Mot de l'auteur : Voici un nouveau chapitre des aventures de Sedoc. Ce chapitre est plus long que les deux précédents mais j'espère qu'il saura captiver votre attention jusqu'à la dernière ligne. Si vous avez des remarques constructives n'hésitez pas à me les indiquer. Bonne lecture à tous et à la semaine prochaine !
Chapitre 4 - Compote de pommes
Un des trois hommes, le plus grand, tenait d'une main de fer les bras de la pauvre Piama qui se débattait en vain.
— Lâchez-moi ! Lâchez-moi !
Elle s'agitait, se dégotait et se tortillait avec tant de vigueur que lors d'une fraction de seconde elle parvint à échapper à son agresseur. Celui-ci prit de court, n'eut le temps de réagir à la vivacité de l'enfant. Aussitôt que ses pieds touchèrent le sol, elle se précipita vers les broussailles opposées à là où je me trouvais. L'un des hommes se mit en travers de sa route, il affichait un sourire narquois. Il se pencha pour la saisir, mais elle plongea entre ses jambes et continua sa course folle jusque dans les fourrés et disparut telle une petite souris. Le tout venait de se dérouler en l'espace de quelques secondes.
— Allez-y, retrouvez-la, cria le plus grand qui devait certainement être le chef. Elle n'ira pas loin.
Les deux autres se hâtèrent à sa poursuite. La jeune fille avait l'avantage de la taille, c'était littéralement un jeu d'enfant pour elle que de se cacher parmi la flore abondante du lieu. La nature était clémente et à certains endroits l'herbe était si haute qu'il était impossible pour un adulte de taille moyenne d'y avancer sans s'empêtrer. Pendant ce temps, celui que j'avais identifié comme étant le chef, était resté au campement seul, examinant attentivement les affaires laissées par Piama.
— Hm. Je doute qu'il la retrouve en utilisant son bâton pour seul indice, ricanais-je doucement. Il va peut-être faire le sourcier.
— Sedoc regarde, me glissa Lilas.
L'homme examinait bien le bâton de Piama, mais il le reposa pour analyser quelque chose de plus intéressant. Mon sac à dos.
— Quoi ? Non ! Oh le sale rat, maugréais-je. Pas mon sac !
— Agis Sedoc, m'encouragea Lilas.
Sa décision me laissa perplexe un instant, d'ordinaire si calme et si sage Lilas m'indiquait toujours la voie à suivre, la bonne voie. Là elle approuvait carrément mes pulsions meurtrières. Il faut dire aussi que ce sac contenait des objets qui m'étaient précieux et que je n'aurais permis à quiconque de toucher, ni de même de regarder. L'homme défit les lacets et s'apprêta à ouvrir mon précieux sac. Je ne pus en supporter davantage et d'un bond je m'extirpai de ma cachette. Alors que je m'élançais, je sentis un léger pincement au flanc droit mais enivré de colère je l'ignorai et me jetai sur l'ennemi, l'épée au clair.
Par un heureux hasard, l'homme me tournait le dos et sans qu'il ne pût faire un geste je lui plantai ma lame entre les omoplates. Le coup fût si puissant que l'armure de cuir qu'il revêtait n'empêcha pas l'arme de le traverser de part en part. Ses genoux se plièrent, ses bras s'affaissèrent et tout son corps tomba comme s'il n'était qu'un mannequin inanimé. Ses derniers mots se muèrent en gargouillis de sang inintelligibles alors que je lui ôtai mon sac des mains.
Mais il restait toujours les deux autres partis à la recherche de Piama. Par chance ils ne m'avaient pas vu tuer l'un des leurs. Je dissimulai le corps de l'homme derrière un rocher et retournai à ma position initiale dans les broussailles.
— J'espère qu'ils ne vont pas la trouver, murmura Lilas.
— Au moins maintenant elle n'est plus de notre ressort. Elle a dû s'enfuir loin.
