Hello ici.

Je ne sais pas chez vous, mais il fait un froid de canard ici. Et il pleut, il pleut, il pleut. C'est une journée à rester sous la couette et à lire et écrire. C'est d'ailleurs mon programme.

Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, mais je voulais remercier Adalas et Nagron pour leurs gentilles reviews, même quand j'écris des textes horribles. Et bien entendu Julindy, sans qui cette histoire aurait une toute autre tête (et serait beaucoup, beaucoup, beaucoup moins bien), je t'aime Ju !

Bonne lecture.


Steve était en train de manger en compagnie de Bucky – et dans d'autres circonstances, ça aurait été un tel bonheur d'être à nouveau colocataires - lorsque la serrure de la porte de leur cellule cliqueta. Immédiatement, leurs regards se croisèrent. Il vit la peur et la colère apparaître dans les pupilles de son meilleur ami.

Plusieurs hommes, protégés comme d'habitude par de lourdes armures et de nombreuses armes entrèrent dans la pièce, les mettant en joue sans attendre.

Steve resta assis. Ce n'était pas son tour.

Il observa son petit ami se lever, les deux mains en l'air.

Ils échangèrent un dernier regard, puis Bucky se retourna et sortit de la pièce. Les soldats étaient sur ses talons, parés à toute éventualité. Ils avaient appris à leurs dépens qu'il ne fallait pas baisser leur garde une seule seconde. Steve avait réussi à tuer l'un d'entre eux et à briser quelques os avant que les renforts arrivent à le restreindre.

Et lui avait appris une dure leçon.

Zola n'avait pas menti quand il leur avait annoncé qu'il n'aimerait pas les conséquences d'un comportement inadapté. Le simple souvenir de Bucky, couvert de sang, de bleu et de nouvelles coupures était un moyen efficace de s'assurer de sa coopération.

Surtout que ces monstres avaient partagé en direct les sons enregistrés dans la pièce où ils l'avaient emmené. Il était resté tétanisé par l'horreur pendant qu'il entendait les hurlements de douleur de Bucky, le bruit sourd des coups, les craquements sinistres des os et cette machine, cette foutue machine, qui bipait de plus en plus vite jusqu'à ce qu'elle n'émette plus qu'un bruit continu et strident.

Sa vie s'était arrêtée à ce moment-là.

Il avait à peine entendu les cris de leurs tortionnaires, puis les échanges rapides et efficaces de l'équipe médicale. Et ce satané bip qui ne reprenait pas.

L'attente. Qui lui parut durer une éternité.

La culpabilité qui menaçait de l'écraser.

Et enfin, enfin, un premier sursaut, suivi d'un second. Ils l'avaient sauvé. Mais pendant quelques instants, Bucky était mort et Steve avait du vivre dans un monde où il n'existait plus.

Il refusait de revivre ça, et leurs geôliers le savaient. C'était bien pour ça que Zola ne les avait pas menacés directement, qu'il s'était attaqué à l'autre. Il lui avait suffi d'une seule fois, un seul exemple pour qu'ils se montrent coopératifs lorsqu'ils venaient les chercher.

Pour le moment, du moins. Ils allaient trouver un moyen de sortir d'ici. Et quand ils seraient certains d'y parvenir, ils passeraient à l'action. Entre temps, ils joueraient le jeu.

Steve repoussa son plateau. Il n'avait pas fini de manger, mais il n'avait plus faim. Il récupéra son assiette ainsi que celle de son petit ami et se dirigea vers la salle de bain. Il jeta leur contenu dans les toilettes et entreprit de laver leur vaisselle. Il n'y avait pas grand-chose à faire ici, et il avait désespérément besoin de s'occuper l'esprit.

Les périodes où ils emmenaient l'un ou l'autre variaient en durée. Il ignorait quand Bucky lui serait rendu. Et dans quel état.

Ses premières séances s'étaient limitées à quelques prises de sang et des discussions avec le docteur Becker. Mais très rapidement, il s'était retrouvé attaché à une table. Ils l'avaient coupé. Brûlé. Étouffé. Cassé. Électrocuté. Noyé. Ils lui avaient injecté plusieurs produits différents. Certains ne faisaient rien. D'autres lui brûlaient les veines. Et quelques-uns, à de rares occasions, rendaient ses pensées confuses pendant une dizaine de minutes. Ça ne durait jamais très longtemps, juste le temps que son métabolisme amélioré l'en débarrasse.

Parfois il était tout simplement battu par un groupe d'hommes. Comme s'ils voulaient juste le faire souffrir.

Il n'y avait qu'une seule constante : le docteur Becker. Le psychiatre était systématiquement à ses côtés, lui parlant sans discontinuer. Il lui disait que tout s'arrêterait s'il obéissait, s'il jurait allégeance à Hydra. Il lui répétait en boucle que la liberté n'était que souffrance.

Qu'il parle donc. Même associé à leur torture, ce bourrage de crâne ne fonctionnerait pas. Jamais Steve ne renierait ses principes. Jamais il ne travaillerait pour eux. Quoi qu'ils lui fassent subir.

Et si ça permettait de sauver Bucky ?

