L'ami Septembre montrait le bout de son nez, et avec son arrivée fuyaient les nuits suantes et les pavés brûlants. Délicieuse décrivait au mieux la sensation de l'air rafraîchi, comme apaisé après des élans volcaniques de colères faisant bouillir le sang, lorsqu'il parcourait un épiderme nu. Faisaient également leurs bagages les nuits languides et alanguies d'été, les soupirs vaporeux des étoiles estivales et les brins d'herbe chauds sous la lune de juillet.
Septembre, mois du déclin qui voit passer l'effervescence de la nature à l'adoption progressive des couches de l'hiver. Les arbres se parent de leurs plus beaux atours les érables revêtent cette robe damassée de feuilles rouges les saules pleureurs se recouvrent d'un manteau mordoré les chênes s'abritent paresseusement sous une tenture aux reflets orangés.
Spectatrice d'une nature qui se débarrassait de sa mue d'été, plus particulièrement lorsqu'elle rentrait chez elle le soir, elle disposait de plus de temps pour voir ces changements infimes. Elle voyait bien les fleurs aux couleurs moins éclatantes dans le noir automnal, les arbres plus sensibles aux coups de vents, les étoiles moins brillantes et les nuages plus nombreux, et les gens qui ne s'abandonnaient plus aux étreintes des nuits chaudes mais préféraient désormais les embrassades sous la discrétion d'un toit.
Pour la seconde fois en moins d'une minute, elle émergea des brumes d'un sommeil insistant, mit les pieds dans les chaussures de sa conscience et se dit bien qu'il y avait quelqu'un qui toquait à la porte. Le bruit n'était pas très fort, mais suffisamment pour qu'elle se rendît compte, de plus, des vibrations qui faisaient rage, et beaucoup plus proches d'elle. Son téléphone vrombissait sur la table de nuit. Elle mit quelques secondes à intégrer les diverses informations, ralentissement résultant de son état de loque ensommeillée, puis releva que quelqu'un cherchait à la joindre.
« Sérieusement… »
Une espèce de tentacule s'étendit péniblement en direction de l'appareil portable, s'en empara, et un coup d'œil permit de vérifier l'heure.
« Sept heures trente !... Punaise, mais qui !... »
Bien que ce fut, totalement, à contrecœur, elle éloigna la tentation de la couette de son corps, puis se mit sur son séant pour recouvrir ses pieds de douillettes chaussettes. Elle se releva et avança piteusement en direction de la porte d'entrée, tout en agrémentant sa marche de souffles exaspérés et de sons parfois plus proches des grognements d'un ours que de mots compréhensibles.
Elle se vêtit du gilet attrapé au passage, puis, baillant une dernière fois, elle ouvrit la porte pour se trouver face à l'odieux personnage qui la tirait des bras merveilleusement enchanteurs de Morphée.
« Sakura…, murmura-t-elle en insistant sur la dernière syllabe. Pourquoi tu… Ah oui c'est vrai.
- Petit-déjeuner.
- Petit-déjeuner.
- Tu avais oublié, il faut croire…
- J'avais surtout compris petit-déjeuner à midi, fit-elle en réprimant un nouveau bâillement. Mais j'ai oublié que l'on n'a pas les mêmes horaires.
- Bon je repasserai dans ce cas alors !
- Non, c'est moi qui n'aie pas été assez claire dans ce que j'ai dit. Tu es venue jusqu'ici, ce n'est pas pour repartir comme ça.
- Ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave…
- C'est bon, juste, ne m'en veux pas si je ne suis pas très bien réveillée. »
Elle ouvrit plus largement la porte puis laissa entrer la frêle silhouette la masse de cheveux roses ainsi que l'ample robe d'un blanc cassé attiraient le peu de lumière que laissaient passer les persiennes. Elle sembla apporter un peu de vie dans la pièce plongée dans la pénombre. Elle se défit de ses chaussures puis entra dans ce qui constituait un salon elle y déposa son sac puis son pardessus, puis se retourna pour faire face à la jeune femme brune qui la rejoignit.
« On fête quoi alors ?
- Mon nouvel emploi !
- Tu as lâché la boutique de fleurs alors ?
- Non je continue toujours.
- C'est pour combien de temps alors ?
- Pour l'instant, deux mois, mais si le travail suit, ils pourraient envisager de me garder un peu plus.
- C'est super ! Mais ça ne va pas être difficile à gérer, en plus des cours de médecine ?
- Je me débrouillerai, mais c'est du temps partiel, ils auront besoin de moi deux ou trois soirées par semaine. »
Tenten réprima un nouveau bâillement puis engagea ses pas en direction de la cuisine.
« Pour une fois j'ai du café, ça te va ?
- Parfait ! »
Elle noua sa tignasse, qui témoignait de ses prises avec les démêlés nocturnes des rêves, en un chignon épars puis s'adonna à la tâche culinaire. Rapidement, l'appareil électrique ronronna d'un satisfaisant gargouillis. Sakura l'avait rejointe et s'était assise sur la vieille chaise en bois. Du sac qu'elle avait emmené avec elle, elle sortit plusieurs curiosités enrubannées de papier blanc.
« Qui dit petit-déjeuner de fête dit sucreries ! »
Sous le rire de Tenten, ses yeux las de sommeil et son nez affûté par les effluves merveilleusement tentatrices, elle déballa plusieurs manjus dont la douce couleur dorée lui donna tout de suite envie et des dorayakis, de nuances plus prononcés. Les deux pâtisseries cachaient le même cœur d'une garniture rouge foncé.
« Sakura, tu me prends par les sentiments ! »
La jeune femme brune se lava les mains puis sortit un plat où elle disposa les aliments. Le café terminé également, elle leur servit deux tasses fumantes et brûlantes.
« Bien, merci pour toutes ces belles choses !
- Merci pour ce repas ! »
Chacune s'empara avec appétit de ce qui leur mettait le plus l'eau à la bouche, et savourèrent cette première bouchée sucrée, accompagnée de la douceur de l'haricot rouge.
« En quoi consiste ce nouveau boulot alors ?
- Ce n'est pas très compliqué. Tu connais le salon de thé Akimichi, sur la rue principale ? Ce sont des amis des parents de Ino. Ils testent un nouveau service, les commandes livrées à domicile. Ils sont passés à la boutique l'autre jour, et j'ai entendu qu'ils cherchaient quelqu'un pour s'occuper des livraisons.
- Et te voilà !
- Oui ! »
Un silence complice s'installa pendant quelques minutes entre les deux jeunes filles, ponctué par les bruits d'assouvissement d'une faim matinale et les disparitions progressives du liquide caféiné des récipients. Tentenétudia le visage ami, les joues balayées par les longs cils noirs qui bordaient les yeux attirés par la brioche qu'elle grignotait à petites mastications.
Elle avait toujours connu la silhouette souple de Sakura cachée par des vêtements plutôt amples ou bouffants, tant par complexe que par pudeur ; c'était à dix-huit ans qu'elle avait enfin revêtu la beauté confiante qui lui était échue ; brillante, jolie, intelligente, c'était avec un sourire que la vie enfin lui faisait face. Mais à vingt ans, elle n'était pas mince, mais fluette. D'où venaient ces poignets si fuselés qu'ils en devenaient osseux, et ce visage si ténu, presque émacié, si choquant aujourd'hui ?
