: Ce qui nous appartient :

Troisième chapitre: Unreachable inside a room

Auteur: Rain

Disclaimer: Nope, je n'ai pas de droits sur Shaman King, tellement pas que je me fais même pas payer xd

Note:

Voilà le chapitre de mes guest stars préférées, je crois qu'elles vont quasi apparaître dans chaque fic à partir de maintenant. Je sais pas si c'est une bonne chose, à vous de me dire^^ Elles sont plutôt contentes d'être là, elles, en tout cas.

Le titre vient d'un poème de Philip Larkin! Pas traduit en français, mais il écrit tellement bien. L'idée de la bague que Jj trimballe soit l'alliance de Marco a été posée dans mon cerveau par la merveilleuse Corporal Queen *finger guns*

Comme d'habitude, grand flou sur les pratiques scolaires italiennes, on a rien vu.

Début des révélatioooons on va voir qui grille quoi. (La réponse est toujours Koba et tout, de toute façon, uhuhu).

J'en profite pour clarifier les dates, parce que j'ai tout altéré pour arriver à ce que je voulais. Rackist est né en 47. Marco est né en 69, Meene en 72, et Jeanne en 88. Ils avaient 49, 27, 24 et 8 ans quand l'événement est arrivé (en 96). Maintenant, Rackist a 59 ans, Marco en aurait 37, Meene en a 34, et Jeanne 18 (car on est en 2006). Hao a 21 ans mais c'est pas très important. D'autres personnages ont d'autres âges, et la Terre, comme à son habitude, a 4,5 milliards d'années. Joyeux anniversaire la Terre.


Troisième chapitre: Unreachable inside a room

Now that we are older, I remember you

Reaching out to show me all the things that I must do

Now that we are close to death and close to finding truth

We might fall (Ryan Star)


Le lendemain, Jeanne ne sortit pas de sa chambre. Elle avait entendu Meene monter se coucher vers une heure du matin, alors qu'elle-même reprenait un début de contrôle sur elle-même. Elle se sentait vidée, incapable de bouger; elle n'arrivait cependant pas à dormir. Encore et encore, elle entendait leur conversation passer dans sa tête. Comment aurait-elle pu désamorcer les bombes? Elle ne s'était même pas rendue compte qu'elle était si près de la surchauffe. Avec le recul, c'était l'accumulation d'émotions et de bruits qui avait dû la rendre si violemment irascible. Et Meene était nerveuse à ce moment-là. Mais nerveuse pourquoi, ça Jeanne avait du mal à comprendre. Si Meene avait raison – s'il n'y avait rien à trouver dans cette affaire – où était le danger? Soit il n'y en avait pas, soit elle savait quelque chose. Ou alors, lui souffla une voix raisonnable, elle s'inquiète parce que c'est la première fois que tu refuses de lui céder, parce que Kevin a senti que tu changeais et parce qu'elle aussi. Elle a peut-être raison, et peut-être qu'à la fin de ce tunnel il n'y a qu'un gros mur épais sur lequel tu vas t'écraser. Si ça se trouve, elle a suivi ce fil elle aussi, elle est descendue dans les profondeurs troubles de cette enquête, et elle n'a rien trouvé. Il n'y a rien à trouver...

A cette pensée, la jeune femme sentit sa respiration s'accélérer, comme avant une nouvelle surchauffe. Avec un grognement paniqué, Jeanne tira sa lourde couette à elle et se cacha par dessous.

Les heures passèrent sans qu'elle ne s'endorme. Son esprit était trop surexcité pour se reposer – qui avait besoin de sommeil, voyons? Sans logique ni fil rouge, des pans de son enquête et des discussions de ces derniers jours lui repassaient devant les yeux, au point qu'elle en avait mal au crâne. C'était terrible de devoir parler à autant de gens pour avancer; elle avait été constamment stressée et elle sentait que son esprit n'en pouvait plus. Et son corps n'était pas en reste. La lourde couette lui faisait du bien; c'était une ancre qui l'empêchait de flotter vers le plafond comme un ballon d'hélium. Mais elle ne la protégeait pas de tout. L'odeur du chou - le repas qu'elle n'avait pas mangé, probablement – était montée jusqu'à sa chambre et chatouillait son nez. L'odeur était incroyablement dérangeante, en plus de lui donner faim. C'était comme entendre un robinet goutter dans la salle de bain sans pouvoir faire quoi que ce soit pour l'arrêter. Grinçant des dents, la jeune femme se recroquevilla encore.

L'aube commençait seulement à poindre lorsque la porte de l'autre chambre s'ouvrit. Elle entendit vaguement Meene se lever, se doucher, descendre. Il y eut des bruits de cuisine, des murmures au téléphone – de longs murmures au téléphone. Jeanne aurait aimé pouvoir écouter, mais Meene parlait trop bas. Puis Jeanne l'entendit remonter l'escalier. Les pas s'approchèrent de sa porte. On toqua contre le bois.

« Jeanne? »

L'interrogée ne répondit pas. Elle ne faisait pas confiance à sa langue; Meene n'avait qu'à imaginer qu'elle dormait. Vu l'heure, c'était plus probable que le contraire.

« Ecoute, Jeanne... je suis désolée. Je me suis emportée et... j'ai dit des choses que je regrette. Je peux entrer? »

Jeanne serra la clef dans sa main. Le fer tiède mordait dans sa peau. Elle entendit Meene essayer la poignée.

« ... D'accord, je n'entre pas, » dit-elle enfin, comme si elle respectait une réponse que Jeanne n'avait pas donnée. « Je dois partir pour mon travail, mais je serai de retour demain soir. Je vais en courses pour t'acheter de quoi manger. N'oublie pas ton rendez-vous chez Kevin demain. »

Silence. Jeanne aurait voulu aller ouvrir la porte, se perdre dans les bras de Meene, demander pardon. Elle n'avait qu'à faire ça, et ce serait fini, et peut-être qu'elle pourrait lui reparler à tête reposée de ses découvertes. Mais elle avait trop mal pour se lever, elle détestait être prise dans les bras de quelqu'un, et elle n'était pas sûre de savoir demander pardon. Alors elle ne dit rien.

« ... Je me fais du souci. A demain, Jeanne. »

Jeanne ferma les yeux, et laissa partir Meene. Le sommeil la prit, et elle put enfin se reposer.


