Chapitre 4

- Il ne doit être pas loin d'une heure du matin à Osaka, tu es sûre que ça ira ?
- Oui… Tomoko sera au contraire inquiète si je ne la réveille pas, quant à mes parents ça m'étonnerait qu'ils dorment. « Et Kazuma, je l'appelle ? » Pensa-t-elle. «Il déteste être réveillé. Même pour des raisons comme celle-ci… Et puis si je l'appelle devant Reï, elle va vouloir savoir qui c'est. Je n'ai pas envie de penser à lui pour le moment. Tomoko se chargera bien de lui dire que je suis arrivée à bon port…
- Tu es sure que ça va ? » Demanda Reï en voyant Nanako si songeuse.
- Oh… Oui, je suis fatiguée, c'est tout… » Prétexta-t-elle.
- Je comprends… sourit Reï. « Je te fais un café frappé ? ». Proposa-t-elle.
- Avec plaisir ! » Répondit Nanako avec entrain.
- Je vais m'habiller d'abord... Je te laisse, le téléphone est là… L'indicatif pour le Japon c'est le 00 81…
- Reï ?
- Humm ?
- Merci d'être si attentionnée… » Glissa doucement Nanako.
- De rien…Poupée-chan… » Gazouilla Reï avec un clin d'œil avant de s'éclipser dans une pièce voisine.

« Poupée-chan »… C'était ainsi que Reï l'appelait. Et ce, avant même que leur relation ne commence. Surnommée ainsi en raison de sa ressemblance avec son alter-ego, une poupée de porcelaine cédée par Fukiko, qui ne quittait jamais sa chambre et veillait silencieusement sur ses nuits. Elle avait comme qui dirait pris vie en la personne de Nanako, et veillait sur elle de manière autrement plus active, parfois invasive même, sourit Reï en y repensant, mais la raison de cet acharnement à vouloir son bien était tout simplement l'amour, et il avait fallu à l'une, comme à l'autre, quelques mois pour s'en rendre compte.

Tomoko fut la personne que Nanako appela. Cette dernière décrocha presque immédiatement, signe qu'elle attendait sans doute impatiemment près du téléphone.
Directement, faisant fi des lieux communs sur le décalage horaire et la nourriture servie à bord des avions, elle aborda le sujet de ses retrouvailles avec Reï.

- Comment va Reï ? Qu'est-ce que tu as ressenti en la voyant ? »

Nanako repensa à Reï, il y a quelques minutes, vêtue d'une simple serviette de bain et senti le rouge lui monter aux joues. Avant de répondre, elle jeta un œil inquiet en direction de la porte de la pièce dans laquelle Reï avait disparu.

- Elle va très bien…
- Et ?
- « Et » quoi ?
- Commet tu l'as trouvée, physiquement ?
- … » Nanako s'attendait parfaitement à ce genre de question de la part de Tomoko, surtout après la conversation qu'elles avaient eu avant son départ. Mais elle ne savait pas quoi répondre et garda le silence.
- Allô ? Aaaah fichus appels longue distance ! » S'énerva Tomoko.
- Je ne t'ai pas entendue… » Prétexta Nanako
- REÏ ! COMMENT L'AS-TU TROUVÉE ? CHANGÉE ? PLUS BELLE OU MOINS BELLE ?

Au même moment, Reï refit son apparition, portant un simple short court et moulant, un débardeur, et de toute évidence, pas de sous-vêtements. Elle marchait toujours avec la même grâce, mais avec une allure plus assurée. Sa silhouette avait légèrement changé elle aussi, elle avait pris quelques kilos qui lui seyaient à merveille, son corps était de manière générale, plus musclé. Nanako, accaparée par cette vision, baissa la main et par la même le combiné duquel on pouvait percevoir la voix nasillarde de Tomoko s'agacer et remettre en cause la qualité des services de télécommunications français. A la question de Tomoko, elle aurait voulu répondre à quel point Reï lui semblait divine, et qu'elle commençait à se demander si son esprit lui jouait des tours ou bien si Reï cherchait à attirer son attention, prétextant la chaleur pour s'habiller comme si elle était prête à aller se coucher.

- Je te prépare ton « frappé »…Annonça Reï en se dirigeant vers le coin cuisine, alors que le regard de Nanako, bien malgré elle, se dirigea vers le postérieur de son hôte.

Nanako porta le téléphone à son oreille. Tomoko ne s'était toujours pas calmée.

- Oui, tout se passe bien » énonça la jeune femme d'un ton mécanique tout en accompagnant du regard le déplacement de son hôte.
- Enfin, tu m'entends à nouveau, c'est pas trop tôt ! Je te demandais si…
- Je vais appeler mes parents maintenant, ça risque de faire tard après pour eux, tu comprends... » Elle raccrocha l'appareil sous regard amusé de Reï.

