« No.6 » est l'œuvre d'Atsuko Asano. La traduction japonais-anglais a été faite par 9wave (version anglaise ici : 9th-ave. blogspot .fr/ -» supprimez les espaces). Je ne fais que traduire en français, de fait, les personnages, l'œuvre, son univers et le texte ne m'appartiennent pas, et je ne touche aucune contrepartie financière pour cette traduction.

Bonsoir tout le monde !

Ce deuxième chapitre arrive avec beaucoup de retard, et je m'en excuse. J'ai eu peu de temps et de motivation entre mes cours et mes examens. J'espère que ce chapitre vous plaira :)

J'ai pris le parti de garder les noms japonais, de mettre en italique les pensées d'Inukashi (contrairement à la mise en page anglaise) pour les rendre un peu plus compréhensibles, et enfin, de parler d'Inukashi au masculin. Le problème étant que la version japonaise ne laisse pas savoir si c'est un homme ou une femme, 9wave et moi avons décidé d'en parler au masculin, mais rien ne dit que ce n'est pas un garçon manqué...

Et encore merci à 9wave de m'autoriser à utiliser sa traduction pour faire la mienne !

CHAPITRE 2

Qui l'a vu mourir ?

Qui a tué le rouge-gorge ?
Moi, dit le moineau,
Avec mon arc et ma flèche,
J'ai tué le rouge-gorge.

Qui l'a vu mourir ?
Moi, dit la mouche,
Avec mon petit œil,
Je l'ai vu mourir.

Mother Goose -

L'homme regardait la pièce d'or qu'Inukashi lui avait donné avec fascination.

« C'est du vrai », murmura Inukashi contre le profil de l'homme, avec son menton fin et saillant. Sa voix se réduit à un murmure, pour la rendre la plus intimidante possible.

« C'est du vrai or… Pas vrai ? » La pomme d'Adam de l'homme monta et descendit.

« Regarde-la aussi longtemps qu't'en as besoin. C'est du vrai, peu importe sous quel angle tu l'regardes. »

« Ou-ouais… T'as raison, c'est du vrai… »

«Elle est à toi. » Cette fois, Inukashi avait parlé un peu plus vite, comme s'il lui jetait les mots au visage. Le menton de l'homme trembla.

« A moi ? »

« Ouais. A toi. Je te la donnerai. »

« Quoi ? Mais – une… Une pièce d'or, c'est tellement d'argent– »

« Bien sûr, je ne dis pas que ce sera gratuit. Je n'suis pas une bonne âme avec de l'argent à dépenser. Je te la donnerai en paiement pour un boulot. T'en dis quoi ? »

« Un boulot ? »

Les yeux de l'homme passèrent de la pièce d'or à Inukashi. Ses yeux étaient ronds, comme ceux d'un animal effrayé. Une lueur de suspicion filtrait à travers eux.

Et voilà.

Inukashi serra le point.

C'est le moment crucial. Je ne laisserai pas ce gars penser. Je ne laisserais aucune suspicion s'infiltrer dans ses pensées. Je vais lui agiter cet or sous les yeux, le tenter. C'est de l'or, mec, de l'or. Pas quelque chose qu'il sera en mesure d'avoir souvent sous ses yeux. Sans le dire ouvertement, ce gars veut de l'argent, a besoin d'argent… Mais bon, je ne sais pas qui n'en voudrait pas, de cet argent, à moins d'être en train de crever.

Tu as juste à faire balancer l'objet qu'il désire le plus sous son nez. Tu dois le prendre au piège avec d'astucieux mots. Tu devrais l'acculer dans un coin pour qu'il ne puisse plus s'échapper. Tu devrais le faire jusqu'au bout, et avec habileté. Tout ce que tu dois faire, c'est suivre la façon dont Nezumi le fait. Il me l'a fait assez souvent pour que j'en sois malade.

Heh.

Il avait l'impression qu'il pouvait entendre Nezumi glousser. Il pouvait même voir son sourire ironique si unique.

Tu vois, tu peux le faire, juste comme je t'ai appris. Bon garçon. Je te donnerai une friandise plus tard.