Elle dormit presque vingt-quatre heures entières. La position dans laquelle elle était restée – recroquevillée à même le sol, dans un coin, en chien de fusil – était loin d'être confortable, et elle sentit des débuts de courbature la lancer alors qu'elle se redressait et observait sa chambre. L'horloge indiquait cinq heures du matin. Avec un léger soupir, la jeune fille partit à la douche, puis s'affaira à s'habiller, sur le qui-vive pour ne pas oublier de vêtements. Chaque mouvement était un effort, et c'était dans ces moments-là que le petit plan inscrit au mur était utile. Pantalon (large, pour ne pas entraver ses mouvements), tee-shirt (un qui ne grattait pas, si possible), brossage de dents (avec le seul dentifrice qu'elle souffrait dans sa bouche), brossage de cheveux, tresse. L'idée même d'un petit-déjeuner lui souleva le cœur, et elle décida qu'elle n'avait pas faim. Un verre d'eau suffirait.

Elle était prête à recommencer ses investigations. Puisque Meene n'était pas là, il fallait en profiter, et tant pis si elle était fatiguée. Sortant son tableau et les post-its encore dans son sac, elle chercha à réduire ses pistes. La plus intrigante était probablement celle de la technicienne balistique et son rapport nébuleux. Ensuite, il y avait les interrogatoires qu'elle n'avait pas encore pu lire. Un nœud dans le ventre, elle sortit sa carte mémoire et l'inséra dans le port de son ordinateur. Sans Meene pour l'aider, il n'y avait pas beaucoup de solutions... Mais peut-être qu'elle pouvait l'aider sans que Jeanne ait à lui demander. Ouvrant le dossier des photos, elle ouvrit la première. Sans s'intéresser au contenu, elle scanna le haut pour trouver le sujet de l'interrogatoire – c'était quelqu'un qu'elle ne connaissait pas, Hans Reiheit – et passa à la suivante. Les noms défilèrent jusqu'à ce qu'elle trouve celui qu'elle cherchait.

« Nom, prénom, âge, nationalité, profession.
- Montgomery Meene, trente ans, Italienne, garde du corps.
- Garde du corps?
- A mon compte. Les gens m'engagent et je les suis pour les protéger.
- Je vois. Relation à la victime?
- Je suis la sœur adoptive de Marco. Nous venons du même orphelinat. Quand une famille a fini par l'accueillir, il les a convaincus de me prendre aussi.
- C'était gentil de sa part. Comment êtes-vous arrivée sur les lieux?
- Je venais dîner avec eux. Un client m'avait fait faux bond, alors j'avais appelé pour savoir si je pouvais venir en avance. Comme je n'avais pas de réponse, je me suis inquiétée, et je suis arrivée aussi vite que possible.
- La porte était comment? Fermée?
- Non, elle était grande ouverte. C'était bizarre, d'ailleurs. Jeanne va mieux maintenant, mais au début elle pouvait détaler à tout bout de champ.
- Comment ça?
- C'est... Marco le dirait mieux que moi. Quand elle est en surcharge sensorielle, elle a tendance à se figer, ou à fuir. Maintenant elle se contrôle mieux – c'est fini, mais ils prennent quand même des précautions. Êtes-vous sûrs que c'est important?
- Tout est important. Elle s'entendait bien avec ses parents? Elle aussi a été adoptée, non?
- Oui. Marco n'avait pas du tout... apprécié l'enfance dans son orphelinat. Il voulait aider quelqu'un. Il voulait toujours aider les autres.
- Parlez-moi de lui.
- Il est – il était né le dix-sept novembre 1969, trois ans avant moi, mais je suis arrivée à l'orphelinat avant. J'étais encore bébé, alors que lui avait déjà quatre ans. Je ne sais pas trop comment ça s'est fait, mais il s'est occupé de moi, et on est devenus très proches. Il savait se faire des amis. En un rien de temps, il avait tout un groupe pour l'entourer.
- J'aurai besoin de leurs noms. Il était encore en contact avec eux?
- Je ne sais pas trop. Ils étaient tous disséminés dans la région.
- Je vois. Et il avait des ennemis?
- Je ne sais pas... je ne crois pas. Il était aimé par tout le monde. C'était son don, et presque une malédiction aussi: tout le monde tombait sous son charme.
- Une malédiction?
- Oui, je pense. Après tout, c'est pour ça que Rackist l'a tué, non? Parce qu'il ne voulait pas le perdre.
- Nous étudions encore les mobiles possibles.
- Comment va Jeanne?
- Elle est encore à l'hôpital. Il y a beaucoup d'examens dans un tel cas, et c'est compliqué, vu que... enfin, vous voyez. Marco était son parent légal, n'est-ce pas?
- Oui. Il n'y avait personne d'autre, à part moi. Elle doit être en train de paniquer, il lui faut ses affaires...
- Je sais, vous m'avez déjà demandé d'aller auprès d'elle. Il fallait qu'on vous interroge avant, mais maintenant on peut envoyer quelqu'un les chercher avec vous. Vous n'êtes pas suspecte, de toute façon - juste un témoin. Une présence féminine aidera peut-être la petite à se calmer.
- Dans ce cas-là, faisons ça dès que possible.
- Et vous, ça va aller? On peut vous fournir un psychologue.
- Ça ira, sauf contrordre de votre part. Je m'inquiète d'abord de ma nièce.
- Je comprends. Nous reprendrons plus tard. »

Jeanne ferma le fichier. C'était peu et c'était sec, mais, comme Rackist, la première préoccupation de Meene avait été pour elle. Tout d'un coup, la jeune femme se trouva un peu penaude de s'être énervée de la sorte, et de ne pas avoir repris la conversation avant que sa mère s'en aille. La sœur de Marco s'était toujours efforcée de faire au mieux pour elle, de la protéger, de l'aimer. A vingt-quatre ans, elle aurait probablement voulu faire autre chose. Jeanne se souvenait de la tante qu'elle avait eue, avant cet après-midi-là, avant l'institution, avant qu'elle ne doive changer de travail pour quelque chose de plus stable. Meene avait été un peu sauvage, un peu solitaire, indépendante; Jeanne se souvenait aussi qu'elle avait souvent dit ne pas vouloir d'enfants.

