Rejetée

~Yukino Agria~

« A ce soir Sorano ! Je lâche à travers le salon en enfilant mes chaussures.

- Oui ! Ne m'attend pas pour dîner, je rentrerai tard. » me répond-t-elle en touillant son café à la table de la kichenette.

Je baisse le regard, comprenant la signification cachée derrière ces mots qui paraissent pourtant si naturels. Je me redresse, attrapant mon sac au passage, puis sors de l'appartement en claquant la porte fortement. Un bruit sourd résonne alors dans la cage escalier, réveillant sûrement le peu de voisins qui dormaient encore.

« Ah bonjour Yukino ! Vous n'avez toujours pas fait venir de serruriers ? Ce n'est pas prudent, surtout dans ce quartier… m'avertit un homme âgée qui résidait en face.

- Oh bonjour ! Vous savez… ça ne fait pas tellement partie de nos priorités Richard. Mais merci de vous en inquiéter !

- Vous avez beaucoup de courage ta sœur et toi. Vous devez beaucoup travailler pour subvenir à vos besoins, surtout que tu fais encore tes études... »

Je souris au moustachu roux, les sourcils arqués. Lui et quelques autres voisins sont sympathiques, Sorano organise des sorties avec eux parfois, mais je sais qu'elle ne leur en a jamais dit plus sur son travail, ni sur le mien. Ils n'ont pas besoin de savoir. Ils ne doivent pas.

Je le salue, prétextant être en retard au lycée, pour m'éclipser rapidement. Une fois sortie de l'immeuble, je trottine jusqu'à l'arrêt de bus, priant pour qu'il arrive bientôt. Il m'est déjà arrivé plusieurs fois de me faire aborder par des hommes qui se faisaient un peu trop insistants à mon goût. Heureusement pour moi, Macbeth traîne souvent dans les parages, et il m'a sorti de mauvaises situations un bon nombre de fois. A vrai dire, il est à la rue. Quelques fois, il m'arrive de me retourner pour voir sa cabane de fortune sous le pont. Parfois il me fait de grands signes de la main pour me saluer, alors je lui réponds. Quand j'aurais quelques économies, il faudra que je pense à lui offrir un cadeau pour le remercier de ses sauvetages répétitifs…

Je m'empresse de monter dans le bus, m'asseyant sur une banquette, sortant mes cours pour les relire. Je dois presque faire toute la ligne de bus, et avec mon travail le soir, je n'ai pas le temps de réviser, alors je le fais durant le trajet. Je n'ai jamais vraiment eu de problèmes avec ça. Heureusement que j'ai bonne mémoire et que je retiens vite, sinon je pourrai difficilement suivre en cours.

Je finis par arriver au lycée, en avance, comme d'habitude, puis je vais m'asseoir sur un banc le temps que la sonnerie retentisse.

Je vois mes camarades de classe passer un à un devant moi. Aucun ne me salue, parce que je me suis toujours mise volontairement à l'écart. J'ai peur que si je deviens amie avec quelqu'un, cette personne apprenne tout de ma vie, de mon travail, de mon quartier. Alors j'évite les gens.

J'ai les yeux rivés sur mes chaussures, quand je vois des pieds s'arrêter en face de moi. Une fille ? Je relève les yeux pour voir qui tente de m'approcher, moi, qu'on surnomme « l'ermite ».

« Salut ! Je suis Lucy Heartfilia, on est dans la même classe toutes les deux, dit-elle comme si c'était une bonne raison de venir me parler.

- Yukino Agria. » Je réponds simplement en détournant le regard.

Je pensais que mon ton sans appel la ferai partir, mais non. Elle en vient même à s'asseoir à côté de moi, alors je la dévisage avec surprise.

« Pourquoi tu te mets à l'écart ? Tu as du mal avec les personnes de la classe ? Ils sont sympathiques pourtant, tu sais... »

D'accord, je vois. Elle est de nature curieuse. Elle veut se faire passer pour la gentille de service et m'intégrer à la bande, sauf que ce n'est pas ce que je veux, au contraire. Plus je suis loin d'eux, mieux je me porte. Ce n'est pas comme si j'étais asociale non-plus. J'ai sympathisé avec beaucoup de personnes formidables dans mon quartier. On vient du même monde. Ici, personne n'est pauvre. Personne ne peut me comprendre. Alors à quoi bon essayer ?

