Merci pour toutes les reviews que j'ai reçues. Elles m'ont beaucoup touchée (et motivée aussi^^). J'aime écrire mais je suis incroyablement longue. Non pas que j'écrive lentement, une fois que je m'y suis mise, j'écris plutôt vite mais j'ai une fâcheuse tendance à la procrastination (ça en est limite pathologique en fait de tout remettre au lendemain^^). Je suis assez contente de ce chapitre (mais beaucoup moins du prochain qui est presque fini mais qui me semble mauvais à un point ! ).

Bref j'arrête de papoter et j'espère que ce chapitre vous plaira (et même s'il ne vous plaît pas, bonne lecture quand même^^).

A.


Il y a des matins où l'on souhaiterait ne jamais s'être éveillée. Il y a des jours où l'on aimerait pouvoir se rendormir et tout oublier. Du moins pour un temps ; jusqu'à ce que la douleur se soit apaisée. Pourtant dans ces jours-là, le sommeil ne vient pas et l'on se demande si l'on pourra un jour retrouver un semblant de repos et de sérénité.

Le départ d'un proche est une déchirure ; celui de son enfant est insupportable…

Le soleil passait au travers des interstices des volets et éclairait la chambre d'un faible halo. Je m'étonnais de l'heure qu'il devait être, le soleil semblant déjà haut. Mitsy devait avoir oublié de me réveiller comme elle le faisait chaque matin depuis son entrée à mon service. A moins qu'elle n'eût pas voulu m'éveiller trop tôt au regard de la pitoyable soirée de la veille. Je souris à l'idée de cette aimable attention.

Emergeant de mon sommeil, je commençais à entendre une rumeur inhabituelle dans la demeure. De coutume, un silence quasi religieux y résidait du petit matin jusqu'au coucher du soleil mais aujourd'hui, il semblait y avoir une effervescence inhabituelle dans la maisonnée. Je sonnais pour prévenir de mon réveil.

Les minutes s'égrainaient et personne ne semblait vouloir se donner la peine de venir. Chaussant les petits escarpins d'intérieur qui m'attendaient au pied de mon lit et enfilant la première robe de chambre qui me tombait sous la main, je sortis précipitamment de ma chambre prise d'un mauvais pressentiment. A peine avais-je fait quelques pas que Mrs Aston était à mes côtés.

« Harriette, que se passe-t-il donc dans cette maison ? Demandai-je angoissée.

-Madame, je vous en prie. Retournez vous reposer. Nous nous chargeons de tout, me répondit-elle d'un ton moins ferme qu'à l'accoutumée.

-Que se passe-t-il ? Enfin dites-le moi, vous m'effrayez, Harriette, dis-je la voix tremblante.

-Madame, je vous en prie, ne rendez pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont. Retournez vous reposer, nous viendrons vous réveiller dans une petite heure.

-Oh nom du Ciel, Harriette, croyez-vous vraiment que j'ai besoin de dormir une petite heure ? Dites-moi ce que vous cachez, dis-je passablement agacée par le comportement de la gouvernante.

-Je crois qu'il serait préférable que Monsieur vous l'annonce lui-même, répondit-elle incertaine.

-Mon époux n'est pas là. Qu'importe sa présence, Harriette, je vous somme de répondre !

-Madame, je vous en prie, vos nerfs…

-Mes nerfs, Harriette ? Vous vous souciez de mes nerfs maintenant ? Vous ne voulez pas répondre, Harriette ? Soit ! Je m'en vais demander à Mitsy, dis-je énervée.

-Madame, il s'agit de Jeremiah, me répondit-elle la voix étouffée.

-Jeremiah, répétai-je interdite. Qu'a-t-il ? Ajoutai-je précipitamment, la respiration saccadée.

-Madame, je vous en prie…

-Qu'a-t-il ? Où est Jeremiah, Harriette ? Hurlai-je ».

Elle me jeta un regard de compassion que je ne lui connaissais pas. Un regard que je refusais de comprendre. Elle baissa la tête incapable de me répondre. Perdue, aveuglée par les larmes, je descendis au premier étage. La chambre de mon fils était grande ouverte. Le médecin de famille était penché sur le berceau de Jeremiah. Mitsy était à ses côtés, en larmes. Je me précipitai à l'intérieur. Je vis Jeremiah allongé dans son berceau ; je me jetai à son chevet. Mon fils était là. Mon cœur continuait à battre à vive allure mais j'étais rassurée, mon enfant était là.