Il détestait de plus en plus cette petite voix. Celle qui du fond de son esprit lui rappelait constamment qu'il n'était pas le seul à souffrir. Que la personne qui lui importait le plus dans le monde était avec lui. Qu'il subissait lui aussi tout ça.

En pire.

Même si Bucky guérissait plus vite que la normale, il restait plus longtemps que lui sujet aux effets de leurs tests. Les répercussions sur son humeur, qui devenait changeante et explosive, inquiétait Steve au plus haut point.

La guerre avait changé son petit ami.

Il avait tout d'abord refusé de voir la profondeur de la colère qui habitait constamment son sergent. Il avait supposé que c'était un moyen comme un autre de survivre aux horreurs dont ils étaient témoins. La guerre contre les nazis et Hydra leur apportait leur lot d'atrocité. Qui était-il pour juger la manière dont chacun gérait ses sentiments ? Il avait même fermé les yeux quand Bucky avait commencé à mutiler au lieu de tuer.

Mais il n'était pas aveugle et la situation avait maintenant pris de proportions inquiétantes. Cette fureur n'avait fait qu'empirer depuis qu'ils étaient là. Il était resté sans voix la première fois que Bucky l'avait dirigée contre lui, alors qu'ils venaient juste de se retrouver. Il avait bêtement cru que c'était le contre coup de ce qu'il s'était passé les jours précédents, que ça ne se renouvellerait pas.

Il s'était trompé. Ce ne fut que la première d'une longue série. Qu'elle naisse de la douleur, des drogues, de l'inquiétude ou de leur incapacité à faire quoi que ce soit pour se sortir d'ici, Bucky rentrait souvent dans une colère noire. Colère qu'il passait de plus en plus fréquemment sur Steve.

Pendant qu'il terminait de laver et sécher leur vaisselle, il se prépara mentalement à faire face à une nouvelle explosion de rage et à des insultes à peine voilées. Rien que l'idée lui serrait la poitrine et ce fut avec la gorge nouée qu'il quitta la salle de bain et rangea les assiettes et couverts dans le tiroir du bureau. Il soupira. Moins de dix minutes s'étaient écoulées depuis que les gardes étaient entrés puis ressortis. L'attente allait être longue.

Il attrapa un des livres de leur maigre bibliothèque et s'installa sur son lit. Après avoir retrouvé la page écornée qui marquait son dernier arrêt, il reprit sa lecture. Mais il relisait encore et encore le même paragraphe, incapable de se concentrer et d'en retenir quoi que ce soit.

Ayant perdu la notion du temps, ce fut le bruit de la porte qui s'ouvrait qui lui fit lever la tête.

Il était déjà au milieu de la pièce lorsque les hommes qui supportaient Bucky le lâchèrent, et seuls ses réflexes améliorés lui permirent de le rattraper avant qu'il ne tombe au sol. D'une main tremblante, il souleva les mèches de cheveux qui dissimulaient les yeux de son petit ami. Ils étaient fermés. Steve aperçut des marques rondes sur son front et sur sa joue gauche.

Il leva le regard vers leurs ennemis :

« Qu'est ce que vous lui avez fait ? »

Le docteur Becker, toujours présent lorsqu'ils ramenaient l'un d'entre eux, répondit :

« Vous le saurez bien assez tôt. »

Dès que les hommes furent sortis, Steve déposa son précieux chargement sur son lit. Il rentra ensuite dans la salle de bain, ouvrit le robinet d'eau chaude et courut chercher son petit ami, toujours inconscient.

Il glissa une main contre sa joue et tenta de le réveiller, mais n'obtint que quelques grognements en retour. Il allait devoir le porter et l'emmener jusqu'à la baignoire. Le trajet en lui-même ne lui posa aucune difficulté, mais déshabiller Bucky fut plus compliqué. Il n'y parvint qu'en l'appuyant sur le lavabo et après cinq minutes exténuantes.

Un examen sommaire ne révéla aucune blessure visible, et il poussa un soupir de soulagement. Laissant glisser son petit ami toujours inconscient dans l'eau chaude, il attrapa un des tissus qui leur servait d'éponge et commença à le laver. Il observa chaque centimètre de peau à la recherche de nouvelles marques ou blessures. Mais à part les boursouflures rondes qui ressemblaient à des brûlures sur son visage et les traces d'aiguilles qui semblaient ne jamais quitter l'intérieur de ses coudes, il ne trouva rien.

Qu'est-ce qu'ils lui avaient fait pour qu'il soit revenu inconscient ?

Il resta longtemps aux côtés de son ami, à attendre qu'il se réveille. Il changea l'eau du bain à deux reprises, ne voulant pas qu'il ait froid. Il alla même chercher son livre afin de le lire à haute voix, espérant que ses mots apporteraient un peu de réconfort à l'homme qui dormait dans la baignoire.

Un peu plus d'une heure après son retour, Bucky émergea. Il grogna et s'attrapa la tête de sa main valide. Quand il ouvrit les yeux, ses pupilles étaient dilatées et ternes.

« Stevie ? »

Il sourit, sans pouvoir s'en empêcher. Bucky était réveillé. Il parlait. Il allait bien.

