4. Après la bataille
Il sembla à Harry qu'il ne percevait plus rien à part le balancement du pas d'Hagrid. Il était mollement allongé dans les bras du demi-géant qui traversait la forêt avec lui. Derrière eux les brindilles se brisaient sous les pas lourds de Graup, tandis que le souffle du jeune géant se mêlait aux lointains bruits de combat.
Hagrid s'arrêta un bref instant, quand le martèlement de sabots de centaures fit vibrer le sol de la forêt.
« Ils se sont engagés dans la guerre à nos côtés, Harry. » raconta-t-il au garçon aux cheveux en bataille, qui se tenait là sans bouger avec les yeux fermés et le visage inondé de larmes. Seule la chaleur qui émanait de son corps rappelait au grand homme massif que l'être qu'il portait était encore vivant. « Les centaures ! Tu peux t'imaginer ça ? »
Aucune réaction. « Oh Harry, tu n'as pas l'air bien. Non. Pas bien du tout. Mais tu vas voir, on va déjà te remettre sur pied. »
Mais bien que la voix du demi-géant tentait de sembler sûre d'elle, Harry entendait le chagrin résonner à travers.
« Et Graup ! Harry, tu ne peux vraiment pas t'imaginer à quel point il était rusé ! Il a été touché par deux douzaines de mauvais sorts, mais tu penses qu'il se serait enfui ! Non ! Pas mon GRAUP ! Pas vrai frérot ? »
Un grognement d'approbation.
Hagrid sortait de la forêt. Harry pouvait entendre la façon dont il frôlait les buissons. Et là il y eut soudain toute la vaste étendue qui s'étalait devant les murs de Poudlard.
Hagrid continuait à parler et lui racontait comment ses amis avaient bravement tenu leur position. Même Luna Lovegood avait mis deux Mangemorts en déroute. Et Neville, il avait réussi à tenir une barricade avec Seamus durant plus d'une demi-heure.
Lentement mais sûrement s'approchaient les remparts du château. Ici le tumulte de la bataille portait fortement et de façon insistante à leurs oreilles.
« Ron ! » Hagrid entendit soudain la voix tousseuse d'Harry. Elle sonnait comme s'il venait juste de revenir à la vie. « Q-qu'est-ce qui est arrivé à Ron? »
« Ne te fais pas de soucis. Il est en vie. Il s'est battu comme un lion ! Je l'ai vu ! OUI, le courage des Gryffondors ! J'ai toujours su qu'il était en lui ! »
Soudain le sol trembla. Le martèlement de plus d'une douzaine de groupes de sabots força à nouveau Hagrid à s'arrêter. Quand Harry ouvrit les yeux, il vit venir une masse de centaures venir sur eux dans l'ombre. Ils venaient du château. Quand ils prirent conscience de la présence du demi-géant, ils s'arrêtèrent net. Un des centaures, une créature bâtie plus que forte, s'avança vers eux et les observa d'un œil perçant. C'était le regard typique d'un être qui pense appartenir à une race plus noble et plus haut placée. Le sol trembla cependant lorsqu'il fléchit les jambes avant.
« Votre bataille est terminée ! » Sa voix résonnait comme le tonnerre face à eux. « Voldemort est mort ! »
« Que dis-tu là ? Voldemort est mort ? »
« Oui, les Mangemorts se dispersent. Ils fuient. Ceux aux os les plus solides ont répandu la nouvelle du sort du Seigneur des Ténèbres. Nombre d'entre eux furent martelés à mort par nos sabots ! » On sentait une arrogance pleine de reproches dans la voix du centaure à ces derniers mots.
« Mais d'où savez-vous-«
« Nous avons entendu l'un d'entre eux le crier. Il revenait directement d'une visite à cette engeance de serpent. Ses nerfs n'ont pas supporté le choc ! »
« Harry, par Merlin, Harry, pourquoi-pourquoi-»La question d'Hagrid mourut dans sa gorge. Quand il baissa les yeux sur le garçon aux cheveux en bataille, il vit que son visage se transformait en masque de désespoir.
« Hermione… »sanglota Harry. Il ne parvenait pas à en dire davantage.
« Soyez remerciés pour tout ce que vous avez fait pour nous ! »Hagrid s'adressait à nouveau aux équidés devant lui. Un martèlement de sabots méprisant. Le meneur le gratifia d'un dernier regard perçant. « Ceci, demi géant, était notre dernier tribut à Dumbledore ! »
Dès l'instant d'après la troupe de centaures se remit en marche pour rejoindre la forêt proche. Quelques-uns de leurs compagnons se trouvaient encore là-bas et combattaient les derniers exemplaires durs à cuire des partisans de Voldemort.