Je saisis brusquement sa petite main frêle et je frissonnai. Elle était plus froide que le marbre. Je levai rapidement les yeux vers ses lèvres qui semblaient bleuies par le froid. Le sang battait violemment à mes tempes, j'étais pétrifiée refusant de comprendre l'évidence.

« Mrs Lewis, je suis désolé, finit par dire le praticien. Il est trop tard.

-Trop tard ? Répétai-je sans comprendre.

-Jeremiah nous a quittés cette nuit durant son sommeil, poursuivit-il d'un ton ferme mais doux ».

Nous a quittés ? Les mots se répétaient, résonnaient en moi mais ne prenaient pas sens. Mon esprit était embrumé niant l'évidence. Puis soudainement, sans crier gare, les dernières limites explosèrent et la douleur déferla. Puissante, dévastant tout sur son passage. Si j'avais cru souffrir auparavant, ce n'était rien comparé à ce que je ressentais alors.

« Dehors, murmurai-je. Dehors !

-Madame…tenta le médecin.

-Sortez tous autant que vous êtes ! Hurlai-je. Partez ! ».

Je reportais alors mon regard sur mon fils. Il était étendu là sans vie. Je ne pouvais y croire. J'aurais tout donné en cet instant pour qu'il pût vivre. Alors que les larmes coulaient sans bruit sur mes joues, une nouvelle vague de douleur m'étreignit le corps. Elle me transperça telle une lame d'acier et je fus secouée de sanglots. En me prenant Jeremiah, on m'avait ôté la vie. On m'avait tout pris et bien plus encore. Je me sentis plus seule et plus abandonnée que jamais.

Tendrement, je pris mon enfant contre moi. Je murmurais alors la berceuse qu'il préférait tout en le serrant contre mon corps. Il était plus froid que la pierre et j'aurais donné ma vie si j'avais pu le réchauffer. Je ne pourrais jamais réentendre son souffle, je ne pourrais jamais l'entendre dire maman, ni le voir faire ses premiers pas… Il était mort et il m'avait laissée seule là où je n'avais que lui pour vivre.

J'étais plus perdue que je ne l'avais jamais été et si je n'avais pas été déjà folle à lier, je crois que cette douleur m'aurait fait perdre la raison pour de bon. J'étais en colère comme je ne l'avais jamais été. En colère contre le monde entier, en colère contre toutes les mères qui pouvaient encore serrer leurs enfants pleins de vie contre leurs seins, en colère contre les enfants qui pouvaient encore courir et jouer sans rien craindre de la mort, en colère contre Dieu qui m'avait tout ôté, en colère contre ma foi qui m'abandonnait au moment où j'aurais eu tant de besoin d'elle…

Egoïstement, j'aurais souhaité en cet instant que chaque être sur Terre connût la même douleur que moi. Cela n'aurait pas soulagé la mienne pour autant et je savais que cette pensée n'était qu'égoïsme et colère, cependant je ne pouvais m'empêcher de le désirer.

Je serrais Jeremiah un peu plus fort contre moi tandis que mes larmes redoublaient. On m'avait permis de connaître la plus grande joie qui fût, celle de donner la vie, pour me la retirer si tôt. J'étais perdue.

J'ignore combien de temps j'ai pu rester assise ainsi sur le sol tenant mon fils serré contre moi. Sans doute des heures car lorsque Mrs Aston entra, il faisait déjà nuit noir dehors. Je levai vers elle des yeux égarés et elle me parut en cet instant plus amicale qu'elle ne l'avait jamais été.

« Madame, me dit-elle doucement tandis que sa voix troublait le silence de la pièce. Monsieur vous demande, ajouta-t-elle en tentant de me prendre Jeremiah.

-Ne le touchez pas, dis-je froidement en le serrant un peu plus fort encore ».

Je sortis sans bruit de la chambre, tout en berçant tendrement Jeremiah contre mon sein. Je descendis au salon où Travis devait m'attendre. Mes yeux me piquaient tandis que les larmes refusaient de couler davantage. Quand je fis irruption dans le salon, Travis était debout appuyé sur le rebord de la cheminée. Quand il vit ce que je portais, il ouvrit les yeux effrayés.