Elle savait que beaucoup de choses, imprévues ou non, lui étaient tombées sur la tête au cours de ces derniers mois : examens finaux du semestre dont les révisions l'avaient obligée à travailler moins, vol de vélo, ce qui l'avait handicapé gravement car moyen de transport privilégié, appartement étouffant, qui avec la chaleur arrivée en avance se révélait insupportable la nuit ; rhumes, légers malaises et autre indispositions venaient couronner en dernier lieu sa santé éprouvée par le rythme d'enfer subi par son corps.
Comment pourrait-elle organiser de front deux emplois, fut-ce à temps partiel, avec ses études déjà prenantes et tout ce qui relevait du quotidien ? Tenten doutait de la probabilité d'une réponse négative, mais Sakurasemblait optimiste, toujours, et on ne pouvait pas lui reprocher de ne pas tenir ses promesses... Il s'agissait d'une espèce de règle d'or, qui relevait souvent du principe. Elle s'engageait uniquement lorsque rationnellement, elle savait pouvoir se montrer à la hauteur des attentes et honorer ces obligations et serments.
Elle cassa l'absence de mots qui, doucement mais sûrement, prenait ses aises et se lovait entre les deux jeunes filles.
« Il y a ce garçon qui vient de temps en temps à la boutique…
- Laisse-moi deviner, un jeune cadre qui veut innover et offrir autre chose que le bouquet de roses rouges à sa fiancée du moment.
- Haha, non, je n'ai pas encore vu cette espèce-là..."
Le menton lové dans la paume de sa main, ses yeux de vert tentaient de repeindre le visage de cet inconnu.
« Je l'ai remarqué car il ressemble beaucoup à quelqu'un que j'ai connu. Il a la peau très pâle, comme de la craie, et les cheveux d'un noir d'encre. Mais il a un regard tellement, tellement étrange !... C'est comme s'il était en perpétuel questionnement, sur absolument tout. Comme s'il découvrait le monde à chaque regard, à chaque odeur respirée, à chaque chose qu'il touche. Je n'ai jamais vu quelqu'un de si curieux !... A chaque fois qu'il vient, il me demande la signification de toutes les fleurs qu'il choisit, il en prend cinq ou six. La dernière fois je lui ai demandé pourquoi il en prenait si peu, ça ne faisait pas un vrai bouquet ! Il m'a répondu que pour chaque tige, il y avait une pensée pour quelqu'un, quelque part, et que personne n'était indigne au point d'être oublié. Il m'a répondu qu'il voulait se souvenir du sens de chaque fleur, pour être capable ensuite de le réciter à son frère. Il m'a répondu qu'il dessinait un portrait de celui-ci avec chaque fleur, pour pouvoir se rappeler de toutes les expressions qu'adoptait son visage. »
Tenten ne savait que lui répondre. C'était un de ces moments tangibles où les mots acquéraient une dimension toute particulière, vacillante, où le choix des palabres pesait beaucoup plus que d'ordinaire.
« Son frère est…
- Oui… Il est décédé.
- C'est arrivé…
- Il y a longtemps.
- C'est si triste et désespéré, Sakura.
- Comment ça ?
- N'essaie-t-il pas de faire revivre son frère au travers de ses dessins ? Ne lui prête-t-il pas, en plus, ne l'imagine-t-il pas, sur le papier, dans des expressions qu'il ne lui avait jamais vues de son vivant ?
- C'est probable.
- C'est se substituer soi-même au dessin… Il a dû perdre une grande partie de lui-même avec cette mort.
- Mais il a l'air de ne pas du tout s'en formaliser, et il est parfaitement apaisé avec ce qu'il est désormais, à le voir. Enfin, je te l'ai dit, son regard n'est pas mort. Mais j'aimerais tant le posséder, ce regard, voir sans cesse de nouvelles choses et m'intéresser à tout ce qui se présente à ma portée !...Profiter de ces bonheurs simples ! »
Elle n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche, que Sakura s'empara de sa main précipitamment, d'une poigne d'oiseau, et vrillait ses yeux allumés dans les siens.
« Oh Tenten, allons au festival ce soir ! Je t'attendrai à la fin de ton service, et même si nous ratons le principal, il restera toujours des dizaines de lanternes ! Viens avec moi, marchons juste dans la foule, les yeux en l'air, passons la nuit sous les étoiles ! »
~ ● ~Elle n'aimait pas la torture à laquelle était soumis son regard. Elle ne supportait pas le théâtre de sa contemplation horrifiée, de plus en plus intenable au fil de l'examen. Son miroir renvoyait l'image de ses cauchemars, comme si ses peurs et ses sourdes angoisses prenaient forme ici, là, maintenant. Elle n'aimait pas se regarder. De longues minutes de préparation psychologique se révélaient nécessaires, après les instants passés en lutte intérieure avec elle-même, à rassembler le courage indispensable pour passer l'épreuve. Plutôt que passer son temps à inspecter le moindre centimètre carré de son corps, à l'affût d'imaginaires changements ou d'apparitions d'éléments étrangers, elle le passait, justement, à fuir ces instantanés qui lui renvoyaient ses défauts, s'éloigner de ces pensées maudites qui la détruisaient à petit feu, mettre de la distance avec ce reflet qu'elle n'appréhendait et n'assimilait pas.
C'était dur de supporter son propre regard dans la glace. Elle tremblait à la nouvelle observation de cette peau qu'elle brûlait de déchirer, de réduire en mille morceaux, de tailler franchement pour enlever les parties disgracieuses et enfin, tel un sculpteur, tel Michel-Ange, révéler l'harmonie, la baigner de lumière et de vent, ciseler des angles divins, sous des regards d'admiration éperdue de qui remerciera le ciel pour un « heureux souvenir pour qui a vu la merveille étonnante de notre siècle ». Ou bien rêvait-elle de courbes superbes, d'élancements si sensuels qu'ils attirent la mort et suscitent un désir violent se damnerait-elle pour des épaules alanguies et un sein vertueux et discret, une hanche rubiconde dans son désarroi et une nuque qui appelle à la délivrance, telle une Sabine au corps serpentin et tourbillonnant.
Elle détestait l'enveloppe physique qu'elle possédait, quoi qu'il en fût. Elle n'y avait jamais été parfaitement à l'aise, mais la crise gagna en intensité pendant ces années charnières, ce passage étroit des plaines calmes de l'enfance aux rivages tourmentés de l'âge adulte. Son corps, devenu autre, devenu indomptable, elle le perdit de vue et plus jamais ne le reconnut. Trop vite ses hanches se développèrent en diagonales obliques éloignées de sa taille ses cuisses prirent du volume et ne désenflèrent plus son buste maigrelet de fillette ondula en deux protubérances, leur circonférence s'étendit progressivement. Elle abhorrait ces yeux qui ne brillaient jamais de confiance ou d'assurance, bordés de cils épais, renforçant la délicatesse qui se dégageait des prunelles blanches nuancées d'une teinte lavande aquarélisée. Regard trop féminin, quand depuis petite on exigeait d'elle, et elle-même plus que quiconque, de montrer plus de masculinité dans son caractère et ses actes.
Elle vrilla son regard dans celui de sa jumelle de reflet, débordant de répulsion et de dégoût. Elle fronça les sourcils dans une tentative de colère feinte. Sa bouche s'arqua dans le même sens, légèrement elle garda la pose quelques secondes, mais ses traits se détendirent de dépit. Elle n'était pas convaincante si elle avait présenté cette expression à Hanabi, cette dernière aurait cru qu'elle lui proposait un concours de grimaces.
