Destroyer USS Paul Foster, samedi 21h15 G.M.T.

Ritter l'observait tranquillement, son long corps maigre calé dans l'unique fauteuil du petit bureau des archives qui leur servait de Q.G., dans les entrailles du destroyer. Elle apprécia son silence, même si son sourire ironique en disait long.

- Je sais ! Pas très professionnel.

- Mais très humain.

- Vous ne me prenez pas vraiment au sérieux, n'est-ce pas, Monsieur Ritter ?

- Paul.

- Jenny. Alors ?

Elle insistait, un brin masochiste. Paul Ritter ne répondit pas. Il observait la jeune femme assise bien droite sur la chaise en face de lui. Fière et pleine de doutes. Dure et fragile. Et très attirante. Ses traits tirés étaient fins, ses yeux verts cernés de mauve étaient malgré tout brillants, sa bouche pleine et sensuelle. Et ses cheveux auburn captaient la lumière pourtant faible du réduit. Grand Dieu ! Jethro et les rousses ! Leurs relations n'étaient certainement pas uniquement de travail. Les regards qu'elle posait sur Gibbs pendant la visioconférence et leur langage corporel à tous deux étaient révélateurs. Toute cette tension entre eux montrait bien que leur histoire, même si elle était ancienne, était loin d'être derrière eux. Il se permit un petit sourire. Jethro provoquait différentes réactions, chez les gens, jamais l'indifférence. Particulièrement chez les femmes, mais pas uniquement. Il fut tiré de ses réflexions par une nouvelle question désabusée.

- Selon vous, j'aurais mieux fait de rester à Washington ? C'est pour ça que vous êtes venu ? Pour pallier mes bavures éventuelles ?

Quand il parla enfin, sa voix était très douce et ses yeux noisette indéchiffrables.

- Je suis assez bon dans ce boulot, sans vouloir me vanter. Et c'est mon secteur, mon agent, ma responsabilité.

Après un temps de pause, il reprit, sincère.

- Ouais ! Foutaises tout ça ! Je vais vous poser une question, Jenny. Pourquoi êtes-vous vraiment venue en Colombie alors que vous pouviez superviser l'opération depuis le NCIS ?

Il n'attendit pas sa réponse. Il enchaîna, la colère montant dans sa voix au fur et à mesure qu'il se laissait aller.

- Vos tripes vous ont menée ici, n'est-ce pas ? Les miennes aussi. Je ne pouvais même imaginer rester à Langley, assis derrière mon bureau, en attendant que ça se passe. Bon Dieu, Jenny ! Je l'ai carrément fourrée dans les pattes de ce salopard ! Tout ça c'est de ma faute. Si j'avais été un vrai pro, je n'aurais jamais autorisé cette infiltration. Alors, non je ne vous reproche rien, Jenny... Je me suffis largement comme coupable.

- Elle n'était pas à la hauteur ?

- Bien sûr que si !

- Allons donc ! Elle est encore si jeune !

- Vous ne la connaissez pas ! C'est ma meilleure recrue depuis une éternité ! Elle est brillante.

- Elle manque d'expérience !

- Son instinct est déjà sûr... Comment osez-vous ? Vous n'êtes...

Elle hocha la tête doucement. Il avait saisi. Chacun faisait ses choix : Tara avait fait les siens en toute conscience. Un soupir soulagé s'échappa de sa bouche et sans transition, un air moqueur détendit ses traits.

- Quoi ?

- Vous n'êtes pas mauvaise non plus ! Jethro avait raison.

- Jethro...

- ... a toujours raison.

Ils rirent, décontractés. Un signal provenant de l'ordinateur portable de Shepard les interrompit. La liaison satellite avec le NCIS était établie. Abby Sciuto, Tim McGee, Ziva David et curieusement, le Docteur Donald "Ducky" Mallard étaient au rapport.

- Bonsoir, Directeur !

- Docteur ?

- Je passais par là, Madame, mais je ...

- Je vous en prie, restez Ducky. Où est l'Agent DiNozzo ?

- Il est à l'hôpital, Madame. Encore.

La voix de l'Officier David, détaché du Mossad au NCIS, était sèche. Visiblement, elle n'encaissait toujours pas les absences un peu trop fréquentes de Tony. Et qu'il leur fasse défaut alors que leur patron était dans une situation plus que délicate la mettait en colère.

- Je vois. Abby ? Je croyais que vous aviez arrêté le café ?

La spécialiste des indices virevoltait littéralement. Ses couettes balayaient l'air aseptisé de son laboratoire. Sa blouse blanche grande ouverte laissait voir une de ses tenues ébouriffantes : hautes bottes noires lacées aux vertigineuses semelles compensées, dignes des années soixante-dix, jupe écossaise ultracourte, débardeur noir, collier de chien clouté, bagues à tous les doigts. Ravissante, malgré son maquillage charbonneux. Et complètement survoltée. Sa main droite brandissait un gobelet de café géant. Derrière elle, plusieurs photos de Gibbs s'étalaient plein écran sur chacun des ordinateurs en fonction.

