éprouvantes encore ? Et pourquoi fallait-il que les moindres gestes de ce gamin m'affectent tant ?
« -Mais ça ne te donne pas non plus le droit de me crier dessus comme bon te chante ! » Ajouta mon vis-à-vis, mal à l'aise face à mon silence.
« -Tu peux parler. De nous deux, qui piaille sans arrêt ? » Répliquais-je, ravalais tant bien que mal cette rancœur injustifiée. « La fierté des nobles, je suppose, Messire Elliot …
-Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça ! »
Finalement, je le préférais encore quand il grognait.
xoxoxox
Mis à mal par le complot des membres de la famille ennemie, Edgar se trouvait dans une position particulièrement délicate. Heureusement pour lui, Edwyn intervint quelques lignes plus tard, déjouant son adversaire par quelques habiles coups d'épée, une bataille tant brève qu'étincelante. Le tout, bien évidemment, accompagné de discours grandiloquents à l'adresse de son fidèle valet, portant sur leur unique et précieuse amitié. Une intervention certes prévisible, qui ne perdait cependant rien de son charme.
Si j'avais déjà lu le tome que je tenais entre les mains, redécouvrir ces passages que j'appréciais restait une agréable activité. Tout du moins, cela l'était. Jusqu'à ce qu'une vive douleur ne vrille ma cheville. S'en suivit un bruit particulièrement désagréable, un cri sourd accommodé d'un vocabulaire peu recommandable. Me retournant, j'admirais pleinement le digne héritier de la famille Nightray, étalé sur le sol, noyé sous les piles de livres que j'avais patiemment dressées.
« -Tu ne pourrais pas faire un peu plus attention ? » Pestais-je, déposant mon bouquin avant de redessiner patiemment les colonnes d'ouvrage. « Tu vas les abîmer.
-Je n'aurais pas trébuché si tu ne les laissais pas traîner par terre, je te signale ! » S'écria violemment le blond. « Et tu pourrais te soucier de moi, avant de te jeter sur tes livres !
-Si tu trouves encore la force de geindre, c'est que tu vas bien. » Mon travail achevé, je daignais enfin me tourner vers lui, taquin. « Quoi que, la chute ne t'as pas arrangé.
-Répète un peu, pour voir ! »
Ne prêtant guère plus d'attention à la colère passagère de mon visiteur, je m'assis confortablement à même le sol, jambes croisées, avant de me saisir de mon roman. Depuis son récital privé, ce n'était pas la première fois qu'Elliot revenait. Plutôt la troisième si je comptais bien – à croire qu'il n'allait vraiment pas au lycée. Et, bien que brèves - le duc Nightray ne s'éternisait pas autant que ses fils - nos entrevues n'en demeuraient pas moins tumultueuses. Pour autant, aucune ne me laissa l'amertume de nos premières disputes. Peu à peu, nous apprenions à nous tempérer mutuellement, devinant les limites à ne pas franchir. Le tout, pour le plus grand bonheur du petit peuple de l'orphelinat. Même Eliza me laissait enfin tranquille, c'était dire !
« -Et que me vaut l'honneur de ta présence, cette fois ? » Demandais-je, coupant court à notre désaccord naissant.
« -Je venais juste prendre de tes nouv- »
Elliot se stoppa net, penché vers moi. Surpris par son soudain silence, je redressais mon visage intrigué, retraçant la trajectoire de ses pupilles, laquelle retombait sur le livre calé entre mes mains. Apparemment, l'œuvre le captivait, tant et si bien qu'il ne termina jamais sa phrase.
« - C'est le chevalier saint ? » S'exclama-t-il, ses iris brillantes d'excitation.
« -Tu connais ?
-Evidemment ! »
L'épéiste se redressa vivement, brûlant d'une flamme nouvelle. Il brandit fièrement son poing face à moi, bombant le torse, son minois étiré en une mimique béate d'adoration. Apparemment, l'histoire lui parlait. Comme pour me le prouver, il se lança dans une tirade dégoulinante d'enthousiasme, qu'il illustra par de grands gestes enfantins.
