Hanim chapitre 4: Voix

Pendant sa pause de midi à l'université, Will s'arrangea pour se retrouver dans le bureau d'Alana avant que la collègue de cette dernière (prénommée Marion) n'arrive, et laissa la porte légèrement entrouverte pour qu'elle puisse les voir. Lorsque cette dernière les aperçut ensemble, elle se figea puis fit demi-tour, n'osant pas les déranger. Très satisfait par cette réaction, Will sourit puis entama la discussion avec Alana, puis quand ils eurent terminé de manger, lui donna un petit baiser plutôt chaste. La psychiatre lui passa les bras autour du cou et l'embrassa plus longuement avant de le laisser retourner dans sa classe à regret, car la pause était finie depuis déjà quelques minutes. Will n'avait heureusement aucun élève à ce moment-là : il avait une heure de libre qu'il mit à profit en prenant de l'avance dans la correction des copies qu'il devait rendre le lendemain. Il acheva son travail, puis voyant qu'il était seul et qu'il lui restait vingt bonnes minutes avant l'arrivée de ses élèves, il sortit son téléphone de sa poche et vérifia qu'il n'avait aucun message d'Hannibal. Comme il n'y en avait pas et qu'il s'ennuyait un peu, il téléphona au refuge Chilton, espérant tomber sur Matthew et pas sur le directeur. Il eut de la chance.

― Refuge Chilton bonjour, que puis-je pour vous ?

― Hey, bonjour Matthew. C'est Will, le propriétaire d'Hannibal.

Will n'aimait pas tellement le mot « propriétaire », mais il l'utilisait par défaut.

― Bonjour monsieur Graham. Comment allez-vous ? Est-ce que tout va bien avec Hannibal ?

― Je vais bien merci, et v...toi ? Hannibal va très bien, il a fait beaucoup de progrès et il a même accepté un contact avec quelqu'un d'autre que moi. Il ne parle toujours pas, mais je vais chez le médecin pour hanim avec lui ce soir, nous trouverons peut-être une solution.

― Je vais bien moi aussi, et je suis content qu'Hannibal ne vous pose pas de soucis. Puis-je vous demander quel est votre médecin ?

― Le mien a pris sa retraite il y a peu, j'ai dû en trouver un autre. Enfin, une autre. Elle s'appelle Molly Hooper, ça te dit quelque chose ?

― Oui, nous travaillons souvent avec elle. Elle est très bien. Et ses tarifs sont raisonnables, sinon Frederick ne ferait pas appel à elle...

Will sourit, trouva amusant la façon dont l'hanim-faucon mettait en avant les défauts du directeur malgré le fait qu'il en soit visiblement très amoureux.

― Comment va-t-il ?

― Bien. Surtout qu'un de nos hanims à qui nous avions du mal à trouver une famille est parti, et qu'un autre, plus rare et que nous pourrons vendre un bon prix, a pris sa place.

― Un hanim à qui vous aviez du mal à trouver une famille...Est-ce que c'est Peter ? J'allais justement te demander de ses nouvelles.

― Oui, c'est Peter. C'est une jeune femme au look un peu excentrique qui l'a choisi. Elle avait l'air bien, très patiente, et elle s'y connaissait déjà en hanim-rat. Par contre Freddie est toujours des nôtres... Nous avons beaucoup d'intéressés, mais après avoir parlé quelques minutes avec elle, ils changent vite d'avis.

― Je ne peux pas dire que ça me surprend, dit Will, sur un ton amusé.

― Monsieur Graham, le plus bel homme de l'établissement se dirige en ce moment même dans ma direction, alors je vais devoir vous laisser. J'ai été très content de vous entendre, vous me rappellerez pour me donner des nouvelles d'Hannibal ?

― C'est promis. Passe une bonne journée Matthew.

― Bonne journée, monsieur Graham. A bientôt ! lui répondit l'hanim-faucon d'un ton enjoué avant de raccrocher.

Le professeur vérifia une nouvelle fois qu'il n'avait pas de messages d'Hannibal, puis rangea son bureau et prépara ses notes pour prochain cours qui allait bientôt commencer. Les élèves se montrèrent studieux et appliqués, et la journée ne lui sembla pas trop longue même si son hanim lui manquait. A la fin de la journée, il alla dire au revoir à Alana et lui vola un nouveau baiser, puis il rentra chez lui. Il déposa son sac dans le hall, prenant juste ses clés et son portefeuille, puis attendit Hannibal qui venait de mettre au frais leur repas de ce soir et terminait de se préparer à partir. Le trajet jusqu'au médecin ne fut pas très long, et avant de sortir de la voiture, Will lui demanda comment il se sentait. Ce dernier lui sourit et lui fit un petit signe de tête pour indiquer qu'il allait bien.