Tomoko ne savait que penser. Cette perturbation sur la ligne semblait bien « opportune ». Non, il n'y a pas de hasard. C'est exactement ce qu'elle craignait qui était en train de se produire. Elle en était certaine… D'ailleurs pourquoi « craindre » que ceci se produise. Pensa-t-elle. Nanako était tellement heureuse lorsque Reï et elle sortaient ensemble. Sa relation avec Kazuma n'avait rien de comparable. Mais ce genre d'union était si atypique, encore si mal accepté, l'un dans l'autre, son amie n'était-elle pas condamnée à souffrir ? Tomoko soupira.

Nanako expédia rapidement le coup de téléphone destiné à ses parents. Au cours de la conversation, son père lui demanda si elle souhaitait qu'ils informent eux-mêmes Kazuma que son arrivée en terre française s'était faite sans encombre.

- Oh oui s'il te plait ! » Répondit-elle avec un peu trop d'enthousiasme.

Reï pourtant toujours accaparée par sa tâche, leva la tête intriguée. Nanako prit congé et reposa le téléphone. Reï arriva avec un sourire d'autosatisfaction aux lèvres et deux grands verres mouillés de condensation, remplis de café et de glace pilée.

- Avant c'était toi qui me préparais des choses…
- Tu as appris à cuisiner ? » Demanda Nanako en trempant ses lèvres dans la mixture.
- Oh non, le café frappé est la seule chose que je réussisse. J'ai bien été obligée d'apprendre à le faire moi-même, ça n'est pas vraiment dans les habitudes des français, même avec une chaleur pareille, ils tiennent à leur café serré et chaud…

Le café était délicieux, frais sans être glacé, ni trop sucré, ni trop amer…
- Tu le réussis très bien… » Admit Nanako.
- Merci. Alors, tu vas cuisiner pour moi, enfin pour nous, le temps que tu trouves un appartement ? » Sourit Reï.
- Tu n'a vraiment pas essayé depuis tout ce temps ?
- Non… Les plats tout faits ne sont pas si mauvais, et je respecte la date limite maintenant… » Insinua l'étudiante blonde.
- Bien… D'accord je cuisinerai pour toi, à condition que tu fasses un effort pour apprendre, d'accord ? » Fit promettre Nanako d'un ton professoral qui amusa Reï au plus haut point.
- Entendu… On commencera par tes sandwichs « BLT » !
- Comment ? Même ça, tu ne sais toujours pas ? » S'étonna la nouvelle arrivante.
- Non… Les tiens sont toujours meilleurs…
- Ils sont encore meilleurs quand on n'attend pas des jours et des jours pour les manger… » insinua Nanako. Le sarcasme fit éclater de rire Reï. Un rire des plus délicieux.

Et là non plus il n'y avait peut-être pas de hasard dans la demande de Reï. Car c'était ce mets que Nanako lui avait préparé et laissé devant la porte de son appartement-prison, et que Reï avait conservé jusqu'au jour où elles avaient séché les cours ensemble.
C'était aussi ces sandwiches qu'elles avaient dégusté ensemble ce fameux soir, où leur relation devint plus qu'amicale…

« Je suis heureuse d'avoir quelqu'un comme toi dans ma vie… Demain soir nous irons à la plage rien que toi et moi. Je te montrerai l'endroit que je préfère. Là où les couchers de soleil sont les plus beaux de la région. »

Nanako avait rendez-vous avec Reï à 15h00 à la gare. Avant cela, elle avait passé du temps avec Tomoko dans un salon de thé, pour ne pas attendre seule, pour dissiper le stress.

- Je rêve ou tu t'es maquillée ? » S'étonna Tomoko avant même de le saluer.
- Non pas du tout… » Rougit l'intéressée.
- Je me demande bien ce que tu peux cacher pour refuser d'en parler, même à moi, ton amie d'enfance.
- Reste avec moi jusqu'à disons 14h15, je ne peux pas t'en dire plus… Ne me demande pas plus d'explications s'il te plait.
- Bon… » Se résolut Tomoko.