« C'est moi. Comment te sens-tu ? »

« Comme si un charpentier avait élu domicile dans mon crâne. »

« Tu peux te lever ? Ça fait déjà une heure que tu es dans l'eau. J'ai du remplir trois fois la baignoire. C'est incroyable que nous ayons plus facilement accès à de l'eau chaude au milieu des Alpes qu'a Brooklyn. »

Son petit ami cligna des yeux plusieurs fois. Il se leva ensuite avec son aide.

« Brooklyn ? »

Steve était déjà en train de le recouvrir d'une serviette quand il répondit :

« Oui, Brooklyn. Notre appartement miteux chez la veuve Michaud. »

Bucky le regarda sans comprendre. Son cœur se serra douloureusement. Ces quelques années dans ce vieil immeuble avaient été les plus heureuses de leur vie, comment avait-il pu les oublier ?

« Tu ne te souviens pas ? »

Il observa la manière dont les sourcils de son interlocuteur se froncèrent. Après quelques secondes d'un silence pesant, ce dernier répondit lentement :

« Non. » Il fit une pause avant de reprendre : « Mais je suis fatigué. Je voudrais m'allonger un peu. »

Le cœur battant la chamade, Steve l'aida à s'habiller. Leurs geôliers n'avaient toujours pas réactivé la prothèse et, même si Bucky se débrouillait de mieux en mieux avec un seul bras, certaines choses nécessitaient qu'une tierce personne intervienne. Passer un pull ou nouer la cordelette qui retenait son pantalon en faisaient partie. Ils s'efforçaient tous deux d'agir de manière professionnelle. Ils n'étaient pas deux amants dans ces moments là, mais deux soldats qui s'entraidaient.

Ils quittèrent ensemble la salle de bain, le capitaine accompagnant ensuite son sergent jusque son lit. Quand ce dernier fut installé, il remonta les couvertures sur lui. Au moment où il se redressait, Bucky attrapa son poignet et lui murmura :

« Tout va bien. Je suis juste fatigué. »

« Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? »

« Je ne me souviens pas. »

La réponse était à peine audible. Comme si prononcer ces mots trop forts allaient les rendre encore plus réels.

Bucky s'endormit quelques secondes plus tard.

Steve resta de longues minutes assis à côté de son petit ami, inquiet. Il espérait de tout cœur que la fatigue était la seule responsable de cette perte de mémoire, mais il en doutait. Ça avait forcément un rapport avec les expériences de leurs tortionnaires.

Il resta installé au bord du lit jusqu'à ce que Bucky se réveille. Trois heures de sommeil avaient fait des miracles. Les marques sur son visage avaient disparu, il n'était plus aussi pâle et il se souvenait de leur passé. Steve s'en assura avec quelques questions anodines pendant qu'ils mangeaient leur dîner. Par contre, il se rendit compte que Bucky avait oublié avoir quitté leur cellule dans la journée. Il n'insista pas. Il n'y avait pas de raison d'être deux à s'inquiéter, d'autant plus qu'il se doutait qu'il aurait lui aussi bientôt droit à ce nouveau traitement. Il verrait de lui-même de quoi il s'agissait.

Il ne s'était pas trompé. Malheureusement.

Quand ils vinrent le chercher le lendemain, ils l'emmenèrent dans une nouvelle pièce aux murs étaient recouverts d'appareils électriques, et d'énormes câbles parcouraient le sol jusqu'à une chaise qui trônait en plein milieu.

Il fut poussé sans ménagement vers elle, puis il fut sanglé par d'épaisse menottes en cuir.

C'était la première fois qu'il voyait un tel équipement. Même la capsule de Stark ne lui avait pas paru aussi menaçante. Ça ne lui disait rien qui vaille. Il était probable que Bucky y avait eu le droit la veille. Ça expliquerait sa perte de mémoire et sa fatigue.

Après quelques minutes d'attente, le docteur Hemrich entra, suivi d'une infirmière avec un plateau dans les mains. Sur le métal froid étaient posées plusieurs seringues sagement alignées. Ils allaient encore essayer de le droguer. Pour ce que ça servait. Leurs échecs à le manipuler était un des rares sujets avec lesquels il pouvait les provoquer, et il s'en donnait à cœur joie dès que c'était possible. Contrairement aux apparences, il n'avait pas encore totalement abandonné l'envie de se battre.

« Ça ne fonctionnera pas. Vous savez que je les métabolise trop vite, il va falloir trouver autre chose. Ça fait combien de techniques que vous testez sur moi, sans aucun effet ? »

Ces petits écarts de conduite étaient la plupart du temps tolérés. Et le plaisir que Bucky ou lui en tiraient valaient largement les quelques coups supplémentaires qu'ils encaissaient pour leur comportement. Ils avaient l'impression de contrôler un peu leur vie, eux qui mangeaient, dormaient, pissaient même, quand on le leur ordonnait.

Hemrich s'approcha sans un mot, gardant les yeux rivés sur un dossier dans ses mains. Il ne leva le regard vers lui qu'une fois à côté de la chaise, arborant un léger sourire.