Ta gueule, Nezumi. Juste pour que tu saches, je ne m'engage pas à faire ça pour t'aider. C'est pour les lingots d'or. Je traverse ce pont périlleux pour pouvoir poser mes mains sur ces lingots d'or.

Il secoua sa tête pour faire disparaître cette illusion.

Arrête d'apparaître dans ma tête comme ça, connard.

« Un boulot… Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Un boulot est un boulot. J'te demande de faire un boulot. Pour une pièce d'or. »

Inukashi fit claquer ses doigts avec malice. L'homme cligna des yeux. La lueur suspicieuse dans son regard se fit encore plus prononcée.

Cet homme s'appelait Getsuyaku. Il était chargé des travaux de nettoyage au Centre Correctionnel. C'était le contact d'Inukashi. Un bail s'était écoulé depuis la première fois qu'Inukashi avait reçu les déchets et restes de nourriture du Centre grâce à Getsuyaku. Bien sûr, c'était une transaction sous le manteau, de la contrebande. A peu près tous les trois jours, Inukashi recevait une portion de nourriture et de restes, et donnait à Getsuyaku une compensation approprié à la taille de la portion. C'était généralement quelques pièces de cuivre. Si la trouvaille était considérable, une pièce d'argent.

C'était sans doute la première fois qu'ils échangeaient autant de mots. C'était toujours seulement deux-trois mots, comme « C'est ça », « Merci, voilà le paiement », « Bien », ils n'avaient jamais eu de vraie conversation, pas de contact visuel non plus. Ça avait toujours marché comme ça.

Getsuyaku était chargé de la gestion et de la combustion des déchets produit par le Centre Correctionnel, tout comme les robots de nettoyage à l'intérieur. Dans une petite pièce adjacente à la décharge et à l'incinérateur, il passait sa journée seul, sur des machines.

« Quand je suis ici, je ne dis pas un mot de la journée. Je ne vois personne, ne parle à personne. C'est vraiment isolé. Parfois, je ne peux même plus dire si je suis toujours humain, ou si je deviens moi-même une machine. » Un jour, une de ces rares fois, Getsuyaku s'était perdu dans ces quelques complaintes. Inukashi lui avait donné des réponses désinvoltes. Ça devait être dur, avait-il acquiescé, mais il répondait de façon bien plus cinglante dans sa tête.

Arrête de te comporter comme un bébé.

La salle de contrôle pour la gestion des restes de nourriture et des autres déchets était située dans la partie la plus éloignée du Centre Correctionnel. Tous les déchets produits dans le centre étaient collectés ici. Les machines faisaient le tri et les amenaient à l'incinérateur, ajustaient la température d'incinération et s'occupaient des cendres. Presque toute la procédure était complètement automatique. Le seul travail de Getsuyaku était la surveillance et le réglage des machines. Une personne était suffisante pour ce boulot. Bien sûr, un lieu de travail sans personne avec qui parler devait faire se sentir seul. Et alors ? On ne meurt pas si on ne parle pas pendant une journée.

Essaie de vivre quand tu as tellement, tellement faim que tu peux passer toute la journée à penser à la nourriture. Essaie de faire passer les jours en léchant des galets sur le bord de la route pour apaiser un peu ta faim. Solitude ? Ce n'est qu'un jouet luxueux pour vous, les gens qui n'avez pas à vous soucier de vous remplir l'estomac.

Mais Inukashi ne répliqua que dans son esprit. A voix haute, il feignait la pitié, disant des choses comme « Ça doit être difficile ». Getsuyaku était un important partenaire pour les affaires. Ça ne ferait rien de bon, d'appuyer sur les mauvais côtés.

Bien que le tri, l'incinération et le nettoyage de la chambre d'incinération fussent tous automatisés, l'étape avant le tri nécessitait des mains humaines. La tâche consistait à transférer les ordures de la zone de collecte à la bande transporteuse. Pour une quelconque raison, cette étape était la seule à ne pas être automatisée. Getsuyaku devait opérer avec une petite pelle mécanique pour passer les déchets de la poubelle à la bande transporteuse. Parfois, il devait même utiliser des outils archaïques, comme une simple pelle, à la main. A cette étape, il pouvait mettre rapidement de côté les déchets bruts, ou encore les vêtements encore en bon état, et les cacher. Inukashi lui achetait alors par lot, c'était ainsi que ça fonctionnait. Inukashi distribuait ensuite les marchandises aux vendeurs de nourriture ou de vêtements d'occasion, dans le Bloc Ouest, et se faisait une marge raisonnable.

