Chapitre 4
Le lendemain Sherlock fut réveillé par un chant de rossignol qui était secrètement enfermé dans la salle de bain. Irène se prélassait dans l'imposante baignoire et laissait renaître son talent caché aux brumes de l'aurore qui se dissipaient lentement. Sa voix claire venait créer de petits mouvements dans l'eau mousseuse et parfumée. Il osait à peine rentrer ne voulant pas faire s'effondrer ce moment de grâce. Elle l'avait remarqué, qui regardait discrètement dans l'embrasure de la porte, comme un petit garçon qui découvre la sensualité en même temps que la transgression.
« Oh monsieur Holmes, si ce matin était le tout premier des matins du reste de notre vie, voudriez vous le passer avec moi ? »
« Cette perspective me paraît des plus paradisiaques, après tout l'éternité c'est long, surtout vers la fin, alors autant la partager. » Puis il entra enfin dans la pièce aux effluves fleuries et à l'atmosphère moite.
« Qu'étais tu en train de chanter ? »
« Je ne veux pas travailler, je ne veux pas déjeuner, et puis je fume… »
« Du français il me semble ?!»
« Sherlock nous sommes à Paris tout de même, et puis d'où crois-tu que je tienne mon prénom ! Ma grand-mère était française ! »
« Oh, cela explique beaucoup de choses alors ! »
« Pitié Sherlock, ne remplace pas ta frustration de ne rien pouvoir déduire sur moi en te laissant aller aux pires des clichés ! «
« Ce n'était pas une insulte ! »
« Bon alors je prends cela comme un compliment ! » Leurs regards se croisèrent. Si c'était cela être « un couple », Irène prit conscience que cela n'allait pas être de tout repos.
« Nous avons beaucoup de choses à faire Sherlock ! Je dois te présenter une de mes sources ici et nous devons planifier notre départ pour la Serbie, de plus je crains que ton suicide n'ait fait que précipiter les plans de Moriarty … »
« Irène, Jim Moriarty est mort, je l'ai vu de mes propres yeux »
Elle se redressa de la baignoire pour pouvoir faire face aux yeux de glace du détective.
« Sherlock, je ne serai pas aussi affirmative ! Jim est du genre à être surprenant, et si tu as pu berner tout le monde, il pourra en faire tout autant ! »
« Irène je connais peu de personnes capables de survivre à une balle dans le crâne ! »
« Et moi je connais très peu de personnes qui peuvent survivre à une chute de plus de cinq étages, et pourtant tu es là. Je t'en prie sois prudent. Comme je te le disais, j'ai préparé le terrain dans l'espoir de te revoir après Karachi, certes, je n'aurais pas parié sur ce moyen de disparaître, néanmoins tu es là et malgré nos petites vacances bien sympathiques nous devons nous mettre au travail. »
« Bien, je vais me débrouiller avec tec contacts ici, mais toi que vas-tu faire ? »
« Mon chemin dans le monde »
« Ne te comporte pas trop mal, j'ai besoin de toi vivante », il l'embrassa sur le front
« Pitié ne me réduis pas à cette vision paternaliste de la ménagère qui reste à la maison et qu'on embrasse sur le front. » Sur ces mots elle tira le grand brun par le col de sa robe de chambre et le fit glisser dans l'immense bain. Elle en sortit en caressant les joues saillantes et mouillées de Sherlock.
« N'oublie jamais qui je suis. »
Sherlock eut un sourire sincère, dès lors il accepta la défaite qu'elle lui avait maintes fois infligée mais là se trouvait tout son bonheur, en humiliant son amour-propre, il avait fait naître un réel amour pur et inconditionnel, bien au-delà des mots.
Le chignon encore humide d'Irène laissait glisser de légère gouttes le long de son cou gracieux et des mèches noires venaient se coller sur sa peau marmoréenne. Sherlock vint y déposer un doux baiser de sa bouche d'archange. Il ferma les yeux et mémorisa son parfum, la douceur de sa peau, l'emplacement de ses grains de beauté, comme si chaque jour était une vision du paradis, qui ne serait donnée à voir qu'une fois et qui pouvait se dissiper à chaque moment. Comme si chaque jour était réellement le dernier. Irène se glissa dans une robe rouge sang, sa poitrine était soulignée par un décolleté en portefeuille qui fit frémir le jeune détective qui venait de (re) découvrir l'un des plus délicieux des péchés capitaux. Quant Irène fut partie, non sans avoir profité d'une dernière étreinte, Sherlock ressentit le besoin de vider son esprit et de voir plus clair. Il avait la désagréable impression d'avoir été piégé dans cette toile destructrice et qu'il se débattait sans résultat jusqu'à l'arrivée de l'araignée qui viendrait le dévorer. Il titilla son archet histoire d'agacer les pensionnaires un peu trop sages de l'hôtel et commença ses recherches. Il avait rendez vous avec un certain Jean au canal saint Martin à 15h, si Irène le jugeait digne de confiance il n'avait aucune raison de se méfier.