Ses mains, d'une couleur très claire héritée de sa mère, bénéficiaient d'un poignet gracile et de doigts longs et fins, très gracieux il s'agissait d'un des nombreux points communs physiques qu'elle partageait avec sa sœur. Lentement, ses phalanges vinrent lisser la peau translucide de ses pommettes et la tapoter impatiemment. Elle approcha ses auriculaires des coins de sa bouche et, précautionneusement, les releva. Son visage adopta un rictus timide, malaisé. Elle fit le mouvement jusqu'à atteindre le haut de ses joues et sentir ses ongles qui s'enfonçaient dans l'épiderme. Elle éloigna les mains de son visage et essaya de contracter ses muscles faciaux. Le sourire ne tint pas.
C'était, tout de même, aberrant. Qu'avait-elle donc de moins que les autres ? Pourquoi cette réaction ne lui venait-elle pas spontanément, naturellement ? En quel honneur devait-elle donc se résumer à un strict geste mécanique, en guise de politesse ou d'assermentation ? Quelle justification pour l'adoption du caractère guindé de la chose, exempte de la douceur d'un sourire de Vierge raphaélesque, ou du charme mystérieux d'une sainte caravagesque, ou même, de la folie sombre d'une femme tintoresque ? D'où avait-elle perdu cette fraîcheur enfantine, cette insolence et ces pieds-de-nez à la vie que des petites dents blanches pouvaient excuser ? Depuis quand cette coquille avait-elle pris le pas sur sa personnalité et altéré la nature profonde de son être ?
Elle voulait sourire, d'une telle manière que les gens se souvinssent d'elle que sa personne transparût à travers l'expression de sa bouche que l'arc de ses lèvres exprima toutes les factions de son âme, en corrélation avec ses yeux. Qu'enfin, son âme fût en adéquation avec sa manifestation terrestre.
Mais que c'était difficile de passer outre les peurs et les conventions, le regard des autres et ses complexes, l'honneur et les attentes de son père, celles des autres et son propre jugement… C'était impossible de sortir du bourbier, de se débarrasser du marasme.
Elle cueillit la bande de tissu qui reposait sur la table basse, à côté du miroir, se saisit d'une extrémité et, comme d'ordinaire, commença à l'enrouler autour de son buste. Elle lui enserrait le haut de la cage thoracique et petit à petit, s'étendait sur sa poitrine. Ses seins comprimés émettaient des ondes de douleur, mais elle n'en tint pas compte sa respiration devint également plus instable, et elle dut effectuer des inspirations profondes pour lutter contre les conséquences de l'aplatissement graisseux de son giron. Elle drapa ce corps mal aimé d'une étoffe de couleur terreuse aux nuances de crème, et la retint en ceignant sa taille d'une étole noire. Elle ramena ses cheveux, auparavant mis de côté pour dégager sa nuque, et les laissa flotter sur ses épaules. Les lueurs océanes de la nuit qui s'étalait sur sa chevelure se mariaient étrangement avec les irisations sableuses de sa tenue.
Elle se dirigea vers la porte et la fit coulisser silencieusement engageant sa sortie, elle se dirigea à petits pas vers la salle de réunion familiale. Les bruits de la maisonnée atteignaient ses oreilles lorsqu'elle passait près des pièces. Elle glissait discrètement sur le sol recouvert de plaques de bois disposées de manière symétrique les murs blancs qui l'entouraient s'étendaient vers l'horizon et débouchaient dans les ténèbres. Elle remarqua une silhouette blanche qui s'engageait dans le couloir également, un peu plus loin. Celle-ci fut interpellée par le bruit qu'elle faisait, et tourna la tête dans sa direction.
« Hinata ! Toi aussi tu es convoquée ?
- Oui.
- Père sait très bien que je suis en train de travailler mon violon ! En plus nous devons voir Neji dans quelques jours, je pouvais me passer de cette interruption ! s'exclama sa sœur en adoptant une moue boudeuse.
- Ce doit être important pour qu'il requiert notre présence. Ne fais pas cette tête lorsque tu trouveras à côté de lui.
- Accepterais-tu de m'écouter jouer après alors, grande sœur ?
- Oui, bien sûr ! »
Hanabi exaltait de toute la vie et la précipitation de ses quinze ans. Passionnée, elle pouvait se montrer emportée lorsque, sujette à des vexations, elle avait par conséquent tendance à céder à ses impulsions. C'était son côté le plus attachant mais également son point faible leur père cherchait beaucoup réfréner cette manie de céder rapidement aux élans du cœur sans faire appel à la raison. Vive, lorsque quelque chose attirait son admiration ou sa convoitise, elle s'embrasait et y mettait de toute sa personne. Douée, elle s'améliorait constamment et faisait la fierté de leur géniteur par ses progrès fulgurants. Prometteuse, elle avait vite pris le pas sur sa sœur aînée quant à l'ordre des préférences elle était pressentie pour être la digne descendante de leur paternel dans l'entreprise familiale.
Les deux jeunes filles bénéficiaient depuis leur plus jeune âge d'une éducation de qualité et toujours sous la surveillance du chef de famille. Instruction également liée à une grande discipline, rigoureuse et stricte, complète. Leur père avait toujours placé hautes ses attentes quant à ses enfants en sa qualité d'aînée, les frêles épaules d'Hinata avaient vite accueilli les espoirs du père comme un fardeau difficile à porter. Elle se devait d'être la meilleure pas excellente ou simplement accomplie. Elle y travailla ardemment, bûchant, étudiant, notant, lisant, révisant de toutes ses forces et de toutes les facultés de sa concentration. Parfois à s'en détruire la santé, souvent à sacrifier des nuits purificatrices, toujours à vivre pour sa famille. Mais ce n'était pas suffisant. Les échecs s'accumulèrent, et sa confiance diminuait à chaque brique ajoutée à l'édifice.
Les responsabilités, dont on avait cherché à lui inculquer le sens dès passés les instants d'innocence, elle les vomit, les dégobillant lorsqu'elle ne fût plus capable d'en supporter le poids. Atlas se déroba sous la lourdeur de l'univers. Maintenant elle les fuyait, ne se croyait plus digne de la confiance de quiconque. Elle voulait la tranquillité et la sérénité.
Oh, oui, elle avait été jalouse d'Hanabi. Extraordinaire, fantasque, douée, la réussite lui souriait, de concert avec Hiashi Hyûga. Elle avait pour elle la fierté et un avenir radieux. Peut-être, au fond, était-elle tout ce que Hinata avait jamais désiré. Un charmant reflet de ses souhaits, une opposition sororale de corps et d'esprit. Mais c'était Hanabi, sa petite sœur, ce feu d'artifice aux joues rebondies qui voulait simplement se conformer aux vœux paternels. Comment être envieuse de cette sœur qui lui courait après pour lui réciter un poème nouvellement appris ou la suppliait de la coiffer ?
Inconsciemment, Hinata tendit la main et réarrangea la mèche qui barrait le visage de sa sœur en la coinçant derrière ses oreilles. Hanabi souffla de protestation et tapa la main de son aînée.
« Hey ! Je déteste qu'on me touche les cheveux comme ça, tu le sais !
- Il fallait te coiffer avant cette entrevue alors ! Allons-y. »
Côte-à-côté, elles se dirigèrent vers une porte qu'elles firent coulisser et entrèrent dans l'arène. Leurs regards tombèrent en premier sur leur cousin, toujours impénétrable et poli, assis en vis-à-vis de leur père. Ils se ressemblaient beaucoup : les mêmes cheveux bruns, le même visage résolu, long et fin. Neji était cependant légèrement plus grand. Hinata savait que les entrevues avec son oncle le mettaient toujours dans un certain inconfort, même s'il n'en trahissait aucun signe. Pourtant, elle sentit dans l'attitude des deux personnes qu'il régnait une certaine tension, et qu'aucun des deux n'était à l'aise.