― Bon, alors je pense qu'on peut se passer de ça, dit Will en désignant la muselière qu'il avait emportée, obligatoire pour la visite même si l'hanim ne la portait pas.

Hannibal entra donc dans le bâtiment sans dispositif pour l'empêcher de mordre, et suivit son propriétaire dans la salle d'attente. Il s'assit à ses côtés, le dos bien droit, puis toisa un jeune hanim-rat qui ne tenait pas en place et qui embarrassait visiblement son maître. L'hanim aux grandes oreilles de rongeur se tassa aussitôt sur sa chaise, et jeta des petits coups d'œil inquiets et furtifs à Hannibal jusqu'à être appelé par le docteur Hooper, ainsi que lorsqu'il ressortit du cabinet pour quitter l'établissement. Lorsque le tour de l'hanim-doberman fut venu, celui-ci se rapprocha de Will qui lui passa la main dans le dos et resta proche de lui. Molly Hooper était blonde, plutôt jolie, et dégageait une impression de douceur et de grande confiance en elle qui plurent aussitôt à Will. Ils firent les présentations, puis elle s'adressa à Hannibal :

― On va commencer par ce qui est le moins agréable, d'accord ? La pesée, une prise de sang, les vaccins et la mise en place d'une puce.

Will accompagna Hannibal jusqu'à un paravent derrière lequel ce dernier se changea, appréciant l'installation qui respectait l'intimité de l'hanim, même si naturellement madame Hooper le verrait en sous-vêtement au moment de le peser. Will avait expliqué à cette dernière les particularités d'Hannibal par téléphone pour ne pas gêner ce dernier, qui ne devait avoir aucune envie d'entendre le récit de son calvaire chez Mason (dont il n'avait bien sûr pas cité le nom), et elle se comporta avec lui en conséquence. Elle évita de le toucher plus que nécessaire, et attendit qu'il se soit rhabillé pour lui faire la prise de sang. Elle lui expliqua tout ce qu'elle allait faire et il ne sembla pas inquiété outre mesure, mais lorsqu'il vit l'aiguille, il se tassa, gronda et montra les dents. Molly recula prudemment, laissant Will occuper le champ de vision de son compagnon aux longues canines.

― Hannibal ? Est-ce que tout va bien ?

L'intéressé se calma aussitôt et hocha la tête, visiblement embarrassé lorsque Molly demanda à ce qu'il porte la muselière par prudence. Il laissa Will la lui mettre, puis tendit le bras pour que Molly puisse lui faire la prise de sang. Will lui fit tourner la tête dans sa direction, et garda le contact visuel avec lui pendant qu'elle faisait son travail, caressant ses oreilles pour l'apaiser. Il ne cilla même pas lorsque l'aiguille pénétra sa peau, et resta très calme quand elle enchaîna avec les vaccins.

― Est-ce que ça lui arrive souvent d'avoir une attitude menaçante ? demanda-t-elle.

― De temps à autre, mais jamais sans raison. J'imagine que son ancien propriétaire lui faisait parfois des injections pour qu'il se tienne tranquille... J'ai raison, Hannibal ?

L'hanim hocha la tête, les oreilles basses. Molly, compréhensive, posa la main brièvement sur son épaule et lui assura qu'il n'avait aucune raison de s'en vouloir, et que sa réaction n'était rien d'autre qu'un réflexe de défense. Elle avertit cependant son maître :

― Ce comportement dû au traumatisme va se répéter. Dans l'état actuel des choses, Hannibal est dangereux, monsieur Graham. Je ne peux pas le déclarer apte au travail, et je vous conseille fortement de lui placer la muselière lors de vos sorties. Ne laissez pas qui que ce soit d'autre que vous l'approcher. Et vous-même, restez vigilant.

― Vigilant... Vous voulez dire, limiter les contacts physiques ?

― Au moindre signe d'agressivité, ou s'il vous semble mal à l'aise, oui. C'est juste une question de prudence, le temps que vous connaissiez vraiment bien votre compagnon.

― Est-ce que je peux faire quelque chose pour l'aider ?

― Je pense que vous faites déjà votre maximum, c'est évident que vous aimez beaucoup Hannibal, et qu'il vous aime aussi beaucoup. Le mieux à faire serait de consulter un psychiatre pour hanim. Le docteur DuMaurier a des tarifs plutôt onéreux, mais c'est la meilleure de la région. Je dois avoir sa carte quelque part, si vous voulez...