"Nous allons bien finir par trouver quelque chose qui fonctionne. Nous avons tout notre temps et deux cobayes très coopératifs." »

« Allez vous faire foutre. »

"Quel langage. Est-ce que votre pays sait que son héro, son modèle, jure comme un charretier ? Ou alors c'est le contact avec le sergent Barnes. Je dois dire que cet homme a un don assez remarquable pour les insultes. Enfin, c'était le cas avant qu'on lui grille le cerveau. Je dois avouer qu'il était beaucoup plus agréable après."

Plein de colère, Steve gronda :

« Qu'est-ce que vous lui avez fait ? »

« Vous allez bientôt le savoir. Enfin pour être plus précis, vous allez bientôt l'expérimenter vous aussi. »

Il aboya ensuite un ordre :

« Komm hier ! »

L'infirmière s'approcha, Steve tentant de capter son regard. Il gardait l'espoir qu'un des employés de cet endroit réagirait, qu'il se rendrait compte que ce qui se passait ici était mal. Qu'il les aiderait. Il était persuadé que la race humaine était bonne de nature, et que chacun pouvait faire la différence, à son niveau. Mais la jeune femme garda les yeux rivés sur son plateau.

Le docteur Hemrich lui injecta le contenu de la première seringue. Le produit le brûla lorsqu'il pénétra son sang. Steve ne sourcilla pas, persistant à regarder l'infirmière.

Quand il eut fini de vider la seconde fiole, le médecin s'adressa à lui.

« Ça ne sert à rien, Captain. Toutes les personnes ici sont dévouées corps et âmes à Hydra. Aucun d'entre eux ne vous viendra en aide. Vos magnifiques yeux bleus ne vous serviront à rien. Quel dommage qu'un si admirable spécimen de la race supérieure ait décidé de s'allier avec ces singes. »

Steve plissa les lèvres de dégoût. La rhétorique aryenne le répugnait. Qu'auraient-ils dit de lui s'ils l'avaient vu l'année précédente, malade, chétif et à moitié sourd ? Pourtant il était déjà blond et ses yeux n'avaient pas changé de couleur. Ils l'auraient certainement mis dans le même panier que tous les autres, indigne de faire partie de leur race supérieure.

« C'est vraiment dommage pour vous. Je me battrai jusqu'au bout au nom des plus faibles. »

« Vous n'en ferez rien. Nous trouverons le moyen de vous faire plier. »

Hemrich injecta le contenu de la troisième seringue.

Quelques secondes plus tard, Steve commença à sentir ses pensées lui échapper. Ça ne durait jamais très longtemps, mais la sensation devenait de plus en plus forte à chaque fois. Était-ce par ce que ses défenses s'affaiblissaient ou parce les chercheurs approchaient d'une formule plus efficace, il l' homme s'approcha à sa droite et enfonça quelque chose dans sa bouche. C'était dur et avait le goût du caoutchouc.

Il chercha à le recracher mais une sangle lui maintint la mâchoire fermée. Ils posèrent ensuite un casque métallique sur sa tête. De nombreux câbles y entraient, tous reliés aux différentes machines autour de lui. Un des écrans afficha immédiatement plusieurs courbes.

Hemrich les étudia quelques minutes, donnant ses ordres. Tous les occupants de la pièce s'affairaient et un profond sentiment de malaise s'installa en Steve. Les drogues courraient toujours dans son système, mais il n'avait pas besoin de toutes ses capacités pour savoir que rien de bon ne pouvait provenir d'une telle machine.

Le médecin s'approcha de lui. Tous les autres occupants s'éloignèrent, allant se plaquer au mur du fond.

« Mon cher Captain. Cette magnifique machine devrait nous aider à éliminer toute pensée parasite de votre esprit. Jusqu'à ce qu'il soit une page blanche, prête à ce qu'on y inscrive ce que l'on veut. »

Steve entendit parfaitement chacun de ces mots, mais les drogues l'empêchèrent de vraiment en saisir le sens. Une petite partie de son cerveau tentait de lui dire que c'était important, qu'il devait se concentrer, qu'on allait lui enlever Bucky.

Bucky.

Il devait garder Bucky.

La première décharge traversa son cerveau.

Tous ses muscles se contractèrent. Il mordit la garde dans sa bouche au point de sentir le caoutchouc craquer. La douleur était insupportable.

Ils allaient faire subir ça à Bucky. Ou bien ils l'avaient déjà fait ? Il ne se souvenait plus vraiment.

A peine le courant s'était-il arrêté que la seconde décharge partit.

Tous son corps se tendit, son dos s'arquant contre le dossier de la chaise.

Son cri de douleur était étouffé par la garde, mais il parvint quand même à ses oreilles. Malgré le casque qui les recouvrait. Malgré la confusion.

Lorsque la troisième décharge s'arrêta, il était pantelant. Seuls la chaise et les liens le maintenaient assis. Sans eux, il aurait glissé au sol. Il avait du mal à se concentrer.

Il y avait quelque chose à la frontière de son esprit. Quelque chose d'important. De vital. Mais il avait perdu les détails. Ses pensées étaient erratiques. Des ombres traversant du vide. Il n'arrivait pas à les attraper. Sûrement que s'il parvenait à en atteindre une, il comprendrait, il se souviendrait.