Meene aussi avait eu sa vie cassée en deux après la mort de Marco. Y penser devait lui faire du mal, d'où son énervement... Cette pensée ne fit que raffermir la détermination de Jeanne. Il fallait qu'elle trouve la vérité, pas seulement pour elle, mais pour tous les autres.

En furetant dans les autres interrogatoires, Jeanne se trouva avec une liste de noms. Elle en reconnut certains. Christopher Venstar, John Dembat... si elle ne se trompait pas, il s'agissait – au moins selon les prénoms – des gens de la photo du réfrigérateur. Mais Meene n'était plus en contact avec eux, donc elle ne saurait pas lui dire où les trouver. Cela faisait donc autant de noms à chercher sur les réseaux plus tard. Mais leurs mots ne lui apprenaient rien. Marco et Rackist étaient un couple parfait, qui ne se disputait jamais, qui n'avait pas de problèmes. Seul le Hans Reiheit du début en disait autrement. « Lasso ne le comprenait pas. Marco avait toujours été un peu paumé, et Lasso le fascinait – plus vieux, plus assuré. Mais Marco valait bien mieux que ça. Je sais que vous n'entendrez pas ça souvent, hein, mais il n'en parlait pas. Il n'aimait pas faire des erreurs. Il n'y a qu'à moi qu'il en parlait. J'étais son plus vieil ami. On était arrivés à l'orphelinat ensemble, vous comprenez... Il me disait tout, Marco. »

Jeanne fronça les sourcils. En effet, ce n'était pas un discours qu'elle avait souvent entendu. Cela ne ressemblait absolument pas à ce qu'elle se rappelait de son père. Reiheit faisait probablement son intéressant. Mais s'il avait bien connu Marco quand il était enfant... Elle marqua soigneusement son nom dans son calepin, et alla au dernier fichier qu'elle n'avait pas ouvert. Vu ce qu'elle avait recueilli jusqu'ici, ce ne serait pas grand-chose... Et en effet, le texte lui-même ne lui apporta rien.

C'est le nom qui la fit tiquer.

Meene lui avait toujours dit qu'elle l'avait trouvé par hasard, sur les conseils d'une amie. Tout ce qu'il savait de ce qui s'était passé, Jeanne pensait qu'il le tenait d'elle, ou de sa mère adoptive.

Et pourtant, voilà qu'elle le trouvait dans les témoins interrogés.

Qu'est-ce que Kevin Mendel faisait dans ce dossier?


Il ne fallait pas paniquer. Surtout, ne pas paniquer.

Après un premier moment de paranoïa, Jeanne avait compris que, si elle voulait progresser, il fallait absolument qu'elle ignore cette dernière information, au moins pour le moment. Elle ne risquait pas de l'oublier, alors elle ne marqua pas le nom de Kevin dans son carnet; mais il s'était inscrit dans son esprit, comme une couronne empoisonnée. Si elle y prêtait la moindre attention, les épines s'enfonceraient.

Pour se distraire, Jeanne ouvrit une recherche sur le nom de la technicienne balistique à la place. "Lilirara Des Sémines," ce n'était pas courant, elle ne devrait pas avoir de mal à la trouver. Et en effet, elle avait tout ce qu'il fallait pour l'identifier. Compte Facebook, compte LinkedIn, elle avait même un compte Twitter. Le Facebook suffirait sûrement. Apparemment, elle était en couple, elle n'avait pas d'enfants, et elle adorait son travail. Elle avait aussi publié son adresse en clair - une vraie mine d'or pour l'enquêtrice en herbe.

Mais interroger Lilirara allait poser un problème, tout de même. Jusque-là, elle avait parlé à des gens qu'elle connaissait; et l'accueil du commissariat l'avait échaudée. Pour parler à une inconnue, il allait falloir qu'elle se prépare un peu mieux.

Alors elle chercha autre chose. Se procurer une vraie carte de presse n'était pas possible, pas en si peu de temps, et pas avec ses qualifications inexistantes. Mais son lycée aussi avait un journal, et des "cartes de presse" que les reporters bourgeonnants utilisaient pour rentrer au Salon du Livre gratuitement. Ces cartes étaient en carton rose, avec trois lignes dessus et la signature du proviseur. Elle n'avait pas de carton, mais un simple papier pouvait faire illusion si elle avait assez d'assurance. Bientôt elle imprimait sa « carte » qu'elle glissa dans le porte-cartes le plus professionnel qu'elle avait. Ensuite, il fallait répéter un peu son rôle, son script. Que dire à quelqu'un comme ça? Il fallait qu'elle ait une bonne raison pour l'interroger. Improviser était hors de question.

Sur son compte Facebook, la technicienne avait mis son email professionnel. Jeanne décida de lui envoyer un message pour lui demander une interview. Comme ça, elle ne se ferait pas claquer la porte au nez.

Elle soigna son texte, le lut à haute voix, se força à faire court, inoffensif. 'Bonjour. Je suis journaliste au Pensées du Matin, un journal lycéen qui a gagné deux prix junior l'année dernière. Nous faisons une section sur les métiers pour donner des idées aux futurs bacheliers, et j'ai pensé à vous interviewer pour en apprendre plus sur les métiers de la police criminelle. Je suis personnellement fascinée par le travail que vous effectuez et j'adorerais en apprendre plus. Si vous êtes intéressée, répondez-moi à cette adresse. Jeanne Montgomery.'

Alors l'attente commença. Vers midi, elle reçut une réponse positive. Apparemment, la technicienne partait le lendemain avec sa compagne pour un week-end en amoureuses, mais elle voulait bien lui parler dans l'après-midi. Jeanne proposa quatre heures, Lilirara répondit trois, et elle lui redonna son adresse, et la jeune femme n'eut plus qu'à manger rapidement un énorme plat de pâtes avant de se mettre en route.

Lilirara Des Semines avait une maison plutôt simple, de plein pied; mais elle était bien située, et bien tenue. Il y avait un grand jardin un peu sauvage, rempli de fleurs de toutes les beautés. Jeanne resta en arrêt devant l'harmonie des couleurs, mêlées au point de créer comme un tableau de contes de fées. Puis elle remarqua la jeune femme en train de replanter quelque chose et lui fit signe de l'autre côté du portail, parlant haut: « Bonjour. Madame Des Semines, n'est-ce pas? »

Lilirara se redressa et se tourna vers elle. Son visage brun perdit immédiatement toute sa couleur, et elle sembla même vaciller. Jeanne fronça les sourcils, regarda autour d'elle; mais il n'y avait personne. « Désolée de vous déranger, je suis la journaliste qui vous a contactée! Tout va bien? »

Lilirara commença par ne pas répondre. Puis, d'un pas rigide, elle s'approcha de la porte; elle ne l'ouvrit pas.