« Oh mon dieu, mais que faites-vous donc… ? Posez donc cet enfant, ajouta-t-il plus froidement.

-Le poser, dites-vous ? Dis-je sans comprendre.

-Posez-le, m'ordonna-t-il sèchement.

-Non. Je préfère le garder contre moi, répondis-je perdue.

-Ne voyez-vous donc pas que vous portez un enfant mort ?cria-t-il violemment. Vous êtes encore plus folle que je ne le croyais. Je vous le répète une dernière fois. Posez cet enfant et mettez-le hors de ma vue.

-Cet enfant ? Hors de votre vue ? Mais il s'agit aussi de votre fils Travis…

-Taisez-vous, hurla-t-il plus terrifiant que jamais. Taisez-vous, petite sotte ».

Je tremblais, j'avais toujours craint ses colères aussi vives que soudaines, surtout dans les moments comme celui-ci où il avait bu plus que de raison. Tandis qu'il continuait de hurler, je serrais Jeremiah encore plus fort. Comment osait-il crier alors que le corps de notre enfant était là ? Comment osait-il ? Je voulais qu'il se tût.

Sans réfléchir je saisis prestement le verre de bourbon de Travis que j'envoyais se briser contre le mur. Un court instant, je crus que sa colère était tombée, que mon geste lui avait fait comprendre que je ne voulais plus rien savoir mais je sentis alors sa main s'abattre sur mon visage. Presque instantanément, je sentis un liquide chaud coulé de ma lèvre supérieure. Sous les coups, je me recroquevillais pour protéger mon fils. Bientôt je ne ressentis plus la douleur physique, une sorte de léthargie s'était emparée de mon corps. Je serrais toujours le corps de mon enfant et je ne saurais dire quand je m'aperçus que Travis avait cessé de me frapper ni lorsqu'il était sorti de la pièce.

Néanmoins lorsque j'émergeai de ma transe, j'étais seule, dans le noir profond de la nuit, serrant toujours Jeremiah contre mon cœur. Je le regardais encore une fois, son visage faiblement éclairé par la lune et je le trouvais beau et vivant en cet instant. Il semblait dormir d'un profond et calme sommeil, d'un sommeil que je lui enviais. La douleur était toujours là, tapie, prête à ressurgir à tout moment plus violente que jamais.

Je ne saurais dire si je pris ma décision à cet instant-là, le voyant beau et calme dans la mort. Mais méthodiquement, bien plus que je n'aurais jamais cru l'être, je me préparais sans bruit et tout aussi silencieusement je sortis de ma demeure, Jeremiah toujours serré contre mon cœur.

J'avais toujours aimé me promener sur les falaises, là on l'on reçoit les embruns marins de plein fouet ; là où la beauté de l'océan confine au sublime. Inconsciemment, dans la noirceur de la nuit, j'en pris le chemin.

Arrivée sur les falaises, je ne pouvais qu'admirer une fois de plus la beauté de la nature : l'océan noir et tumultueux, la nuit étoilée et les falaises nues. Ce spectacle était envoûtant et aussi étrange que cela pût paraître, je fus en cet instant plus déterminée que jamais. J'avais pris ma décision et désormais rien ne pourrait me faire reculer.

Se donner la mort, c'est un peu comme un ultime geste de révolte. Une dernière rébellion contre l'injustice de la vie … Certains parlent d'un ultime geste de liberté. Si liberté et mort étaient liées alors il y aurait bien peu d'espoir pour mes semblables. Ce n'était pas la liberté que je cherchais, je fuyais la réalité tout simplement. Une réalité insupportable. Mon geste était aussi dérisoire que lâche en fait. Je me sentais un peu honteuse aussi. J'abandonnais la vie volontairement alors que mon fils aurait aimé vivre la sienne.

Le bord de la falaise était juste sous mes pieds, je sentais le vent me pousser de plus en plus près du précipice, Jeremiah toujours serré contre moi, son fin duvet effleurant ma joue. Il y avait quelque chose de fascinant à décider du jour et de l'heure de sa fin. Je défiais les règles naturelles. Je décidais de ma propre destinée.