« -Je trouve qu'Edwyn est un personnage admirable ! Il mène un style de vie remarquable, toujours valeureux et fidèle à lui-même malgré les épreuves qui parsèment sa route. Il va toujours de l'avant, peu importe les obstacles, et … »
Ca, pour aimer Edwyn, il l'aimait. L'admirateur déblatéra sans interruption la liste de qualités qu'il attribuait au personnage, les agrémentant d'anecdotes apprises sur le bout des doigts. A croire qu'il savait la vie du chevalier par cœur, dans ses moindres détails. Ses mains s'agitaient frénétiquement, mimant parfois les coups d'épée du noble fictif, m'arrachant un sourire amusé. Un gamin en extase face à son modèle, adulant son héros. C'était l'image qu'il me renvoyait.
Mais, au-delà de l'enfant pantois d'admiration, je découvrais une nouvelle facette de ce gosse capricieux qui s'entêtait à me rendre visite. Toutes les valeurs qu'Elliot accordait à son personnage fétiche, il me semblait qu'il les suivait lui-même minutieusement. Etait-ce pour cela qu'il contrastait tant avec le reste de sa fratrie ? A l'instar d'Edwyn, le jeune Nightray s'éloignait de l'image caricaturale des aristocrates épris de luxe et de richesse. Plus que l'argent, la morale primait, chez l'un comme chez l'autre.
« - … sans faillir. » Brusquement, l'orateur marqua une pose, agacé. « Alors pourquoi tout le monde préfère Edward ! »
Je remarquais, soudain, combien son discours étincelait de sincérité. Chaque mot s'échappait du cœur, miroir de sa pensée, sans qu'aucun philtre ne vienne altérer ses paroles. Il ne se souciait pas du regard de son auditoire quant à ses propos, encore moins de l'impact de ses éloges. Il parlait, parlait seulement, franchement. Presque innocemment. Cet appel s'insinuait en moi, s'accaparait mon entière attention. Comment s'y prenait-il ?
De sa voix s'écoulait comme une douce chaleur. Une lumière.
« -Léo ? »
Je sursautais, tiré de mes pensées par mon invité surprise. Ce dernier, penché vers moi, m'observait d'un drôle d'air, chiffonné par mon soudain mutisme. Dieu merci, il ne pouvait atteindre mes yeux, lesquels se tenaient rivés droit sur lui. Brillants. Pour la première fois, depuis deux ans. Qui était-il ? Qui était ce type, ce garçon qui débarquait brusquement dans ma vie, détonnait parmi ce paysage morne et gris? Cet adolescent braillard qui bousculait mon quotidien sans préavis, par ses colères tant brèves que rudes ? Ce gamin qui, par ses mots d'une rare authenticité, m'arrachait nombres de sentiments jusqu'alors endormis ?
« -Nous n'avons que les sept premiers tomes de la série, ici. » Lâchais-je platement, lui cachant mon désarroi. « Tu viens de me gâcher une bonne partie de l'intrigue.
-C-comment ?
-C'est inadmissible ! »
Me relevant, je m'armais dudit bouquin, lui assenant un violent coup sur le sommet du crâne. Un couinement plaintif s'échappa de ses lèvres, alors qu'il portait ses mains vers la zone assaillie. A vrai dire, et bien que j'appréciais la série, j'étais loin de l'aduler autant que mon confrère. Aussi, les rares révélations occasionnées ne me dérangeaient pas outre mesure. Néanmoins, je grognais par principe – amateur de récit que j'étais, je ne tolérais pas qu'on me dévoila l'histoire à mon insu - et pour faire diversion. Chasser ces dérangeantes énigmes du flot de mes rêveries.
« -Tu m'as frappé ! » Brailla le blond, les yeux écarquillés. « Mais ça va pas bien dans ta tête ?