Quelque chose me pinça le flanc de nouveau mais je l'ignorai. Toute mon attention était retenue par les deux hommes qui fouinaient à quelques dizaines de mètres de là. C'était une chance inouïe qu'ils ne m'avaient pas vu et je n'allais pas tout gâcher en restant dans les environs plus longtemps.
— Maintenant que j'ai mes affaires on peut partir Lilas.
— Non, m'implora-t-elle, la pauvre petite, d'abord son village et maintenant ça. Tu ne peux pas l'abandonner.
— Si je peux. Tu as bien vu comment elle se débrouillait non ? Même pour une gamine elle sait se défendre. Et puis à l'heure qu'il est, elle doit déjà être loin. Autrement dit, autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
Un nouveau pincement, plus fort que les autres se fit sentir dans ma nuque. La douleur était si aiguë que je ne pus me retenir de pousser un petit cri de douleur. À ma grande surprise, la cause n'était pas une plante piquante mais Piama. Elle était accroupie juste à côté de moi et je ne l'avais pas vu. Elle avait probablement tout entendu et peut-être même regardé le combat.
— Je ne suis pas une gamine, insista-t-elle, fixant sur moi un regard noir.
— Doucement ! Je ne voulais pas dire ça d'une manière négative, lui justifiai-je en massant ma nuque douloureuse.
J'allais lui poser une question quant à sa présence ici lorsque les deux hommes revinrent au camp. Je me fis aussi petit que possible et je sentis Piama en faire de même à mes côtés.
— Elle s'est enfuie chef, s'exclama le plus petit des lascars.
L'endroit était vide, désert. Leur chef avait disparu, tout comme les objets de Piama. Comme si la scène n'avait jamais existé. Pourtant à y regarder attentivement il y avait quelques traces de sang au sol. Mais les deux gaillards n'étant pas très observateurs, ils continuèrent de crier.
— Chef vous êtes où ? Chef ?
Leurs voix déchirèrent le calme des environs et après de nombreuses tentatives ils finirent pas abandonner.
— Imbécile. Il a dû rentrer, s'exclama l'un. Tu connais bien son caractère. Viens, nous aussi on rentre. S'il est parti alors autant partir nous aussi.
L'autre hésita un moment puis acquiesça en suivant son compère. Ils pivotèrent et prirent la direction du sud.
— On peut sortir maintenant, affirma Piama.
— Chut. C'est peut-être une ruse. Il est préférable d'attendre.
Elle ne répondit rien et resta à côté de moi dans le silence. Les minutes passèrent mais rien n'arriva, seuls le chant des cigales et le croassement des oiseaux au loin venaient perturber la quiétude du lieu. Lorsque le soleil eut atteint un tiers de sa parabole quotidienne, je me décidai à sortir des broussailles, Piama m'emboîtant le pas.
— Merci, lâcha-t-elle soudainement.
— Hein ? Merci pourquoi ? Par ta faute l'autre empaffé a failli me dérober mes aff…
Alors que je me retournais pour lui parler, je la vis à la grande lueur du jour. Toujours aussi sale, sa peau affichait de nombreuses griffures. Sans doute le résultat de sa débandade dans les fourrés. Ses vêtements étaient en bien piteux état, pire que la veille. Déchirés de toutes parts, ils étaient en lambeaux.
— On va s'occuper de ça d'abord, dis-je en pointant le problème du doigt.
Elle suivit mon regard et lâcha un petit cri de surprise. Immédiatement elle me tourna le dos en croisant ses bras sur sa poitrine, le visage complètement rouge.
ooOOOoo
Elle s'était cachée derrière un rocher pendant que je m'occupais de lui trouver des vêtements. Le plus simple était de prendre ceux qui appartenaient au chef décédé. Sur cette idée je me dirigeai vers le corps de l'homme et commença à le fouiller. Sur lui je trouvai un sabre, un poignard et une petite bourse de monnaie. En dehors de sa veste de cuir, ses vêtements étaient banals. Je les ramassai et les lançai à Piama en prenant soin de lui laisser de l'intimité.