Récemment, Tomoko avait accepté de couvrir nombre d'absences de Nanako auprès de ses parents. Par amitié, elle respectait la non-envie de son amie de ne pas partager la raison de ses absences inopinées, ses visites mystérieuses. Mais elle se sentait frustrée de ne pas connaitre l'identité de cette personne, un garçon certainement. De toute évidence c'était lui que Nanako comptait voir aujourd'hui. Elle ne l'avait pas questionnée d'avantage alors qu'elles dégustaient thés glacés et pâtisseries sans évoquer à nouveau le sujet. Puis, elle l'avait accompagnée jusqu'à la gare, boudeuse. La voyant ainsi Nanako avoua finalement à brûle pourpoint :

- C'est avec Saint-Just-sama que j'ai rendez-vous !
- SAINT-JUST-SAMA ! » S'exclama la jeune fille au point que certaines personnes présentes dans le hall de gare se retournèrent. « Pourquoi ne pas me l'avoir dit depuis le début ? Mais qu'allez-vous donc faire là-bas toutes les deux ? ». Nanako gênée d'avoir attiré l'attention sur elle, murmura penaude :
- On va juste un peu se promener, pique-niquer (elle désigna le panier quelle portait)… Elle m'a promis de me montrer l'endroit où les couchers de soleil sont les plus beaux de la région.
- Oh… » Répondit simplement Tomoko, perplexe. Cela ressemblait à s'y méprendre à un rendez-vous galant… Jugea Tomoko. Ainsi Nanako en pinçait pour une fille... Après tout ce genre de chose arrivait parfois… « Je peux venir ? » Demanda-t-elle feignant la bêtise.
- Tomoko… Je… » Commença Nanako gênée.
- Je plaisante ! » S'exclama la jeune lycéenne à queue de cheval en riant. « Mais je suis surprise… Moi j'étais persuadée en te voyant qu'il y avait un rendez-vous avec un garçon là-dessous. »
- Je ne sais pas, c'est peut-être un peu ça... C'est étrange pour moi aussi, je ne sais pas trop quoi penser… Mais je suis tellement heureuse, nerveuse, tu ne peux pas t'imaginer ! » Frétilla Nanako
- Je le vois bien… Et je le reconnais, que je trouve cette situation bizarre aussi. Mais comme tu l'as dit, tu es heureuse… » La jeune fille consulta sa montre. « A quelle heure a-t-elle dit qu'elle devait venir déjà ? »
- C'est vrai, je commence à m'inquiéter… » Elle regarda autour d'elle avec appréhension, quand son visage s'illumina. « Oh, la voici ! » Reï tout de blanc vêtue, s'avança, éclipsant la masse formée d'anonymes.
- Elle n'est pas habillée comme d'habitude… C'est toi qui lui fais cet effet-là ? » Plaisanta Tomoko avant de regretter ce qu'elle venait de dire. « Oh, j'espère qu'elle ne m'a pas entendue… »

La jeune femme rejoignit bientôt le couple d'amies.

- Tomoko… ? » S'étonna Reï, à la fois surprise et embarrassée.
- Ne vous inquiétez pas, Saint-Just-sama ! J'étais sur le point de partir, Nanako était un peu nerveuse, alors j'ai attendu avec elle. Bien, amusez-vous bien !

Tomoko fit sauter la clé de son antivol de vélo dans sa main avec un sourire espiègle et tourna les talons.

- Allons-y ! C'est ce train-là. » Fit Reï en pointant du doigt le panneau des départs. « Je suis désolée pour le retard, je suis passée chez le fleuriste pour envoyer des fleurs à Fukiko-sama, et je t'avais pris un bouquet aussi…
- Vraiment ? » Rougit Nanako
- Oui, mais il m'a échappé des mains, il est passé par-dessus la balustrade du pont en dessous duquel passent les trains là-bas. J'ai essayé de le rattraper, mais je n'ai pas réussi. En plus, un train est passé juste à ce moment-là. Il est tombé, et a fini complètement déchiqueté, je me suis dit, « Wahou ! Ça aurait pu être moi ! » S'exclama Reï, rieuse.
- Ne dis pas des choses comme ça ! » S'exclama Nanako horrifiée.
- Hé, je suis là… » Rassura la gracile blonde en caressant du doigt la joue de la jeune fille. Elle la regarda de haut en bas. « C'est pour moi que tu t'es apprêtée comme ça ? » Taquina-t-elle.
- Oui…
- Ça te va bien…
- Et toi ? » Osa Nanako
- Peut-être bien… » Répondit Reï énigmatique
- Je nous ai fait à manger pour ce soir !
- Oh, vraiment ? Qu'est-ce que c'est ?
- C'est une surprise !

Elles prirent place à bord du train, l'une à côté de l'autre. Elles ne s'étaient pas beaucoup parlé pendant le trajet. Nanako était nerveuse, elle repensait à ce que Tomoko lui avait dit : qu'elle avait pensé qu'il s'agissait d'un rendez-vous amoureux. Bien sûr, elle-même s'était posé la question, mais l'entendre de la bouche de quelqu'un était déroutant et signalait le caractère inhabituel de la situation… Elle repensa aussi à son ressenti la veille, cette sensation inédite et envoutante, lorsque Reï l'avait enlacée, et cette question : « Est-ce qu'elle me perçoit de la même manière …? ». Et si tout n'était qu'un malentendu ? Quelle idiote elle ferait…

Elle jeta un timide regard vers Reï, qui semblait, comme à son habitude, complètement ailleurs, à cette différence près, qu'elle présentait un visage serein. Était-ce en raison de la manière dont Fukiko-sama avait pris la dissolution de la sororité, et de son discours honnêtement bancal et bateau sur la dignité ? D'ailleurs Reï le lui avait dit hier soir « Je suis heureuse, Fukiko-sama n'a plus besoin de moi, tout ira bien pour elle… ». Ou bien Reï était-elle simplement heureuse d'être ici avec elle ?