- C'est trop dur. Je ne peux pas me passer en même temps de Gibbs et de café. Je n'arrive pas à travailler.

- Il va bien, Abby. Avez-vous du nouveau ?

- McGee et moi, on a tout épluché, les courriers, les comptes bancaires, même les poubelles ! C'est dingue ce qu'il y a dans les ordures des gens. Figurez-vous que dans la corbeille à papier de la secrétaire de...

- Abby ! Qu'avez-vous trouvé ?

La visage expressif de la jeune gothique se plissa dans une moue chagrinée.

- Désolée, Madame. En fait, j'ai quelque chose, c'est grâce à Monsieur Ritter. Gibbs lui avait demandé de sortir un dossier qui nous était inaccessible et d'espionner - oh pardon Monsieur - de surveiller une personne. Ziva a installé un système d'écoute et l'a suivie. Et avec McGee, on a trouvé la trace d'un compte bancaire aux Caraïbes.

- Est-ce que l'intuition de Jethro était bonne, Mademoiselle Sciuto ?

- Oh oui, en plein dans le mille.

- Pourquoi est-ce que ça ne me surprend pas ? Je me demande comment il fait.

- C'est un don, ça ne peut être qu'un don, Monsieur. Il lit dans les pensées !

- Je n'aurais jamais pensé que la taupe de Rodriguez se cachait là.

- On a des preuves solides, Ziva ?

- Pas encore, Madame ! Un faisceau de présomptions, des coups de fils depuis deuxjours. Les écoutes suffiraient mais...

- ... elles sont illégales, oui. On ne peut pas s'en servir devant un tribunal.

- Désolée !

- Ne le soyez pas. C'est terminé pour lui, d'une manière ou d'une autre. Officier David, si votre Directeur est d'accord, vous en chargerez-vous ?

Ziva David fronça le nez.

- Madame ?

- Je vous laisse le choix, Ziva.

- Je m'en chargerai, Monsieur Ritter.

--

Promontoire San Christobal, samedi 21:30 G.M.T.

Finalement, la réception pouvait être un atout. Les soldats de Rodriguez, tenus de partager leur attention entre la surveillance intérieure et la vigilance extérieure seraient plus faciles à surprendre : un plus pour les commandos de Clarks. Ce petit Lieutenant lui plaisait bien. O'Malley le respectait et il avait apparemment du cran. Bien. Gibbs revint à sa principale préoccupation du moment et chercha Rodriguez. Pas facile avec tout ce monde. Lentement, il parcourut les moindres parcelles à découvert. Sa patience serait maintenant infinie, puisque le Penthotal lui donnait un peu de répit ainsi que la fiesta sous ses yeux.

Cultiver la patience n'avait rien de facile, surtout pour lui. C'était une vertu qu'il avait apprise, d'une certaine façon, mais uniquement par nécessité : ce n'était tout simplement dans sa nature. Jamais il n'admettrait ça devant quiconque naturellement... La cible se matérialisa dans le champ de son viseur. Alors, il ne la quitta plus des yeux, attendant le moment propice. Sa respiration était à peine perceptible, son calme profond. Il était prêt.

Une heure plus tard, la fête battait son plein. Pas de tapage, ce n'était pas le genre des invités. Si Rodriguez donnait des soirées plutôt olé-olé, selon Ritter, celle-là n'en faisait visiblement pas partie. C'était plutôt une soirée camouflage, un alibi pour démontrer la respectabilité du propriétaire des lieux. Gibbs reporta toute son attention sur les salons de réception du rez-de chaussée. Rodriguez circulait parmi ses invités, serrant des mains, embrassant des joues poudrées, flattant les uns, taquinant les autres. Attentif à chacun, ne privilégiant personne. L'hôte parfait. L'avantage était qu'il était bien trop occupé pour remonter à l'étage. Cela ne durerait qu'un temps. Le type était vicieux, anormal, ça se lisait dans ses yeux. Ses mouvements constants et les nombreux invités ne facilitaient pas la tâche de Gibbs. Il lui fallait ces deux petites secondes où Rodriguez serait statufié, offert à son tir. Le Marine en lui pouvait attendre indéfiniment, ce n'était pas un problème. Mais le temps qui fuyait était

dangereux. Plus d'une heure que Tara était sous Penthotal. ça devenait vraiment risqué. Le plan se modifia de nouveau dans son esprit. Qui a jamais pensé que les tireurs d'élite étaient de simples exécutants ? Il se concentra de nouveau sur le premier étage.