— Tiens, change-toi.
Lorsqu'elle eut fini et qu'elle se montra à moi, j'eus du mal à réprimer une grimace.
— C'est un peu grand non,s'interrogea Lilas.
— On va faire avec, il n'y a pas le choix de toute façon, répliquais-je.
Piama me regardait mi-consternée, mi-hébétée. Apparemment elle avait du mal à se faire à la présence de Lilas. Je décidai de l'ignorer et lui tendis le poignard trouvé sur l'homme.
— Il y a un sabre aussi. Si tu le veux prends-le, sinon tant pis.
Elle jugea les deux armes pendant quelques secondes, un vague air d'hésitation sur le visage, et hocha finalement la tête en ne prenant que le poignard.
— Merci.
— Tu recommences avec ça ? Arrête, comme je te l'ai dit tu es typiquement le genre de gamine qui attire des ennuis.
— Sedoc ! Ça suffit, gronda Lilas, tu vois bien que c'est une enfant, tout ce qu'elle veut c'est d'un minimum de protection. Si tu ne t'occupes pas d'elle qui sait ce qui va lui arriver ?
— Il ne va rien lui arriver du tout. Tu dramatises toujours tout Lilas.
— Tu auras sa mort sur la conscience.
Je piétinai d'agacement. Lilas avait le chic pour m'ennuyer, et si je ne répondais pas à ses caprices je savais que tôt ou tard elle allait me le faire payer. Elle n'avait pas entièrement tort au sujet de Piama, je le savais. Le coin était mal famé et en moins de deux jours j'eus manqué de terminer dans le ventre d'un ours ou tailladé par un esclavagiste, sans parler du village complètement anéanti dans lequel je l'avais trouvé. Après tout cette gamine avait juste besoin d'un endroit sûr, dès qu'elle y serait je pourrai reprendre mon petit bout de chemin, l'âme en paix. Bien que je me motivais avec ces paroles, j'eus grande peine à relâcher ma mâchoire crispée alors que je m'adressais à elle.
— Bon allez ça suffit. Je vais prendre soin de toi. Amène-toi.
Elle eut beau rester silencieuse, je vis bien dans ses yeux qu'elle ne savait trop quoi penser. Son regard fuyait par moment et revenait toujours se poser sur mon visage avec une gêne inexplicable.
— Allez amène-toi. Et arrête de me regarder comme si j'étais le dernier des abrutis. Je vais te rafistoler.
Je lui indiquais les griffures sur ses bras. Elle suivit mon regard en examinant la manche de sa nouvelle chemise, un air d'incompréhension peint sur le visage. Elle commençait à m'échauffer. Je me dirigeai vers elle à grandes enjambées et lui pris le poignet pour remonter le vêtement. Tout son bras était couvert d'estafilades. Elles n'étaient pas bien méchantes, mais elles risquaient de s'infecter si on laissait les choses faire. Je la fis s'asseoir dos à un rocher et je farfouillai dans mon sac à la recherche d'une petite flasque.
Il y avait un tel bordel dans mon sac que je dus d'abord sortir toute une tripotée de viande d'ours séchée, des peaux de cuir encore non traitées, deux gourdes d'eau, un petit bouquin, de nombreuses feuilles de thés, une quantité hallucinante de pommes et encore d'innombrables choses. Au milieu de tout ça, je la vis enfin, coincé au fond du sac. Cette flasque je ne m'en étais que très peu servi et pour cause, elle contenait de l'alcool et le breuvage me répugnait.
Je revins vers elle avec la fiole et un morceau de tissu. L'odeur me piqua les narines et tout deux, Piama et moi fîmes une grimace quant à la senteur désagréable. Je versai un peu de liquide sur le textile et le posai délicatement sur une plaie à son avant-bras. Un spasme la parcourut, elle luttait contre elle-même pour ne pas crier de douleur.
