Lothíriel n'écoutait pas les conversations autour d'elle. Elle entendait à la place le grondement de l'océan. Cela ne faisait que quelques mois qu'elle avait quitté les siens et déjà l'océan lui manquait. Elle se demandait comment elle survivrait au Rohan loin de son pays natal. Cela faisait depuis l'hiver qu'elle vivait à Minas Tirith, aux côté de la Reine Arwen, en qualité de dame de compagnie. Elle s'initiait aux divers subtilités du rôle d'une reine et surtout apprenait à connaître cette nouvelle souveraine.

Dame Arwen, ou simplement Arwen comme elle préférait qu'on l'appelle, possédait une nature si aimable que l'on ne pouvait pas s'empêcher de l'admirer et de s'attacher à elle. Lothíriel appréciait quand elles se retrouvaient seules à parler de la séparation des siens, du devoir d'un souverain et de sa compagne ou simplement de la beauté de la Terre du Milieu. Arwen racontait d'innombrables histoires sur le passé de cette terre. Mais la présence de la noblesse gondorienne était pesante autant pour l'elfe peu habituée à être ainsi observée ainsi que pour Lothíriel qui en sa qualité de future mariée se trouvait toujours au centre de chaque conversation. On lui posait tellement de questions sur Eomer et sur comment elle arriverait à survivre dans les terres sauvages du Rohan que la princesse finissait toutes ses journées avec une affreuse migraine. Elle piaffait d'impatience de la venue d'Eowyn car cette dernière savait comment remettre ces dames à leur place. Lothíriel n'osait pas dire un mot mais sa diplomatie légendaire évitait bien des conflits. Et elle savait qu'il serait préférable de ne rien raconter à Eowyn car celle-ci risquerait de se mettre à dos toute la noblesse de Minas Tirith.

Mais récemment, Dame Arwen, voyant que sa protégée ne savait pas comment répondre à ces impertinentes questions, coupait court à ce genre de conversations. Brodant une tapisserie représentant le serment renouvelé par Eomer et Aragorn entre ces deux royaumes, Lothíriel priait à chaque point que sa vie à Meduseld ne ressemble pas à cela. Ce qu'elle avait entrevu lors de son séjour ne présageait pas cela. Mais le Meduseld qu'elle avait observé ne disposait pas d'une reine. Comment se comporteraient les rohirrim face à une reine étrangère ? L'angoisse qu'elle avait ressentie à l'idée d'épouser un étranger s'était dissipée et maintenant c'était son avenir si différent de son passé qui l'inquiétait. Elle savait qu'Eomer était un homme bon et peut être qu'un jour elle l'aimerait. Mais comment serait sa vie en tant que reine ?

- Lothíriel? Vous êtes toute pâle... Peut-être que vous feriez mieux d'aller prendre l'air dans mon jardin.

C'était la voix pleine de bonté d'Arwen. Lothíriel acquiesça.
Seule dans les délicates allées de ce jardin créé avec des siècles d'existence, Lothíriel respirait à nouveau. A Dol Amroth, il n'y avait pas toutes les contraintes que la princesse rencontrait dans la vie de la reine Arwen. Dans son palais natal, elle n'avait jamais passé de longues heures enfermée avec la haute noblesse. Oui, elle avait connu les salons de sa tante mais il y avait toujours une grande liberté. Personne n'était tenu de rester là pour faire bonne figure.
Une reine étrangère n'avait aucun répit, elle était toujours en scène. Chacun de ses gestes était observé et analysé.
A Dol Amroth, quand elle sentait trop le regard des dames de la cour sur elle, la jeune princesse s'était toujours réfugiée auprès de sa gouvernante, de ses frères, rarement de son père mais surtout auprès de la mer. Elle ferma les yeux et revit le petit jardin que l'inconsolable prince avait fait planter en honneur de sa défunte épouse. Lothíriel avait passé de longues heures assise contre le mausolée d'une blancheur éblouissante. Elle ne savait pas ce qu'était une mère mais elle s'était longuement bercée là-bas. Une vie triste diraient certains mais elle n'avait jamais manqué de rien.

