Chapitre 2
Les attaques de mon adversaire, un jeune basilic, étaient plutôt lentes. De fait, même de dos, ses assauts n'étaient pas si difficiles à éviter. Il fallait toutefois maintenir un certain niveau de vigilance. Cependant, le mucus répandu par la créature mythique rendait quelque fois mes esquives un peu hasardeuses. J'avais tendance à glisser dessus et à avoir du mal à me relever après une roulade. Jusqu'à présent, je n'avais souffert d'aucune blessure trop grave, et la partie adverse non plus. Autant dire que si on continuait à jouer au chat et à la souris, je finirais par m'épuiser.
J'avais précédemment tenté de farcir le reptile de plomb, mais de toute évidence, cela ne l'affectait pas. Je rangeai mes deux bêtes nordiques pour sortir la lance et cette fois, chercher le contact. Par sûreté, je demandai à Mira de me prêter un peu de son pouvoir pour recouvrir mon bras gauche d'obsidienne, une roche magmatique noire d'apparence vitreuse, mais terriblement solide. Lors des charges du saurien, je chargeai également, puis me décalait au dernier moment, plantai ma lance aussi profondément que je le pouvais et continuait ma route, ouvrant le flanc de la créature dans un long cri.
Ce manège ne marcha toutefois qu'une fois ou deux. Une brume se leva soudainement. A en juger par le temps plutôt radieux qui sévissait à mon arrivée, je craignais là un nouveau subterfuge de l'ophidien. Et je n'en étais pas si loin. Mon opposant ne voulait pas prendre la fuite, mais cherchait à me prendre par surprise. Il s'en fallut de peu à plusieurs reprises que finisse dans son estomac. Quelque peu échaudée par ces tentatives quasiment fructueuses, je repris Fafnir à la main.
A travers la brume, je ne vis pas sa queue fondre sur moi. Surprise, je lâchai ma lance. Le poids du monstre m'écrasait contre le sol de pierre, et contrairement à ce que je pensais, les écailles visqueuses ne m'aidèrent pas à me dépêtrer de cette situation. Par contre, je sentis un liquide couler sur ma main et une partie de mon bras. Ce n'était pas aussi épais et froid que le mucus qui recouvrait le basilic. Du sang. Il fallait que je profite de cette opportunité. Je tentai de relever Fafnir dans la plaie, j'y parvins difficilement avec la pression mais le canon était désormais juste en contact avec la chair de mon adversaire. Avec un autre effort, j'appuyai sur la gâchette. Pas de détonation. Nouvel essai. Pas de détonation. Chargeur vide.
Je cherchai une alternative rapidement. Devant le manque de solution, j'ouvrai les yeux pour voir si mon environnement ne pouvait pas faire quelque chose pour moi. Apparemment rien. D'audace, je me tournai vers la face écailleuse de mon opposant. Je ne serais peut-être pas figée dans une position aussi glorieuse que Dante, mais qui peut bien se soucier d'une chose pareille à part lui ? Après avoir fixé les iris dorées pendant une dizaine de secondes, rien ne se passa. Par contre, je remarquai que la gueule de mon adversaire commençait à suinter une substance grise et plâtreuse. Je n'avais pas eu vent de cette espèce de basilic, mais qu'il s'agisse de celle-ci ou de la plus classique, ça ne changeait rien à mon sort.
Visiblement, dans un élan d'impatience, ou simplement pour découvrir un peu plus de mon corps pour faciliter sa visée, le basilic souleva un peu la queue. Je profitai de l'instant pour abaisser la molette au dos du canon de Fafnir et de l'apport d'oxygène pour faire sortir la flamme du canon. J'étendis mon bras juste suffisamment pour que la flamme entre en contact avec la chair encore sanguinolente.
Sous l'effet de la cautérisation, la bête s'agita furieusement. Je profitais de ses gestes désordonnés pour me sortir de son étreinte. Je pris ensuite mes distances, laissant Gungnir sur le sol à contre-cœur. Le regard ambré du basilic était désormais empreint de furie. Il commença à cracher sa substance plâtreuse sur moi. Je me servis des statues pour me protéger des projectiles, tout en me dirigeant vers ma lance. Lorsque je l'eu enfin atteinte, une projection m'atteignit au bras gauche. Heureusement, le maléfice n'agit pas car on ne pouvait pas transformer en pierre ce qui était déjà de la roche. Je repris Gungnir à la main et profitant de l'effet de surprise, la lançai avec tout ce que j'avais de force vers la tête de l'animal. J'atteignis l'œil peu profondément. La blessure fut toutefois suffisante pour détruire la combativité du saurien, qui, après avoir fortement secoué la tête pour sortir ma lance de son orbite, et donc aggravé quelque peu sa blessure, battit en retraite.