Mais ce qui tracassait le plus Sherlock, ce n'était non pas Moriarty, mais plus immédiatement l'état de santé d'Irène. Il savait qu'elle s'était une nouvelle fois réveillée à cause d'une nausée et une idée venait de s'immiscer dans son esprit, elle était désagréable et il niait ce faisceau d'indices, de peur soit d'une immense déception, soit un changement bien trop radical pour le sociopathe qu'il était. Il essaya de chasser ces idées en se rendant au rendez-vous fixé. Sherlock aimait cet endroit de Paris, il paraît même que mummy et daddy Holmes s'y étaient rencontrés. Le détective entra en contact avec Jean. Il était en train de fumer, et après la nuit qu'il venait de passer, Sherlock avait lui aussi bien besoin d'une dose de nicotine.
«Tenez mon ami, en gage de l'amitié franco-britannique » dit le français. Sherlock ricana. S'il avait voulu véhiculer le plus de clichés possible sur le Français, Jean ne s'y serait pas mieux pris. Il portait une marinière et avait sculpté sa moustache avec soin. Sherlock remarqua une cicatrice près de son œil droit. Malgré son apparente décontraction, Jean était un homme sans pitié, la poigne avec laquelle il avait serré la main du détective, sa manière frénétique de porter sa cigarette à sa bouche, ses lacets de chaussures. Jean était l'archétype de l'enfant abandonné qui s'était construit dans la rue. Il avait cependant l'air fiable, il l'emmena dans un petit appartement délabré rue de Charonne. Jean renseigna Sherlock sur son passé dans les services de sécurité intérieure française, puis comment il s'était lancé en free-lance dans le démantèlement de réseaux terroristes européens. Sherlock suspectait qu'il était orphelin à cause d'un meurtre mafieux. Après avoir discuté réseau, Jean ne put s'empêcher de parler d'Irène. Il en était tombé fou amoureux, immédiatement, mais elle s'était toujours refusée à lui, arguant qu'il ne fallait pas mélanger travail et sexe. Cette dernière phrase fit jubiler Sherlock, alors la promesse qu'elle lui avait fait à Karachi n'était pas du vent. Puis vint la question qu'il ne fallait pas poser
« Comment l'as tu rencontrée ? »
« C'est compliqué. Même les scénarios les plus loufoques que tu pourrais imaginer seraient loin de la réalité ! »
« En tant qu'ancien agent secret j'ai appris à respecter ça, mais je dois avouer que si t'as réussi à te la taper, tu es un sacré veinard »
« Je comprends mieux pourquoi les anglais ont une réputation de gentlemen ! »
« Dis-donc l'English, on est pas là pour relancer la guerre de cent ans ! »
À ce moment là le téléphone de Sherlock sonna, toujours avec ce son, si propre à Irène. Jean eut un grand sourire.
« Est-ce que c'est … ? »
« Un message, oui. » - rdv atelier de peinture désaffecté, 10 rue des Rosiers, apporte une arme. – En fait Sherlock préférait encore quand Irène lui envoyait des invitations à dîner, au moins elle n'était que très peu en danger.
C'était une belle journée, un peu brumeuse, un 13 novembre, mais l'air était lourd.
« Jean, la rue des Rosiers ce n'est pas … »
« Il y a eu un attentat dans cette rue, il y a une vingtaine d'années maintenant, le plus meurtrier de France »
« Oh non ! » Sherlock s'éclipsa sans une explication, essayant de se repérer dans une ville qu'il ne connaissait que depuis quelques jours. Il n'eut cependant pas besoin de beaucoup de temps pour trouver Irène. Après tout il était le grand Sherlock Holmes, et même si son frère ne le comprendrait jamais, il allait bel et bien sauver sa demoiselle en détresse. Jean avait cependant pris la peine de le suivre, et même s'il était un ancien de la DGSE, Sherlock l'avait repéré au bout de 2 minutes 30.
Sherlock arriva donc dans le dit atelier. Une pièce entière était remplie de serveurs, de fils multiples, enlacés. Tous étaient éteints, sauf deux écrans, avec respectivement écrit : MISS ME. Sherlock courut dans l'autre pièce en hurlant Irène, Irène, Irène. Il n'avait jamais était autant paniqué, mais de toute évidence il était seul et personne n'assistait au triste spectacle de son désarroi. Après tout Sherlock appartenait officiellement au monde des morts, alors il pouvait faire preuve de toute l'humanité qu'il avait laissée de côté dans le monde des vivants.