Mais à chaque fois qu'il s'approchait, les décharges lui faisait oublier un peu plus.

A la septième décharge, il arrêta d'essayer de les attraper.

A la dixième, il arrêta de les compter.

ooOoo

Quand il se réveilla, il était dans leur cellule. Bucky était allongé à côté de lui, un bras autour de sa taille. Sa première pensée, claire et rapide, fut qu'ils ne devraient pas être installés ainsi. C'était trop dangereux. Trop révélateur.

Ils prenaient grand soin à toujours garder un minimum de distance entre eux. De ne pas avoir des contacts physiques trop long ou intimes. S'ils avaient été incapable de cacher qu'ils tenaient l'un à l'autre, la nature exacte de leur relation devait rester un secret.

C'était important.

Il était hors de question que leurs geôliers se servent de ça en plus de tout le reste. Mais le risque était calculé : le lit de Bucky était le seul endroit où ils pouvaient avoir un peu d'intimité. L'angle des caméras ne permettait pas d'en filmer la totalité du contenu, il suffisait de se coller au mur du fond et ils pouvaient échanger quelques signes d'affections, quelques contacts furtifs.

Bucky avait probablement dû en avoir besoin lorsqu'il l'avait vu revenir inconscient. Il ouvrit les yeux sur son petit ami, en train de l'observer. Son souffle était chaud contre ses lèvres quand il murmura :

« Hey. »

Il fut pris d'une violente envie de l'embrasser. Ça faisait des semaines qu'il ne l'avait pas fait. Il avait envie de capturer la bouche de Bucky avec la sienne. De lui transmettre ainsi tout ce qu'il ressentait, à quel point il l'aimait.

Mais il ne pouvait pas. Le prix à payer serait trop élevé. De toutes les tortures qu'Hydra lui infligeait, celle-ci était certainement la pire.

« Stevie ? »

Il savait ce que son interlocuteur attendait. Il répondit doucement :

« Je vais bien. »

Et c'était vrai. Ils ne se mentaient plus à ce sujet. Plus depuis que Bucky s'était mis en colère quand ils s'étaient enfin retrouvés, il y avait de ça plusieurs semaines. Ils avaient besoin l'un comme l'autre de se rassurer, de savoir que l'autre ne lui cacherait rien, même si la réponse les faisait souffrir eux aussi.

« Tu es sûr ? Tu es resté inconscient longtemps. »

« J'ai juste très mal au crâne. »

« Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? »

Les drogues avaient quitté son organisme et ses pensées étaient à nouveau claires. Il se rappelait parfaitement de ce qu'il avait subi. La chaise. Le courant. Ses souvenirs qui disparaissaient. Bucky qui disparaissait. Il attrapa le poignet qui était contre sa taille et le serra. Fort. Probablement trop fort. Mais son amant ne chercha pas à s'éloigner.

« Ils ont une machine qui te fait oublier. Ils m'ont fait t'oublier. Je ne veux pas. »

Sa voix trahissait sa panique. Il pouvait tout endurer, mais l'idée, qu'un jour, il puisse ne pas reconnaître l'homme de sa vie était plus que ce qu'il pouvait supporter.

« Ça n'arrivera pas. Je te le promet. »

Steve ferma les yeux et acquiesça.

Même s'il savait que c'était un mensonge.

ooOoo

Une semaine plus tard, il avait déjà du subir cinq séances sur la chaise. A chaque fois, il craignait qu'elle ne parvienne à effacer définitivement ses souvenirs. Il les sentait lui échapper à chaque décharge. Jusqu'à ce qu'il oublie pourquoi il devait lutter. Jusqu'à ce que la seule chose qui lui reste soit la douleur. Jusqu'à ce qu'il perde connaissance.

Pourtant, sa mémoire était miraculeusement intacte quand il se réveillait.

Quelques soient les dégâts que l'électricité provoquait dans son cerveau, le sérum le guérissait plus vite qu'elle ne l'abîmait. Ça ne l'empêchait pas de souffrir. Ou de s'inquiéter à chaque fois qu'il perdait un souvenir, mais au moins l'idée qu'il aurait tout récupéré à son réveil l'aidait à tenir. La douleur seule était bien assez difficile à supporter. Il avait toujours l'impression que l'on faisait frire sa cervelle. Vu l'odeur de brûlé qui se dégageait parfois, ça devait même être le cas.

Malgré tout ça, ce n'était pas pour lui qu'il s'inquiétait.

Bucky était de plus en plus dérouté après chaque séance. Les trous dans sa mémoire grandissaient un peu plus chaque jour. Il finissait par récupérer chacun de ses souvenirs, mais le délai entre son réveil et leur retour s'allongeait, et s'allongeait encore. Inexorablement.

Steve était terrorisé à l'idée qu'un jour, ils découvrent qu'il en avait perdu certains définitivement.

Il fut sortit de ses pensées par son colocataire, qui tournait comme un lion en cage depuis la veille.

Cela faisait deux jours qu'ils ne l'avaient pas emmené. De l'avis de Steve, c'était quelque chose dont il fallait se réjouir, mais Bucky semblait nerveux. Il faisait les cent pas dans leur petite cellule, incapable de se poser plus d'une minute. Il avait également tendance à plier, puis à tendre son bras devant lui, comme s'il avait une douleur au coude.