Elle craignait la solitude et la surpopulation de Meduseld. On disait qu'en hiver toutes les tables étaient remplies et chaque couloir regorgeait de murmures et de rires. Lors de son court séjour là-bas, elle avait vu que seule elle ne pourrait jamais aller se réfugier dans les bras réconfortants de la nature. L'enfermement, voilà ce qu'elle craignait.

Lothíriel se rapprochait de la véranda quand elle remarqua la présence d'Eowyn. C'est avec un enthousiasme réel qu'elle s'élança vers sa future belle soeur. Alors qu'Eowyn lui donnait des nouvelles de Faramir, l'angoisse de Lothíriel se dissipa. En revoyant la vivacité et l'éblouissant caractère d'Eowyn, Lothíriel se rendit compte qu'une telle femme n'aurait jamais pu grandir dans le Rohan si c'était une prison comme la cour de Minas Tirith.

Ce soir là, Eowyn s'empressa d'écrire à son frère pour lui raconter son périple à travers l'Ithilien pour rejoindre la capitale. Elle prenait un malin plaisir à lui raconter comment elle avait fait ce chemin dangereux toute seule. Elle était, après tout, celle qui avait terrassé le roi sorcier d'Angmar. Elle savait que son frère serait hors de lui mais il ne possédait plus aucune emprise sur sa vie. Pendant un instant elle observa la flamme de la bougie qui éclairait sa missive et se demanda comment Eomer serait avec sa future épouse. Certes Lothíriel semblait fragile et passive mais elle avait entrevu en elle un certain entêtement et désir de liberté que rien ne pourrait réfréner. Mais la princesse d'Ithilien haussa les épaules, en tout cas son frère avait déjà eu assez de labeur avec elle et saurait comment laisser vivre son épouse.

Eomer soupira en déchirant une autre missive pour Aragorn au sujet de la possibilité de la présence d'orcs dans l'Emnet Est. Il avait hâte de terminer ses correspondances pour aller boire avec ses hommes. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion de passer une soirée à rire, chanter et raconter des histoires. Sa vie de maréchal lui manquait. Il finit par se lever, ces lettres pouvaient attendre. Ce soir, il avait envie d'entrain.

Il rejoignit la taverne où il avait passé bon nombre de soirées de beuverie en tant que maréchal. Maintenant qu'il était roi il ne se laissait jamais entièrement aller. Mais être ici était comme s'il redevenait un soldat comme les autres. Il plaignait le pauvre Aragorn: de rôdeur, il était devenu souverain d'un royaume où le rang et l'étiquette tenaient une énorme place. Le Rohan était comme une famille pour lui. Mais alors qu'il prenait une gorgée de sa bière, il se demanda ce que son épouse penserait de cela. Une délicate princesse gondorienne n'approuverait jamais d'être laissée seule dans un pays étranger. Lui laisserait elle au moins la liberté d'apprécier passer du temps avec ses hommes ? Une voix le sortit de sa réflexion trop profonde pour un pareil établissement:

- Où est donc Beornil?

Eothain haussa les épaules et rétorqua:

- Edalin lui avait fait tout une histoire devant nous. Ces femmes...

Eomer vida son gobelet d'une traite. Si même une rohír tenait son époux avec un pareil harnais! Quelqu'un vida le pichet dans le gobelet de son roi. Eomer regarda le gobelet se remplir et déborder. Il ne fit aucun geste pour sauver cette pauvre table maculée. Il se leva tout simplement et prit congé de ses hommes qui grognèrent de le voir partir si tôt. Eothain se moqua même de son cadet:

- Je crois que j'ai effrayé Eomer avec mes histoires de femmes...

