Karin s'installa sur le tabouret branlant de la minuscule salle de bain. Ses très longues jambes d'araignée dégingandée formaient un angle obtus, improbable, ainsi repliées sur le barreau en aggloméré d'un blanc pur, laid et écaillé.

Grand criquet noir dont les aisselles luisantes éclataient de pourpre lors de ses bonds violents et désordonnés.

Elle écarta les cuises et accrocha ses mains au rebord de sa rossinante Ikea, et son regard se perdit dans le vide. Elle pleura. C'était drôle de voir que ses deux yeux de flammes ne produisaient pas que des bruissements d'éclairs. Et puis, installée comme cela, comme un chat trop long et maigre, elle balança sa patte fine sur le rebord gris de l'évier, arrachant de sa solitude pacifique la petite boîte cylindrique qui était posée là. Elle ferma les yeux ; à ce geste, ses cils velus balayèrent la pièce d'un grand coup de vent qui ne passa pas sous le seuil de la porte, mais se coula, éperdu, dans le trou noir et brun de la serrure, pressé de fuir l'endroit et les spectres pâles qui ruisselleraient bientôt des joints du carrelage régulier de la salle de bains.

Elle agita le petit cylindre pour y entendre s'entrechoquer dedans les pastilles brunâtres, et c'était comme une boule à neige sonore, elle s'émerveilla un instant du faux bruit de plastique des médicaments. Elle se berna elle-même, elle faisait semblant de se concentrer sur le son amusant, gravillonneux… Puis, soudain, brutalement, elle fit jaillir son pouce, qui se désolidarisa de sa main enroulée autour de la boite. Du bout de l'ongle, elle fit sauter le capuchon, tout en continuant à secouer la boîte. Une douzaine de pastilles s'échappèrent. De son autre main, elle les saisit brutalement en vol, bascula vers l'évier, choppa un gobelet en plastique transparent, le remplit d'eau glacée. Et un à un, elle ingurgita les treize petits palets de cire brune. Encore et encore ; treize minuscules éclats sur leur carapace laquée. Jusqu'à plus faim. Les goba jusqu'au dernier.

Puis, de nouveau elle tournoya sur son siège, déployant l'angle trop pointu de ses genoux, elle enjamba maladroitement la baignoire et se coula dedans. Ses gestes, à l'inverse de celui qui lui avait servi plus tôt à attraper si vivement la boîte de médicament, devinrent hésitants et tremblés, parasites. Sa main décrivit de minuscules virages et frissons myrmécéens en cherchant, sur le rebord froid et lisse, la seringue qui gisait là, faisant bruisser ses ongles comme des antennes frémissantes. Mais une fois qu'elle se fut saisit de l'objet, ses tremblements cessèrent une petite seconde, et ses doigts se serrèrent avec résolution comme on fronce les sourcils autour du piston transparent. Puis ils décolèrent, on crut les voir planer une fraction d'instant, mais ils fondaient en piqué, et Karin se planta violemment l'aiguille dans l'avant bras gauche. Hasard ou pas, elle atteignit bien l'artère principale. Elle la balança à travers la pièce, et la seringue partit en éclat en percutant le miroir d'un mouvement cristallin.

Karin se recroquevilla un peu plus au fond de sa baignoire gelée et dure. Elle pensa aux poissons sur les étals étincelants, ces corps noirs et oblongs qui dorment sur un lit de grêlons minuscules, flocons durs et salés qui pourtant ne brillent jamais autant que les cadavres luisants qu'ils soutiennent.

Elle se mit à trembler avec passion et violence, sa pupille se dilata. Maintenant, il y avait trois bondes au fond de la baignoire, et chacun de ces yeux humides menait à un labyrinthe étroit plein de fange.

Son âme se glissa dans le trou de faïence, s'échappa dans les canalisations douteuses. Rencontra des arbustes épineux qui lui arrachaient des lambeaux de peau (ou de ce qui sert habituellement d'enveloppe aux âmes). Puis elle vola, elle vogua dans la mer. Dans les entrailles d'une épave rongée par les poissons, avant qu'ils ne finissent sur le tapis de sel ou de glace. Des poissons rouge sang. Elle vit une ancre gigantesque, écrasante, de plusieurs mètres de hauts, dont les trois crochets immenses se tordaient vers le ciel de la mer.

Sous le poids de la jeune femme, pourrissait une poussière verte.

Dans la mer grandissait une fumée âcre et pulvérulente qui déroulait ses tentacules et ses linéaments sans logique aucune.

Soudain Karin se rendit compte qu'elle pourrissait avec le bois de l'épave ; au fur et à mesure qu'elle se décomposait, l'ancre semblait grandir, grossir toujours plus, jusqu'à l'écraser de sa hauteur, et la courbe parfaite de ses grappins d'acier poissait lentement en croassant des hurlements rouillés.