― Je veux le meilleur pour Hannibal.

― Bien sûr. Ah, la voilà. Elle ne sera sûrement pas disponible tout de suite, mais ça vaut la peine d'attendre un peu, lui dit-elle en lui tendant la carte.

― Merci beaucoup, docteur.

― Je vous en prie. Je vais placer la puce à présent. C'est un peu douloureux, alors pourriez-vous tenir votre compagnon contre vous ?

― Bien sûr.

Will attira contre lui Hannibal qui était assis sur la table d'auscultation, et Molly se plaça dans son dos. Alors qu'elle débouchait une fiole à l'odeur peu agréable, l'ex profiler lui demanda :

― C'est un peu douloureux... comme une prise de sang ?

― Davantage qu'une prise de sang, mais ça dure à peine quelques secondes et le produit va engourdir la zone.

― Mmh. Ça va aller ? demanda Will à l'hanim qui était toujours aussi calme, et ce dernier lui répondit par un petit hochement de tête.

Lorsque Molly pressa la détente du pistolet qui injecta la puce, il serra la main de Will par réflexe mais n'émit pas un son. Il se laissa faire lorsqu'elle examina ensuite ses oreilles et ses yeux (elle n'avait pas touché à ses nombreuses cicatrices dans son dos après la pesée, car il n'y avait plus rien à faire de ce côté), et la regarda rédiger plusieurs prescriptions en restant silencieux. Il y avait des compléments alimentaires pour l'aider à prendre du poids, ainsi que des pilules pour stopper ou atténuer ce que les humains appelaient pudiquement « la période chaude » ou juste « période » de leurs compagnons hanims. Elle conseilla à Will de discuter de la prise de ces médicaments avec Hannibal d'abord, car certains hanims ne supportaient pas bien ces traitements, et que d'autres ne désiraient simplement pas les prendre. Elle lui demanda enfin s'il avait des questions, et Will répondit par la négative avant de payer la visite et d'enlever la muselière d'Hannibal, ne voulant pas qu'il se sente gêné devant les occupants de la salle d'attente. Une fois de retour dans la voiture, il n'essaya pas de lui parler en le voyant fermer les yeux pour fuir toute tentative de discussion. Il s'arrêta en chemin pour acheter les compléments, puis rentra dans leur maison à Wolf Trap. Une fois là-bas, il rechercha le contact avec lui, même si l'hanim évitait encore de le regarder.

― Ce n'est pas ta faute si tu as réagi un peu vivement en voyant l'aiguille, même le docteur a dit que c'était une réaction instinctive.

Hannibal haussa légèrement les épaules, mais Will insista :

― Ou bien, il y a autre chose qui ne va pas ?

L'humain-doberman soupira puis s'empara de son carnet, écrivant :

Je vous cause des problèmes. Vous ne pouvez pas m'emmener partout avec vous, de peur qu'il se produise un autre épisode de ce genre. Je ne peux pas non plus travailler, et participer aux frais de la maison. Et en plus de cela, je vais encore vous occasionner des dépenses si je dois suivre une thérapie.

― Hannibal... l'appela doucement Will, en lui tendant les bras.

L'hanim hésita, puis pour ne pas lui faire l'affront de refuser le contact encore trop direct à son goût, il lui saisit doucement les mains et en amena une contre sa joue. Il la fit ensuite glisser vers ses lèvres pour en embrasser la paume. Will sourit, visiblement touché et lui dit :

― Hannibal, quand je t'ai accueilli, je savais que ça m'occasionnerait des frais. Ce n'est pas un problème, ton bien-être passe avant tout. Je prendrai rendez-vous avec ce docteur DuMaurier au plus vite. Et pour les sorties, de toute façon, je n'aime pas les endroits où il y a trop de monde.

Hannibal hocha la tête, puis il tira sur la main du professeur pour l'emmener dans la cuisine où il réchauffa le repas, n'ayant pas envie de discuter davantage de ce sujet, ni d'être seul. Ils mangèrent ensemble puis allèrent se doucher l'un après l'autre, ensuite Hannibal s'installa à la salle à manger avec son matériel de dessin neuf et l'ordinateur portable que lui avait donné Will. Il s'intéressait à l'anatomie, à la biologie et à la médecine, et s'attela à dessiner un écorché et à l'annoter tout en écoutant une vidéo explicative à propos des muscles, de leur fonction et de la façon dont ils étaient rattachés au squelette. Entre deux dessins anatomiques, il esquissa aussi un portrait de Will. Ce dernier était en train de réparer une pièce qui devait trouver sa place quelque part sur une moto, au beau milieu du salon, mais avec suffisamment de protection pour ne pas risquer de salir les lieux.