« -Ne me regarde pas comme ça, je sais bien que ce n'est pas très glorieux comme victoire, mais je suis vivante, au moins, lança-t-elle en ramassant encore une fois Gungnir, le regard fixé sur Dante. Aller, à la prochaine, Casanova ! »
J'aurai du appeler Trish pour la tenir au courant de la situation. Je ne l'ai pas fait tout simplement parce que je n'avais pas la moindre idée de la façon dont je devais lui annoncer la nouvelle. Annoncer les nouvelles, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, n'était pas ma spécialité. Et peut-être existait-il un moyen de rompre le sort dans un délai suffisamment court pour que personne ne s'inquiète de trop. Je ne portais pas l'homme aux cheveux argent dans mon cœur, mais… Je devais au moins essayer.
Après avoir traversé la courte plaine puis la forêt en sens inverse, j'eus la surprise de ne pas trouver Sleipnir où je l'avais laissée. Un petit garçon se trouvant dans la cour de la ferme voisine me vis et rentra immédiatement dans son logis. Un homme que je supposai être son père sortit peu de temps après et vint à ma rencontre. Il n'avait pas l'air bien méchant, mais son corps façonné par le travail aux champs lui donnait un carrure un peu intimidante. Il retira son chapeau devant moi et commença d'une voix grave.
« -Vous v'nez de l'église, m'dame ?
-Oui. Quelqu'un est passé, récemment ?
-Oué. Un drôle de bonhomme en rouge. Il est v'nu en moto aussi. Sauf que lui, il est pas rev'nu. Quand mon fils vous a vu partir dans la forêt et a entendu des coups de feu, il m'a prévenu.
-Vous avez pensé qu'il m'était arrivé malheur comme à cet homme ?
-Oué. Alors on a rangé vot' engin dans la grange, comme l'autre. Une belle bête que la vot', d'ailleurs. »
Nous esquissâmes un sourire l'un et l'autre. Il me demanda ensuite de le suivre à la grange pour récupérer mon cheval de fer. Le bâtiment tenait debout, mais on sentait qu'il n'avait pas reçu d'entretien depuis un moment. L'intérieur était bien vide, à part deux véhicules modernes qui tranchaient avec le reste du décor. Je m'approchai de mon cheval à huit pattes et laissait courir mes doigts le long de sa crinière. La cylindrée de l'autre chasseur n'avait rien d'aussi extravagant que la mienne, mais elle était bien entretenue et les chromes brillaient de beaux reflets mordorés.
« -Dites, qu'est ce qu'il y a dans l'église pour qu'un homme bien bâti que lui n'en revienne pas ? repris le fermier avec une voix plus sombre.
-Vous croyez aux mythes ?
-On raconte tout un tas de choses sur cette église, vous savez.
-Un basilic en a fait son repaire. Je n'ai fait que le blesser et mon prédécesseur n'a pas eu la chance de s'en sortir. Mais peut-être qu'il y a un moyen de le sortir de là. Vous me prendriez combien pour garder son engin ici et faire en sorte qu'il ne lui arrive rien ?
-Oh, seulement ce que vous voudrez bien nous donner, ça dérange personne ici. »
Je pris un billet de la poche de mon pantacourt et lui plaçai dans la main. Ensuite, je sortis ma moto de la grange, fit démarrer le moteur histoire qu'il soit chaud au moment de partir et enfilai mon veston et mon casque. Une fois mon véhicule enfourché, l'homme me parla une dernière fois avant mon départ.
« -J'ai entendu parler d'un grand mur de roche à l'Est d'ici, on dit qu'on y entends toujours de grands cris de coq. Beaucoup de gens en sont r'venus quasiment sourd et les coqs, ça rends pas sourds, d'habitude. Peut-être que ça peut vous aider.
-Merci. Dissuadez les gens de s'approcher de l'église, s'il vous plait. »
Je rabattis la visière et fermai ma veste, vu que la nuit n'allait pas tarder à tomber. Piloter de nuit avec la fatigue d'un combat n'était sans doute pas la meilleure chose à faire, mais je n'avais envie que de rentrer chez moi. Il fallait que je cherche des solutions dans mes livres de mythes et que je me repose pour mener cette mission à bien rapidement. Au bout de trois heures de route, je me sentais m'endormir sur mon siège et décidai de m'arrêter au prochain motel que je croiserais.
Après avoir attaché mon fougueux destrier sur le parking désert, j'entrai dans le hall du bâtiment, même si l'extérieur m'apparaissait peu engageant. Le propriétaire leva un peu les sourcils devant mes vêtements couverts de sang et ma lance, mais ne dit rien une fois la chambre payée. Une fois arrivée à mes quartiers, je me dirigeai vers la salle de bain. Au sortir d'une bonne douche, j'aperçus un tas de vêtements propre sur un coin du lit. Je devinais là une charmante attention de Mira, qui s'était faite bien absente lors de mon long combat d'aujourd'hui.