— Courage, c'est soit ça, soit perdre un bras.
— Pense à quelque chose d'agréable, rassura Lilas, ça passera plus vite.
— Quelque chose de joyeux...
Je n'avais pas rêvé, elle venait de parler. Enfin parler, c'était un bien grand mot, elle avait répété mes mots tout au plus. Du moins je pensais qu'elle l'avait fait, sa voix était si basse que cela aurait très bien pu être le vent ou ma propre imagination. Toutefois, elle ferma les yeux et se concentra sur des pensées inconnues qui devaient être très joyeuses, car elle affichait désormais un sourire s'étirant d'une oreille à l'autre.
J'appliquai une seconde fois le désinfectant sur une plaie et un très léger spasme lui parcourut le bras mais nettement moins violent que le premier. Elle souriait toujours. J'allais ainsi de plaie en plaie, aussi soigneusement que possible, et nettoyant avec de l'eau quand il le fallait. Elle avait beau garder son sourire, je voyais bien qu'elle n'en menait pas large. Son front perlait de sueur et par moment son corps entier se crispait. Malgré l'inconfort de la situation elle tenait bon et après une bonne heure à passer de l'alcool sur ses bras et ses jambes j'arrêtai.
— Bon je te laisse faire pour le reste mademoiselle prude. Si t'as besoin d'un truc, demande, lui dis-je en lui lançant la flasque d'alcool et le mouchoir imbibé.
Je la laissai s'occuper d'elle et remit de l'ordre dans mes affaires précédemment dévirées. Puis je pris quelques pommes que je pelai consciencieusement et je découpai de généreux morceaux de chairs que je plaçai dans un récipient. À ceux-là vinrent s'ajouter une infime portion d'eau et quelques feuilles de thé. Je fis un petit feu, pas bien grand, à peine de quoi poser mon récipient dessus et je fis attention à ce qu'il ne grandisse pas de trop. Enfin, je m'assis confortablement, en touillant ma mixture tout doucement.
Piama vint me rejoindre alors que le plat tournait en un mélange de bouillis marronâtre douteuse. Elle me tendit la flasque d'alcool, du moins ce qu'il en restait et s'assit à côté de moi. Elle semblait épuisée, pourtant il ne devait pas être plus de midi, tout au plus. Elle affichait la même expression que moi, des mois plus tôt, qui après des heures de marche étaient complètement épuisé par l'effort physique. Elle ce n'était pas le physique qui l'avait éprouvé mais la douleur. Elle s'apprêtait à dire quelque chose mais je la dissuadai.
— Mangeons d'abord.
En attendant que le plat termine de cuire, je lui sortis de mon sac un morceau de viande séchée. Elle le prit gracieusement et le mangea petite bouchée après petite bouchée. Je la regardai faire, et sans trop savoir pourquoi je me sentais bien en la voyant ainsi, mangeant et reprenant du poil de la bête. J'étais loin d'être une personne altruiste, très loin même mais à ce moment-là je me sentais bien d'avoir pu la réconforter.
Quand elle en eut finie avec son bout, la préparation étaie prête. Il n'y avait aucune odeur particulière qui s'échappait de la casserole, seulement une mixture brune peu rassurante. Je lui tendis le récipient une fois qu'il fût refroidit. Elle me regardait avec un air de doute mais le prit quand même.
— C'est de la compote de pommes. Mange tout, elle est pour toi.
Ses yeux s'agrandirent et mû par la gourmandise elle y trempa le petit doigt et goûta. Elle recommença une deuxième fois, puis une troisième. Finalement elle engloutit le dessert plus vite qu'un lion se serait jeté sur une gazelle. Elle se mit même à lécher le plat jusqu'à manger la moindre trace de pomme. Quand elle me redonna le récipient, il était comme neuf, avec un peu d'huile de coude je me serais certainement vu dedans.