« J'aime être seule. » Je réponds sur un ton monotone.

Je me lève par la suite, ne voulant pas qu'elle me pose d'autres questions, mais elle m'emboîte le pas.

« Je comprends, me sourit-elle, En tout cas si tu changes d'avis, je suis là ! »

Elle me fait un signe de la main, avant de courir saluer Levy. Je fronce les sourcils. Je ne changerai pas d'avis puisque je n'en ai pas besoin. Je sens que cette fille va m'énerver. On dirait le genre de fille bourrée de fric, qui vit tranquillement chez papa maman et qui ne manque de rien. Au secours !

Calme-toi Yukino… Elle a juste fait preuve de gentillesse. Je ne vaux pas bien mieux si je la juge au premier abord. Si ça se trouve, elle est dans une situation similaire à la mienne. On ne sait pas vraiment pourquoi elle arrive en cour d'année. Peut-être que ses parents ont déménagé ici pour leur travail et qu'elle a du les suivre. Ou alors peut-être qu'elle vit seule… En tout cas, une chose est sûre, elle ne vient pas du même monde que moi. Elle a des manières très raffinées. J'ai remarqué qu'elle s'inclinait pour se présenter, et qu'elle adoptait un langage très soutenu. Voilà pourquoi je ne reviendrai jamais vers elle.

Je me dirige vers la salle de classe, et m'assois à ma table, sortant machinalement mes affaires. Je relis encore une fois mes cours en diagonale le temps que le professeur arrive.

Même durant les cours, je tente de m'effacer. Je n'aime pas spécialement prendre la parole devant les autres. J'ai l'impression qu'on peut me dire que je n'ai pas le droit de parler à cause de qui je suis. Ou alors on va me dire que ce que je dis est insignifiant ou que c'est faux. Je préfère ne pas prendre de risques.

Le midi, je m'éclipse au sous-sol du lycée, n'ayant qu'une pomme à manger. Je ne vais pas dire que je n'ai pas très faim le midi. J'ai simplement pris l'habitude de ne pas manger grand chose. Alors que je croque de nouveau dans ma pomme, j'entends la porte s'ouvrir en haut des escaliers. Je reconnais cette silhouette et ce visage. C'est Rogue. Je détourne le regard quand il me voit. C'est ma journée tiens…

« Tu viens manger ici Yukino ? » interroge-t-il surpris en descendant les marches.

Qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? Personne ne s'est jamais demandé où je mangeais le midi, ni ce que je mangeais. Personne ne s'en souciait. Pourquoi faut-il que quelqu'un me trouve au seul endroit où je pouvais être tranquille jusqu'à maintenant ?

« J'aime me sentir seule. » Je soupire lassée qu'on me questionne aujourd'hui.

Il a les mains dans les poches, et s'est arrêté en bas des escaliers. Il finit par s'avancer vers moi, s'appuyant contre le mur, à mes côtés.

« J'ai du mal à comprendre… Pourquoi tu t'isoles ? Tu n'aimes pas les gens ? demande-t-il en soupirant à son tour.

- Ce n'est pas le problème… Je ne veux pas-

- De quoi tu as peur ? » me coupe-t-il en s'accroupissant à ma hauteur.

Sa question me surprend. Je le dévisage avec de grands yeux. Je croise son regard rouge vif qui tente de me sonder. Je finis par froncer les sourcils, me refermant totalement.

Je le vois qui soupire, s'asseyant contre le mur.

« Vous êtes exactement pareil Sting et toi. »

Pourquoi me parle-t-il de lui ? Je ne lui ai jamais parlé. Je ne le connais même pas. Comment peut-il dire qu'on se ressemble ?

« Vos yeux disent la même chose. J'ai beau essayé de lire dans son regard, un mur de béton me cache la vue. J'en étais venu à la conclusion que c'était parce qu'il était comme ça, mais c'est faux. Toi aussi tu fais ça pour cacher quelque chose, pas vrai ? Qu'est-ce que tu veux ca-

- Ce ne sont pas tes affaires ! » Je lâche d'une voix grave en me levant d'un coup.