Le pas d'Hagrid s'accéléra tandis qu'au loin résonnait le tonnerre des sabots. Il devait atteindre aussi vite que possible le château. Il ne jeta même pas un regard à sa cabane. Alors qu'il avançait toujours plus vite, chose qui n'était d'ailleurs pas facile quand on avait la stature d'un géant et qu'on trainait derrière soi un épais demi-frère, il entendait le cœur lourd les sanglots désespérés de Harry.
« viens donc, Graup ! Nous devons nous dépêcher ! » exhortait-il son demi-frère qui faisait encore davantage trembler le sol derrière eux.
Peu avant qu'ils n'atteignent les murs de Poudlard, Hagrid indiqua un grand peuplier. « S'il te plait, Graup, attends là ! Je reviens tout de suite promis ! »
Apparemment Hagrid avait bien éduqué son frère, car celui-ci ne fit pas mine de protester.
« Ginny ! » il entendit la voix d'Harry alors qu'il se rapprochait du portail en chêne.
« Pas de soucis, Harry. Quand j'ai quitté le château elle allait encore mieux. C'est une Gryffondor. Ne l'oublie pas ! »
Le demi géant dut passer par-dessus un corps de Mangemort vêtu de noir qui était ramassé en boule. Même lui, qui était de loin l'âme la plus bienveillante de tout le Royaume-Uni, ne pouvait pas ressentir une once de compassion pour le mort.
Surtout quand il pensait à tous les hommes qui étaient morts.
Comment pouvait-il seulement expliquer à Harry que Fred était mort ? Remus. Et deux de ses camarades de la maison Gryffondor.
Quand il atteignit la porte massive en chêne il vit que le combat avait encore atteint un summum d'horreur avant de s'apaiser. A côté de plusieurs Mangemorts Hagrid voyait un garçon allongé avec une cravate aux couleurs de Poufsouffle. Il dut déglutir. Il y avait du sang partout. Derrière la porte d'entrée enfoncée il pouvait voir encore davantage de corps allongés sans vie. Tant de choses s'étaient passées. Et pourtant il n'était pas parti bien longtemps.
« Hagrid ! » il entendait Tonks crier. « Hagrid ! » Elle venait à sa rencontre en trébuchant sur les débris de la porte de chêne enfoncée. Son visage était encore couvert de larmes.
« Par Merlin, il est là ! Harry ! »
La chevelure de Tonks vira au rouge sous l'effet de l'agitation. Elle resta debout face au demi-géant et observa le garçon aux cheveux en bataille avec mélancolie. « Au moins il ne t'est – il ne t'est rien arrivé » Elle serra les lèvre pour éviter de fondre à nouveau en larmes.
Harry leva maintenant son visage. C'était comme si la vie revenait dans ses membres. Il sentait comment Hagrid le portait à travers la porte de chêne et enjambait les corps morts. Tonks passa précipitamment devant eux. D'un seul coup d'œil il balaya les couleurs de Gryffondors et de Serdaigles aussi bien que le noir des Mangemorts.
« Il est – MORT, Tonks » dit précipitamment Harry et dut lutter dans son agitation pour trouver de l'air. « Il est mort. Voldemort est enfin mort. »
« Oui, nous le savons, Harry. Crois-tu que sans cela nous serions debouts ici ? » Ils coururent dans les escaliers. Un moment qui leur parut une éternité plus tard ils atteignirent l'infirmerie.
Chaque lit était occupé. Seuls ceux qui n'étaient pas gravement blessés étaient assis sur des chaises ou sur le bord des lits.
A peine Hagrid eut-il remis Harry sur ses jambes tremblantes qu'il était déjà entouré de Gryffondors. Ginny lui sauta au cou. Durant un moment il ne put rien faire d'autre que serrer son corps chaud conte lui et de laisser les dernières larmes qui lui restaient couler. Oh mon Dieu, elle au moins était en vie. Elle était en vie. Il la serra encore une fois fort contre lui et lui déposa un baiser sur les lèvres avant de se détacher.
Ron se tenait devant lui. Les cheveux roux décoiffés par la bataille encadraient son visage blême parsemé de tâches de rousseur. Son regard. Qui semblait poser une question.