Et puis elle vit son père et sa mère.

Elle trembla encore plus fort.

Elle se rua sur son père en le rouant de coups, elle ne savait pas quelle partie du corps elle visait, mais ses coups poings torrentiels et enragés rencontraient une chair très dure, pendant que sa bouche s'ouvrait démesurément pour émettre un cri de douleur folle qui ne vint jamais.

Le silence était si intense qu'elle n'entendait plus rien. C'était un silence surnaturel, tellement atroce qu'il couvrait même le bruit de sa respiration et des battements de son cœur, elle eut peur.

Un tuyau d'arrosage apparut soudain dans les mains de sa mère, qui se mit à la fouetter avec autant de rage. Elle ne savait pas si le silence avait cessé mais elle pouvait entendre sa génitrice ahaner sous les coups de boutoir qu'elle lui infligeait. Karin ne pouvait toujours pas crier. Toujours en silence, elle implora sa mère de ne plus la faire souffrir, ses lèvres formaient juste des « a », des « ou » et des « u ». Alors elle comprit que sa mère avait disparu et que le tuyau d'arrosage agissait par lui-même. Il cessa de se courber/décourber en fouet, et se mit à ramper sur son corps, partout, à l'intérieur et à l'extérieur, dans tous les sens. Elle se rendit compte qu'elle était nue. Elle eut atrocement peur. Et jamais ne put hurler.

Le tuyau la pénétra brutalement, et imprima d'interminables va-et-vient, le temps se fit celui des horloges coulantes, sa gorge se compressait pour crier des choses mais aucun son n'en sortit, au milieu de l'immensité marine elle vit se rapprocher une grande bulle d'air qui venait du ciel et qui descendait vers le fond, et cette bulle, excessivement lente, était noire, de ce noir qui vend du vert, et elle fondait tout doucement sur elle, la masse d'air ondulait.

Karin avait du mal à l'appréhender, elle la voyait approcher sans vraiment la voir, ou plutôt, elle la voyait à peu près, mais ne la sentait pas, elle ne parvenait pas à savoir si elle allait entrer en contact avec son corps… quand tout d'un coup elle sentit que la bulle était à ses pieds, et remontait de quelques infimes millimètres en ondoyant ses formes lisses et ses pieds blancs disparurent, elle vit juste les dix petits coquelicots corallins du vernis sur ses orteils disparaître dans l'orbe opaque, et alors, levant sa tête en direction de l'ancre immense, elle sentit comme des alevins ou des crustacés ou bien tout autre chose lui arracher des lambeaux aux mollets, des milliers de dents invisibles et autant de minuscules mâchoires venaient, arrachaient, mordaient, tordaient, repartaient, revenaient elle sentait des lianes plates, douces et lisses glisser sur ses jambes, ses cordes vocales semblaient se déchirer sous les cris silencieux qu'elle tentait de déterrer du fond de sa poitrine en compressant ses poumons, les lacérant d'un mouvement convulsif, mais du cri qu'une puissance autre et incompréhensible taisait il jaillit soudain comme un écho différent, un nom qu'on appelait, un nom court et laid, un hoquet répétitif, un mot brisé, amputé d'une syllabe, trop court et trop simple, un nain difforme, aux sonorités primitives, un balbutiement immonde :

« KARIN ! KARIN ! KARIN ! »

Elle se sentait immensément sale, obscène, nauséeuse, triviale, immonde, fangeuse, souillée impure maudite infecte turpide ignoble vile infâme abjecte…

Le tuyau d'arrosage cracha un jet d'eau brusque et cruel.

« KARIN ! KARIN ! KARINKARINKARINKARINKARIN »

Le jet d'eau la noyait. Elle se noyait dans l'eau, elle sombrait étouffante dans l'estomac de l'océan.

Un fait, soudain, et une prise de conscience : Le jet d'eau froide était bien réel. Elle ouvrit les yeux. D'abord elle ne vit qu'un immense tuyau noir et encrassé qui défilait vers l'arrière. A toute vitesse, elle revint en elle.

Noyé sous le liquide mordant, le visage brouillé de Suigetsu, pommeau de douche en main, apparut. La jeune femme ouvrit les lèvres, et l'eau en profita pour plonger dans sa gorge blessée. Elle s'étrangla, se débattit confusément, aperçu dans sa débâcle la pointe noire de ses genoux dans son champ de vision qui se détachaient sur le fond éclatant de la vasque en faïence.