Elles saluèrent le jeune homme puis vinrent prendre place autour d'Hiashi Hyûga.
« Nous étions en train de nous réjouir du retour des nuages et des baisses de température. Le temps est beaucoup plus agréable, commença le chef de famille.
- Oui, il est plus supportable de pouvoir sortir sans rentrer avec un mal de tête !
- Il vaudrait mieux que mes cousines évitent de sortir en pleine journée par cette chaleur, si elles ont tendance à en souffrir.
- Tu connais Hanabi, un rayon de soleil et elle est dehors à vagabonder, comme un chat.
- C'est parce que j'accompagne Hinata chercher ses fleurs, père ! Il faudrait que tu viennes avec nous un jour, Neji, il y a des endroits dans la forêt où il y a des fleurs si blanches que leurs pétales irradient au soleil !
- Peut-être à la fin des vacances d'été alors, avant la rentrée, fit-il, un peu gagné par l'enthousiasme communicatif de son interlocutrice.
- Comment se passent donc tes vacances, Neji ? enchaîna Hiashi.
- Elles ne changent pas tellement du reste de l'année : révisions, lectures, approfondissements…
- Bien, bien. Comment se passent tes recherches pour ton stage ?
- Elles suivent leur cours, Oncle.
- Mes relations peuvent te trouver une place si tu le souhaites.
- Je vous remercie, mais je préfère me débrouiller seul, ce serait tôt mal vu.
- Comme tu veux. Si cela t'arrange tu peux loger ici également, ce serait avec grand plaisir que nous t'accueillerons. Ce sera sûrement plus pratique…
- Je vous remercie mais non. Le transport ne me fait pas peur. »
Hiashi réprima un soupir devant les refus de son neveu. Il niait la moindre tentative de rapprochement avec sa famille, malgré tous les efforts conjugués du chef de famille et de sa fille cadette, qui l'admirait à l'égal d'un frère.
« J'aimerais vraiment que tu effectues ce stage dans un cabinet d'avocats qui travaille avec l'entreprise pour que tu puisses t'accoutumer à son fonctionnement. Mon offre de t'y trouver un emploi sitôt tes études terminées tient toujours, Neji. »
Elle vit bien la bouche de son cousin se rétrécir en une ligne mince et ses yeux se renfrogner légèrement. Se montrait-il sceptique car doutant de la fiabilité de cette proposition ou devinait-il le presque désespoir de son oncle à vouloir créer un lien plus intime à lui ? Il mit quelques secondes à répondre, les poings serrés sur ses genoux.
« C'est… un grand honneur, mon oncle, mais je ne peux pas me prononcer pour l'instant. Je vous en remercie mais l'avenir est encore incertain, je ne suis pas arrivé au bout de mes études...
- Je ne peux pas te forcer à accepter tout de suite, bien que cela m'aurait fait très plaisir de l'entendre. Je suis content de voir que tu as l'air en bonne santé, même si tu ne devrais pas vivre seul quand nous serions ravis de t'accueillir ici. Quoiqu'il en soit, bon courage pour la recherche de ton stage.
- Merci, mon oncle, dit-il en s'inclinant.
- Si tu as du temps devant toi, pourras-tu entraîner les filles une heure ou deux. Hanabi a besoin de s'échauffer, déclara Hiashi Hyûga en se relevant. »
Il se releva et quitta la pièce, les laissant aux prises d'un silence moite et humide. Neji s'abima dans la contemplation de la composition florale posée sur le meuble situé à sa droite. Les branches entremêlées s'élevaient avec grâce vers le ciel, dans un savant mélange de douces couleurs rosées et blanchies. Les fleurs de cognassier s'épanouissaient délicatement face à des prémices de lisianthus la majorité des boutons se refermaient encore du haut de leur tige aigrelette, mais un bourgeon avait éclos et révélait son cœur tendre et pur, bordé de corolles d'irisations laiteuses troublées de ressorts verdâtres.
Grande fût la tentation de la gratitude. Peut-être le choix d'Hinata, porté sur ces deux fleurs, se décida-t-il dans l'espérance de se sentir, enfin, estimée par la vie, de combler les attentes d'un père aimé et craint, qui chérissait sa fille mais ne réussissait pas à cacher ses désappointements successifs. Sûrement, au fond, souhaitait-elle commencer à ressentir de la reconnaissance envers la Vie, cette entité abstraite qui la cantonnait jusqu'à présent au bord du chemin, ne l'autorisait pas à respirer librement et ôtait toute saveur à ses sourires.
Le regard vide de Neji restait éperdument fixé sur le même point. Etait-il sensible aux aspirations substantielles de sa cousine ?
« C'est Hinata qui l'a faite, cousin Neji ! » s'exclama Hanabi.
Ainsi interpellée, elle rougit d'être placée en si vive lumière aussi abruptement. L'ikebana confessait être la discipline avec laquelle elle se trouvait le plus d'affinités et se montra posséder des talents pour la confection. Les techniques florales exigeaient une grande capacité de concentration et une certaine dextérité, ainsi qu'une intuition précieuse et une grande connaissance pour le choix des plantes et des divers matériaux. Mais l'art des préparations végétales ne convenait pas suffisamment aux attentes paternelles…
« Très réussie, Hinata.
- Me…Merci, cousin Neji.
- Il faut absolument que tu m'écoutes jouer, cousin Neji ! J'ai essayé de nouveaux morceaux, mais je ne sais pas quoi en penser. En plus c'est un nouvel instrument, et j'ai du mal à m'y habituer, il est un peu grand… Il faut que tu me donnes ton avis !
- Va chercher les partitions. »
Hanabi obtempéra avec le plaisir évident de la recognition, laissant les deux aînés seuls présents dans la pièce.
La complexification de la relation qu'elle entretenait avec son cousin participait à son malaise actuel il l'impressionnait. Dans ses souvenirs, elle le côtoyait régulièrement mais il la frappait par sa colère contenue, sa voix au tintement sec et hargneux. Antipathique, cassant et froid, tels étaient les adjectifs les plus à même de définir l'image qu'elle s'en faisait alors. Tout le malheur du monde s'abattait sur elle lorsqu'elle se trouvait obligée d'engager la conversation. Apaisé désormais, il gardait toujours cette réserve et cette discrétion qu'elle admirait et respectait tout autant qu'il estimait les siennes. Ils tenaient leurs pensées intérieures à cœur, et ils remerciaient, chacun, l'autre de ne pas chercher à s'introduire dans la farandole de leurs sentiments. La nature de leur lien avait ce goût particulier qu'ils ne partageaient qu'entre eux plus proches par l'âge, ils étaient plus à même de saisir l'essence des préoccupations et des ressentis susceptibles de les posséder. D'égal à égale, Hinata appréciait cette espèce de confident capable d'écouter sans juger.
« Les fleurs rouges sont…
- Oh, un cognassier sauvage. Nous l'avons découvert il y a quelques jours en forêt. Les branchages remplis de petits bourgeons sont une véritable douceur pour les yeux.
- La couleur est très mélancolique. »
Elle ne répondit pas, le laissant dévorer du regard les délicats pétales qui s'épanouissaient en forme de couronne. Quelques instants s'écoulèrent de la sorte, dans un silence pacifique.