« Buck, tout va bien ? »

« Oui. »

Sa réponse était sèche. Steve posa son livre et descendit de son lit.

« Tu es certain ? »

« Certain. Retourne lire. »

Bucky était en colère. Steve pouvait pratiquement voir la rage bouillir en lui, prête à exploser encore une fois. L'idée d'une nouvelle dispute le fit hésiter. Il n'avait jamais reculé devant aucun danger, mais il ne supportait plus d'entendre les reproches et les mots pleins de venins de son amant.

Il se décida et finit par se placer sur le trajet de son petit ami. Celui-ci s'arrêta juste devant lui.

« Retourne lire, Steve. »

Les mots glissèrent entre ses dents serrées. Il était livide.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Rien. »

Encore ce mouvement de bras. Son regard tomba sur l'intérieur du coude de Bucky, et sur les nombreuses traces de piqûres qui s'y trouvaient. Les siennes disparaissaient aussi rapidement que les effets des drogues, mais ce n'était pas le cas du sergent.

Il savait que ce qu'on leur injectait pratiquement tous les jours commençait à avoir des effets sur son ami. Son regard se perdait occasionnellement dans le vide, et il observait parfois Steve sans comprendre ce qu'il lui disait.

Encore une chose à ajouter à la longue liste de ses inquiétudes.

« Tu devrais peut-être t'allonger un peu, te reposer. »

Bucky était toujours à quelques centimètres de lui quand il répondit :

« Je ne fais que ça me reposer. Il n'y a rien à foutre dans cet endroit de merde. »

Toujours ce mouvement du bras.

Steve tenta d'attraper le poignet de son petit ami pour le diriger vers son lit mais ce dernier se dégagea violemment.

« Ne me touche pas ! »

La violence avec laquelle les mots furent prononcés le fit reculer de deux pas. Il bégaya :

« Mais- je veux juste - laisse-moi t'aider. »

« Tu veux m'aider ? Fous moi la paix ! J'en peux plus de te voir me couver comme une mère poule. »

Steve s'éloigna encore. Ces quelques mots le coupèrent plus profondément et bien plus douloureusement que les scalpels du docteur Hemrich.

Il savait que Bucky n'allait pas bien, le comprenait même. Cet endroit. Les expériences. Les drogues. La douleur. L'inquiétude constante. Tout ça jouait sur leurs humeurs à tous les deux. Il le savait. Il n'en était même pas étonné. Mais ça ne l'empêchait pas d'en souffrir.

Il décida de ne pas insister et se dirigea vers son lit.

« Comme tu veux, Bucky. Je suis là si tu as besoin. »

« Bien entendu que tu es là. Tu es toujours là. Rien ne t'atteint. Et même si quelque chose parvenait par je ne sais quel miracle à te toucher, tu serais encore en train de minimiser la chose et de t'occuper des autres. Même s'ils ne t'ont rien demandé. Surtout s'ils ne t'ont rien demandé. »

Steve se figea au pied des lits, sentant sa propre colère monter face à ce coup bas. Il était juste inquiet, et ne méritait pas qu'on l'agresse ainsi. Bucky aurait pu tout simplement lui dire de s'occuper de ses affaires.

Il inspira profondément et relâcha tous l'air de ses poumons en une longue expiration. Il valait mieux ne pas répondre. Il s'installa sur son matelas et reprit son livre.

Le claquement de la porte de la salle de bain résonna dans la pièce.

ooOoo

Les semaines qui suivirent furent une longue et pénible descente aux enfers. Ses séances sur la chaise étaient journalières. À part le faire souffrir, elles ne permettaient pas à ses tortionnaires d'obtenir les effets escomptés.

La quantité d'électricité qu'ils utilisaient et le cocktail de drogues qu'ils lui injectaient avaient augmenté avec le temps et leurs essais. Ils prenaient des risques dans l'espoir de trouver le bon mélange, la bonne intensité qui permettrait à leur machine de fonctionner.

Ils n'y étaient pas encore arrivés.

Mais le pire, ce n'était pas ce que Hydra lui faisait subir.

Le pire, c 'était Bucky.

Parce que leur traitement agissait sur lui.

Steve voyait, incapable de l'empêcher, l'homme qu'il aimait disparaître peu à peu. Remplacé par un être empli de colère, qui oscillait entre des moments où il était pratiquement comateux et des crises de rage que rien ne semblait pouvoir calmer.

Et lorsqu'il était vraiment là, qu'il allait bien, Steve se rendait compte qu'il perdait la mémoire à une vitesse alarmante. Certains oublis étaient sans importance, comme des anecdotes d'enfance, mais d'autres beaucoup plus grave. Il ne se souvenait plus de sa sœur. Son adorable petite sœur qui avait été le centre de son univers depuis qu'elle était née.

Dans combien de temps l'oublierait-il lui ?

Que ferait-il quand ça arriverait ? Quand il ne verrait dans les yeux de Bucky qu'incompréhension et méfiance ?

Peut-être qu'il souhaiterait que leur machine fonctionne également sur lui lorsque ce moment serait arrivé.