Eomer haussa les épaules:

- Je ne sais pas s'il faut être effrayé par tes histoires ou par le fait que tu es encore célibataire.

L'air frais de l'extérieur réveilla l'esprit engourdi d'Eomer. Il était certain qu'en temps qu'homme marié sa vie changerait. Mais tout le monde savait que personne ne pouvait le forcer à faire autre chose que ce qu'il voulait. Dans Meduseld, il remarqua qu'il y avait encore des gens dans le grand hall. En s'approchant, il reconnut Beornil et Edalin. Il se fit discret pour ne pas les déranger. Ne voulant pas violer leur intimité il essaya de ne pas les regarder mais néanmoins son regard se posa sur eux. C'était la première fois qu'il voyait son compagnon d'arme sourire ainsi. Il ne semblait pas porter les rides et les inquiétudes tellement habituelles sur son visage. Il souriait alors qu'Edalin lui disait quelque chose. Malgré lui Eomer s'arrêta et dans l'ombre épia ce couple. Il avait vingt-huit ans, un âge avancé pour un homme célibataire. Mais pour un guerrier être sans attache était sa seule réalité. Qui voulait laisser une épouse seule à l'attendre alors qu'il guerroyait? Étant le neveu du roi, Eomer avait suivi les conseils de Théodred sur la gent féminine. Ainsi contrairement à ses compagnons d'armes célibataires, il n'avait pas d'amantes à chaque taverne. Il y avait eu des amourettes mais rien qui puisse compromettre le neveu du roi. En voyant cette nouvelle jeunesse dans le visage de Beornil, Eomer se rendit compte qu'il ne connaissait pas ce qu'était la félicité de la vie conjugale. Beornil avait toujours été un avide fêtard qui aimait galoper la nuit pour le plaisir de cette douce solitude. Et maintenant, sans trop de plaintes, il acceptait et désirait même passer une soirée tranquillement aux côtés de son épouse.

Eomer reprit son chemin vers son bureau. Peut-être que ce qu'il voyait comme un enfermement serait bien plus apaisant que la liberté.

Lorsque tout Gondor commença à accompagner sa princesse au pays du Seigneur des Chevaux, c'était une belle journée qui commençait. Lothíriel ne se retourna pas pour voir la cité blanche s'élever derrière son dos. C'était Dol Amroth qu'elle avait quitté. Depuis beaucoup de mois elle la pleurait déjà. Tous les visages étaient tournés sur elle. Dans la foule qui les accompagnait, elle croisa le regard fier de son père, elle garda son sourire neutre aux lèvres. Elle enfouissait ses inquiétudes dans son coeur et refusait de s'y pencher. Elle savait que si elle réfléchirait trop, elle partirait au galop chez sa Tante. Elle se remémorait la bibliothèque poussiéreuse et ses soirées mondaines où on parlait de tout avec un détachement sophistiqué. Puis, elle revit Eomer qui lui tendait la main pour l'aider à grimper sur sa monture. Elle entendit ses mots pleins de candeur et de promesse. Elle avait accepté son devoir à mi voix et elle osait à peine croire à la parole de son fiancé. Mais coûte que coûte, elle ferait son devoir.

Étrangement, Meduseld brillant comme un rayon de soleil semblait rassurant. Le sourire de Lothíriel n'était pas entièrement feint. Une année avait passé depuis ce jour où elle avait appris quel serait son devoir. Et maintenant qu'elle gravissait la colline d'Edoras pour rejoindre ce qui serait son nouveau foyer, la présence de sa famille derrière et devant elle la rassurait encore. Mais elle savait qu'amère serait la séparation. Chaque jour passé à s'écouter et à se parler et voilà qu'elle devrait prendre congé de tout cela.