Je regardais une ultime fois l'astre de la nuit et dans un élan, je trébuchais plus que je ne sautais. Si j'avais peur en cet instant ? J'avais plus peur qu'en tout autre moment de ma vie. Tandis que je tombais, ma chute me semblait interminable. Les gens pensent souvent que dans ces moments-là, on voit défiler tous les moments intenses de notre existence. Dans mon cas, je ne pouvais penser à rien d'autre qu'à l'étendue plane et glaciale qui m'attendait en contrebas. J'étais terrifiée.

Toutefois je tenais toujours aussi fortement mon fils dans mes bras. Nous allions disparaître ensemble dans les eaux noires et froides ; liés à jamais dans la mort… J'allais rejoindre Jeremiah et la douleur disparaîtrait enfin. Puis alors que je pensais que cette chute n'en finirait jamais, j'entendis clairement le fracas des vagues contre les rochers. Et soudain je connus une douleur physique comme je n'en avais jamais connu. L'eau me transperça de part en part tels des centaines de poignards et tandis que je coulais, je sombrais dans un profond sommeil.

Un sommeil éternel, pensais-je alors.

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Les gardes de nuit étaient celles que je préférais. J'aimais le silence qui emplissait alors les couloirs du Massachussetts General. J'aimais la lueur de l'astre nocturne baignant délicatement mon bureau sombre. J'aimais cet endroit. Ce n'était pas une sorte de purgatoire auquel je me contraignais comme le pensait Aro. Bien au contraire, cet endroit plus que tout autre était ma rédemption, mon chemin de croix.

Je n'avais jamais été plus à ma place que je ne l'étais ici. Nous cherchions tous une raison de vivre et de lutter. Le propre de l'Homme sans doute. J'entendais déjà les sarcasmes de mes semblables. « Le propre de l'Homme ». Cela devait leur sembler absurde. Mais j'étais convaincu de notre part d'humanité. Nous avions beau être des « monstres » assoiffés de sang, j'étais intimement convaincu que notre existence ne pouvait se résumer à cette seule bestialité. On me prenait pour un marginal idéaliste. En marge, je l'étais sans doute, idéaliste, aussi mais je n'étais surtout qu'un être impuissant qui cherchait comme tout un chacun des réponses à son existence. Me mettre au service des hommes m'avait apaisé, m'avait apporté le calme dont j'avais besoin. J'avais trouvé ma voie.

La porte de mon bureau s'ouvrit et l'infirmière en chef entra. C'était une femme d'une cinquantaine d'années, qui accomplissait un travail remarquable. « Dr Cullen, dit elle en me saluant ». Elle déposa comme à l'accoutumée la liste des personnes décédées durant la journée et sortit sans s'attarder. Au début de notre collaboration, j'avais pris cette parcimonie de paroles pour de la crainte mais il n'en était rien. Elle avait simplement des malades à s'occuper et c'était ce qui lui importait. Quelquefois il m'arrivait de me demander si un jour je pourrais atteindre un tel degré de dévotion.

D'un œil absent, je consultais la liste. Trente et un décès pour ce 22 septembre 1924. Un chiffre dans la moyenne pour un hôpital comme le Massachussetts General. Une jeune fille était morte de la tuberculose, un vieillard s'était éteint sans bruit, un homme d'une quarantaine d'années était décédé d'une infection rénale… La liste égrenait tristement les noms de ces personnes fraîchement disparues. Je m'imaginais sans mal la douleur des familles et une fois de plus, je me sentis impuissant. Je ne pouvais leur éviter la mort, c'était l'issu fatal qui attendait tous les mortels mais quelquefois j'aurais aimé pouvoir faire l'impossible.

Il fallait que je rédigeasse les avis de décès. La liste à la main, je me dirigeais vers la morgue d'un air morne. Ce n'était jamais une partie de plaisir même pour un médecin expérimenté. Je ne ressentis pas le froid glacé qui régnait dans la pièce. Les corps étaient tous là. Etendus sur les tables métalliques.

C'est à ce moment-là précis que je l'entendis. Battements imperceptibles pour des oreilles humaines mais qui résonnaient aux miennes tel le tic-tac incessant d'une horloge. La respiration était imperceptible. Elle provenait du corps d'une jeune femme étendue sur une des tables. Mais contrairement aux autres, la vie continuait à battre dans ses veines.