« Hinata, m'autorises-tu à poser une question qui pourrait paraître impersonnelle ? »
L'interrogation provoqua une grande surprise en elle, tant il était peu sujet à ce genre de formulation. Elle rassembla ses moyens lorsqu'il lui jeta un coup d'œil, en quête d'une réponse.
« Oui bien sûr, cousin Neji.
- Est-ce donc une caractéristique féminine d'avoir le pardon facile ? Même envers ceux qui blessent profondément ?
- Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un trait propre aux femmes… Les souffrances profondes ne peuvent pas être oubliées, par personne.
- N'en retirez-vous aucune leçon justement ?
- Personne n'oublie jamais rien, je le crains.
- Une physionomie féminine le trahit beaucoup moins alors, dans ce cas.
- Peut-être savons-nous la douleur que peut causer la démonstration de ces sentiments chez une personne que nous aimons et préférons-nous les taire… Mais c'est vrai chez les hommes aussi.
- J'ai l'impression qu'une femme est capable de sourire sincèrement à son pire ennemi.
- Un homme n'en est pas moins enclin à la dissimulation…
- Doit-on donc se méfier de tous les sourires que vous nous adressez ? »
Il l'entraînait vers des pentes ardues et largement déstabilisantes, et la poussait à réfléchir plus longuement sur la réponse à fournir.
« C'est comme si l'on devait se méfier des regards qu'un homme peut porter sur nous… Comment faire confiance à quelqu'un si l'on se méfie de tous ses gestes ?
- Beaucoup de gens ne méritent pas qu'on leur accorde sa confiance.
- Ce serait triste de se défier de tout un chacun parce qu'on ne sait pas ce que leur visage cache.
- Pourtant, même lorsque l'on vous prévient qu'une personne est mauvaise, vous semblez ne pas voir l'avertissement ou bien l'ignorer, c'est effarant. »
Le ton était devenu plus impatient et les phrases beaucoup plus saccadées. « Il est excédé à propos de quelque chose » réalisa-t-elle. Il analysait et ressassait une pensée quelconque, mais il n'arrivait pas à en tirer de conclusions par lui-même… Alors il lui demandait son avis. Elle fut étrangement touchée qu'il eût pensé à elle.
« On ne peut rester fermé à tous ainsi, cousin Neji. Se méfier de tout le monde amène à douter de soi-même, tôt ou tard. Tu ne pourras jamais savoir ce qu'il y a, exactement, dans la tête de tous. La blessure de la déception… est le risque à courir, effectivement, et ça peut faire mal, très mal surtout si tu n'es pas habitué. Mais je pense que la possibilité de rencontrer des gens merveilleux et incroyables, qui deviendront, par la suite, indispensables à ton quotidien, est beaucoup plus importante. La solitude ne doit pas te pousser à te couper définitivement du monde. »
Il ne répondit pas à sa tirade elle rougit de s'être laissée emportée et d'avoir peut-être transgressé les règles de décence qu'il imposait. Il se perdait à nouveau dans le spectacle rougeoyant des rosacées. Son visage était insondable.
« Nous… nous sommes tous faillibles, imparfaits, comment peut-on minimiser cette part d'échec ? Je ne saisis pas cette folie de s'ouvrir à une personne et, à force, résulte de se sentir… happé par elle, souvent au point que cette faille nous infecte également après coup. »
Elle savait qu'il avait énormément de difficultés à gérer cette part de lui… humaine. Il était capable de nouer des relations sincères, mais il se comportait comme un enfant qui apprendrait à marcher tardivement et maladroitement : il tâtonnait et découvrait, assimilait ce que l'affection pouvait déclencher comme changements dans son comportement. Personnalité néophyte dure à accepter par un esprit perfectionniste.
« Cette fêlure n'est pas une fatalité, à mon sens, cousin Neji. Elle recèle peut-être aussi le meilleur de nous, et peut faire ressortir ce qu'il y a de bon chez l'autre. Et je ne pense pas qu'elle soit immuable, destinée rien n'est décidé définitivement. »
« La situation de nos familles serait bien différente autrement » pensa-t-elle.
« Je suis désolé d'avoir posé une question si embarrassante, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise.
- Ce n'est pas le cas, cousin. »
Hanabi entra dans la pièce, une liasse de papiers dans une main et l'étui de l'instrument dans l'autre, lui donnant l'esquive probablement souhaitée pour ne pas approfondir cette conversation qui devenait de plus en plus dangereusement intime. Il se releva, et elle le suivit dans le mouvement. La jeune adolescente vint se planter aux côtés de l'aîné.
« Voilà les partitions ! Je veux que tu écoutes tous les morceaux que je vais te jouer, et dis-moi ton avis ! Sois sans pitié, cousin Neji ! Et allons jouer dans le jardin alors, ce serait dommage de ne pas profiter du temps !
- Irons-nous ensuite accompagner Hinata cueillir des fleurs pour l'aider ?
- Oh, avec plaisir, mais pourquoi donc ce brusque changement d'emploi du temps ? demanda la sœur aînée, surprise.
- Prenons plaisir à des choses simples. »
~ ● ~Profiter de la vie… Un credo qu'elle appliquait résolument. Elle humait la vie et ses composantes comme d'autres aspiraient des goulées d'air en remontant à la surface d'une eau bouillonnante. C'était si peu de se satisfaire de rien, mais si peu ruisselait de soleil et de vitalité…
Apprécier les soupirs caressants du vent sur sa peau et les feuilles des arbres. S'émouvoir d'une partie de cache-cache entre les nuages et le soleil. Contempler mélancoliquement une lune rousse ou pâle, et ses rayons accrochant les étoiles à proximité. Se perdre dans les nuances bleutées d'un sable fin, en-dessous, ou les réverbérations lumineuses sur une surface aquatique, ou les angles saillants des roches se dévoilant sous les insistances de la lumière nocturne.
L'observation de l'immuabilité des choses et du caractère éphémère du temps faisait passer ses soucis et tracas dans une moindre dimension ses inquiétudes personnelles paraissaient d'un coup beaucoup moins importantes. Ses épaules frissonnaient alors sous les sensations des étreintes du calme qui l'envahissait sa respiration adoptait un rythme plus apaisé, ses pensées se faisaient plus claires et se centralisaient sur des sujets qui diminuaient nettement en angoisse.
Ce contrôle d'elle-même, de ses songes et de ses émotions, n'était pas totalement acquis néophyte, elle apprenait et découvrait encore des facettes de cette maîtrise. Après un début d'existence consacré à des buts fixés par avance, décider ou faire des choix relevaient encore de l'apprentissage.
Plus encore, c'était elle-même qu'elle s'acharnait à rencontrer de nouveau. L'épuisement avait annihilé une grande partie de sa personne suite au choc noir brisée, elle ne reconnaissait plus son odeur, le goût de ses lèvres. Parfois même, son prénom sonnait différemment à son oreille, comme si l'on interpellait une autre personne, depuis longtemps enterrée, ou bien une entité qui n'avait pas encore réussi à s'extraire de sa coquille.
Son existence morne et plate lui suffisait amplement. Entourée du peu de gens qu'elle connaissait et qu'elle aimait, dans un nouvel environnement qui, lui, avait été façonné par ses idées et dans lequel elle se sentait à l'aise, occupée à des tâches à sa portée, elle embrassait le monde avec les bras d'un nouveau-né. Elle appréhendait l'inconnu à petits pas, assurant chaque prise de ses doigts graciles, s'émerveillant des reflux que contenait l'air qui parvenait à son odorat.