Pour Inukashi, c'était une manne tombée du ciel qu'il y ait un travail manuel avant le processus automatique. C'était grâce à ça qu'il pouvait faire ses affaires.

Le lieu de travail de Getsuyaku n'était équipé d'aucune caméra de surveillance, ni d'aucun système de sécurité. Si quoi que ce soit arrivait, Getsuyaku devait lui-même presser le bouton d'urgence sur le coin du panneau de contrôle.

« Je ne suis pas sûr qu'ils viendraient m'aider, même si j'appuyais sur ce bouton. » Inukashi se souvenait d'avoir entendu Getsuyaku marmonner ça en regardant le bouton rouge.

Bien que plupart des employés de l'usine fussent amenés depuis les grandes portes jusqu'à leur section respective par des bus navettes, Inukashi avait entendu que Getsuyaku était le sel à être amené dans une vieille automobile compacte et désuète.

« Être traité comme ça, ça me rend malade. Je n'ai plus aucune fierté, désormais. »

C'était probablement une autre de ses complaintes. Ces derniers jours, les plaintes de Getsuyaku augmentaient notablement.

De la fierté ? Hah, d'abord la solitude, et maintenant la fierté ? Alors tu étales un nouveau de tes luxueux jouets, hein ? Bon sang, la moindre des choses que tu pourrais faire serait de parler de quelque chose qui pourrait me remplir l'estomac.

C'était, bien entendu, des remarques qui restaient confinées dans son esprit.

Il se fichait bien de la solitude ou de la fierté de Getsuyaku. Tout ce qui importait, c'était que c'était le seul et unique endroit hors de la carte dense de surveillance qui sillonnait tout le Centre Correctionnel. C'était aussi le seul et unique endroit à être connecté directement et au Bloc Ouest, et à No.6, sans aucune barrière. Il comprenait tout naturellement pourquoi Nezumi avait jeté son dévolu ici. De toute manière, il était impossible de passer au-delà et d'entrer dans le Centre Correctionnel d'ici. Le couloir qui reliait toutes les parties principales était bloqué par des doubles portes, et étaient faites de sortes de ne pas pouvoir être ouvertes du côté de Getsuyaku.

Celui qui avait imaginé ce solide bâtiment en avait fait une sorte de donjon où l'infiltration et l'évasion étaient toutes deux aussi excessivement difficiles peut-être que ce gars avait-il tellement sué sang et eau dans l'effort qu'il ne lui restait plus d'attention pour le système de traitement. Ou peut-être qu'il n'avait jamais eu aucune considération pour les gens qui s'occupaient des déchets. Même dans le Bureau de la Sécurité, qui présidait le Centre Correctionnel, il n'y avait probablement personne qui se sente concerné par les conditions de travail de Getsuyaku. Si un accident arrivait au cours d'une opération, et que Getsuyaku souffrait d'une blessure qui aurait mis en jeu son pronostic vital, il n'y aurait pas une seule chance sur mille pour que les portes du centre s'ouvrent pour faire entrer des auxiliaires médicaux. Elles resteraient closes, et Getsuyaku serait laissé pour mort.

C'était étrange, d'y penser de cette façon.

En tant que résident de Lost Town, Getsuyaku était un demi-citoyen. Mais ça ne changeait pas le fait qu'il vivait à l'intérieur de la ville. Il était peut-être pauvre, mais il pouvait vivre sans crainte de la famine ou de la douleur de mourir gelé. Il était suffisamment fortuné pour se permettre de se plaindre de sa solitude. Pour les gens du Bloc Ouest comme Inukashi, son style de vie équivalait au Paradis.

Inukashi pouvait dire de leurs quelques rares échanges que Getsuyaku était un homme honnête et aimable. Mais même le regard de Getsuyaku contenait parfois une touche de mépris ou de supériorité quand il regardait Inukashi, un résident du Bloc Ouest.

Je suis toujours au-dessus de lui.