Elle me regardait maintenant avec une sorte de regard reconnaissant. Le même regard que lance un chien à son maître lorsque ce dernier le congratule d'une sucrerie. J'étais tout sauf un maître-chien et elle me mettait de plus en plus mal à l'aise. Pour couper court je repris la parole après m'être éclairci la voix.
- Même s'il fait toujours jour, je pense qu'il est préférable de rester ici. Croiser les deux autres serait la dernière chose qu'on voudrait, tu crois pas ?
Elle acquiesça à mes paroles et comme pour se rassurer, elle sortit le poignard offert plus tôt. C'était loin d'être une lame fine où richement ornée. Elle était d'une facture assez grossière, mais elle était suffisamment aiguisée pour se défendre et c'est ce qui comptait le plus. Malgré l'insécurité de mon voyage, je n'étais pas ce qu'on peut qualifier de « doué » avec les armes, loin de là.
Certes je savais manier une épée avec un minimum d'adresse mais j'étais bien loin d'être un homme sanguinaire, combattant, impulsif et prêt à tout pour goûter au sang ennemi. Non, je n'étais pas ce genre de personne. J'étais ni plus ni moins qu'un voyageur et dans cette vie simple, que je vivais au quotidien avec plaisir, éviter le combat était devenu un crédo. Dans ma vie je n'avais jamais beaucoup tué, toujours par nécessité. L'homme que j'avais tué faisait partie de ces moments de nécessités qui poussent le plus sage des hommes à l'irréparable. Pour moi l'irréparable consistait à toucher à mes affaires.
La jeune fille regardait dans les flammes, elle piquait du nez à intervalles réguliers. Je lui proposai alors de faire une sieste, ce qu'elle accepta avec joie. Elle se lova en boule au coin du feu, me tournant le dos. Rapidement sa silhouette adopta un rythme de sommeil, gonflant et dégonflant à intervalles réguliers.
Pendant ce temps, je pris de mon sac les peaux de l'ours qu'il me restait. Je m'en étais servi d'une pour créer une poche de cuir. Les deux autres allaient me servir à créer des protections pour mes avants bras. Maintenant que j'avais une veste en cuir, gracieusement chipé sur un adversaire, il ne me restait qu'à me protéger les bras et les jambes. Il restait aussi la tête, mais je n'aimais pas les casques, ils obstruaient la vue.
Je travaillai avec soin sur cette peau de cuir, la faisant chauffer pour la durcir, et piquant d'une aiguille pour y adjoindre les rebords. Contrairement à mon œuvre, précédente, celle-ci fût bien plus rapide à réaliser. D'abord, car la première se devait d'être étanche et parfaitement cousue, puis parce que réaliser des avant-bras en cuir ne relevait pas d'une précision extrême. Découper grossièrement des morceaux et les coller ensemble suffisait à créer une protection dans une certaine mesure. En dehors de ça il y avait l'aspect esthétique, mais j'avais pas les mains d'un artisan.
Je finis la seconde protection alors qu'il restait encore quelques heures de sommeil et enchainai sur la veste en cuir. Elle était percée à deux endroits, là où mon épée avait frappé. Je recousis du mieux que je peux et enfin je lavai le sang avec un peu d'eau. Piama dormait toujours, elle n'avait pas bougé d'un poil.
— Elle risque d'avoir faim quand elle se réveillera, me glissa Lilas.
— Avec tout ce qu'elle a déjà mangé ?
— Je ne sais pas Sedoc, mais elle est si maigre qu'un coup de vent l'envolerait. Mieux vaut qu'elle mange à sa faim.
Je bougonnais intérieurement, mes provisions allaient descendre à une allure folle avec un glouton sur pattes pareil. Mon précieux stock de pommes avait déjà diminué de moitié. Néanmoins j'obtempérai et ravivai les flammes. Je fis un ragoût sommaire constitué de bouts de viandes et de quelques herbes sauvages qui poussaient dans le coin.
