21 h 16 – cellule -

Je me sens seule. Assise sur le banc froid de ma cellule, je me sens terriblement seule. J'ai l'impression d'être une petite fille de dix ans qui vient de se faire punir pour avoir osé répondre à ses parents, parce que je me tiens bien droite, les poings sur les genoux, à attendre que quelque chose se produise.

Et ce quelque chose remue soudain en moi.

Je hoquette violemment et tombe par la même vers l'avant, en me tenant la bouche. Je tousse encore et encore jusqu'à ce que je crache… du sang.

Le liquide rouge et épais me colle aux doigts. Je reste interdite face à ce nouveau problème, n'entendant pas la lourde porte du couloir s'ouvrir pesamment.

« Gwen ? »

L'ombre de Ianto me recouvre entièrement, moi qui suis toujours assise sur le sol. Je le regarde, toujours profondément troublée et réalise soudain qu'il faut que je réagisse. Mais Ianto me prend de vitesse :

« Qu'est-ce que tu as ? C'est du sang ? »

Je hoche la tête, me sentant incapable de parler, surtout parce que ma bouche est encore remplie de sang. Son goût métallique me donne envie de vomir, mais je me retiens, ne voulant pas plus l'alarmer.

« Attends, je vais chercher Jack ! »

J'attends.

Je ne le regarde même pas courir vers la sortie. La chose qui est en moi se réveille de nouveau. Elle veut son lot de vie, elle cherche à me dominer encore une fois, mais moi je ne veux pas.

Pourtant, je ne peux pas non plus lutter. Ma vision se brouille, ma tête me tourne, j'entends des bourdonnements grésiller dans mes oreilles.

Je sens tout à coup mon crâne cogner le sol dur et froid de la cellule. Le monde tourbillonne un peu plus autour de moi et j'ai juste le temps d'apercevoir une silhouette surgir devant le vitrage avant de sombrer complètement.

21h 27 –

Je reprends doucement conscience… La lumière trop blanche des néons électriques m'aveugle un peu alors que j'ouvre enfin les yeux. Je sens une douce chaleur se poser sur mon front et des doigts rabattrent gentiment mes cheveux sur l'arrière.

« Alors… Te revoilà parmi nous ? »

Je fixe mon regard dans celui de Jack, toujours aussi clair et direct. Puis je me rends compte que ma tête est posée sur ses genoux, à la manière des enfants. Il continue de me dorloter et enfin je parviens à articuler :

« Ca fait longtemps que… »

« Non, pas tellement. Ce n'est pas ça le plus inquiétant. »

Je réagis très vite.

« Quoi ? Tosh a trouvé quelque chose ? »

Il tourne sa tête sur le côté au lieu de me répondre et là j'aperçois d'autres silhouettes massées autour de moi. Pourquoi ne me suis-je pas rendue compte de leur présence jusque-là ? Comme s'il n'y avait rien d'autre au monde que Jack et moi…

« Tosh, dis-lui. »

« Tu es sûr que… ? »

« Fais-le, s'il te plaît. »

Je vois Toshiko s'agenouiller à côté de moi, un petit sourire aux lèvres. Elle me prend la main et la presse dans la sienne, se voulant rassurante.

Merde, quoi, quoi ?

« J'ai trouvé quelque chose d'intéressant dans la base de données… » commence t-elle à murmurer. « Apparemment une autre équipe de Torchwood a déjà été confrontée à la même créature qui t'as attaquée dans les égouts. Une créature venue d'un autre univers, bien évidemment, mais qui ne parviendrait à survivre dans notre monde que d'une unique façon… »

« Laquelle… ? »

Elle tressaille mais je fais comme si je n'avais rien remarqué.

« D'abord il lui faut trouver un endroit humide et sombre pour pouvoir passer quelques jours à l'abri. Une fois qu'elle s'est dénichée un endroit bien confortable – à son goût – elle entre dans une sorte d'hibernation qui dure environ deux semaines. Passé ce délai, elle se réveille et commence à chercher un autre endroit pour se loger. Mais pas le même genre d'endroit. Son corps physique se désagrègerait très rapidement et du coup elle ne peut survivre que dans le corps d'un autre être vivant. »

« C'est bien ce que je disais, elle veut survivre au-delà de sa mort physique, et pour cela elle investie l'enveloppe de quelqu'un d'autre. » dit Ianto dans un coin.

Toshiko soupire.

« C'est plus compliqué que ça. Une fois qu'elle a trouvé le bon réceptacle, elle le mord et c'est par la morsure qu'elle parvient à se glisser hors de son propre corps. »

« Attends… Ca veut dire que si on n'avait pas fait cette recherche dans les égouts, elle ne m'aurait pas choisi moi ? Ouah, j'ai pas eu du pot, en fait. »

« Oui, nous étions au mauvais endroit, au mauvais moment » fait Jack au-dessus de moi. « Tu as sans doute réveillé cette créature pendant qu'on pataugeait dans l'eau et, hop ! elle te saute dessus pour se protéger d'une éventuelle menace. »

« Génial. Tu as toujours su trouver les bons mots pour me réconforter. » maugréé-je entre mes dents, dépitée par cette réponse.