J'ai du mal à me souvenir de l'époque où je ne la connaissais pas. En fait, elle s'était manifestée de façon claire pour la première fois quand j'avais seize ou dix-sept ans. Je ne mettais jamais vraiment attachée à mes parents, les voyant rarement à la maison, mais retrouver mon père quasiment à l'état de cadavre au sein de ce qui avait été notre modeste maison avait soulevé en moi nombres d'émotions. Exactement ce qu'il fallait pour que le démon sommeillant dans mon ombre depuis mes premiers jours s'éveille. L'espèce de Mira avait besoin d'une décharge d'émotion telle que celle-ci pour sceller un lien avec un hôte, par le biais d'un aiguillon. Physiquement, il n'y avait aucune trace sur ma nuque de cette épisode particulièrement douloureux. Mais rien que de penser à cette période de ma vie, je sentais des picotements revenir.
Après cet événement que le commun des mortels qualifierait de tragique, j'ai décidé de m'éloigner temporairement de la région après m'être débrouillée pour offrir une sépulture digne à mes parents, emmenant avec moi le peu d'argent que je parvins à trouver dans les ruines. Dans les premières semaines, la cohabitation fut un peu difficile. Qui ne serais pas surpris si une voix à la précision implacable répondait aux moindres questions anodines de votre esprit du jour au lendemain ? Et qui n'aurait pas peur d'être devenu fou, surtout.
J'étais la première à admettre que je m'étais certainement braquée lors de nos premiers échanges. Après un ou deux mois cependant, je commençai à trouver en Mira une oreille attentive et une amie proche. C'est après ce soudain rapprochement que j'ai commencé la chasse. Les gens vivant paisiblement dans leur maison seraient surpris de savoir le nombre de créature mythiques vivant dans leur voisinage. La plupart n'étant pas dangereuse, j'eus simplement à effrayer les cibles de contrats sur mes premières chasses. Puis les choses commencèrent à se compliquer, et j'eus rapidement affaire à des démons imitant des bêtes fabuleuses.
Là aussi, Mira se releva d'une aide précieuse en dépit des limitations qui l'affectait. Faite entièrement d'ombre sous forme gazeuse, la lumière du jour, la lumière artificielle et certaines lumières d'origine démoniaque, disloquait la brume protectrice autour du corps de la Nosfératu, si petit le faisceau soit-il. Si les blessures de ce type ne proliféraient pas, elles n'étaient pas mortelles mais mettaient plusieurs mois à se régénérer et dévoilaient les points faibles. Et quels points faibles !
Tant que le démon n'avait pas atteint la maturité de ses pouvoirs, les parties qui apparaissaient solides sous la brume était en fait extrêmement fragiles et la moindre déchirure dans ces tissus amenait une mort instantanée pour le Nosfératu. Chez ces êtres, la maturation était un processus long et dangereux. C'est pourquoi ils utilisaient des hôtes. Mira m'expliqua longuement que même si un hôte démon pouvait offrir une maturation plus rapide, les hôtes humains étaient préférables car moins méfiants et la plupart du temps incapable de les tuer s'ils se faisaient voir. Et c'était avec ces données en main qu'il y a fort longtemps maintenant, son clan avait juré allégeance à Sparda.
Bien sûr, l'arrivée dans le monde des humains ne s'était pas passée aussi bien que prévu pour les prédécesseurs de Mira. Cette dernière avait par contre toujours refusé d'estimer la population de son peuple avant et après le passage, ou combien il pouvait rester des siens à l'heure actuelle. Elle m'avait une fois avoué à demi-mot qu'elle ne se souvenait même pas avoir eu parents ou amis lui ressemblant. Cependant, je n'avais pas insisté, voyant que de tels souvenirs avaient l'air de la peiner. La nuit suivant ces aveux, Mira et moi nous étions endormies rapidement, pour ne pas laisser ces réminiscences créer des regrets. J'ignorais ce qu'il en était de mon amie pour cette nuit, mais pour ma part, je ne perdis pas un instant une fois couchée.
Le lendemain, après un copieux petit déjeuner, je repris la route. Le simple fait de penser qu'il me restait encore une journée entière de route m'exaspérait. Pour l'instant, les grands axes étaient encore un peu trop fréquentés et surveillés mais en dehors de ces portions, je comptai bien mettre les gaz. Rentrer chez moi signifiait retrouver mes livres de mythologies mais également revoir Vergil. Si je pouvais douter du lien de sang entre Dante et Trish, puisque je ne connaissais pas cette dernière, il m'était par contre impossible d'avoir l'ombre d'un doute quant à mon pupille. Le fait que Vergil soit le frère de Dante m'obligeait à lui annoncer le sort de son jumeau. L'un et l'autre n' avait rien dit sur leur gémellité mais il aurait fallut être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.