A la sortie des ténèbres du choc noir, la lumière fut sûrement trop vive. Aveuglée, elle en était sortie pantelante, brisée, en rampant. Exsangue de vie, avec patience, elle rallumait la petite étincelle qui gisait parmi les cendres, l'enveloppant de soins maternels, la protégeant, la surprotégeant de l'extérieur. Elles se confondaient, et elles ne tenaient plus qu'à un fil, si ténu, si fragile…
Pour l'instant, elle se contentait de choses simples. Le soleil n'était jamais aussi brillant qu'éloigné de sa personne. Mais elle n'avait jamais aimé la chaleur elle assèche les timides fleurs qui s'épanouissent sous l'embrassade voluptueuse du vent. Comme après un coup de gel, elles se reconstruiraient. En même temps qu'elle. Avec le temps.
~ ● ~C'était désert. Midi allait bientôt sonner, comme le suggéraient les gargouillis émanant de son estomac, et elle s'ennuyait. Ce n'était pas de la mauvaise volonté, loin de là, mais elle n'avait rien à faire. Les vitres étincelaient au timide soleil, que laissaient quelques fois percer les nuages. L'étal resplendissait de netteté et les cahiers et divers papiers s'ordonnaient de façon presque militaire. Les pots contenaient tous un peu d'eau lorsqu'il le fallait, et aucune fleur ne faisait défaut ou triste mine parmi les rangs bondés d'éclairs colorés.
Elle soupira. Les foules n'étaient pas nombreuses en pleine journée, et dans la semaine, en particulier à cette époque de l'année. Elle aurait dû anticiper cet ennui, se reprocha-t-elle, peut-être aurait-elle pu amener un livre ou de quoi s'occuper…
Cela faisait quelques années qu'elle travaillait pour la boutique de fleurs Yamanaka, tenue par les parents d'Ino. Comme une seconde famille, elle les avait toujours connus, tant Ino et elle-même avaient grandi et passé du temps ensemble. Sakura se sentait plus d'affinités avec le père, du fait qu'il dirigeait et travaillait dans la boutique et en raison également de la ressemblance troublante qu'il possédait avec sa fille. La chevelure blonde et les yeux bleus mettaient Sakura plus à l'aise, rassurants dans la force de l'habitude. Elle voyait moins la mère d'Ino, plus distante, et qui semblait moins abordable bien qu'extrêmement conviviale au sein de sa famille.
Depuis qu'Ino avait quitté la ville pour poursuivre ses études, c'était Sakura qui officiait au poste d'assistante. La solution servait tout le monde : tant les employeurs, qui avaient besoin d'une troisième main et qui savaient pouvoir avoir confiance en l'expérience acquise et le caractère de la jeune fille, que la jeune étudiante, dans le besoin de quelques heures de travail pour assurer le quotidien.
Sakura ne comptait plus les quelques après-midis passés à aider les Yamanaka, après le lycée. Dans ses souvenirs, les plus joyeux moments ruisselaient de pluie, et les jeunes filles adolescentes tuaient le temps à coups de fous rires et de séances de chatouille, de protestations et de folie presque infantile. C'étaient leurs moments d'innocence, embrumés du ciel gris et des senteurs dégagées par les plantes qui les entouraient, parfois partagés par les bougonnements de Shikamaru ou les rires francs de Chôji.
Comment oublier ce fameux jour où il pleuvait à torrents, lorsqu'Ino eut la bonne idée d'improviser une bataille d'eau, en réaction à une remarque de Shikamaru peu goûtée. Ils en étaient ressortis trempés sans avoir mis un orteil au dehors, dégoulinants, parfois une feuille coincée dans les cheveux ou collée à la peau, mais avec un nouveau souvenir heureux à se remémorer joyeusement.
Son sourire se ralluma, en écho au tintamarre de la nostalgie. Mais elle referma vite la porte des réminiscences, de peur, telle Pandore, d'ouvrir le tiroir des malheurs et de réveiller des plaies à peine cicatrisées. Elle préférait plonger ses lèvres dans les eaux noires et silencieuses de Léthé, y laissant s'enfoncer et se noyer ce que le passé conservait d'elle pour en résulter celle qu'elle était désormais, épurée, baptisée des flots de l'Oubli. Elle se préférait à vingt ans qu'à seize.
Elle observa les rayons héliosiens faire scintiller les pétales blancs d'orchidées qui se déployaient délicatement aux côtés de tournesols à la recherche désespérée de lumière. Les iris se côtoyaient paisiblement et, parés de nuances violacées ou indigos, formaient les remous d'un océan profond.
Elle remarqua alors qu'il y avait une présence humaine autre que la sienne dans le périmètre de la boutique. La jeune femme semblait plongée dans la contemplation des bouquets placés à l'extérieur sous la grande vitrine. Sakura ne voyait qu'une longue chevelure d'un noir bleuté qui encadrait un visage dont la pâle carnation se fondait délicatement avec l'écharpe grise, vaguement parme, cerclant sa nuque.
Se redressant, elle réajusta le tablier vert qui lui cintrait la taille, épousseta les faux plis. Elle coinça quelques mèches derrière ses oreilles, attarda ses doigts sur le bouton fantaisie qui décorait son lobe droit, dans un réflexe vieux comme son monde pour se rassurer et se donner du cœur à l'ouvrage. Sentir la pointe de métal qui pinçait le bout de sa phalange allait de pair avec une meilleure concentration de son attention.
Elle dépassa le comptoir puis engagea son chemin en direction de l'entrée. Les effluves floraux se faisaient de plus en plus capiteux au fur et à mesure du son chemin, mais également les légers picotements exercés par le vent sur sa peau. Elle s'approcha de la grande voûte dont l'arc en accolade séparait l'île aux fleurs de l'extérieur.
« Bonjour ! Peut-être puis-je vous aider ? »
Au son de sa voix, la jeune visiteuse releva immédiatement la tête, et l'étudiante croisa un regard tristement surpris son étonnement semblait épouvanté, angoissé, craintif. Comme si elle exécrait ce qu'elle ne prévoyait pas. Sakura ne perdit pas de son sourire engageant. L'inconnue baissa les yeux, sa frange balayant la naissance de son nez, et d'une main, ramena un pan de sa chevelure sur son épaule libre. Comme une protection, telle une muraille.
« Bonjour, répondit-elle d'une voix hésitante.
- Cela fait plusieurs minutes que vous regardez ces plantes, peut-être avez-vous besoin d'un renseignement ? ».
Elle n'arrivait pas à croiser son regard. Elle paraissait l'éviter consciemment, soit en le posant sur les bouquets présentés sur l'étal ou dans les pots, soit à regarder ses pieds. « Ça ne va pas être facile… »
« Après tout dépend de ce que vous cherchez et de l'occasion : mariage, anniversaire, naissance, rendez-vous amoureux… Ou juste pour le plaisir d'offrir ? »
D'une main, elle triturait nerveusement une mèche de cheveux, passée au supplice du pouce et de l'index, tendue, déformée. Ce fut presque horrible à voir. « C'est sans espoir, elle ne veut pas. »
« N'hésitez pas si vous avez besoin d'aide. Merci de votre visite ».
Elle se retourna et s'apprêtait à retourner à la caisse, déçue. Ce ne serait donc pas le moment où quelqu'un viendrait la sortir de son ennui…
« En fait ce serait… pour moi ! »
Sakura se retourna. Elle réussit à soutenir son coup d'œil quelques secondes, puis à nouveau la fuite.