Je peux manger jusqu'à ne plus avoir faim.

Je ne risque pas de mourir de froid en hiver.

Je suis un citoyen de No.6.

C'est pourquoi je suis au-dessus de lui.

C'était une drôle d'histoire.

Les gens catégorisaient les autres gens dans des classes. Ceux qu'on regardait de haut et que l'on avait déclassés en regardaient d'autre de haut et les déclassait. Ce n'était pas un mécanisme de la société qui les y forçait, ces gens établissaient un tel ordre de leur propre cœur, de leur propre volonté.

Getsuyaku, qui était traité comme inférieur à une machine par les hautes classes de No.6, qui se désespérait de ce traitement, et s'en plaignait même, montrait une attitude supérieure face à Inukashi, parce qu'il vivait dans un coin du Bloc Ouest. Il le dédaignait.

C'était une drôle d'histoire. Et c'était bizarre.

Parfois il se disait que les humains étaient des animaux même plus stupides que les chiens. Les chiens aussi avaient un ordre social, mais il était fondé sur leur force. Les chiens ne se classaient pas eux-mêmes selon leur pedigree, l'état de leur manteau ou l'endroit où ils étaient nés.

Cela ne dérangeait pas du tout les humains de faire quelque chose que même les chiens ne feraient pas. Les humains – si ridicules – …

Nous sommes tous pareils.

Il s'était soudainement rappelé une voix. Elle retentit vaguement au fond de ses oreilles. Ce n'était pas celle de Nezumi. La voix de Nezumi était vive aussi, mais n'était pas aussi douce.

Shion…

Ce garçon étrange, dorloté, avec des cheveux blancs. Sans mentionner qu'il est un criminel extrêmement recherché en cavale. Un criminel de haute classe. Ce n'est pas quelque chose que vous pouvez décider d'être en vous réveillant un matin. Laisse-moi t'admirer, vraiment. Mais d'un autre côté, il s'était révélé être un abruti avec un grand A… Déconcertant. C'était vraiment un drôle d'oiseau.

Mais il avait dit ça une fois.

Ce sont les mêmes humains que nous, Inukashi.

Et je lui ai demandé :

Toi et moi sommes les mêmes humains ?

Ouais.

Et les gens de No.6 sont les mêmes humains que nous ? La réponse était venue, claire, sans une once d'hésitation.

Ouais.

Shion. Il était définitivement très bizarre.

Hey, Shion. Tu n'as aucun sens de la hiérarchie dans ton cœur ? Tu ne dessines pas du tout de ligne entre les gens ? Tu n'avais jamais ressenti de mépris pour d'autres gens, et t'es senti meilleur pour ça ?

Shion, en tant qu'humains, sommes-nous vraiment égaux ?

« Qu'est-ce que tu veux dire par… Boulot ? » Une voix rauque le questionnait. L'esprit d'Inukashi, qui avait passé un moment profondément enfoncé dans ses pensées, prit un moment pour répondre.

« Eh ? »

« Un boulot pour une pièce d'or… Qu'est-ce que je dois faire ? »

« Ah ! Ouais, ça. » Il avait sûrement gobé l'appât plus facilement qu'il ne l'avait imaginé. Ce vieil homme devait avoir vraiment besoin de cet argent.

« Juste pour que tu saches, je prends pas de boulot dangereux, » dit Getsuyaku hâtivement. « Mon bébé est attendu pour le printemps. Je vais devoir continuer à travailler et à ramener un revenu solide dans le futur. En aucune circonstance, quoiqu'il arrive, je ne prendrais un boulot qui mettrait en danger ma vie. »

Je vois. Bien, bien. Tu ne veux pas te mettre en danger. Mais tu as quand même besoin d'argent, désespérément, assez pour faire presque n'importe quoi. Je vois.

Inukashi plissa un peu les yeux et laissa un fin sourire étirer lentement ses lèvres. C'était aussi une expression qu'il avait piqué à Nezumi. Quand vous voulez faire succomber quelqu'un, vous lui souriez gentiment, comme ça. Si possible, si magnifiquement que son souffle se bloquerait dans sa gorge…

Pas de bol, je serais pas capable de faire ça. Je suis pas un acteur. Je ne peux pas mettre les gens sous mon charme aussi facilement que Nezumi.