« Je ne sais pas ce que vous faites ici, mais vous devez partir. »

Jeanne fronça les sourcils. S'était-elle trompée de maison? Mais la jeune femme avait tous les traits, qu'elle avait à grand-peine mémorisés, des photos du Facebook. « V-vous m'avez pourtant dit que je pouvais passer...
- Pourquoi êtes-vous ici?
- P-pour l'article, » fit Jeanne en sortant sa carte, le sang battant contre ses tempes. « Je voulais vous demander...
- Pas la peine de me raconter des bêtises, » répondit son aînée sur un ton nerveux. « Vous ne pouvez pas rester là. » Elle ne continua pas tout de suite, comme si elle espérait que Jeanne s'enfuie. Mais la jeune femme était figée sur ses pieds. Que se passait-il?

Lilirara finit par soupirer. « Si vous voulez vraiment savoir, on va passer derrière." Alors seulement elle ouvrit le portail, et indiqua à Jeanne de la suivre. Contournant la maison, elle l'amena jusqu'à une table de pierre blanche. Sur un signe, Jeanne s'assit. Elle était visiblement démasquée. Mais pourquoi la technicienne était-elle si effrayée?

« Je ne vais pas avoir beaucoup de temps, » souffla la brune, mal assurée. Elle était restée debout, les bras croisés. « Demandez-moi ce que vous voulez savoir. »

Toute envie de prétendre s'intéresser à son métier quitta Jeanne, et après un instant de flottement elle sortit deux photocopies du dossier pris au commissariat. Elle en fit glisser une vers Lilirara. « D-d'accord, désolée de vous avoir menti. C'est juste que – j'ai pu lire ce rapport et je ne le comprends pas bien... »

La brune saisit le papier et le parcourut des yeux. Elle n'avait pas l'air surprise.

« Qu'y a-t-il à comprendre? »

Jeanne fronça les sourcils. « Eh bien, euh... comment un tir comme ça est-il possible? Rackist aurait eu le bras tordu... »

Lilirara haussa les épaules. « En effet, c'est assez étrange, » sa voix était toujours incertaine. « Etant plus grand et plus fort, l'assaillant n'aurait pas dû être mis dans une telle position. La seule façon logique d'arriver à une telle configuration, c'est qu'il soit à genoux, ou assis, devant la victime. Mais, là encore, il ne devrait pas avoir été mis dans cette position.
- A moins qu'il n'ait bu, » suggéra Jeanne.

« Je ne suis pas au courant des rapports toxicologiques, » la brune s'interrompit pour la regarder, comme pour que Jeanne lui dise ce qu'elle devait en penser. Comme Jeanne fronçait les sourcils, elle ajouta immédiatement, mal à l'aise: « Mais c'est possible, tout à fait possible...

- Mais pourquoi vous n'avez pas mis tout ça dans le rapport? » Jeanne n'arrivait pas à comprendre. « Je – je ne sais pas, je me disais que formuler des hypothèses de tir pouvait être utile à...
- E-écoutez, je ne sais pas ce que vous cherchez. » Le visage de Lilirara était toujours très pâle. "J-je ne voulais pas d'ennuis. Je n'en veux toujours pas – je vous promets que je n'en parlerai à personne. Vous n'avez pas de soucis à vous faire, je... »

Jeanne cligna des yeux. La panique de Lilirara la gagnait aussi. « Je – je ne comprends pas – tout va bien? »

Quelque chose sembla céder chez son interlocutrice. « D'accord. D'accord, je vous ai reconnue, et je me souviens de tout ça, c'est vrai – mais je n'en dirai jamais rien! Je tiendrai ma promesse. Je vais m'en aller, et vous n'aurez plus de souci...
- Je suis rentrée, » fit une nouvelle voix, plus bourrue, depuis l'intérieur de la maison. « Tu es où, Lili? »

Une silhouette apparut sur le pas de la porte arrière. C'était la compagne que la petite enquêtrice avait vue sur les photos: plus petite, elle était aussi plus épaisse, moins fragile. Son visage était auréolé de dreadlocks brillants. Datura Nau, se souvint Jeanne.

En la voyant, le visage de la brune sembla presque se racornir. Ses lèvres souriantes se relevèrent sur des dents blanches, ses yeux s'étrécirent, elle se tendit. Jeanne avala sa salive.

« Qu'est-ce que vous foutez-là, vous? On a fait tout ce que vous demandiez, faut nous laisser tranquilles maintenant! »

Son pas haché fit lever Jeanne, qui pour une fois n'avait pas besoin d'interprète pour comprendre le meurtre lisible dans les yeux de la nouvelle venue. « Je – je ne comprends pas –
- Laisse ma femme tranquille, tu comprends, ça? » La furie arrivait sur elle, et Jeanne sentit une vague de panique remonter dans son estomac. Sans récupérer ses photocopies, elle fit le tour de la table et prit la fuite sans demander son reste, en repassant par le côté de la maison.

En arrivant au portail, Jeanne se retourna une seconde. Près de la porte, Lilirara retenait sa partenaire en disant quelque chose que Jeanne n'entendait pas; la femme aux dreadlocks essayait encore de se dégager. Puis elle sembla changer d'idée, et enserra Lilirara dans une étreinte protectrice. Elle la fixait toujours, avec cette même furie brûlante dans les yeux, une furie qui lui disait de s'en aller, de ne pas revenir. Et Jeanne, saisie, obéit.

Jeanne marcha longtemps. L'avantage, avec une telle explosion, c'est qu'elle avait à peine eu le temps d'avoir peur, mais pas celui de paniquer. Et étrangement, elle ne se sentait pas mal; elle était juste surexcitée. Les deux femmes avaient très visiblement eu terriblement peur d'elle. Mais qui pouvait avoir peur d'une lycéenne? Elles l'avaient reconnue comme la fille de Marco et Rackist, ça, c'était sûr aussi. Comment? Lilirara avait dû traiter bien d'autres affaires, probablement tout aussi spectaculaires et dangereuses. C'était sûrement les cheveux. C'était toujours les cheveux. Jeanne attrapa une de ses mèches blanches. Peut-être qu'elle devrait investir dans une perruque, ou de la teinture. Et des lentilles. Elle aurait dû y songer plus tôt.