Je m'approchais, étonné de la douce mélodie qui se jouait à mes oreilles. En voyant l'état du corps de la jeune femme, je fus pris d'un frisson. Son corps était lacéré de part en part, le sang avait rougi sa robe claire à de multiples endroits. Son visage était couvert de profondes coupures et de longues traînées de sang séché formaient d'horribles sillons sur ses joues et sur son cou. Pourtant malgré l'état de son corps, je l'entendais encore respirer, faiblement certes mais elle respirait malgré tout.

Hâtivement, je baissais le regard vers la liste des décès. Je survolais les noms et les âges mais je n'en voyais aucun qui pût correspondre à la jeune femme que j'avais devant les yeux. Puis mon regard fut attiré par le bas de la liste où l'on avait griffonné quelques mots : « Jeune femme inconnue. Suicidée ». Ce « suicidée » résonnait telle une sentence implacable. On ne s'était pas donné la peine de chercher la famille de la jeune femme, ni aucun renseignement la concernant. C'était une suicidée, une sorte de paria dont l'hôpital préférait se libérer le plus rapidement possible.

J'aurais pu agir comme n'importe quel autre médecin et la laissait là, agonisante, dans ce sous-sol sordide mais je ne pus m'y résoudre. Si elle était encore vivante et si elle s'était trouvée sur mon chemin, c'était qu'il y avait une raison à cela, j'en étais certain. Je savais ce qu'il me restait à faire. Je l'avais déjà fait cinq ans auparavant et je savais parfaitement ce qui m'attendait.

Cependant je fus alors pris d'un doute. Je n'étais plus seul désormais et je ne pouvais pas prendre une telle décision sans concerter Edward. Méthodiquement je réfléchis à la manière dont j'allais opérer. Transporter le corps allait être une tâche plus aisée qu'elle ne le laissait paraître. J'étais plus rapide que n'importe quels yeux humains. Je pouvais parfaitement transporter le corps de la jeune femme jusqu'à ma Ford, garée très près des sous-sols. Donner une excuse pour abandonner mon poste à une heure aussi indue de la nuit serait un peu plus difficile. Mais je pouvais toujours prétexter un problème urgent et personne ne prendrait la peine de vérifier la véracité de mes dires. Etre un vampire avait ces avantages, personne ne mettait en doute votre parole. Après avoir déposé le corps de la jeune femme dans l'automobile, je traverserais la ville le plus rapidement possible ; elle était certes encore en vie mais elle n'en avait plus pour longtemps. Une heure au maximum.

Je devais agir vite ; j'en parlerais à Edward et je ne procéderais à la transformation qu'en ayant son entier accord. Je saisis le corps ensanglanté de la jeune femme. Comme toujours lorsque je portais un humain, je fus étonné de sa légèreté. Elle semblait pouvoir se briser à la moindre bourrasque de vent. Puis allant à une allure surhumaine, je passai devant le gardien de nuit qui grommela à l'encontre des courants d'air. La comparaison me fit sourire.

Le hall était faiblement éclairé. Je le traversais à vive allure ne rencontrant aucun humain sur mon passage et je sortis enfin de l'hôpital. Je me dissimulai alors dans les arbustes et j'attendis d'être certain que la voie fût libre avant de courir silencieusement jusqu'à l'emplacement de mon auto. J'ouvris la portière arrière et je déposai avec précaution le corps de la jeune femme sur la banquette arrière.

La première partie du plan avait fonctionné à merveille. Il ne me restait plus qu'à m'excuser auprès de l'infirmière en chef et la prévenir de mon départ immédiat. A une allure plus humaine cette fois, je remontai jusqu'au second étage. J'entendis la voix de l'infirmière en chef provenir d'une des chambres du fond, là où nous soignions les plus jeunes. Arrivé devant la chambre, je m'aperçus qu'elle veillait un enfant qui semblait au plus mal. Je frappais doucement à la porte ce qui lui fit lever instantanément la tête. Elle se leva sans bruit et sortit de la chambre tout en prenant soin de refermer la porte sur son passage.

« Docteur Cullen ? m'interrogea-t-elle en levant les yeux dans ma direction.

-Je dois rentrer à mon domicile sur l'instant. Je venais vous prévenir de mon départ, dis-je d'une voix aussi assurée qu'à l'accoutumée.

-Rien de grave au moins ? demanda-t-elle soucieuse.

-Non, je ne pense mais ma présence est formellement requise, lui répondis-je en lui souriant de manière rassurante ».