Puis une voie, presque mécanique lui asséna What's going to kill you Sherlock ? Cette voix, elle habitait ses pires cauchemars. Cauchemars qui avaient cessé d'exister dès lors que Moriarty s'était fait exploser la cervelle. Sherlock entendit des bruits sourds parvenir, il se précipita vers le coin de la pièce précédente où le halo central dissimulait un placard. Il l'ouvrit avec violence. Il y découvrit comme il s'y attendait, Irène ligotée à une chaise et bâillonnée, le piège était trop évident. Il ne la délivra pas. Il chuchota à son oreille, « continue à frapper contre la porte comme si je ne t'avais pas découverte, je reviens. C'est beaucoup trop évident, celui qui à fait ça ne me connaît pas. » elle fronça les sourcils à la dernière phrase « ne nous connaît pas ! Je te dois un diner chérie, et ça ne se fait pas d'arriver en plusieurs morceaux ! Je serai ponctuel comme toujours » il l'embrassa dans le cou. Irène suivit ses indications, elle avait pleinement confiance en lui.
« Human error » la réponse à la question de la mystérieuse voix, raisonna contre les murs en tôle de l'atelier.
Une silhouette noire apparut derrière sa nuque
« Correct » puis Sherlock sentit une seringue se planter à l'intérieur de sa jugulaire. Il ressentit pendant quelques secondes les effets d'un shoot de cocaïne, la chaleur violente de l'injection, puis plus rien.
Quand il se réveilla, bien sûr il était ligoté, Irène à ses côté. D'un regard elle s'assura qu'il approuvait ce qu'elle allait entreprendre, et qu'il était sain et sauf. Il savait qu'elle avait réussi à se libérer depuis un moment. Après tout leur ravisseur ignorait à quel point être une dominatrice pouvait être étonnement utile. Elle enleva son bâillon, et arracha le reste de scotch qui liait ses mains. Elle enleva aussi le bâillon de Sherlock mais lui laissa ses liens.
« C'est à moi de te sauver cette fois chéri, et tu ne vas pas apprécier de ne pas pouvoir m'impressionner, alors il vaut mieux pour nous deux que tu restes attaché. De toute façon d'après mes estimations nous avons une chance de survie de 3% »
« Irène ne joue pas au héros et laisse-moi t'aider »
Elle l'embrassa sur le front et lui dit
« I love you Mister Holmes »
puis elle courut vers la salle aux serveurs. Comme elle l'avait prévu il lui restait un peu moins d'une minute. Elle fit de son mieux et le plus vite possible, même si elle pensait avoir réussi dans la mesure où elle avait limité la puissance de l'explosion, il n'y avait aucune sécurité classique que l'on trouve sur la totalité des bombes. Leur ravisseur était donc très sûr de lui et déterminé, deux éléments clefs, si bien sûr Sherlock et elle survivaient jusqu'à la poursuite de cette enquête. Sachant pertinemment que la bombe allait finir par exploser, elle retourna vers la pièce où ils avaient été séquestrés. Elle délia ses liens, le grand brun était encore chancelant à cause de la drogue. Cette fois ils ne survivraient pas. Mais comme toutes leurs missions ils le savaient, mais ils mourraient ensemble, c'était leur vision du paradis. Sherlock tenta tout de même de se précipiter vers la sortie, en prenant son amante par la main. Il eut le temps de la pousser sur le seuil quand la détonation souffla le bâtiment. Quand Irène reprit conscience ses oreilles sifflaient, la poussière l'étouffait, et ses mains étaient couvertes de sang. Non, elle n'avait pas le droit de survivre encore une fois si Sherlock avait péri. Il n'avait pas le droit de lui faire cela. S'il le fallait elle irait jusqu'aux portes des abîmes pour le rechercher et lui faire comprendre ce qu'était le véritable enfer. Elle voulut se relever pour s'assurer que son détective était bien vivant mais elle n'y parvint pas, quelque chose plaquait sa poitrine contre le sol et ses jambes étaient comme lestées. Puis elle prit conscience qu'au-dessus d'elle se trouvait un corps. Celui de Sherlock, il était lourd, inerte, ce à quoi elle n'était pas habituée, lui qui savait se faire si léger lorsqu'ils s'enlaçaient pour ne faire plus qu'un. Irène priait pour qu'il ne soit qu'inconscient.