Mais voilà, elle était de nouveau sur le trottoir, sans piste précise. Quelqu'un avait dû effrayer le couple qu'elle venait de quitter. Ce n'était pas elle. Qui avait le pouvoir de faire bâcler une enquête, de faire peur aux responsables, de construire toute cette histoire trouble?

La réponse lui vint immédiatement. Rackist. En tant que chef d'une famille mafieuse, il avait les moyens et le pouvoir de faire ce genre de choses. Mais pourquoi influencer sa propre enquête pour se faire enfermer?

Parce qu'il y trouvait un avantage. Quel genre d'avantage?

Celui d'un alibi? La famille dont il était censé être le chef avait totalement disparu une fois qu'il avait été arrêté. Elle avait pu se fondre dans l'ombre et s'atteler à des travaux discrets... Certes, être en prison lui offrait un bon alibi pour tout crime qu'ils pouvaient commettre par la suite. Mais ça ne tenait pas. Ca ne tenait absolument pas avec le Rackist qu'elle connaissait; et si elle voulait le comprendre, elle devait arrêter d'utiliser les mots, les conclusions des autres. Il fallait qu'elle ne s'appuie que sur ce qu'elle, elle savait; que sur ce qu'elle, elle pouvait déduire. Elle devait...

Jeanne fronça les sourcils en levant la tête. Elle avait marché au hasard, sans bien savoir où elle allait; mais voilà qu'elle était à l'arrêt de bus qui passait devant la prison. Sans bien comprendre, elle s'assit sur le banc et se mit à attendre. Oui, si elle voulait comprendre Rackist, elle devait aller le voir personnellement.

C'était l'un des seuls privilèges de Rackist, songea-t-elle en s'installant derrière le conducteur du bus: étant prisonnier exemplaire, il avait droit à autant de visites qu'il le désirait. Et il ne lui dirait pas non, Jeanne en était sûre en montant dans le bus. Elle allait être de fer: claire, rapide, froide. Il lui donnerait les réponses qu'elle cherchait, de gré ou de force. Lors de leur premier entretien, il n'avait fait que s'inquiéter pour elle. S'il protégeait quelqu'un, cela ne pouvait être qu'elle. Mais de quoi pouvait-il vouloir la protéger? Qu'est-ce qui lui faisait si peur qu'il était prêt à passer vingt ans en prison?

Le bus arriva; elle marcha jusqu'à la prison. S'annonça. On lui demanda de patienter, elle patienta. Sur son calepin, elle écrit tout ce qu'elle avait à demander, pour ne rien oublier. La clef, c'était de rester calme; surtout, rester calme, imperméable aux émotions. Elle n'était plus fille ni victime; elle était détective.

Il y avait moins de gens ce jour-là. Elle était presque seule à attendre, et ses pas résonnaient quand elle s'avança vers sa chaise, comme si elle marchait dans une église, ou un temple oublié.

Contrairement à la première fois, Jeanne n'avait plus l'impression que les murs risquaient de s'écraser sur elle. L'habitude commençait à atténuer son stress. Même le visage de Rackist, dont elle se souvenait, la rendit moins anxieuse que déterminée.

« Bonjour, Jeanne, » dit-il. Son ton était gentil, mais incertain. Il avait les sourcils froncés, les yeux inquiets; il n'était pas content de la trouver là.

« Bonjour, Rackist, » répondit-elle sur le même ton, avant de se taire, comme si elle étudiait le monstre qu'elle devait affronter. Elle fit tourner deux fois sa bague dans sa poche. Attendit.

Après un temps, n'y tenant plus, le brun se pencha vers elle. « Meene s'inquiète, tu sais. Je ne crois pas que fouiller les archives soit une bonne idée, Jeanne.
- Peut-être que ce n'est pas une bonne idée, mais c'est mon idée. » Jeanne en était convaincue maintenant, c'était lui qui avait parlé à Meene de ce qu'elle cherchait à faire. Il fallait qu'elle parvienne à le convaincre de l'aider. « J'ai progressé. J'ai vraiment progressé. Alors j'ai besoin que vous me répondiez, maintenant. » Son carnet était ouvert à sa page de questions. « L'enquête a été bâclée, non? Tout est fait comme à la va-vite, comme s'ils voulaient vous enfermer le plus vite possible. Comme si vous vouliez qu'on vous enferme, aussi. » Son ton était presque accusateur, et elle sentit que cela le blessait.

« J'ai tué celui que j'aimais, » dit-il doucement, presque faiblement. Il regardait ses mains. Jeanne sortit la sienne de sa poche, celle où sa chère bague tournait autour de son pouce. Elle vit dans ses yeux qu'il reconnaissait l'alliance de son époux de cœur. Il ne dit rien; elle non plus. Elle n'osait pas; c'était un peu cruel. Mais elle était désespérée.

« Comment ça s'est passé? J'ai... » Elle s'arrêta, et regarda l'alliance à son tour. « J'ai besoin que tu me dises. Je veux juste savoir. Ce n'est pas un crime...
- On ne peut pas 'juste' savoir, Jeanne. Je ne veux pas te mettre en danger.
- Parce que c'est dangereux? »

Il ne répondit pas. Jeanne sentit qu'elle arrivait aux limites, certes rapidement atteintes, de sa patience.

« Meene aussi a dit que je serais en danger si je continuais. Quel danger? Qu'est-ce qui se passe? Dis-moi, s'il-te-plaît. C'est plus dangereux que je ne le sache pas, non? »

Rackist sembla hésiter. « Nous sommes écoutés, Jeanne. Je ne veux pas te causer des problèmes. »

Piquée au vif d'avoir été reprise sur quelque chose d'aussi évident, la jeune femme serra la main sur sa bague. « J'ai trouvé le passage secret dans la maison. Et les lettes. Rackist, qui m'écrivait ça? Qui écrit ça à un enfant? »

Quelque chose comme une incompréhension passa sur le visage de l'ancien prêtre; puis son regard se voila, et il soupira. « Je ne voulais pas que tu les trouves. Personne ne devait les trouver.
- C'est trop tard. Je les ai trouvées. Je suis en train de tout trouver, » expliqua Jeanne avec impatience. « Le rapport de la balistique disait qu'on a tiré à travers Marco de bas en haut, comme si tu étais à genoux. Comment est-ce possible? Tu es plus grand, plus fort. Comment a-t-il réussi à te mettre par terre? »

Rackist la fixa. Parlait-elle trop vite? Trop fort?