Mais pour l'instant, il n'avait pas perdu espoir. Il s'accrochait encore plus à ses propres souvenirs. Parce que Bucky en aurait besoin quand ils quitteraient cet endroit. Il aurait besoin que Steve lui raconte son passé, leur passé. Ce qui était important. Il n'avait pas totalement abandonné l'idée de s'enfuir, même s'ils n'avaient pas encore trouvé comment réussir ce miracle. Alors il rongeait son frein. Il les laissait l'attacher, l'ouvrir, le battre.

Il sentit la première injection de la journée contre son bras. Immédiatement le fil de ses pensées ralentit. C'était curieux parce que cela nécessitait habituellement plus qu'un produit pour obtenir cet effet.

Il remarqua avec surprise que ce n'était pas la seule différence. Son cœur battait de façon erratique. Peut-être avaient-ils trouvé la bonne molécule, le bon mélange, le bon dosage.

La première décharge arriva peu de temps après. Puis une seconde. Une troisième.

Il ne parvenait plus à respirer. Il n'avait pas fait de crise d'asthme depuis le sérum, mais il se souvenait de la sensation. De la panique de ne pas pouvoir inspirer assez d'air. Son rythme cardiaque s'emballa. Des machines se mirent à biper.

Mais avant que l'équipe médiale puisse l'atteindre, son cœur lâcha.

Il se sentit mourir.

Sa dernière pensée fut pour Bucky.

ooOoo

Quand il se réveilla, il était dans sa cellule.

Seul.

Tout son corps lui faisait mal, de ses doigts de pied à la racine de ses cheveux. Il se redressa péniblement. Son cœur battait à nouveau normalement, et ses pensées étaient également redevenue claires. Tous ses souvenirs semblaient être à leur place. Encore qu'il ne pouvait être certain de rien. Est-ce que Bucky se rendait compte qu'il lui en manquait ? Avait-il des trous dans sa mémoire ? Ou bien est-ce que tout disparaissait ?

Et surtout, où était -il ?

C'était la première fois qu'il se réveillait dans une pièce vide, et l'inquiétude l'assaillit immédiatement. Après une dernier effort, il se leva. Il entra dans la salle de bain adjacente. Personne.

Ils l'avaient emmené. Mais où ? Et pourquoi ?

Il ressortit de la pièce et commença à faire les cent pas dans leur chambre, malgré la fatigue et son corps endolori.

Il n'eut pas à attendre longtemps avant que son petit ami soit ramené. Pour une fois, ce dernier marchait seul. Il n'avait pas l'air non plus d'avoir reçu de nouvelles blessures.

Les gardes qui l'accompagnaient se retirèrent rapidement. Bucky se dirigea vers son lit. Il ne lança pas un seul regard à Steve, n'émit pas un son. Il se laissa simplement tomber sur le matelas et se roula en boule.

Steve l'y rejoignit et s'assit au bord du lit.

Il ressentait le besoin presque irrépressible de le toucher, de se rassurer. Mais les réactions de son amant au moindre contact physique devenaient imprévisibles. Il les repoussait de plus en plus souvent, d'autant plus quand ce n'était pas lui qui les initiait.

Il se contenta donc de rester assis, les mains sur les genoux.

« Bucky ? »

« Quoi ? »

Il n'y avait pas de colère dans sa voix. Juste de l'épuisement. Et de la résignation.

« Comment te sens-tu ? »

« Fatigué. »

« Tu étais sur la chaise ? »

« Non. »

Ce n'était pas étonnant. A la différence des siennes, les séances de Bucky avaient commencé à s'espacer. Certainement parce que Hydra obtenait les résultats attendus.

« Tu étais avec Hemrich ? »

Les visites au médecin en chef étaient toujours les pires. En l'absence de Zola, c'est lui qui menait la majorité des expériences.

« Non. »

Bucky commença à trembler.

« Tu as froid ? »

Il hocha la tête. Steve attrapa la couverture au pied du lit et la plaça sur son petit ami.

« C'est mieux ? »

Bucky hocha à nouveau de la tête mais les tremblements ne cessèrent pas. Steve alla chercher ses propres couvertures et les ajouta à celles déjà présentes.

Le silence de son petit ami le tracassait.

« Tu étais où ? »

« Avec Becker. »

La succession de réponses courtes ne fit que l'alarmer un peu plus. Il brava le risque de se faire repousser et posa une main sur l'épaule juste devant lui. Les couvertures glissèrent quand Bucky se tourna. Leurs regards se croisèrent. Celui de Bucky lui paraissait lointain, fiévreux.

« Qu'est ce qui ne va pas ? Parle moi. S'il te plaît. »

« Je ne sais pas. Je dois couver quelque chose. Je vais me reposer un peu. »

« Tu veux que je t'amène un verre d'eau ? Que je te fasse la lecture ? »

Il n'avait jamais vu son ami à ce point éteint, si loin de tout. Et il ne savait pas comment l'aider. Il ne savait même pas quel était le problème.

« Ça ira, Stevie. Je vais juste essayer de dormir. »

Bucky bougea légèrement, sortant les bras de sous les couvertures, grattant avec distraction les marques de piqûres qui ne faisaient que se multiplier à l'intérieur de son coude.