Quand nous, les vampires, sourions de cette manière-là, les humains se détendent de manière instantanée. Et cette fois-ci ne dérogea pas à la règle. L'infirmière en chef me renvoya mon sourire et me salua poliment avant de retourner au chevet du jeune malade.

Je sortis de l'hôpital et je rejoignis ma Ford T qui m'attendait à l'ombre des grands arbres. D'un rapide coup d'œil, je m'assurais que la jeune femme se portait aussi bien qu'elle le pouvait en cet instant. Mon ouïe percevait toujours clairement sa respiration même si cette dernière semblait un peu plus saccadée que précédemment. Je démarrais alors la voiture et je m'engageais dans les rues sombres de Boston. Je traversai rapidement la ville et j'aperçus enfin notre demeure.

Je me garais dans notre petite allée et je n'avais pas encore fermé ma portière que j'entendis la porte d'entrée s'ouvrir. Edward bien sûr. Je me retournai alors et je m'approchais de lui :

« Edward, je n'ai pas à t'imposer cela. Tu…

-Dépêche-toi, Carlisle. Le temps lui est compté, me coupa-t-il. Je reviens dans quelques heures, ajouta-t-il en baissant les yeux gênés. Je crains de ne pas pouvoir rester… Je suis désolé de ne pas être assez fort pour t'aider, finit-il par dire tout en se dirigeant vers les ruelles sombres de la ville.

-Merci, Edward, pensai-je sans vraiment en connaître la raison ».

D'un signe, il me fit comprendre qu'il m'avait entendu et il disparut dans la noirceur de la nuit. Je reportai alors mon regard vers le corps de la jeune femme.

Je la pris délicatement dans mes bras et je la montai dans une des chambres situées à l'étage. Je l'allongeai sur le couvre-lit blanc. Tout en la regardant, je pensais que j'étais parfaitement à même de résister à la tentation. J'avais surmonté de multiples fois cette épreuve et j'avais même transformé Edward. Le sang me tentait certes. Me tentait même de manière insoutenable mais j'étais capable de me détourner de cela.

Pourtant un doute subsistait. Il ne suffit que d'une fois pour faillir. J'avais l'impression d'être un funambule qui marchait sur une corde sans fin et qui de fatigue finirait bien par tomber un jour. Ces doutes me revenaient et j'eus un instant d'hésitation avant de me ressaisir. La crainte ne servait à rien, si ce n'est à me mystifier.

J'entendis alors son pouls s'arrêter un instant. C'était le moment ou jamais. Il n'était plus l'heure d'hésiter ou il serait bientôt trop tard pour tenter quoi que ce fût. Je bloquais ma respiration et sans attendre je mordis rapidement dans la peau fine et blanche de son cou. Le contact de sa peau contre mes lèvres était incroyablement doux. Et un instant je fus soumis à mon instinct mais je ressaisis rapidement. Un peu confus, je sentis enfin le goût sucré de son sang. Si celui d'Edward avait été poivré et mentholé, je m'en souvenais distinctement ; celui de la jeune femme était incroyablement sucré, comparable à un délicieux grain de muscat. Mes papilles me rappelaient d'anciennes saveurs oubliées, du temps où j'étais encore humain.

Mon instinct était là, prêt à surgir à tout instant mais je le tenais la bride au cou et je le dominais. Avec beaucoup d'efforts certes mais je le dominais. Je me détachais enfin de son cou et successivement j'injectais du venin dans ses poignets et dans ses chevilles.

Quand enfin j'en eus fini, je me détachai presque sans effort et je m'étonnais de ne pas la voir réagir comme l'avait fait Edward. Un instant, j'eus peur d'avoir failli à ma tâche mais bientôt, elle se mit à trembler et à transpirer violemment. Elle semblait souffrir incroyablement et je me souvenais moi-même avec précision de la douleur que l'on pouvait alors ressentir. La douleur vous traversait de part en part et un feu intérieur semblait vouloir consumer tous vos organes.

Je la veillais jusqu'au petit matin. Elle avait cessé de transpirer mais ses traits étaient crispés et ses membres bougeaient en tous sens. La souffrance n'avait toujours pas cessé. Les coupures s'étaient partiellement résorbées et l'on pouvait déjà voir des changements significatifs. Je consignais tous ces changements lorsque j'entendis la porte d'entrée s'ouvrir. Je délaissai alors la jeune femme et je sortis de la chambre.