« Je suis allée voir celle qui a étudié la balistique. Elle était terrifiée en me voyant. Si - si c'est de toi dont elle a peur – si tu utilises encore ta… « famille » pour lui faire peur – s'il-te-plaît, arrête. Ce n'est pas bien. Ce n'est pas juste. »

Rackist fronça les sourcils, mais ne dit toujours rien.

« C'est injuste pour moi aussi. Je veux la vérité. »

L'ancien prêtre sembla grimacer devant la panique qui faisait crisser la voix de sa fille.

« Jeanne, tu ne sais pas ce que tu demandes. » Il y avait comme l'écho de Meene dans sa voix, et c'était comme un aiguillon droit dans le cœur de la jeune femme.

« Je sais ce que je demande. De quoi avez-vous peur, vous tous?
- J'ai peur pour toi, Jeanne, c'est tout.
- Donc ce n'est pas toi qui lui fais peur, » et ce n'était pas une question. Jeanne regarda attentivement la réaction de Rackist. Il avait l'air sincèrement effrayé. « Rackist, il n'y a que toi qui peux m'aider. Il n'y a que toi qui peux identifier les vraies forces en présence. Je suis trop impliquée; je suis en danger maintenant. Dis-moi à qui faire confiance. »

Rackist la regarda. Puis il sembla céder à quelque chose. Quand il parla, sa voix était très plate, très concentrée. « Jeanne, même la police sait qu'une nouvelle famille s'est implantée depuis la disparition de la mienne. Elle est bien plus puissante, bien mieux organisée. Comment penses-tu que les chefs d'une telle famille verraient le fait que la fille d'un ancien chef remue la terre autour des cercueils? Tu mets aussi en danger ceux qui ont réussi à disparaître. Ton enquête pourrait les exposer à la police, ou aux nouveaux personnages importants de la ville... »

Jeanne fronça les sourcils. Il ne disait toujours rien de solide. « Et les lettres? Qui a écrit les lettres, Rackist? »

Le visage du brun s'assombrit. « Si je le savais, il serait mort. Marco disait qu'il fallait les ignorer, que cela passerait. Quand on a trouvé un couteau dans une des enveloppes... »

L'alarme signalant la fin des visites résonna. Rackist s'interrompit, chercha le regard de sa fille.

« Jeanne, s'il-te-plaît. Ne vas pas plus loin. Tu peux encore tout arrêter... »

Un policier arriva derrière Rackist et lui demanda de se relever. Jeanne sentit quelqu'un lui taper sur l'épaule. « A-attendez, » tenta-t-elle, mais ni son père ni les officiers ne l'écoutaient. Alors qu'elle était si proche! Qu'il était décidé à l'aider! Des larmes de frustration lui montèrent aux yeux alors qu'on la guidait vers la sortie. Elle devait marquer tout ce qu'elle avait entendu, tout ce qu'il avait enfin été prêt à dire. Les mots exacts étaient importants; il ne pouvait rien dire qui ne soit entendu par ses gardiens, après tout, il avait pu vouloir utiliser des codes. S'attardant dans la salle d'attente, elle nota tout ce dont elle se souvenait, puis elle se dirigea vers la sortie. Elle déchiffrerait le code. Elle retrouverait la légende de la carte au trésor et elle la suivrait jusqu'au coffre secret –

« Bonjour, Miss Jeanne. »

La jeune femme se figea sur les marches de la prison. Deux hommes gigantesques se tenaient de chaque côté de la porte. Il lui fallut quelques secondes, mais elle reconnut l'un des deux colosses; c'était le Christopher de la photo. Avec cet indice, elle identifia le second sans difficulté: il venait aussi de la photo. Mais ils étaient grands, et ils étaient sombres, et la jeune femme eut presque envie de se mettre à courir. « O-oui...?
- Il va falloir venir avec nous, » dit celui dont elle ne connaissait pas le nom. Sans violence, mais avec fermeté, ils posèrent chacun une main sur ses épaules, et l'encadrèrent pendant qu'elle descendait les marches. Ils la firent aller droit à une grande voiture noire aux vitres fumées.

« Cliché, » dit-elle entre ses dents pour se calmer, sans obtenir de réaction. Christopher lui ouvrit la porte, et après un instant d'hésitation elle se laissa entraîner. Il y avait quelqu'un assis au fond, mais dans la demi-pénombre de la voiture elle ne le reconnut pas. Il était sans doute là pour l'empêcher d'ouvrir la porte. Jeanne se mit donc au milieu et mit sa ceinture, tendue. Christopher se mit à côté d'elle et ferma la porte, pendant que le dernier – le grand blond aux mèches folles de la photo – se mettait au volant.

La jeune femme avait à peine eu le temps de réfléchir. Sa gorge était sèche, et elle gardait ses deux mains serrées contre elle. Pourtant, quelque chose lui paraissait apaisant dans cette voiture. Elle mit un certain temps à comprendre qu'il s'agissait du parfum. C'était le même que Meene utilisait dans sa chambre. Bon, alors elle n'était pas juste en train de se déconnecter de son corps, il y avait une raison à l'absence de panique. Mais cela n'était pas très rassurant.

« Je croyais que Meene était partie pour le travail, » souffla-t-elle d'une voix faible.

« Elle est revenue en avance," expliqua Christopher. « Tu as manqué ton rendez-vous chez Kevin, alors il a donné l'alarme. »

Une espèce de gel commença à remonter des pieds de Jeanne. « L'alarme?
- L'alarme. » C'était l'homme assis au volant. Il conduisait différemment de Meene; il était plus nerveux, plus sec dans ses tournants. En regardant la route, Jeanne se rendit compte qu'ils la ramenaient à la maison. "Tu deviens un danger pour toi-même. Meene ne te comprend plus, et Kev' non plus. Aller voir la police? Et puis une pauvre femme qui ne t'avait rien demandé? Franchement, à quoi tu pensais? »

Jeanne n'osa pas répondre. De quoi se mêlaient-ils?