Pendant quelques secondes, Steve l'observa sans vraiment comprendre ce qui le dérangeait. Puis il se mordit les lèvres pour étouffer un sanglot. Bucky ne s'était même pas rendu compte de ce qu'il faisait, de ce que ça voulait dire. Où alors il s'en moquait.

Leurs tortionnaires avaient réactivé la prothèse. Ils le considéraient assez sous contrôle pour lui rendre l'usage de ce qui était probablement une arme.

Steve monta sur son lit dans l'espoir de cacher sa réaction.

Ils devaient absolument sortir d'ici. Bucky n'allait plus tenir longtemps. Il n'avait pas encore réussi à trouver un moyen de s'enfuir, mais ils n'avaient plus le choix. Ils allaient devoir prendre des risques, et certainement tenter leur chance quand les gardes viendraient chercher l'un d'entre eux.

Il était en train de visualiser ce qu'il connaissait de l'agencement de la base quand Bucky fut pris de convulsions. Il sauta du lit à temps pour le voir se pencher vers le bord du matelas, juste devant lui, et vomir sur ses pieds nus.

ooOoo

Rapport du docteur Becker

Date : 03 mai 1945

Sujet : bilan hebdomadaire sujet N°1- Nom de code : Soldat de l'hiver.

Il nous aura fallu plusieurs semaines, mais nous avons enfin réussi à faire des progrès avec le sujet N°1. L'utilisation d'un cocktail de molécules chimiques couplé à la chaise ont eu les effets escomptés sur sa mémoire et ses capacités de concentration.

Son cerveau guérit relativement rapidement. Nous devons le maintenir sous contrôle avec un apport régulier de drogue. Des passages fréquents sur la chaise sont également nécessaires.

Mais malgré tout cela, nos séances n'avaient jusque-là rien apporté de positif.

Sa volonté était encore intacte, même si l'épuisement et l'abattement étaient présents depuis plusieurs semaines. Nos conversations n'ont pourtant pas été totalement inutiles. Elles m'ont permis d'en apprendre plus sur sa psyché.

Elles ont également participé au travail de sape qui a mené à l'avancée majeure que nous attendions depuis des semaines.

Nous lui avons montré la vidéo de la mort - temporaire, même si nous ne lui avons pas procuré immédiatement ce détail - du sujet N°2.

Nous nous étions attendus à une réaction violente, mais son intensité nous a étonné. Il a fallu le mettre sous sédation afin d'éviter qu'il ne se blesse en tentant de m'atteindre. A son réveil, un véritable changement s'était opéré. De défiant et combatif, son comportement est devenu apathique.

À son retour dans sa cellule, il est resté assis sur une chaise sans bouger jusqu'à ce qu'on vienne l'y chercher. Il n'a opposé aucune résistance lorsqu'on l'a placé sur la chaise et a enfin répondu à certaines de mes questions sur le SSR lors de la séance qui a suivi. Il est à noter que sa mémoire s'efface de plus en plus rapidement. Nous n'aurons bientôt plus rien à obtenir de lui en terme d'informations.

Il a de lui-même réclamé une injection, que je lui ai refusé. La détresse que mon véto a provoquée nous montre que nous avons certainement trouvé un moyen de pression supplémentaire. L'addiction était un des paramètres envisagés et il semblerait qu'il fonctionne.

J'ai donné des ordres stricts pour que plus aucune injection ne lui soit faite. Et je l'ai prévenu qu'il n'aurait sa prochaine dose que lorsqu'il nous aura montré qu'il était prêt à coopérer entièrement avec nous.

Dans un signe de bonne volonté et pour lui prouver que nous pouvons améliorer ses conditions de vie si son comportement est celui attendu, j'ai donné l'ordre que sa prothèse soit réactivée. Le risque de le voir s'en servir pour se défendre est faible et les avantages que cela peut nous apporter contrebalancent largement les pertes potentielles en personnel.

Dans la même optique, je lui ai annoncé que le sujet N°2 avait en fin de compte survécu et était de retour dans leur cellule commune. Sa réaction à la nouvelle, positive, était tout de même amoindrie par l'apathie générale qui semble l'avoir atteint depuis l'annonce de sa mort.

Je m'attends à une légère récession dans les jours à venir. Revoir le sujet N°2 en vie devrait remonter son moral et lui redonner un peu d'espoir. Le docteur Hemrich a suggéré de les séparer à partir de maintenant. Il semble penser que nous sauvegarderons ainsi notre progression. Mais mon avis diffère. Les laisser ensemble est le seul moyen de les maîtriser tous les deux. Je n'ai pas encore abandonné l'idée de réussir à briser le sujet N°2. Il me faut plus de temps.

Pour le moment, nous allons utiliser notre second avantage et restreinte son accès aux drogues. Il ne pourra pas remonter la pente pendant que son corps combattra les effets du manque.

Je conseille qu'il soit envoyé pour une première mission au plus vite. Nous devons utiliser l'instabilité actuelle de son état. Il est temps de le faire basculer de notre côté. Exécuter ses premières victimes devraient l'enfoncer un peu plus.