Quand il eut terminé, il rangea son matériel puis rejoignit son protégé et sourit en voyant son portrait au milieu des études anatomiques. En s'assurant bien de ne pas le surprendre, il lui grattouilla les oreilles et fut soulagé quand la queue de ce dernier s'agita légèrement. L'hanim attrapa son carnet et lui demanda s'il voulait qu'ils aillent se coucher, ce à quoi il répondit par un hochement de tête. Ils se rendirent ensemble dans la chambre de Will et partagèrent à nouveau le même lit, ce dont ce dernier se réjouit. Hannibal ne se blottit toujours pas contre lui, mais comme la veille, il lui prit la main et la caressa même un peu avant de s'assoupir.

Dès le lendemain, Will appela le cabinet de DuMaurier et eut la chance d'obtenir un rendez-vous pour le lundi qui suivait, grâce à une annulation. Il en informa Hannibal, puis alla travailler comme à l'habitude. Il ne se passa rien de marquant ce jour-là, pas plus que le lendemain, le vendredi, si ce n'était la proposition d'Alana de venir leur rendre visite le samedi, accompagnée de Margot. Will accepta immédiatement, en pensant tout de même à l'avertissement de Molly Hooper à propos du comportement imprévisible d'Hannibal, mais il se dit qu'il ne laisserait pas ce dernier seul, et qu'il saurait gérer une crise éventuelle. Il prévint son compagnon qu'ils auraient de la visite, mais ne prononça pas le nom de Margot, et Hannibal eut l'air indifférent à l'idée de rencontrer une autre hanim, ignorant de qui il s'agissait.

Le samedi, tôt dans l'après-midi et parfaitement à l'heure, Alana accompagnée de Margot sonna chez le professeur qui l'accueillit avec un large sourire, ravi de pouvoir faire la connaissance de son hanim-chatte. Hannibal qui se trouvait dans sa chambre lorsque la sonnette avait retenti descendit aussitôt, mais ne s'approcha pas des invitées. Il se figea en bas des escaliers, de même que Margot près de la porte d'entrée, les poils de ses oreilles touffues et de sa queue de chat tout hérissés. Elle émit même un « shhhhh » à la fois effrayé et agressif qui surpris autant Will que sa propriétaire.

― Vous vous connaissez, toi et Hannibal ? demanda la psychiatre.

― Oui, nous avions le même propriétaire... Je pensais que même si son prénom n'était pas banal, c'était juste une coïncidence. Je veux m'en aller, tout de suite, exigea Margot.

― Pourquoi ? demanda Will, curieux et regardant les deux hanims l'un après l'autre.

― Parce qu'il est dangereux, j'en sais quelque chose, j'ai ouvert la cage pour qu'il nous débarrasse de Mason.

― Mason ? Mason Verger, le propriétaire des abattoirs ? Celui a été tué et mutilé par son hanim ? demanda Alana.

― Oui.

― Oh, mon dieu, Margot... Will m'a expliqué sans entrer dans le détail à quel point le propriétaire d'Hannibal était inhumain et cruel...fit la psychiatre, visiblement horrifiée, puis elle demanda au professeur sur un ton de reproche pourquoi il ne lui avait pas spécifié de qui il s'agissait.

― Je ne voulais pas t'inquiéter, se défendit Will, qui avait surtout redouté que Alana ne dénonce Hannibal, malgré leur relation amoureuse naissante.

― Tu ne voulais pas m'inquiéter... Je ne sais pas quoi dire, vraiment. Et puis tout ça n'a aucun sens, j'ai lu dans le journal que l'hanim de Mason avait été euthanasié, c'est... la procédure, dans ces cas-là.

― Je suis intervenu avant, j'ai... payé le refuge pour qu'ils me laissent l'emmener. Alana, Hannibal a juste besoin d'aide, il va suivre une thérapie et après, il sera aussi inoffensif que les autres hanims. La plupart du temps il se contrôle très bien, et il est extrêmement intelligent, créatif et attentionné.

― Will, un hanim qui attaque un humain restera toujours dangereux. Il a mutilé Mason avant de le tuer, tu n'as pas l'air de te rendre compte de la gravité de la situation. Et je suis très déçue que tu aies pris le risque de nous faire venir. Hannibal aurait pu s'en prendre à moi ou à Margot.