Piama se leva pile au bon moment. Le plat était tout juste prêt et la température du bouillon n'aurait pu être plus idéale. Je lui adressai alors un signe de la tête.
— Tu as faim ?
Toujours silencieuse elle acquiesça sans outre mesure. Je lui tendis une part de ragoût et j'en pris une pour moi. Nous mangeâmes en silence et lorsque nous eûmes fini, le soleil se couchait.
— Ça va mieux ? Comment tu te sens ?
— Ça va, lâcha-t-elle enfin d'une voix légère tout en haussant les épaules.
Un blanc s'installa entre nous, je fis mine de regarder le ciel bien que je sentais le poids de son regard sur moi.
— Dis…
— Hm ?
— Dis Sedoc, articula-t-elle comme pour se remémorer mon nom, pourquoi tu parles bizarrement ?
— Hein bizarrement, comme quoi ?
— Bah... des fois tu parles normalement et pis des fois... Bah tu parles comme une fille on dirait.
Je la dévisageai l'espace d'un instant, ses mots ne faisaient aucun sens. Je les répétai en boucle dans ma tête et c'est alors que je compris. Elle faisait référence à Lilas.
— Tu veux parler de moi, demanda Lilas.
Piama hocha vigoureusement la tête.
— Oui pourquoi tu parles comme ça, et pourquoi tu dis que tu t'appelles Sedoc et Lilas.
— Hm. Mon nom à moi c'est Sedoc, insistais-je en posant la main sur ma poitrine.
— Et moi c'est Lilas, répondit mon autre moi.
Sa mine peignait son incompréhension toujours présente.
— J'ai deux moi, mon moi de toujours c'est Sedoc, et mon autre moi c'est elle.
— Lilas pour vous servir.
Je voyais bien qu'elle ne pipait pas un mot de ce que je racontais. Pourtant elle acquiesça comme pour me faire plaisir. Cela ne l'empêcha de poser sa main sur sa poitrine et de s'incliner légèrement en avant, comme il est de coutume lorsqu'on rencontre une personne pour la première fois.
— Bah moi, j'ai qu'un seul moi, c'est Piama, déclara-t-elle avec un ton sérieux.
Je la regardais en souriant. Puis, à nouveau un moment de silence vint se glisser dans la conversation.
— Tu fais quoi comme métier Sedoc, demanda-t-elle soudainement.
— J'ai pas vraiment de métier, je voyage c'est tout.
— Ah d'accord. Mais tu voyages pour aller où ?
— Pour le moment je vais vers le sud, mais je ne connais pas encore ma destination. Je verrai.
Elle se tut, et enveloppa ses genoux de ses bras en y fourrant son menton, plongeant son regard dans les braises. Elle semblait réfléchir à la situation.
— Mais tu peux venir si tu veux, proposa Lilas, Sedoc est peut-être étrange et a mauvais caractère. Il est même parfois égoïste mais au fond il peut se révéler gentil.
— Que de compliments, ironisai-je.
— Venir avec toi ? Mais pour aller où ? Je comprends pas.
— Disons que tu m'accompagnes jusqu'à ce qu'on te trouve un coin où tu seras en sécurité. À moins que tu veuilles retourner dans les ruines où on s'est rencontré.
À ces mots son expression curieuse changea, et son visage s'assombrit. Je sentis que j'avais touché une corde sensible. Je n'étais pas doué en rapports humains, ma solitude exacerbée m'avait dépossédé de tact au cours de ce voyage qui s'ancrait dans le temps. Ne voulant pas la vexer, je tentai alors de faire preuve d'humour.
— Au moins, moi je n'essaierai pas de te vendre.
Elle sourit à la remarque.
— Bon d'accord je viens avec toi.