Plus jamais... Plus jamais être la princesse de Dol Amroth qui déjeune avec ses frères et tente de cacher ses bâillements en écoutant leurs inlassables histoires de navigation. Il y avait trop de plus jamais et Lothíriel savait que pour ne pas décevoir toutes les personnes qui l'accompagnaient elle devait éviter de montrer un visage mélancolique. Elle était née princesse et elle avait connu des journées où il était exigé d'elle de garder la tête haute, le sourire sur les lèvres et le regard serein même quand sa cité était pleine à craquer de réfugiés avec une maigre garnison pour les défendre.

Eomer les accueillit et il s'empressa d'aider Lothíriel à descendre de sa monture sous les encouragements bruyants des gens massés autour des voyageurs. Leurs regards se croisèrent et il lui souhaita la bienvenue personnellement. Et l'éclat de son regard fit sourire sincèrement Lothíriel.

Il lui glissa dans l'oreille:

- Je sais que tu apprécies peu mes chiens alors il y a un présent qui t'attend dans notre chambre.

Elle le dévisagea avec étonnement mais il se garda de répondre à sa question muette.
Elle maîtrisait avec peine son impatience alors qu'Eowyn la guidait vers sa nouvelle chambre. Il avait dit notre chambre : son c ur fit un bond en se souvenant de cela. L'anticipation de la surprise qu'il lui avait préparé lui avait fait momentanément oublier le tournant que prendrait cette journée et celle du lendemain. Eowyn ouvrit la lourde porte qui menait dans l'antichambre qui avait été meublé comme un salon. Puis elle se mit de côté et laissa Lothíriel pousser la porte de la chambre. Les lourds volets étaient ouverts et une grande pièce baignée de lumière se prêtait à sa vue. Un lit assez grand pour un régiment était couvert de draps du même vert sombre que les draperies et les tapisseries sur les murs. Elle remarqua avec étonnement que le travail de broderie qu'elle avait terminé ornait cette pièce.

Mais avant qu'elle puisse découvrir les autres meubles et décorations de ses appartements, son regard se porta sur les deux fauteuils qui se tenaient face à l'âtre. Un mouvement sur celui de droite attira son regard. Elle retint une exclamation quand elle remarqua enfin la surprise que lui avait préparé Eomer. C'était un petit chaton au visage blanc et gris et au pelage soyeux. Lothíriel s'empressa de le caresser du bouts des doigts et le chat émit un petit miaulement pitoyable. Lothíriel tourna le visage vers Eowyn mais elle remarqua qu'elle avait quitté la pièce. Elle était tellement concentrée sur le petit chaton qui lui mordillait le doigt qu'elle n'entendit pas Eomer venir dans la pièce. Le protocole gondorien aurait blêmi en voyant des fiancés se retrouver seuls dans leur chambre nuptiale avant la célébration de leur mariage. Mais Eomer-roi ne craignait absolument pas l'opinion du Gondor sur ses faits et gestes. Il voulait revoir celle qu'il allait épouser le lendemain, se rassurer que cette femme existait vraiment et qu'il ne l'avait pas imaginé ou idéalisé pour mieux s'efforcer d'accomplir son devoir.

Il lui suffit juste de voir son air ravi penché sur la petite boule de poil pour se remémorer qu'il avait effectivement fait le bon choix. Elle se redressa et fit quelques pas vers lui, tenant contre elle le petit chaton. Au loin on pouvait entendre la rumeur des invités et des habitués du Hall d'Or. Mais aucun des deux ne dit un mot. Il lui suffisait de voir l'air radieux de sa fiancée et elle ne pouvait pas détacher son regard du sien. Le chaton impatient finit par s'échapper des bras de sa nouvelle maîtresse et fila bouder dans son coin. Lothíriel ne lui adressa pas un autre regard. Elle ne voyait que son futur époux. Il s'approcha d'elle et ils se retrouvèrent nez à nez, humain à humain, femme à homme. Ce fut un instant d'une éphémère éternité où leurs présences se convergeaient et rien d'autre n'avait d'emprise sur eux, puis il pencha le visage vers elle et lui souhaita vraiment la bienvenue cette fois.