― Il ne vous ferait jamais de mal, il... commença Will, mais il fut coupé par Margot :

― Si, il pourrait. Ce qu'il a fait à mon frère était mérité, c'est vrai, mais il aurait pu juste lui trancher la gorge. S'il lui a mangé le visage, c'est parce qu'il a pris goût à ce... genre de repas, autant que par vengeance. Mason l'avait affamé, puis il a fait tuer sa sœur, Mischa. Lui et ses hanims-porcs, ils l'ont...

Margot s'interrompit, incapable de mettre des mots sur la scène à laquelle elle avait assisté, même si elle avait très vite détourné les yeux. Elle prit un instant pour se calmer, puis ajouta :

― Hannibal savait autant que moi ce qu'il y avait dans l'assiette...

Hannibal qui était resté immobile jusque-là gronda et se jeta soudainement sur l'hanim-chatte, sa rapidité surprenant Will qui eut juste le temps de l'entourer de ses bras avant qu'il ne la touche. Il faillit le lâcher lorsque ce dernier poussa un cri de rage et tenta de se libérer de sa prise. Margot profita du fait qu'il le tenait fermement pour sortir à l'extérieur, mettant le plus de distance possible entre eux sans trop s'éloigner d'Alana. La psychologue, quant à elle recula jusqu'à la porte, et dit à son amant :

― C'est un monstre, Will. Tu dois t'en séparer.

A ces paroles, Hannibal rua et Will le serra encore plus, le maintenant immobile mais le faisant également se sentir piégé. Will ressentit sa panique et remonta sa main vers son visage pour lui caresser la joue, tentant de le calmer, et poussa un cri de douleur et de surprise lorsqu'il sentit ses dents s'enfoncer profondément dans sa main. Il le lâcha, et Hannibal s'éloigna de quelques pas avant de le regarder, ainsi que sa blessure, effaré.

― Va dans ta chambre, Hannibal, lui demanda Will, et il sentit son cœur se serrer quand celui-ci prononça distinctement son prénom, la voix rauque et enrouée :

― Will...

― Va dans ta chambre tout de suite, ordonna le professeur, et l'hanim obéit aussitôt, le laissant seul avec Alana qui reprit la parole :

― Mon dieu, tu as vu ce qu'il s'est passé... Tu es blessé, qu'est-ce qu'il te faut de plus pour comprendre qu'Hannibal ne peut pas être ton hanim ?

― J'ai mal géré la situation. Il s'est senti piégé, il a eu peur.

― Ecoute-moi bien, Will Graham, je ne remettrai pas les pieds ici tant qu'il sera là.

― Alors tu ne remettras pas les pieds ici tout court, lui répondit-il sèchement.

― Finalement, peut-être que ce qui se disait n'était pas totalement faux. Si tu t'obstines à garder un tel... animal, c'est que tu n'as vraiment plus le sens des réalités.

― Au revoir, Alana, dit Will, blessé malgré lui par ses paroles.

― Will, écoute ce n'est pas ce que je voulais dire... C'était un peu brusque, je m'en excuse, mais je veux juste te faire réagir. Tu ne peux pas le garder.

― Est-ce que tu vas me dénoncer ?

― Je devrais, mais je ne vais pas le faire. Je t'apprécie... vraiment, je ne veux pas perdre ce qu'on a, seulement... S'il mord quelqu'un d'autre, ce ne sera pas de ma responsabilité. Ce sera la tienne, et tu devras vivre avec ça. Réfléchis-y.

Will hocha la tête, puis referma la porte derrière la jeune femme en se disant qu'elle ne serait jamais sa petite amie, et que ce n'était pas plus mal comme ça. Il digérait mal sa remarque sur son « mauvais sens des réalités », et il prit quelques minutes pour laisser la colère retomber avant de monter à l'étage. Il passa par la salle de bain pour rincer abondamment la morsure à l'eau claire, puis il la désinfecta en grimaçant avant de se rendre dans la chambre d'Hannibal qui l'attendait, assit sur son lit, le dos contre le mur. Ses oreilles étaient abaissées et il sembla surpris lorsque Will enleva ses chaussures et monta sur son lit, s'asseyant face à lui avec les jambes croisées. Mais lorsqu'il lui tendit les bras, cette fois l'hanim n'hésita pas et vint se blottir contre lui.

― Là... tout va bien. Je ne suis pas fâché, et Alana ne va pas contacter la police.

Will caressa les oreilles de son compagnon jusqu'à le sentir se détendre, mais il ne le serra pas contre lui, lui laissant de l'espace. Ce dernier soupira d'aise au bout d'un moment, puis recula pour lui faire face et émit un timide :

― Will...