« Tu n'as rien à dire? Tu cherches quoi, en fait? A te faire arrêter? A nous faire arrêter? »

La jeune femme fronça les sourcils. La glace continuait de monter en elle. « A vous... faire arrêter? »

L'inconnu eut un geste d'énervement. Christopher leva une main. « Du calme, John. On arrive, Meene saura mieux expliquer que nous. »

Et en effet, le blond ralentissait devant la maison de Meene. John descendit, Christopher descendit, et le dernier homme attendit qu'elle descende pour la suivre. Ils restaient autour d'elle, comme s'ils avaient peur qu'elle s'enfuie. En même temps, s'ils connaissaient Kevin, ils savaient qu'elle en était capable. Mais elle ne prit pas la fuite, elle resta calme, silencieuse, obéissante. Elle était seule, ils étaient plusieurs; elle devait attendre son heure.

Meene se tenait à la fenêtre pour les attendre, et elle ouvrit la porte devant eux. Elle non plus ne souriait pas. Elle avait des cernes. « Ah, vous êtes là, » dit-elle avec un enthousiasme qui sonnait aussi juste qu'un violon désaccordé. « Vous n'avez pas eu trop de mal à trouver? »

Jeanne entendit le « à la trouver » que sa mère avait voulu avaler.

« Non, » souffla John. « C'était très bien indiqué. » Il rentra le premier, Jeanne sur ses talons. Puis il se posta devant l'escalier, de façon presque naturelle, forçant la jeune femme à bifurquer vers la cuisine. La table avait été mise – bien mise, par rapport à d'habitude – et à l'odeur la maîtresse des lieux avait préparé des truites aux amandes. Il s'agissait d'un des plats préférés de sa fille adoptive. Une façon comme une autre de l'apprivoiser.

Jeanne sentait le piège qui s'était refermé sur elle. Elle n'était pas ici avec des amis. Elle était au milieu d'un cercle de hautes jambes et de hauts cœurs qui avaient décidé qu'elle devait être protégée d'elle-même. Ils parlaient entre eux, s'enquérant de la santé des uns, des autres. Elle n'aurait pas su dire si Meene était à l'aise avec eux, ou si elle faisait semblant pour ne pas les énerver; elle répondait franchement à leurs questions, mais son regard fuyait de part et d'autre de la pièce, comme pour éviter leur jugement. Jeanne se trouva partagée. Elle savait bien ce que c'était, le sentiment de courir sur des charbons ardents pour éviter les regards, et une part d'elle était assez contente que Meene se trouve à sa place, pour une fois. Mais le reste de son esprit était tendu contre le groupe d'hommes. Meene était à elle, cette histoire était à elles; ils n'avaient rien à faire là.

Jeanne se rendit soudain compte qu'elle serrait sa bague au creux de sa main dans sa poche, en point d'en avoir mal. Lentement elle relâcha l'objet, et le fit tourner autour d'un doigt. Elle devait réfléchir plus calmement. Être froide, être rationnelle – c'étaient là les clefs du succès. Elle dévisagea ses interlocuteurs, et se força à graver les visages dans son crâne. Puis elle coula un regard vers le réfrigérateur. De là où elle était assise, elle pouvait voir la photo. Marco était au centre; John était à sa gauche. Christopher et l'autre étaient là aussi. Rackist était à sa place, sous l'aimant.

« Porf, veux-tu bien m'enlever cette horreur? » La voix de John était presque physiquement dérangeante soudain, et Jeanne grimaça ouvertement. Elle lui jeta un coup d'œil, et s'aperçut que lui aussi regardait la photo. Figée, elle attendit que Meene réagisse; mais Meene ne dit rien. L'homme dont elle ne connaissait pas encore le nom s'avança vers le réfrigérateur, prit la photo, la posa au-dessus du meuble, hors de vue. « Voilà.
- C'était très gentil de nous inviter, Meene. J'ai souvent regretté de ne pas revoir la petite, » dit Christopher avec un sourire pour Jeanne. Le géant semblait faire extrêmement attention à tous ses gestes : il était délicat, précautionneux, et son sourire se voulait inoffensif. Pourtant, pour la jeune femme à qui il était adressé, ce sourire sembla plein de dents. Prêt à mordre.

Progressivement, tout le monde s'installa autour de la table, et le repas commença. Aucune grande discussion ne s'engagea. Les adultes discutaient des informations du jour, du temps, de mille autres choses inintéressantes. Jeanne cessa d'écouter. De toute façon, ils ne lui adressaient pas la parole; ils parlaient entre eux. Et plus les minutes coulaient, plus l'inconfort de Meene s'atténuait. Elle avait maintenant l'air à l'aise au milieu de ces inconnus, pour quelqu'un dont « ils n'étaient pas vraiment proches. » Jeanne se mit à l'observer de plus près, sa chère mère. Le soulagement se levait sur son visage comme un soleil. Qu'avait-elle craint?

« Hein, Jeanne. » C'était encore John qui parlait.

Jeanne sursauta presque, et le dévisagea. Il était assis en face d'elle, à la gauche de Meene. Les yeux inquisiteurs du blond lui donnèrent l'impression de chiens sur la piste d'une proie blessée. Il traquait quelque chose sur son visage, et elle ne savait pas quoi. La jeune femme avala sa salive.

« John proposait qu'on prenne des vacances toutes les deux, » expliqua Meene en sentant la tension. Jeanne pivota pour la regarder, et la brune eut ce sourire nerveux que Jeanne s'était toujours sentie parée. « Il y a une exposition magnifique sur les chamans à Toronto en ce moment, et je me suis dit qu'on pourrait en profiter pour visiter un peu le pays. Il te reste toute une semaine de vacances, et tu as déjà bien révisé pour les examens. Comme John est agent de voyage, il peut nous avoir des billets gratuits... »

Jeanne cligna des yeux. D'où sortait cette idée? Elle ne pouvait pas quitter le pays comme ça – elle ne pouvait pas tout laisser en plan!

Tout le monde la regardait. Elle se sentit mise à nu tout d'un coup. Ils étaient encore en train de fouiller son visage. Nerveuse, elle se força à ne pas cacher son visage et sourit à retardement. « C-ça me paraît une bonne idée! C'est génial de pouvoir y aller comme ça, » et s'ils sentirent à quel point elle se forçait, ils n'en dirent rien. Ils souriaient tous, contents maintenant de ce tribut donné à leur parodie de repas heureux. On la laissa tranquille, et elle lâcha un léger soupir de soulagement.