D'ailleurs, après coup, je trouvai dommage que Vergil ne m'en ait jamais parlé. Ce n'était cependant pas étrange, car Vergil ne parlai jamais de lui ou de sa famille. J'avais sûrement appris plus de choses sur les deux fils de Sparda par les légendes que par ce qu'ils avaient bien voulu me dire. Par ailleurs, je pensais que les démons allaient se montrer plus agressifs envers moi, vu que j'avais fréquenté les deux fils du Légendaire Chevalier Noir en l'espace de quelques semaines. Jusqu'à présent, ça n'avait pas été le cas. Mais peut-être que les deux Mephisto que j'apercevais devant moi allaient me prouver le contraire.
La route étant relativement vide à l'exception de trois ou quatre véhicules, je pris la liberté de ralentir un peu le temps pour sortir Fenris et le charger, puis donnai un coup d'accélérateur pour rattraper les deux démons ne se doutant de rien. Je m'immisçai entre les deux démons à la cape d'ombre sous laquelle était cachée des corps semblables à des scorpions doté de mains aux doigts extensibles, qui constituaient leur arme. Celui à ma gauche perdit la moitié de la cape d'ombre qui lui permettait de se maintenir en l'air après mes deux premiers tirs. Je remarquai que Mira était bien prompte à insuffler son pouvoir dans mes balles. Elle semblait vouer une haine certaine envers cette espèce de démon. J'avais cherché à comprendre ce ressentiment mais rien n'y avait fait. Et il ne valait mieux pas comparer la Nosferatu à ces êtres flottants, c'était un des rares moyens que je connaissais de la faire entrer dans une colère noire.
Je virai à gauche pour éviter une attaque sous le regard médusé d'un conducteur. Je tirai encore une nouvelle volée de balle avant de laisser Mira en charger une suffisamment pour mettre hors-course le démon quasiment dépourvu de sa cape de brume. Une fois un concurrent éliminé, je changeai rapidement de pistolet, et donc de main pour me concentrer sur l'élimination du Mephisto à ma droite. Il partit en avant. Je ne craignais pas un mouvement de fuite. J'avais tué un de ses semblables sous ses yeux, et pour ça il ferait tout pour me tuer. Cependant, ce type de manœuvre était plutôt inhabituel. Je demandai à Mira de charger une nouvelle balle autant que possible. Tenant fermement le guidon d'une main, je pointai Fafnir devant moi, attendant patiemment le retour du démon. L'énergie de Mira commençai à laisser des picotements dans mon bras, à force d'accumulation. Le Mephisto reparut soudainement, fonçant droit sur moi, comme je le redoutais. J'appuyai rapidement sur la détente alors que le canon était à quelques centimètres à peine du crâne de la créature impie. Je la vis continuer de voleter quelques instants dans mon rétroviseur puis disparaître dans une flaque de fluide verdâtre.
Vu les récents événements, je ne voyais plus aucune raison de ralentir ou de respecter les limitations. Jouer avec mes bêtes de métal sur la route ou en public ne faisait pas parti de mes habitudes, tout simplement car je n'avais pas envie qu'on me les confisque pour quelques obscurs motifs. De notre temps, les lois étaient de moins en moins appliquées, mais mon éthique m'empêchait de trop les transgresser. Du moins en public. J'étais sûre que Dante ne s'encombrait pas de telles considérations, et je l'enviais parfois pour ça. Cependant, il avait l'air d'être droit dans ses bottes et de n'avoir rien à se reprocher. Vergil, que je n'allais pas tarder à retrouver, était beaucoup plus insondable, même si je pensais sérieusement que rien ne saurait l'arrêter s'il avait un objectif en tête. Dans tout les cas, mon objectif à présent était de rentrer au plus vite chez moi.
Le reste de la route défila sans accident majeur, si bien que j'arrivai à destination avec près d'une heure d'avance. Le soleil commençait à se coucher sur la mer, tandis que je me mettais en route. De retour sur le béton familier, je m'arrêtai devant la boite aux lettres, seul vestige en état d'un bureau de poste et accessoirement le seul endroit où un courageux facteur pouvait essayer de me déposer un courrier. Autant dire que ça n'arrivait jamais. Après quelques autres efforts qui s'avérèrent pénibles, je franchis finalement mon seuil. Je n'avais pas pris le temps de regarder si Vergil était au bord de sa falaise. Il excuserait certainement mon manque d'attention si je lui expliquais que j'avais besoin de repos.