« Je… Je cherche des plantes pour mon jardin. Qu'importent les couleurs.
- Vous étiez intéressée par quelque chose, déjà, peut-être ?
- Eh bien… »
Elle loucha vers le grand pot en bois, contenant trois pieds assez feuillus qui supportaient des boutons dont les pétales s'épanouissaient en forme d'entonnoir. D'un bleu plus ou moins soutenu, leur cœur virait du jaune au blanc des liserés prune sillonnaient l'étendue de la corolle.
« Oh ! Les belles-de-jour ! Ce sont des plantes très éphémères mais très pratiques, qui ne nécessitent pas beaucoup d'eau et d'entretien.
- Nous avons un vieux coin de jardin où rien n'est cultivé, et j'aimerais y faire pousser quelques plantes.
- Vous cherchez quelque chose dont on peut s'occuper facilement ?
- Oui, je débute en jardinage ».
Elle avait esquissé un doux sourire à la déclamation de sa dernière phrase. Sakura se surprenait au changement subtil de l'attitude de son interlocutrice : un peu plus confiante, plus accessible. Dans un seau, elle se saisit d'une tige épaisse et humide, dont la fleur se subdivisait en plusieurs rangées de pétales.
« Il y a également ces fleurs-ci…
- Un zinnia ?
- Tout à fait. Ils poussent très vite. Elles existent également en plusieurs couleurs.
- N'est-ce pas un peu… imposant ?
- Chaque plante a sa place dans un jardin. Après, si vous voulez des plantes grimpantes tout en restant dans les tons bleus, il y a aussi les campanules, qui sont de saison également.
- Non, pas de campanules, enfin… Trop voyant.
- Vous souhaitez des plantes à palisser ?
- Oui, il y a cet ancien treillis inutilisé depuis des années…
- Il y a aussi la glycine qui pourrait vous intéresser. Le plantage est à faire pendant cette période en plus. Elle demande plus d'entretien, mais les coloris lavande sont très mélancoliques. »
Elles continuèrent leur conversation pendant plusieurs minutes encore, Sakura parlant principalement, mais les deux avec le même intérêt accru l'une pour l'autre. La vendeuse appréciait le charme discret et la retenue de son inconnue, quand cette dernière admirait sa connaissance des plantes et son prodigieux enthousiasme. Elles étaient différentes, et semblablement opposées, mais les paroles tranquilles de l'une tempéraient le caractère passionné des mots de l'autre la première se sentait captivée par la joie communicative de l'étudiante, et la dernière fut impressionnée par l'élégance du comportement de la visiteuse.
« Je pense prendre quelques plants de gentiane et de glycine, du coup…
- Aurez-vous besoin d'aide pour porter tout cela jusqu'à chez vous ?
- Oh !... Ne vous donnez pas cette peine, je ne veux pas vous importuner, s'exclama-t-elle en rougissant.
- Oh ne vous inquiétez pas, ce n'est rien. Ce n'est pas très lourd, et puis c'est bientôt l'heure de ma pause-déjeuner !
- Non, non… Raison de plus, n'en faites rien…
- Ça me fait plaisir, vraiment ! Je ne suis pas pressée.
- Merci beaucoup alors…
- Sakura.
- Excusez-moi ?
- Je m'appelle Sakura.
- M…Merci beaucoup, Sakura… »
Elle n'avait jamais vu quelqu'un aussi proche de l'apoplexie, aussi rouge et confus. Elle n'aurait pas dû se montrer aussi indélicate et respecter un peu plus les convenances…
« Je… Je m'appelle Hinata.
- Très bien Hinata, Vous avez tout ce qu'il vous fallait ?
- Eh bien… Avez-vous des graines de zinnia également ? »
~ ● ~Nuit noire, nuit d'encre, ténèbres dans les yeux et mains baignées de ténèbres. Etoiles revêtues de capelines sombres, lanternes trop lumineuses, regard perdu entre l'aveuglement et le néant. Morceau de cœur retrouvé dans la rue, raccommodé de cris de silence, cœur décousu, fils s'accrochant à toutes les griffes. Yeux de cristal et yeux de tourmaline noire, crochus et révulsés, dégobillants et malaisés, crachant leur passé bilieux dans la nuit, à l'ombre des ruelles.
Nuit d'été, épaisse et lourde, poissante et orageuse.
Les pans de mur des immeubles et des habitations, l'asphalte de la rue et le goudron des trottoirs les lanternes de papiers dessinaient des tâches de lumière orangée également au sein des contrastes qui animaient les visages, ravivaient des couleurs qui se noyaient dans un océan charbonneux. Monde d'outre-tombe, l'ambiance particulière du festival était le prétexte à la sortie des ombres grandissantes au rythme du vrombissement planant dans l'air.
Les danseurs défilaient au son mélancolique et torturé d'une voix féminine d'où transperçaient les ravages du temps, et d'antiques bruits émis par des shamisens et des kokyus. Ils se divisaient en plusieurs rangées mais tous passés sous le couvert de l'anonymat d'un chapeau de paille tressée qui leur cachait une grande majorité du visage. Dans chaque colonne, les participants portaient le même uniforme : jeunes femmes en yukata de couleur grise à motifs rehaussés de rouge ou d'un bleu soutenu de fils blancs les jeunes hommes vêtus d'un manteau happi.
La foule amassée sur les bords du chemin encadraient leur passage présent et futur elle les observait bouger au rythme de la musique, dans une danse fantomatique, mélancolique et subtile, chaque geste distribué harmonieusement. Les mouvements de leurs bras, en ponctuation avec le rythme musical assez calme et constant, rappelaient les va-et-vient des vagues s'échouant sur la page ou bien les remous repoussés par le vent.
Après le ravissement causé par le spectacle du groupe de musiciens du quartier, situé sur une estrade, tant par leur jeu que par leur tenue, elles se laissaient menées par les vagues humaines, portées doucement par le rythme tranquille de la marche. Assemblée hétéroclite, parents, enfants, personnes âgées ou jeunes adultes… Tous rebroussaient ou poursuivaient leur chemin pour se grouper sur la grand-rue afin de profiter de la succession de danseurs.
« Hé, Ten, par ici, on aura de la place… »
Elle se saisit doucement du bras de son amie et l'entraîna vers l'endroit où la foule était moins bondée. Le bras droit entremêlé avec celui de gauche de la jeune brune, elles se placèrent aux côtés de plusieurs personnes, vraisemblablement de la même famille. Elle jeta un coup d'œil sur le garçon assis sur les épaules de son père, qui la dominait. Il lui retourna un regard étonné elle lui sourit. Bien qu'elles fussent en deuxième ligne, elle avait bien choisi leur emplacement : elles pourraient bénéficier d'une bonne vue sur le défilé.
Sa camarade étouffa un bâillement Sakura sentit une pointe de culpabilité émerger au souvenir du réveil forcé du matin mais elle disparut, amusée par l'expression peu flatteuse adoptée par le visage de son amie, inconsciemment : yeux fatigués et mornes, bouche bée cachée par une main bienvenue, mèches désordonnées. Elle sourit pour elle-même et frissonna du même temps, du fait d'un subit coup de vent.
Fraîcheur tardive mais non dérangeante, la soirée se révélait d'une simplicité exquise. Elles mangeaient, regardaient, plaisantaient, discutaient, contemplaient, riaient… Et c'était tout, mais un tout parfait. Elles s'émerveillaient de la grâce taciturne des danses, bercées par le bourdonnement diffus des conversations de la populace. Le silence avait tout autant sa place que les mots entre elles, et elle savourait ce silence complice et apaisé.