Edward était au bas de l'escalier. Baissant les yeux vers lui, je vis qu'il avait chassé. Ses prunelles étaient dorées et illuminées son visage.

« J'étais convaincu que tu réussirais, m'assura-t-il en chuchotant.

-Tu as toujours eu beaucoup trop de certitudes à mon sujet, dis-je pour le faire sourire.

-Allons-nous devoir partir, Carlisle ? Finit-il par demander après un instant de silence.

-Tu n'as pas à le faire. Tu peux rester ici, répondis-je sincère. Quant à moi, je dois l'éloigner de la ville pour son propre bien.

-Rester ici ? demanda-t-il surpris.

-Si tu en exprimes l'envie, je ne m'y opposerai pas, l'assurai-je.

-Rester ici ? répéta-t-il. Et te laisser seul avec une jeune femme ? Ce ne serait pas très convenable, Carlisle, me répondit-il en riant franchement.

-Depuis quand te soucies-tu du quand dira t-on ? Demandai-je amusé.

-Depuis que nous avons un nouveau membre dans notre famille, répondit-il amusé lui aussi. Les jeunes femmes attachent beaucoup plus de prix aux convenances. Tu devrais le savoir depuis le temps… ».

Je le regardais, amusé et touché à la fois. Il avait dit « notre famille ». Ce n'était pas la première fois mais comme j'aimais lui entendre dire. Et soudain je compris qu'il avait déjà accepté la jeune femme comme un nouveau membre de la famille. Je n'y avais pas songé tant j'avais été occupé durant les dernières heures. Désormais nous allions être trois et cette réflexion me plut. La famille venait de s'agrandir et j'espérais que chacun allait trouver sa place dans cet étrange schéma familial.

Bien sûr tout était encore incertain. Nous ne connaissions pas la jeune femme. La cohabitation allait sans doute être difficile dans les premiers temps. Mais j'étais certain que nous réussirions à surmonter les différences. Le paramètre le plus hasardeux était sans doute lié à notre nouveau membre. Comment prévoir ses réactions de nouveau-née ? La convaincre allait-il être aussi aisé que cela l'avait été avec Edward ? Allions-nous pouvoir la contenir et réussir à lui faire entendre raison ? Tant de questions sans réponse. Bien sûr j'appréhendais ce qui allait se passer durant les prochaines semaines mais j'étais convaincu d'avoir fait le bon choix.

Perdu dans mes réflexions, je ne m'étais pas consciemment aperçu de la présence d'Edward à mes côtés. Cependant quand il s'adressa à moi, j'émergeai rapidement de mes interrogations sans réponse.

« Carlisle ?

-Oui, Edward, répondis-je après un court instant.

-J'ai…hum… J'ai tenté de lire ses pensées, m'avoua-t-il gêné.

-Oh, fis-je ne sachant pas quoi ajouter.

-Je crois que ma mère n'aurait sans doute pas apprécié que je lise les pensées d'une dame, ajouta-t-il en riant mal à l'aise. Son esprit est assez confus…

-Confus ? Demandai-je sans être réellement surpris.

-Je n'ai saisi que des bribes de pensée mais un prénom revient souvent. Jeremiah. Son évocation semble attiser ses souffrances, me confia-t-il.

-Son époux peut-être ? Demandai-je.

-Je ne saurais dire… Elle s'est suicidée, n'est-ce pas ? affirma-t-il plus qu'il ne demanda après un bref silence.

-On ne peut rien te cacher, Edward, éludai-je. Nous en savons tellement peu à son sujet que nous devrions éviter de porter des jugements trop hâtifs… Si elle s'est trouvée sur mon chemin, je suis persuadé qu'il y a une raison à cela. La destinée ne laisse rien au hasard.

-Et chacun a le droit à une deuxième chance, dit-il en me regardant avec confiance ».

Nous décidâmes alors de nous rendre dans une maison que nous possédions au bord de l'océan, loin du bruit et du tumulte de la vie bostonienne. Mais surtout loin de ce qui serait pour notre nouveau membre une terrible tentation : les humains.


Et voilà!^^ Rendez-vous pour le prochain chapitre que je vais sans doute réécrire tant il me semble mauvais!

Bises