L'ex profiler sourit, découvrant ses dents blanches et bien alignées.

― Je suis si content que tu puisses parler... Est-ce que tu pourrais tenir une conversation complète ?

―Je vais... essayer. Elle mentait... Margot. Je n'ai jamais fait... ça. Je n'ai jamais...tenta Hannibal, les larmes glissant le long de ses joues.

― Je ne t'aimerais pas moins si tu l'as fait, Hannibal. Mason est le seul à blâmer... C'est lui qui t'a affamé, et c'est lui qui a donné l'ordre de faire tuer ta sœur. Il est le seul véritable monstre.

― Je ne savais pas que c'était elle... ou plutôt, je refusais de comprendre. Ils en ont tous mangés, Mason et ses trois hanims-porcs favoris, Grutas, Dortlich et Kolnas. Ils disaient qu'ils me mangeraient peut-être, moi aussi...

― Tu es en sécurité maintenant, avec moi, le rassura Will, tendant sa main blessée pour lui caresser la joue.

Hannibal le laissa faire, puis il prit délicatement sa main entre les siennes et embrassa la trace de la morsure qu'il lui avait infligée, s'excusant :

― Je suis vraiment désolé. J'étais furieux et effrayé, elle... n'avait pas le droit de vous parler de ça. C'était à moi de le faire, dit-il lentement, ayant mal à la gorge.

― Ce qui est fait est fait. Ce qui est important, c'est que ça ne change rien entre nous. Et maintenant que Alana et Margot sont parties, nous avons la journée pour nous. On va en profiter, mmh ? Juste toi et moi, au calme. Qu'est-ce que tu voudrais faire ?

―On pourrait aller pêcher ?

― Je ne refuse jamais ce genre de proposition. Mmh... il fait un peu frais, il faudrait que je t'achète quelques vêtements chauds supplémentaires. Je vais te donner un de mes pulls en attendant.

Hannibal le remercia lorsqu'il lui donna l'un de ses pulls en laine qui était épais, chaud, doux et rouge. Will trouvait qu'il lui allait particulièrement bien, mais il avait tendance à trouver que tout lui allait parfaitement. Après qu'ils aient préparé tout le nécessaire pour leur activité et qu'ils s'apprêtaient à partir, le professeur vit Hannibal relever discrètement sa manche au niveau de son visage pour respirer son odeur sur le vêtement. Il sourit, attendri par le geste très commun chez les hanims, et ouvrit la porte à son protégé qui remua légèrement la queue. Il lui semblait miraculeux qu'après toutes les épreuves qu'il avait subies, et après à peine une semaine passée dans un foyer aimant, qu'Hannibal soit capable d'éprouver à nouveau de la joie. Chaque sourire ressemblait à une récompense pour le professeur, et il fit tout son possible pour en provoquer de nombreux pendant leur sortie. Bien sûr, il avait toujours les révélations de Margot en tête, mais il n'était pas horrifié par Hannibal ou par ce qu'il avait pu faire, juste profondément désolé pour lui. Et lorsque ses pensées le ramenaient vers l'horrible drame qui avait mis un terme à la vie de Mischa, il les chassait, ne voulant pas paraître triste ou soucieux.

Il n'avait pas grand-chose à apprendre à l'hanim à propos de la pêche, ce dernier ayant eu l'occasion de s'adonner à ce loisir chez Lady Murasaki, mais ils partagèrent leurs astuces pour attraper plus aisément les poissons, et l'après-midi passa bien trop vite à son goût. Hannibal avait très peu parlé, sa gorge lui faisant mal après autant de temps passé sans dire un mot, mais il s'était montré ouvert et assez tactile. Du moins, pour un être aussi réservé que lui. Ils rentrèrent lorsqu'il commença à faire trop froid, et s'occupèrent comme à leur habitude pendant la soirée, jusqu'au moment d'aller dormir. Alors que Will s'allongeait à ses côtés, Hannibal lui demanda :

― Vous êtes sûr de vouloir dormir avec moi ? Si je faisais un cauchemar pendant la nuit...

― Je suis sûr. Je refuse de vivre dans la peur de ce que tu pourrais éventuellement faire. Avec un peu d'aide, je sais que tu es capable du meilleur. Et je t'avoue que je dors bien mieux moi-même, et que je fais moins de cauchemars lorsque tu es avec moi.