« Voldemort est vraiment mort ? »
Des douzaines de regards étaient à présent fixés sur lui. Harry sentit ses épaules trembler. Madame Pomfresh se précipita vers lui et lui tint une fiole devant ses lèvres. Il but reconnaissant la potion sédative.
Un instant plus tard il sentit l'effet apaisant. « Oui » répondit-il d'une voix faible. « Il est mort. Et Nagini aussi ! »
« Mais comment- ? »
« Je t'en prie, Ron. C-ce… n'était pas-pas moi ! »
Ron sembla devenir encore plus blanc. « HERMIONE ! Que lui est-il arrivé ? » cria-t-il comme s'il se doutait de ce que Harry allait dire. Ne pouvait-on pas le voir clairement dans son visage ?
« Elle est morte, Ron ».
Personne n'osait parler. La bouche de madame Pomfresh resta grande ouverte. Durant cette nuit il y avait eu un certain nombre de pertes à déplorer. Mais qu'à la fin Hermione Granger aussi soit emportée lui portait un coup dur au cœur.
« Non, Hermione. » éructa Ron. Il recula pour se laisser tomber sur un bord de lit. Il enfouit sanglotant son visage dans ses mains. Harry s'agenouilla devant lui et posa une main sur l'épaule tremblante du roux. Il savait que son meilleur ami avait été amoureux d'Hermione. Durant les derniers mois qu'ils avaient passé à la recherche des Horcruxes, Ron avait de plus en plus recherché la proximité d'Hermione. Avec cette nuit Harry comprenait enfin pourquoi elle n'avait jamais encouragé ce rapprochement, même si durant leur dernière année scolaire il avait semblé qu'elle était faite pour lui. En pensant à Rogue et à la façon dont il avait tenu Hermione dans ses bras, il dut à nouveau serrer les dents.
Le sanglotement rauque de Tonks était aussi audible à présent. Harry vit comment elle se faufila entre les personnes présentes jusqu'à la sortie et quitta précipitamment l'infirmerie. Il vit même encore comment sa chevelure prit un aspect gris et pailleux.
Et de nouveau le silence.
Un silence à couper au couteau.
Seuls les forts sanglots de Ron perçaient ce silence.
« Oh, Ron. Elle a été si courageuse. Elle a tué Nagini ! C'était elle qui a rendu possible de tuer Voldemort. » Harry aurait si il n'avait pas déjà versé toutes ses larmes pleuré en ce moment avec Ron. Il ne pouvait rien faire de plus que de dire à son meilleur ami ces mots consolants qui – si il était honnête avec lui-même – portaient peu de consolation.
« Que dites vous là ? Miss Granger ? Morte ? »
C'était Minerva McGonnagal qui s'était soudain avancée vers eux. Son visage était en train de se faire conquérir par le même effroi qui avait déjà pris possession des autres. Elle n'avait pas encore assimilé tout ce qui s'était produit durant les dernières heures. Ses cheveux étaient tout aussi ébouriffés par le combat que ceux des autres. Elle avait vu la façon dont Severus Rogue s'était enfui. Et elle était sûre qu'il s'était tout de suite mis en route pour aller chez Voldemort. Il était à espérer que cet oiseau de malheur soit à présent en train de bouillir en enfer ! Il était à espérer qu'il avait un peu souffert avant de mourir. Est-ce vraiment toi, Minerva, se demandait déjà la vieille femme l'instant d'après.
Harry fit un hochement de tête épuisé. La main de Ron pressait la sienne si fort que cela faisait presque mal.
« Cela-cela est horrible. Encore une Gryffondor qui a donné sa vie pour la victoire contre Voldemort » La voix de la vieille enseignante tremblait pendant qu'elle parlait. Elle serra les mains l'une contre l'autre dans une soudaine agitation.
Luna et Neville s'étaient abîmés dans leur deuil. Ils préféraient ne rien dire. Car qu'auraient-ils dû dire?
« Je su-suis vraiment désolée. Je-je ne sais pas ce que je dois dire. Si je vous ai vraiment compris, Mr. Potter, alors nous devons à Hermione la victoire contre Voldemort. »
Ron sanglota bruyamment et s'arracha de l'étreinte de Harry. Exactement comme Tonks il se hâta vers la sortie. Harry voulait le suivre mais la directrice de maison des Gryffondors le retint.
« S'il vous plaît, Mr. Potter. Aussi horrible que soit la situation, je suis ici pour vous mener à Dumbledore ! »
Neville se sépara de Luna. « Je m'occupe de Ron ! » dit-il. Dès l'instant suivant il avait aussi tracé son chemin entre les personnes présentes jusqu'à la sortie.