Comme bien souvent dans la vie, la vérité se situait entre les deux. Oui, Reï se sentait mieux parce qu'elle avait tenu la promesse faite à sa mère, elle avait pris soin de Fukiko, à sa manière diront certains, et que maintenant, elle savait qu'elle saurait faire face quoiqu'il lui arrive. Mais Reï était aussi tout simplement bien aux côtés de Nanako. Et même si, elle n'avait jamais eu aucune vie amoureuse, elle ne savait pas trop elle non plus quoi attendre de cette journée, elle aussi s'était interrogée sur la nature des sentiments qu'elle éprouvait à l'égard de Nanako. Nanako lui avait bien dit texto qu'elle l'aimait, mais elle, Reï Asaka, faisait-elle partie de ces femmes qui aiment les femmes, où n'était-ce qu'une passade ? Après tout, n'avait-elle pas été toujours à plus d'un titre une fille un peu « à part » ? Aussi longtemps que Reï pouvait se souvenir, sa mère elle aussi avait été considérée comme, et c'était bien peu dire, une originale, alors il n'était pas étonnant qu'elle héritât de cette étiquette. Sans réponse claire, Reï décida d'agir de manière naturelle.

Osaka était une ville immense, mais dans leur petit quartier relativement suburbain où tout le monde se connait, cette étrange enfant et sa mère, une femme célibataire, ne passaient pas inaperçues.

Pour commencer, les riverains scandalisés avaient remarqué que l'année précédant la naissance de cette étrange petite fille aux yeux mauves comme des iris, la nommée Natsumi Asaka, avait déjà été enceinte, enceinte et célibataire, déjà... Le déshonneur, la honte, l'infamie car elle n'avait même pas la respectable justification d'être veuve pour excuser son mode de vie ignoble.

Elle était revenue sans nourrisson de l'hôpital, alors les voisins avides de commérages, avaient dit que l'enfant avait certainement péri. Cet enfant n'était bien entendu autre que Fukiko, et avait été confiée dans le plus grand secret, aux bons soins de la famille Ichinomiya.

L'année suivante, nouveau scandale, puisque cette femme au physique suspicieusement métissé avait récidivé, et vivait seule avec sa petite fille, une autre enfant frappée du sceau de l'illégitimité. Une rumeur répandue par des gens aussi bien informés que mal intentionnés prétendait que Natsumi Asaka était la maitresse entretenue d'un des hommes les plus riches d'Osaka, pour ne pas dire du pays, sans pour autant que le nom des Ichinomiya ne fut impliqué. Pour cette raison, par crainte de quelconques représailles éventuelles, les voisins les évitaient simplement, et ne proféraient jamais à leur encontre d'injure publiquement.

Pour couronner le tout, cette femme habillait cette petite fille blonde comme un garçon. « Un gâchis », déploraient les gens du coin, pour une si jolie enfant… Enfant que ses congénères évitaient, par mimétisme parental. Ainsi Reï vécu une enfance relativement seule aux côtés d'une mère artiste peintre, fantasque et aimante, mais qui contrairement à ce qu'on avait prétendu, n'obligeait pas Reï à s'habiller comme un garçon. C'était Reï elle-même, par goût, ou plutôt par dégout, des frous-frous et autres rubans, qui demanda à sa génitrice de s'habiller ainsi. Requête à laquelle son esprit libre avait répondu positivement.

Chemin faisant, Reï racontait anecdotes ou souvenirs au sujet d'un endroit devant lequel passait leur train. Elle expliquait aussi à Nanako qu'elle et sa mère venaient régulièrement ici, loin des regards pesant du voisinage, dans ce cadre apaisant et inspirant pour son art. Elle effectuait des croquis et esquisses sur un carnet qui ne la quittait jamais, pendant que Reï jouait dans l'eau pure et étincelante, cherchait des coquillages ou lisait tranquillement à ses côtés. Mademoiselle Asaka était en réalité à moitié française, et elle pensait qu'il serait bon pour Reï d'apprendre une langue étrangère très tôt, alors, elle lui parlait français le plus souvent possible. Souvent elles dégustaient des takoyakis pour déjeuner, pour le plus grand plaisir de Reï.

- Nous arrivons… » Fit Reï en se levant de son siège.