― Vous n'êtes... vraiment ni dégoûté ni effrayé. J'en suis heureux mais... ça me surprend. La réaction d'Alana... c'était à ce genre de réaction que je m'attendais. Pas de vous, mais de façon générale. Même si Mason était horrible, ce que je lui ai fait... Cela effrayerait n'importe qui. Mais pas vous.

― J'ai travaillé comme profiler. J'ai vu de nombreuses choses horribles. Je suis, disons, moins impressionnable que la plupart des gens. Et plus sensible à la fois. Je sais que je ne suis pas en danger avec toi.

― Merci pour tout ce que vous faites pour moi, Will, souffla Hannibal, puis il frotta ses oreilles dans son cou.

L'empathe sourit et passa les doigts dans ses cheveux clairs, puis caressa ses oreilles un moment avant de s'assoupir. Hannibal le regarda longuement dormir avant de fermer les yeux à son tour, un léger sourire aux lèvres et sa queue remuant à un rythme régulier. Le lendemain, dimanche, Will le rattrapa par la main en le sentant sur le point de se lever.

― Mmh, il est encore tôt...

― Vous pouvez rester dormir, je vais aller préparer le petit-déjeuner.

― Oh non, tu te lèves déjà toute la semaine pour me le faire. Le dimanche, c'est jour de repos. Reste là, c'est moi qui vais y aller.

― Mais...

― Ne bouge pas, intima Will, et Hannibal leva les sourcils avant de se déplacer pour occuper la place de son maître dans le lit, inspirant profondément son odeur avant de s'étirer puis de se recoucher confortablement.

Le petit-déjeuner de Will ne valait pas les siens, mais il avait le mérite d'être vite préparé et d'être bon tout de même, surtout consommé bien au chaud directement dans le lit, une chose que Lady Murasaki n'aurait jamais permise. Hannibal mangea quelques croissants (probablement réchauffés au micro-onde), une omelette au lard et quelques toasts, puis il vida un grand verre de jus d'orange pendant que Will faisait de même, ne laissant rien sur les assiettes. Il posa ensuite le plateau sur la table de nuit et sourit lorsque Hannibal vint se blottir contre lui, le nez quelque part au niveau de ses côtes. Avoir l'estomac bien calé les rendit somnolant tous les deux, et ils firent finalement la grasse matinée, bien plus proches physiquement qu'ils ne l'avaient été jusque-là.

A leur réveil, ils prirent chacun une douche, puis décidèrent de ne pas faire de sortie et de rester vaquer à leurs occupations, bien à l'abri. Le bruit de la pluie martelant les vitres les faisait se sentir encore plus à l'aise à l'intérieur, mais Will quitta la chaleur du salon au bout d'un moment pour aller travailler dans le garage. Il avait hésité, ne voulant pas que Hannibal se sente seul, mais ce dernier avait perçu son indécision et lui avait souri avant de replonger dans son étude du squelette humain.

Le trentenaire était donc parti dans le garage, et pour ne pas travailler dans un silence ennuyeux, avait mis la radio. La plupart des chansons qui passaient auraient certainement déplu à l'hanim dont les deux paires d'oreilles, humaines et canines, étaient habituées à la musique classique, mais il ne risquait pas d'entendre avec la porte fermée. Will, pour sa part, n'était pas particulièrement difficile : il affectionnait particulièrement les sonorités rock, mais son lecteur mp3 était rempli de musiques aux styles complètement différents, dans diverses langues. Il sifflotait par-dessus la soupe musicale qui passait à la radio, jusqu'à ce qu'une chanson qu'il apprécie davantage passe. Il monta le volume pour « come and get your love » de Redbone, que même les enfants connaissaient depuis la sortie du film « les Gardiens de la galaxie », puis retourna près de la voiture. Il sourit en mettant les mains sous le capot, se demandant ce que Hannibal penserait de ce genre de films, et se disant qu'il devrait en regarder avec lui à l'occasion.

Avec le volume poussé presque à son maximum, il n'entendit pas la porte s'entrouvrir et se concentra sur sa tâche tout en remuant en rythme sur la musique. Lorsqu'il eut besoin d'un autre outil, il s'éloigna en chantonnant à tue-tête « Hell, with it, babyyy, 'cause you're fine and you're mineee, and you, look so divineee, come and get youuur loveee », et Hannibal recula d'un pas pour rester hors de son champ de vision. L'hanim n'aimait pas vraiment la chanson, mais le rythme était plutôt entraînant et il était tout à fait prêt à en écouter davantage si ça provoquait ce genre d'effet sur son maître. Ce dernier avait posé son outil après avoir bidouillé quelque chose au niveau du moteur (Hannibal se disait qu'il devrait vraiment s'intéresser à la mécanique), et il continua à remuer de façon désordonnée mais charmante, les ondulations de son bassin attirant le regard doré de l'hanim sur ses hanches et ses fesses. Celui-ci remua les oreilles, curieux, et laissa son regard se perdre sur le corps de son propriétaire, et en particulier sur son torse dont les muscles pectoraux étaient nettement visibles sous son t-shirt fin. Il approcha même un peu pour mieux voir, oubliant de se montrer discret, et Will ouvrit les yeux à cet instant. Il s'arrêta de danser immédiatement, baissa le son de la radio, et demanda :

― Tu es là depuis longtemps ?