« Euh, désolée de vous interrompre, mais je peux finir… ? »

« Ah, oui, pardon. Vas-y Tosh. »

Toshiko tente de se rasseoir un peu plus confortablement sur le sol dur et froid.

« Une fois que l'entité est installée dans le corps de son hôte, elle s'intègre à son système en plusieurs étapes. D'abord l'hôte ne ressent aucune présence, puis petit à petit l'entité s'insinue dans le cerveau pour essayer de prendre le contrôle. Cela se fait lentement, mais rien ne peut l'empêcher d'avancer dans sa conquête de l'esprit, pour pouvoir ensuite contrôler le corps de son hôte à sa guise. Comme quand on essaye de faire marcher un objet, elle apprend à contrôler ce corps et plus elle y arrive, plus son emprise sur l'esprit de sa victime est fort. Toi tu es apparemment à cette étape. La créature perd de l'énergie en tentant de te contrôler de plus en plus longtemps, voilà pourquoi tu as pu rester toi-même aussi longtemps. Mais elle va bientôt revenir. »

Je tressaille. C'est comme si on me disait que mon esprit est une pomme en train de se faire ronger de l'intérieur par un gros vers !

Jack m'aide à m'asseoir mais je continue de m'appuyer sur lui. Mon attention se reporte enfin vers Toshika qui me regarde avec compassion.

Je déteste ça !

Mais la palme du plus larmoyant revient à Ianto qui aborde une expression de cocker apeuré. Comme d'habitude quand ça ne va pas. Owen est debout, appuyé contre la porte vitrée, les bras croisés. Son air imperturbable ne cache en rien la lueur angoissée qui brille dans ses yeux.

« C'est quoi la suite du programme ? »

« …Elle… »

« Dis-le, Tosh ! »

« Une de ces créatures a déjà fait une victime dans l'équipe de Torchwood Londres. Au bout d'un moment, quand elle réussit enfin à prendre le contrôle total du corps de sa victime, elle y diffuse un poison qui lui permettra de continuer à y survivre. Mais ce qu'elle ne sait pas c'est que l'être humain ne peut pas supporter ce poison… Et de ce fait, son hôte finit par mourir. »

Je détourne les yeux. Je n'ose pas regarder Jack mais je sens bien son regard peser sur moi. Sa main se presse sur ma cuisse. Owen a décroisé ses bras. Ianto a détourné le regard.

« Il… Il doit bien exister un remède ? »

Silence. Je l'ai senti venir celui-là.

« C'est incroyable ! L'équipe de Londres a connu ce que je suis en train de vivre et il n'existerait pas de remède ? Ils ont bien dû faire quelques recherches après la mort de l'un d'entre eux ! Pour que, justement, il n'y ait pas d'autres victimes. »

Je me lève vivement, manque de me ramasser, mais parviens tout de même à rester debout. La fureur s'est emparée de moi.

« Calme-toi Gwen. » intervient Owen sur un ton ferme.

« Non, non ! Putain, vous comprenez pas que je vais mourir ! »

Tosh se lève à son tour. Et sans que je puisse l'en empêcher, elle me gifle.

« Bien sûr qu'on l'a compris, et depuis longtemps ! C'est justement ce qui est le plus dur. Imbécile. » dit-elle d'une voix tremblante, les larmes aux yeux.

Elle quitte vivement la cellule. Un peu plus loin on l'entend de nouveau crier.

« Si seulement il y avait eu ce fichu remède ! »

Le son de ses pas s'espace de plus en plus. Moi, je ferme les yeux. Je ne peux pas voir l'expression crispée qui tire les traits de Jack, debout également près de moi. Quand il reste si silencieux, si tendu, c'est presque perturbant.

Je soupire.

« Donc… Je vais mourir. C'est génial. »

Combien de fois ai-je déjà ressenti cette peur quand on sait que notre vie ne tient plus qu'à un fil ? Combien de fois les autres se sont-ils fais du souci à cause de moi, et combien de fois je me suis inquiétée pour l'un d'entre eux également ?

Notre métier est si dangereux. Et le monde ne se doute de rien.

J'ai soudain envie de tout envoyer bouler.

Une main se pose sur mon épaule. Jack se penche vers moi :

« S'il faut que tu meures, alors meures libre. »

Je le suis hors de ma cellule, même pas choquée par ses paroles. Que puis-je y faire, de toute façon ? Ce qu'il dit est tout à fait respectable. Je sens la lassitude me gagner.

Avec les autres nous atteignons le centre de la base. Je monte l'escalier jusqu'aux ordinateurs de Toshiko, qui y était d'ailleurs assise. Elle ne me regarde pas. Quelque chose m'interpelle sur la table voisine. Je m'avance et pose ma main sur le revolver de Jack.

C'est comme son manteau, il me manquera.

Tout me manquera.

Je le prends, le soupèse, le tourne dans mes mains. Les autres sont enfin arrivés à notre niveau. Ils s'agitent soudain.

« Gwen, repose ce flingue. » dit Owen en marchant doucement dans ma direction.

Jack est proche de la crise de nerf, je l'entends à sa voix beaucoup trop calme et lente.

« Gwen, ce n'est pas la solution… On ne veut pas te voir faire ça. »

Mais faire quoi ?

Je me tourne vers eux. Le revolver est pointé sur la poitrine de Jack. Un sourire sadique défigure mon visage.

Et je tire.