Harry expira bruyamment et regarda sa professeur d'un air réprobateur. Ses yeux témoignaient toujours de la tempête qui faisait rage en lui. Ce n'était que grâce à la potion sédative qu'il tenait le choc.
Le regard bleu de Minerva McGonnagal était pressant. « Je suis désolée, Mr. Potter. Je dois vous prier malgré votre détresse de me suivre ! »
Harry hocha la tête et accepta sa demande. Il ne se demanda même pas ce que Dumbledore attendait de lui. Cela lui était égal. En lui tout était déchaîné. Pourtant cette tempête avait un effet engourdissant.
Hermione était morte. Elle ne respirait plus. Elle ne continuerait pas à vivre dans une peinture. Mais dans sa mémoire. Il serra les poings tandis qu'il suivait McGonnagal.
Au cours de leur trajet vers le bureau ils traversèrent des couloirs dévastés. Ça et là il y avait encore les cadavres de Mangemorts vaincus, directement à côté de ce que des douzaines de leurs mauvais sorts avaient fait des vénérables murs des couloirs. Cela avait quelque chose d'étranger et d'inquiétant de traverser les passages de ce château qui était devenu si cher à son cœur dans cet état de froideur, de ruines et de sang. Une fois qu'il fut dans le bureau de Dumbledore ce fut comme si la guerre avait disparu. Dans la cheminée brûlait même un feu et répandait une chaleur accueillante. Et rien ne rappelait que Severus Rogue avait hanté ces lieux durant presque un an. Il n'avait laissé aucune trace.
« Je vous laisse à présent seul avec Albus ! » dit McGonnagal. Elle lui offrit un dernier regard chaleureux, amical, avant de quitter à nouveau le bureau.
« Harry ! » il entendit la voix de l'homme dont il avait porté le deuil durant presque un an.
Sa langue semblait être du tissu et sa gorge s'assécha. Que devait-il dire ?Que devait-il dire à la peinture d'un homme qui l'avait forcé à le regarder mourir ? Il leva le visage et regarda celui d'Albus Dumbledore qui lui souriait gentiment.
« Aurais-tu l'amabilité d'ouvrir la fenêtre, Harry ? »
Harry fixa le directeur d'un air interrogateur. « S'il te plaît, Harry, ouvre la fenêtre ! Laisse entrer l'air de la nuit ! »
Etait-ce tout ce que Albus Dumbledore avait à lui dire après tout ce temps ? Le garçon aux cheveux en bataille n'arrivait toujours pas à bouger.
« S'il te plait, Harry, ouvre la fenêtre ! L'air frais nous fera du bien ! »
Les jambes d'Harry se mirent automatiquement en mouvement lorsque le regard bleu ciel d'Albus Dumbledore lui sourit. D'un bond il fut près de la fenêtre aux verres multicolores et l'ouvrit.
« Harry » il entendit la voix de l'ancien directeur derrière lui. « Ecoute-moi ! »
« Qu'est-ce que-«
Mais avant que Harry n'ait pu finir sa phrase il vit un éclair venir au-dessus de lui. Une créature de lumière argentée. C'était comme si elle avait décrit tour après tour autour du sommet de la tour pour finalement voler vers le bas. Vers lui. Comme si elle l'avait attendu. Alors que la créature de lumière volait vers lui sa forme changeait. La corneille argentée qui se laissait glisser vers le bas avec les ailes souplement déployées devint un être doté de quatre jambes. Harry pâlit. C'était la biche argentée qui lui avait montré le chemin vers l'épée de Gryffondor. D'un bond elle avait sauté par-dessus la gouttière de la tour.
« Qu'est-ce que, par la longue barbe de Merlin… »
Harry ne pouvait pas détourner le regard du Patronus qui avait presque atteint la fenêtre ouverte. Ce n'était plus la biche qui volait vers lui. Encore durant que la créature lumineusement éclairée flottait à travers la fenêtre et frôlait ainsi ses cheveux, sa forme changea. C'était une loutre argentée qui arriva d'un bond au portrait de Dumbledore pour finalement flotter devant le visage d'Harry.
Hermione ! Il voulait l'appeler, mais il entendait déjà une voix. C'était une voix rauque que trop bien connue. C'était la voix de Rogue.
« Ecoutez-moi, Potter ! Ecoutez-moi bien et dépêchez-vous si vous voulez la sauvez ! » dit le Patronus.