― Depuis le début, oui.

― Ah...

Voyant que Will était embarrassé, Hannibal profita des premières notes d'une nouvelle chanson pour se rapprocher et l'imiter, lui faisant d'abord hausser les sourcils avant d'obtenir un large sourire. Le professeur recommença à danser, émettant une sorte de « mmh mmhmh » parce qu'il ne connaissait pas les paroles de cette nouvelle chanson, mais surtout, il regarda son hanim se mouvoir de façon infiniment plus gracieuse que lui. Hannibal avait le sens du rythme, et il aurait certainement pu danser sur n'importe quoi sans se départir de cette prestance qui émanait de lui sans qu'il ait à faire d'effort particulier. Mais ce que Will voyait avant tout, c'était qu'il aimait ça, et que sa longue queue noire s'agitait de contentement.

― Tu es très doué...

― Merci. Lady Murasaki m'a appris plusieurs sortes de danses, elle adorait danser avec moi lors des réceptions qu'elle organisait. Ça faisait jaser, mais ça l'amusait plus qu'autre chose.

― Ça faisait jaser ? A quel propos ?

― Notre proximité.

― Oh... Il y en a qui s'imaginait que vous étiez amants ?

― Mmh mmh.

― Mais vous ne l'étiez pas.

Hannibal répondit par un sourire à la fois taquin et énigmatique, et Will ne put s'empêcher de lui demander, curieux :

―Vous l'étiez ?

― Oui.

― Mais tu as dix-huit ans... quel âge avais-tu quand... hum...

― Quinze.

― Si jeune... ?

― Ça ne l'est pas tellement pour un hanim. Ceux qui ont des rapports plus tardifs ont généralement pris des médicaments pour ne pas avoir leur période. Est-ce que ça vous gêne, que j'ai déjà eu des relations sexuelles ?

― Non, bien sûr que non. Ça m'a juste surpris. Hem, à propos de période, est-ce que tu sais quand est ta prochaine ?

― D'ici environ un mois.

― Ah, c'est bien, ça te laisse du temps pour réfléchir à ce que tu veux pour que cette semaine soit la plus confortable pour toi. Enfin, je ne sais pas si tu es régulier...

― Oui, j'ai ma période pendant environ sept jours tous les trois mois, comme la majorité des miens.

Hannibal prit une longue inspiration puis s'humecta les lèvres avant de poursuivre, ayant encore des difficultés à tenir une longue conversation sans fatiguer sa voix.

― Je supporte mal les deux types de médicaments, celui à prendre une seule fois et qui supprime la période entière, et ceux à prendre chaque jour et qui atténue seulement ses effets. J'en ai essayé plusieurs types, et je ne tiens pas à recommencer.

― D'accord, pas de médicaments. Mais... pendant leur semaine « chaude », les hanims sont très demandeurs alors... comment faisais-tu, lorsque Lady Murasaki ne souhaitait pas avoir de relations intimes avec toi ?

Hannibal le regarda avec une expression amusée, car la réponse lui semblait évidente, et Will ajouta, l'air vaguement gêné :

― Ce que je veux dire, c'est que... je sais que la masturbation ne suffit pas toujours et que la frustration peut devenir difficilement gérable. On pourrait te trouver un ou une partenaire hanim ?

― Je ne veux pas de partenaire. Chez Lady Murasaki, j'avais les objets adaptés pour pouvoir satisfaire seul mes envies, expliqua Hannibal, pas du tout embarrassé par la conversation.

― Oh. D'accord. Eh bien, je te donnerai ma carte, tu pourras commander... ce qu'il te faut.

― Merci, Will.

― De rien. » répondit ce dernier, la teinte de ses joues légèrement plus rosée qu'à l'habitude

Il avait imaginé brièvement le jeune hanim en train de se soulager, et lorsqu'il alla prendre une douche, ce n'était pas seulement pour se débarrasser du cambouis.


Notes : merci à Maeglin Surion pour la correction ^^