Le repas continua. Silencieusement, Jeanne chassait sa nourriture tout autour de son assiette. Elle avait faim, un peu, mais son estomac lui semblait hermétiquement fermé, et elle se contenta de grignoter le poisson, une amande à la fois. Elle avait toujours mangé plus lentement, mais comme elle ne parlait pas, et qu'ils pépiaient au-dessus d'elle, personne ne sembla vraiment s'en plaindre. Puis ce fut le dessert, un gâteau que Meene adorait mais que Jeanne ne pouvait pas manger sans vomir. Sa mère ne lui en servit pas, et, armée d'un yaourt, la jeune femme les regarda se régaler.

Elle savait qu'elle aurait dû écouter, épier. Ces gens étaient sur la liste des témoins, et ils avaient été les amis de Marco et, de ce qu'elle devinait entre deux mots, les subordonnés de Rackist. Mais ils ne disaient rien d'intéressant, et elle n'arrivait pas à se concentrer. Au bout de deux phrases elle décrochait déjà, perdant les mots dans un nuage de bruit blanc. A la place, les mots de Rackist passaient et repassaient en boucle. Cela lui donna mal au crâne, et elle leva ses mains sur ses oreilles.

« Ça va, Jeanne? »

Sans bouger ses mains, elle leva les yeux. C'était Meene qui s'inquiétait. Le souvenir de leur dernière dispute revint se loger dans la gorge de la jeune femme, et elle se crispa. « Ça va, » parvint-elle à faire sortir à voix basse. « Je suis fatiguée.
- C'est bien normal, après toutes ces émotions, » acquiesça John après avoir concerté ses amis du regard. « Tu devrais aller te coucher, il est tard. »

Jeanne regarda Meene, qui hocha la tête à son tour. Enlevant ses mains de ses oreilles, la jeune femme se leva de sa chaise et suivit sa mère jusqu'aux escaliers. Elle avait posé son sac devant l'escalier; elle le reprit à ce moment-là. Pas question de leur laisser voir tout ce qu'elle avait trouvé.

« Je suis désolée, pour avant-hier, » dit alors la brune. « Je me suis emportée. Mais j'ai peur pour toi, Jeanne, tu dois comprendre. »

Jeanne s'immobilisa sur la première marche. Elle « devait » comprendre?

Jeanne en avait assez de toujours faire ce que les autres pensaient qu'elle devait faire. Quelque chose dans les mots de Rackist avait fait 'tilt' dans son esprit. Mais elle n'avait plus beaucoup de temps. Visiblement, elle n'en avait plus du tout. Alors il allait falloir ruser. Non, « ruser » ç'aurait été trop fort. Elle n'allait pas mentir; pas vraiment. Il s'agissait simplement de la rassurer. Ce qui tombait bien, parce qu'elle avait envie de rassurer sa mère, et qu'elle ne voulait pas rester fâchée.

Son sourire plastique aux lèvres, la jeune femme descendit de la marche, s'approcha de Meene et la prit contre elle. Elle atteignait la gorge de sa mère. « Je suis désolée de t'avoir inquiétée. J'ai vraiment hâte de voir le Canada et de prendre l'avion. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Pardonne-moi, » souffla-t-elle à son oreille.

Meene, après un temps de surprise, referma ses bras sur Jeanne. L'odeur de femme adulte qui montait aux narines de sa fille fit sursauter son estomac. Plus que tout, elle détestait les câlins. C'était comme une cage qui la bloquait, la serrait contre des vêtements qui grattaient, une peau trop parfumée, des cheveux qui lui rentraient invariablement dans les yeux. Mais elle se força à l'immobilité, et ne bougea que lorsque Meene la relâcha.

La brune avait un grand sourire sur les lèvres, le genre de sourire qu'on appelle « maternel » : rassurant, protecteur, éblouissant. « Je suis contente que tu comprennes. Alors file te coucher, on va avoir une longue journée demain pour tout préparer. »

Jeanne acquiesça et, gardant son sourire de poupée, elle s'inclina malicieusement en direction des autres adultes avant de grimper l'escalier quatre à quatre. Une fois en sécurité dans sa chambre, elle enleva ses chaussures, éteignit la lumière, et commença à préparer son sac dans le noir. Elle n'avait pas fermé la porte à clef, mais elle se tenait suffisamment proche du lit pour s'y jeter à la première alerte. Une fois le sac fini, elle alla se brosser les dents, et se changea, passant un gros chandail sur sa chemise et des chaussettes plus épaisses. Bientôt, elle entendit le groupe d'hommes saluer Meene et sortir de la maison. Quand la brune monta les escaliers, Jeanne était prête: son sac était caché sous son lit, tout était éteint, et elle était enveloppée dans un duvet épais qui cachait ses vêtements. La brune passa la tête par la porte. « Tu dors, Jeanne? »

La jeune femme ne répondit pas, feignant en effet le sommeil; elle entendit sa mère adoptive étouffer un soupir de soulagement, puis la porte fut refermée. Jeanne attendit; Meene se doucha, se coucha, s'endormit. Jeanne attendit encore. Quand elle fut vraiment sûre de ne plus rien risquer, elle se releva, prit ses chaussures dans une main et son sac dans l'autre, et s'aventura dans le couloir. Elle savait exactement quelle marche craquait, quel bout de carrelage ébréché risquait de se ficher dans son orteil. D'habitude, elle faisait exprès de marcher sur les planches craquantes, amusée par le bruit; là, elle n'en toucha aucune. Une fois en bas, elle posa son sac contre l'escalier, comme si elle l'avait posé en arrivant; si Meene l'entendait, elle n'aurait rien contre elle. Avec mille précautions, la jeune femme ouvrit la porte d'entrée, s'immobilisant à chaque minuscule bruit. Puis elle glissa son sac sur le palier, ainsi que ses chaussures à scratch trop bruyantes pour être enfilée à l'intérieur. Ensuite elle referma la porte, tout aussi doucement, enfila et scratcha ses chaussures, et fila dans la nuit.

Rackist avait dit qu'à fouiller des cercueils, elle allait s'attirer des ennuis; mais il n'y avait qu'un cercueil dans toute cette histoire, alors il était peut-être temps d'aller y regarder de plus près.