Il lève le regard vers moi, alors que je le toise. Il arque un sourcil, mais ne semble pas insister. Alors je me radoucis.

« C'est justement à cause de ce genre de questions que je me mets à l'écart, je soupire en me rasseyant, Personne n'a besoin de savoir qui je suis.

- Et pourquoi pas ? Tu ne t'es jamais demandé si les gens ont envie de savoir qui tu es, c'est peut-être parce qu'ils t'apprécient. » Me sourit-il en arquant les sourcils.

Je secoue la tête négativement, tout en posant le regard sur mes chaussures. Je tripotais nerveusement ma jupe, ne trouvant pas vraiment quoi dire pour argumenter. Je sentais le regard de Rogue posé sur moi. Ça me déstabilisait.

Soudain, la sonnerie, marquant ma délivrance. Je me lève précipitamment en récupérant mon sac, prétextant devoir aller prendre des affaires dans mon casier. Il ne me retient pas, alors je ne me fais pas prier.

Cette journée aura été éprouvante pour moi… Entre Lucy qui ai venue me parler et Rogue qui m'a posé toutes ces questions, je me suis sentie oppressée. Heureusement que la journée de cours est fini. Je suis l'une des premières à partir, seulement en me dirigeant vers l'arrêt de bus, je vois Rogue qui l'attend justement avec son frère Gajeel. Mince… Ils sont sortis plus tôt que prévu aujourd'hui. Je ne traverse pas pour les rejoindre, prétextant rentrer à pied. Je prendrais le prochain. Je n'ai pas envie d'être une fois de plus sujette à un interrogatoire.

Avant de rentrer chez moi, j'ai tout juste le temps de faire mes devoirs, puis je troque mon sac de cours pour mon sac du boulot, que j'ai soigneusement pris soin de préparer ce matin.

Je dois reprendre le bus en sens inverse pour traverser la ville afin de me rendre là-bas. Il n'y avait pas mieux plus près. Ma sœur préférait que je fasse beaucoup de trajet plutôt que je travaille n'importe où. Lorsque j'arrive, je prends la petite ruelle avant l'entrée principale, menant directement vers les loges.

« Hey ! Salut Yukino ! »

Je relève les yeux du sol pour voir la jeune femme qui vient de m'adresser la parole.

« Ah ! Bonjour Brandish. » Je dis en lui souriant.

Brandish était une femme magnifique. Elle avait la coupe au carré, les cheveux raides et vert pommes, ses yeux en amandes de la même couleur. Elle avait déjà enfilé sa tenue de scène qui se résumait à un bikini à motif léopard, des chaussures noires à talons et un manteau de fourrure. Ça révélait ses formes sans trop les dévoiler. Je l'admirais un peu. Elle avait une force impressionnante dans les bras et les jambes. On n'avait pas l'impression comme ça à la regarder, mais je savais que tous les matins, hors week-end, elle passait deux heures à la salle de sport. Elle avait beaucoup de chance de pouvoir s'entraîner.

« Tu as fini plus tôt les cours aujourd'hui non ?

- Oui… enfin, c'est toujours un peu la course !

- Et ça m'arrange ! Viens un peu par là que je te maquille Yuki' ! » cria une voix forte du côté des coiffeuses.

Je tournais aussitôt la tête vers mon interlocutrice. Je lançais un sourire à Brandish, lui signifiant que je devais m'éclipser, alors que j'indiquais à Karen que j'arrivais.

« Bon alors ? Une aussi belle fille que toi ? Toujours pas de mec ? » Interrogea-t-elle en jonglant avec les divers pinceaux et palettes avec une facilité déconcertante.