Elle se rapprocha de Tenten, jusqu'à mettre en contact leurs épaules. Peau frissonnante contre tissu laineux d'un gilet, ce toucher ami lui procura un élan d'affection pour sa camarade. Cette dernière regarda plus loin, quelque chose ayant attiré son attention :
« Ca y est ils arrivent ! »
En effet, les danseurs venaient à leur rencontre, et plus rapidement que ne le suggérait la vitesse d'exécution de leurs pas. Soudain, les premiers éléments des colonnes se trouvaient très proches, le visage abaissé, protégé par leur couvre-chef de la colère des dieux. Les gestes à l'unisson, dans une harmonie quasiment atteinte, ils suppliaient les entités divines de leur épargner les déchaînements destructeurs des typhons, tant pour leur vie que pour leurs récoltes. Leurs mouvements ne visaient plus le même but, mais n'avaient rien perdu de leur solennité alliés aux profondes nuances de la voix féminine qui rythmait le ballet, la mélancolie procurée était toujours la même, à travers les âges, et Sakura sentait en son cœur les affres de l'instant présent.
Elles ne se parlaient plus, le regard plongé dans la mascarade de couleurs qui paradait elles ne pensaient plus, l'esprit saisi par les notes de musiques c'était presque comme si leur cœur battait en fonction de la mélopée.
Elle vit alors une turbulence, de l'autre côté de la rue, à travers les danseurs des gens, plus précisément une bande d'amis, cherchaient également une place dans la foule. Cela n'aurait pas été gênant si les tribulations de quelques-uns n'étaient pas aussi bruyantes…
Elle observa donc avec curiosité les jeunes garçons se frayer un passage à travers la foule. Ils se firent plus silencieux, et elle retourna son attention vers les danseurs. Mais, soit l'éclairage fut plus favorable, soit il se trouvait bien placé, soit lorsqu'elle l'aperçut, ce fut entre deux lignes de danseurs, ou bien toutes ces raisons à la fois, mais son système cardiaque rata un battement.
Dans toute cette foule, après toutes ces années, en pleine nuit, à ce moment particulier où une rencontre inopportune avait le moins de chances de se produire… Si elle n'était pas aussi troublée, elle en rigolerait. Amertume, ironie, colère, confusion ? Tout à la fois, probablement. C'était… affolant.
Folie, oui, de poser les yeux sur ce visage autrefois tant aimé mais désormais… haï ? Du moins indésirable et irritant, qui ramenait avec lui des flots de sentiments inutiles et souvent regrettés, une immaturité tant reprochée qui grignota les restes de l'innocence, des mèches de cheveux éparses, tombant en cascade autour de son reflet, comme une pluie de pétales de cerisier.
Mais elle ne savait pas que blâmer : qu'elle fut celle qui le reconnût en premier lieu, ou bien qu'elle eût été capable de le discerner dans la nuit et dans la foule, telle une libellule attirée par la lumière, ou alors qu'elle sentait poindre, loin, très loin, des émotions refoulées qui venaient confondre son esprit calme, des émotions qu'elle pensait mortes, enfin !... Mais qui au bout du compte, ressortaient de leur caverne, nimbées d'une lueur cadavérique et morbide, telles un ressuscité des limbes du passé.
Folie que de retrouver ce visage pointu et ces cheveux hirsutes, que d'éprouver un coup au cœur, un pincement sec, de rater une respiration, à chaque détail passé au crible de son regard de jade.
Mais ce n'était pas des souvenirs heureux qui lui revenaient en tête, c'étaient les larmes sur le visage d'Ino, ses sanglots à elle, seule, dans la maison après les cours, son oreiller maculé de cris. Et son miroir, son reflet après qu'elle eût saisi la paire de ciseaux et tailladé, lentement, comme y puisant un plaisir pervers, avec précaution, la précieuse chevelure rose, fierté d'adolescente, à la fois protection contre le monde extérieur et manifestation de sa féminité en éveil. La pitoyable tentative, de rayer cet amour de ses pensées et d'effacer la jeune jouvencelle honteuse et enamourée de cette époque, elle se la remémorait avec une intensité non altérée. Il s'en fallait de peu qu'elle ne vît le reste des mèches pendre sur ses épaules, coller à sa peau, ou s'accrocher à ses vêtements.
Folie que d'entrelacer un regard de jade à une prunelle d'onyx. Il avait tourné la tête dans sa direction, comme s'il avait senti la véhémence de son observation. Et une nouvelle fois, elle fut happée par les profondeurs abyssales, ses pensées lui criaient de toutes leurs forces de s'arracher de cette étreinte mais impossible de s'échapper !... Paralysée, la panique commençait à tout submerger, comme s'il lui transmettait des ondes de souffrance qui répondaient en écho à celles qu'elle pensait enterrées, et dans une similitude malsaine lui trouaient le cœur, laissant sa poitrine béante et pissant des flots noirs de désespoir. Elle n'avait même plus conscience qu'elle ne respirait plus, en apnée, déconnectée de la réalité. Elle finirait asphyxiée par ces blizzards de rancœur, s'insinuant insidieusement dans ses poumons, brûlants et torturants, malgré les lacérations du manque d'air…
Le regard froncé, il resserrait sa prise sur sa proie, comme à l'affût d'un signe et…
« Sakura ? »
Elle coupa net le contact visuel. Tournée vers Tenten, elle inspira, douloureusement, comme à la suite d'un effort surhumain, une course perdue. Il y avait un brouillard dans sa tête, comme une immense fatigue elle ne pouvait penser à rien.
« Ça va ? »
La voix trahissait de la surprise et de l'inquiétude.
Blême, haletante, le regard effrayé d'un animal traqué, la main sur le cœur, il était évident qu'elle était sur le point de faire une crise d'angoisse. Elle farfouillait dans les méandres de son esprit, à la recherche des mots, de leur sens, du moment présent, cherchant avec difficulté à se situer dans le temps et l'espace.
« Je… Je ne sais pas, je… Non, enfin…
- Viens, je te raccompagne chez toi.
- Non ! Enfin, non, c'est juste de la fatigue !...
- Viens, on va aller s'asseoir. »
Elle se laissa guider par le bras ami elle se sentait vide, comme une poupée. Elle ne jeta pas de dernier coup d'œil c'était trop d'efforts.
C'était affolant de constater que même le temps n'avait pas diminué l'impact de son aura sur sa personne, que sa vulnérabilité était toujours aussi… ahurissante. Que servait-il de prêcher, alors, que le temps adoucirait sa peine et soulagerait ses plaies, quand un simple regard pouvait la replonger dans la douleur et apposer du sel sur les bords suppurants de ses blessures.
Mais elle n'avait pas dit son dernier mot. Elle n'était plus la jeune Sakura qui ne rêvait que de grandes relations et d'amours romantiques. Elle avait grandi, mûri et changé. Personne, plus personne, n'aurait autant d'influence sur elle elle était seule maîtresse de sa personne, et ce depuis qu'elle avait renoncé aux illusions de la torpeur adolescente. Ces yeux, qui appartenaient au passé, resteraient loin, en arrière, hors d'atteinte ils n'obtiendraient rien d'elle et un jour, elle pourra en soutenir la profondeur, sans émotions. Elle prouverait que le temps faisait bien son travail : s'il ne l'avait pas terminé, il était déjà bien entamé.
Elle n'avait pas prévu que le moment de vérifier ses dires arriverait aussi tôt.