Suigetsu donna de vigoureux tours de poignets pour fermer au plus vite le robinet d'eau froide. Ce fut alors un flot de paroles ordurières qui agressa la jeune femme :

« Putain Karin mais qu'est-ce que tu foutais ? Tu pensais à quoi, bordel ?! Quelle conne, putain, quelle conne ! La prochaine fois, tu seras mignonne, mais tes expériences d'émo-kid à deux balles, t'iras les faire ailleu…

TA GUEULE, SUIGETSU ! »

Karin se rendit compte qu'elle pouvait maintenant hurler. Elle hoqueta. Les mots qu'elle venait de prononcer avaient une odeur de sang et de souffrance, ses cordes vocales semblaient prêtes à casser. Elle crut justement voir un filet de sang couler sur son menton, ce n'était qu'une mèche de cheveux mouillés.

Suigetsu la dévisagea, éberlué. Il avait retroussé en hâte les manches de sa chemise, à moitié assis sur le rebord de la baignoire, son pantalon noir était tâché d'éclaboussures à peine visibles, et il avait toujours en main la poire de la douche.

Elle récupérait vite. Mais ça n'était pas son genre, de beugler comme ça. Si Karin n'était pas ce qu'on pouvait appeler un modèle de maîtrise parfaite et de contrôle de soi, son arme favorite restait cependant en toute situation la joute verbale franche et les insultes venimeuses ou cassantes. Elle grondait souvent, mais jamais avec cette espèce de désespoir enragé, elle se servait d'autres ressources qui correspondaient mieux à sa nature orgueilleuse et martiale.

Les pointes de ses cheveux roux collaient aux parois de la baignoire, dépassant parfois des rebords et laissant pendre dans vide leurs courtes fourches amarante, puis, revenant à son visage, il remarqua ses cheveux roux qui lui coulaient devant les yeux et rebiquaient follement d'un côté de son crâne. Il s'attarda sur le dessin étrange du sillon pourpre qui s'était collé à sa bouche, simulant sous ses lèvres la courbe sinueuse d'une langue de serpent. Il nota son t-shirt lâche qui dévoilait un large pan d'épaule où s'épanouissait un bleu déjà légèrement violacé, et rendu à demi transparent par la sueur des angoisses noires et l'eau glacée.

Karin remarqua qu'il la déshabillait complètement du regard. Ses pupilles fendues, électriques, bleutées, bondissaient d'un endroit à un autre de sa peau. Elle se souvint soudain du tuyau d'arrosage, et, sans trop réfléchir, balança son poing ferme et plein de hargne dans le ventre de Suigetsu, le coup droit et parfait produisit un bruit mat en rencontrant son corps sec.

Le souffle coupé, celui-ci, déséquilibré, bascula sur elle, mais, craignant comme la peste le contact des chairs, elle s'envola à tire d'aile de la baignoire. Suigetsu s'écrasa sur la faïence pâle dans un court murmure sourd.

Karin étouffait.

Dans son élan, elle glissa sur le carrelage trempé. Elle s'agrippa d'un coup au porte-serviette, stoppant net sa course, heurta des hanches le lavabo et se fit un nouveau bleu, elle plaqua ses mains sur levier pour retrouver l'équilibre et des éclats incisifs de la seringue brisée s'enfoncèrent dans ses paumes moites. Elle les chassa en se frottant les mains releva la tête, et croisa une fraction de seconde son reflet affolé dans le miroir. Ses yeux avaient viré noirs, il n'y avait plus aucune trace de ce velours si rouge qui lui tapissait d'habitude le fond de la rétine. En y regardant bien, il y avait même désormais un sordide éclat mousseux, comme un lichen verdâtre qui s'était apposé sur l'ébène des pupilles. C'était un peu le même vert marécageux que la bulle qui…

Elle trancha net le fil de ses pensées.

L'eau glaciale avait emporté dans ses sillons qui rougissaient sa peau le mascara de la veille. La coulure sale, en souillant les cernes des yeux, semblait étirer le regard, l'agrandir démesurément, comme si ces yeux avaient un jour mangé tout le visage de Karin, sortant du cadre de ses lunettes pour venir lécher le haut de ses pommettes par vagues successives, marées noires et descendantes qui laissaient derrière elles d'étranges reliefs. Karin essuya d'un revers le limon vaseux, étira les coins de sa bouche, se grandit de toute sa hauteur, puis tituba jusqu'à la porte. Ses deux mains s'emparèrent maladivement de la poignée. Elle remarqua son poignet moucheté d'innombrables trous minuscules, ceux laissés par la seringue à rêves, donnant à sa peau l'aspect d'un fruit ou d'un bois piqué.

Karin ouvrit avec violence la porte en s'engouffra en coup de vent à l'extérieur.