Elle a cette façon de parler un peu crue et sèche, mais elle est très bienveillante. C'est pratiquement elle qui tient ce club -enfin celle qui le dirige le plus. Avec Bisca et Brandish, ses sœurs, elles ont ouvert ce club spécialisé dans la pratique du pôle-dance. Elles voulaient un peu prouver que ce n'était pas juste se trémousser autour d'une barre de fer, c'était beaucoup plus technique que ça. Leur club a même fait l'objet d'un reportage à la télé, et depuis il est très fréquenté. C'est avant tout une des raisons pour lesquelles Sorano a tant voulu que je travaille ici et pas ailleurs. Et puis, de savoir que les gérantes du club sont des femmes tout à fait respectables et pas un vieux pervers qui touchent ses danseuses, ça la rassurait beaucoup.

« Oh non, tu sais bien que j'essaye de ne pas avoir de contact au lycée.

- Et bin c'bien dommage. Ferme les yeux.

- Il y a bien un garçon qui tente de me parler, mais je fais tout pour l'éviter du coup. » Je lâche sans vraiment faire attention.

Je ne sens plus le pinceau appliquer le fard à paupière sur mes yeux, alors je les ouvre pour voir que Karen fronce les sourcils.

« Et pourquoi tu veux pas lui parler ? T'as peur qu'il te juge hein ? Et bin laisse-moi te dire une chose ma cocotte : s'il te rabaisse à cause de ton rang social, c'est qu'il est pas fait pour toi. »

Je la regarde droit dans les yeux, un peu touchée par ses mots, puis je lui souris.

« Merci Karen…

- Y'a pas d'quoi va ! Allez file ! Bisca va te donner ta t'nue. »

Je m'exécute, me rendant vers les cabines, là où toutes les tenues sont entreposées. « Quand on fait un sport si gracieux, autant mettre le corps en valeur. » c'est ce que répétait souvent Bisca quand je lui annonçais que ma peau était très visible. Ce soir, elle opte pour un corset steam-punk lacé et un short dans le même style. Elle me pare de quelques bijoux, puis me laisse retourner à mon sac pour mettre mes chaussures. Certaines de mes autres collègues sont arrivées, mais elles ont le temps de se préparer, car avant de monter sur scène, ce sera mon tour avec Brandish et Bisca.

La scène est divisée en trois partie, laissant la foule s'attrouper autour des trois estrades où se dressent les barres de fer au centre. Le club est déjà bien rempli. Je ne suis pas très à l'aise avec tous ces regards posés sur moi, mais voyant Brandish me faire un clin d'oeil, je me détends.

D'abord quelques tours autour de la barre, puis je commence à danser. J'enroule mes mains autour de la poutre, levant mon corps dans les airs, à la seule force de mes bras et de mes abdos. J'enchaîne les figures, ma poitrine se levant de plus en plus irrégulièrement à cause de l'effort physique que je produit. Je commence à transpirer aussi, mais ça je crois que ça plaît plus qu'autre chose à ceux qui regardent. Je sais que ma peau devient luisante, ça en devient presque difficile de continuer les figures sans que mes mains de glissent.

La musique marque une pause. C'est le moment de laisser la place aux autres danseuses. Je ramasse les billets sur l'estrade, faisant des clins d'oeil et des sourires à ceux qui sont les plus proches, puis je me retire.

Quand j'arrive dans les loges, je compte mon pourboire de la soirée : quelques chose comme une centaine d'euros. C'est loin d'être ma meilleure soirée, mais ça reste tout de même élevé. En plus de cet argent, les filles me payent lorsque je fais des soirées le week-end ou quand mon pourboire est très minime.

J'ai ensuite le réflexe de boire et de me démaquiller. Après quoi je vais prendre une douche et je me change, puis je rentre chez moi.

Comme elle me l'a dit ce matin, Sorano n'est pas à la maison. Elle doit avoir un gros client en ce moment. C'est souvent comme ça.

Elle s'est réellement démenée pour me dénicher ce travail. Elle ne voulait pas que j'en vienne à faire la même chose qu'elle. Et puis, je n'aurais jamais pu. Je ne supporterais pas de laisser des hommes en chaleur me toucher et me souiller. Ça me dégoûterait bien trop.

Ma sœur est courageuse. Elle souffre pour qu'on est une meilleure vie. Elle vend son corps pour payer mes futures études. Elle accepte de vivre dans la misère pour que je ne manque de rien. Si elle est prostituée, c'est à cause de moi.