-Dévoiler l'intrigue d'une histoire est un crime impardonnable. C'était ta punition.
-Je ne pouvais pas savoir que tu ne - Aïe ! »
Encore un coup, il allait bien finir par se taire. Massant péniblement son crâne, le coupable me fusilla du regard, troquant ses plaintes geignardes contre une protestation silencieuse. Plus sûr, moins douloureux. Satisfais, je reposais mon arme de prédilection sur l'étagère qui lui était attribuée, me désolant mentalement de ne pas y trouver les tomes suivants. Lire au dépend d'une bibliothèque comportait aussi quelques désagréments, il fallait bien s'y faire.
« - Si c'est la suite que tu veux, tu peux aussi demander poliment … » Railla le blessé, se redressant enfin.
Les demander ? Il m'offrait là une occasion inespérée de poursuivre ma lecture. Le genre qui ne se présenterait pas à moi avant un long moment, sinon jamais. Malicieux, je me rapprochais du jeune homme, alléché par sa proposition tacite.
« -Il t'arrive de faire preuve de générosité ? Qui l'eut cru.
-Oublie ce que je viens de dire ! » Rouspéta mon charitable interlocuteur, grinçant des dents.
-Tu reviens sur tes propos ? Ce n'est pas digne d'Edwyn, ça … » Un sourire mesquin au coin des lèvres, je gratifiais son front d'une tape amicale. « D'autant plus que tu me dois bien ça pour m'avoir gâché l'intrigue.
-Toi … »
Il soupira longuement, se désolant certainement du caractère effronté qui s'opposait au sien. Mais, malgré sa fierté, Elliot n'était pas de ceux qui s'entêtaient bêtement pour le simple plaisir de résister. Il hocha finalement la tête, bien que ses iris ciel trahissaient l'agacement profond que je lui inspirais. Satisfais, j'affichais pour ma part une expression victorieuse, accommodée d'un rire qu'aucun ne pouvait m'arracher, sinon lui. Derrière l'orgueil qu'il arborait, Elliot dissimulait quelques qualités qui n'étaient pas toutes pour me déplaire.
xoxoxox
« -Ane, bélier, chat ! » S'exclama Helen, levant son regard teinté d'espoir vers son aînée.
« -C'est bien ! Et les suivants ?
-Dromadaire, éléphant, … »
Et la liste se poursuivait ainsi. Nonchalamment assis sur ma chaise, je jouais distraitement du bout de ma fourchette, taquinant les grains de riz dans mon assiette, l'appétit coupé. Sans cesse, le discourt adorateur d'Elliot me revenait en tête, suintant de cette sincérité qu'il m'était impossible de comprendre, d'effleurer. Sans cesse, ce souvenir me nouait l'estomac. Il brillait. Au milieu de l'ombre qui m'entourait, ce garçon dégageait une lumière savoureuse. Une chaleur qui m'apaisait autant qu'elle me tordait les entrailles. Il m'effrayait, et il m'attirait. Personne ne m'avait jamais atteint de la sorte, pas même les gamins les plus attentionnés de ma fratrie. Alors pourquoi lui ? Comme s'y prenait-il, pour me toucher sans le vouloir ?
« -Léo, dépêche-toi ! Tes frères et sœurs ont déjà fini, et je n'attendrai pas toute la nuit pour m'occuper de la vaisselle. » Me taquina tendrement Louise, laquelle s'occupait des corvées, aidée par Maria.
Je lui adressais un sourire contrit, m'efforçant d'avaler quelques bouchées du plat encombrant mon assiette. La nourriture resta coincée dans la gorge.
Malgré mes premières croyances, il m'était impossible de comparer Elliot à ses aînés. Fier, mais pas hautain. Il ne s'estimait pas au-dessus du monde. De même, son portrait différait de celui des gamins qui peuplaient mon quotidien. Curieux, certes, mais jusqu'alors, aucune de leurs questions n'avaient franchi ses lèvres. Rien sur ma vie, mes yeux. Il ne ressemblait à personne, s'éloignant inconsciemment de tous les repères auxquels je m'accrochais. Un vent nouveau, une brise fraîche dans la moiteur étouffante. Etait-ce pour cela que je tolérais sa présence ?
« -Otarie, Pa … » La petite voix hésita, perdue. « Je comprends pas celui-là, Mona ! Pourquoi il s'écrit comme ça, le nom de l'oiseau ?
-Montre-moi ça … » Interloquée, la concernée se pencha sur le livre. « C'est un paon.
-C'est pas ce qu'elle m'a appris à lire, Maria … »
Interpellée par le timbre désespéré de l'enfant, je redressais la tête, dirigeant mes iris mauves vers le duo de lectrices amatrices assises non loin. La gamine aux cheveux d'or fixait son petit livre, malmenant sa lèvre inférieure. La seconde observait l'image, sans plus comprendre, déstabilisée par cette orthographe fort peu commune. Moi-même, je me souvenais encore des questions posées à ma mère, lorsqu'elle m'apprenait à lire. Tous ces mots que je ne pouvais comprendre, qui me décourageaient.
« -C'est trop dur … » Pleurnicha Helen, refermant son trésor, dépitée.
« -Les trois dernières lettres se prononcent an. »
Les gamines sursautèrent à l'unisson. Lequel de nous trois s'étonnait le plus? Je n'aurais su le dire. Elles, d'entendre enfin la voix de leur grand frère taciturne ? Moi, de me voir prononcer ces mots sans même les avoir pensés ? Toujours était-il que je me tenais là, près d'elles, mon repas abandonné à l'appétit du premier venu. La détresse de la petite nouvelle me peinait malgré moi.
« -C'est encore compliqué pour toi, mais il y a d'autres mots qui se prononcent de cette manière. Comme le faon.
-D-d'accord. »
La jeune fille me fixait de ses grand yeux incrédules, partagée entre l'abattement et la confusion – la crainte, peut-être ? Lentement, je tendais ma main vers ses petits doigts pour me saisir de l'ouvrage enfantin, retrouvait la page perdue, puis lui rendit son bouquin. Le tout sous leur regard sceptique.
« - Entraine-toi. Ca deviendra plus simple avec le temps. »
Aucune réponse, si ce n'était ce vague hochement de tête qui les anima. Sans attendre plus, je me reculais, puis filais vers le couloir, m'y engouffrant d'un pas pressé. Ce n'était pas la peine de se décourager pour si peu, non ? Trois pauvres lettres, ça n'allait pas l'empêcher de lire. Non, ça ne valait pas le coup d'abandonner pour un stupide mot. Pas alors qu'elle débutait tout juste. C'était idiot, de tout laisser tomber pour une erreur. Un détail. Un obstacle qu'on effaçait au prix de quelques efforts.
Des efforts. En avais-je seulement fait un, pour eux ? Pour leur tendre la main, malgré le malaise profond qui nous séparait ? Non. Je m'étais confortablement installé dans mon cocon de solitude, barricadé loin d'un monde que je jugeais trop encombrant. J'avais chassé, heurté, blessé, pourvu qu'on me laisse tranquille. Parce que c'était facile. Parce que ça ne me demandait pas d'effort, justement.
Peut-être ne valais-je pas mieux qu'Helen, finalement.
xoxoxox
Voilà pour cette fois ! Merci d'être passé lire, et n'hésitez pas à donner votre avis sur ce chapitre dans les reviews.
Pour ce qui est de la chanson, cette fois le titre renvoit à « Everybody Gotta Learn Sometimes » de Beck. (Comme promis je laisse Fate Zero tranquille.) Cette chanson me fait penser au Léo de ce chapitre, qui finit par prendre conscience que son comportement n'est pas forcément le bon. Il commence à changer, et ce grâce à l'influence d'Elliot.