Il essaya tout de même de sourire. Et puis… Et puis quoi, après, Nezumi ?

Il sentit son pouls augmenter. Son cœur battait dans son torse. Il en entendait les battements à ses oreilles. Ses paumes transpiraient alors il serra les poings. La sueur coulait le long de son dos. Sa gorge était sèche, et sa langue était comme du papier de verre.

Inukashi réalisa qu'il était si nerveux qu'il en perdait presque la tête.

Il réalisa qu'il devait appâter cet homme, le mener dans un piège, avec n'importe quelle méthode qu'il avait sous la main. Il devait l'amener à faire ce qu'il voulait, peu importe la manière. Il devait faire en sorte qu'il le fasse. S'il échouait, la route de sortie de Nezumi et Shion serait complètement fermée. Il ne pourrait plus jamais les revoir.

Ils avaient été imprudents dès le départ, de toute façon. Il n'y avait même pas une chance sur cent qu'ils s'échappent du Centre Correctionnel. Mais ils s'étaient embarqués quand même. Il avait pensé qu'ils étaient stupides d'avoir agi ainsi. Vraiment stupides. Et c'était normal que les idiots meurent. Ils ne récoltaient que ce qu'ils avaient semé.

Je sais que c'est comme ça, je sais. Mais…

Mais j'espère quand même qu'ils reviennent. Je me retrouve à vouloir les revoir. Ouais, bien sûr, j'ai été attiré par les lingots d'or, aussi. Mes yeux sont rivés sur cette montagne d'or. Mais je veux aussi les revoir. Avec ces mêmes oreilles, je veux entendre à nouveau le sarcasme de Nezumi, la façon étrange de parler de Shion.

« Oh, tu es revenu. »

« En effet. Je t'avais dit que je reviendrais. Je ne fais pas de fausses promesses. »

« Egh, n'essaie pas d'avoir l'air cool. Est-ce que ça veut dire que je vais encore devoir supporter tes babillages ? Ciel, je peux à peine attendre. »

« Inukashi, je suis désolé de t'avoir inquiété. »

« M'inquiéter ? Ha, Shion, tu rêves encore ? Je ne me suis même pas inquiété pendant une secon- »

« Tu t'es inquiété pour nous, pas vrai ? »

« Idiot. »

Il voulait avoir ce genre de conversation avec eux. Il voulait échanger ces mots avec eux. Je… Sérieusement, je suis vraiment en train de prier pour que vous surviviez, les gars, et que vous reveniez vivants. Je ne prierai pas Dieu. Je ne me cramponnerai pas à lui. Je prierai pour moi-même, je ne me raccrocherai qu'à moi. Je ferai tout ce que je peux faire pour me débrouiller. Sans jamais abandonner… Et je continuerai à croire en moi et en vous, les gars.

N'est pas ce que c'est, prier, Nezumi ?

Getsuyak vit le sourire d'Inukashi, et il redressa son menton. Alors ça ne marchait pas aussi bien qu'avec Nezumi. Allez savoir. Il y avait sans doute quelque chose de bizarre avec ça. Et ça faisait que Getsuyaku se sentait inquiet.

Inukashi se racla la gorge et pinça les lèvres.

« N'est-ce pas sympa. Félicitations. Ne t'inquiète pas, je ne vais pas te demander de faire quelque chose d'aussi idiot que ta vie comme paiement. C'est un boulot facile. Très facile. Mais c'est aussi quelque chose que toi seul peut faire. Et c'est pour ça que ça mérite une pièce d'or. »

« C'est facile, mais ça vaut une pièce d'or », répéta Getsuyaku avec suspicion.

« Je te l'ai dit, c'est quelque chose que toi seul peut faire. Je n'ai pas d'autre choix que de m'accrocher à toi, Getsuyaku-san. Vraiment. Toi seul peut le faire. Et je sais tu es tout à fait capable de le faire. »

Le visage de Getsuyaku se décrispa très légèrement.

Toi seul peut le faire.

Et tu es tout à fait capable de le faire.

Tu dois titiller sa fierté. Le flatter avec des mots. Ça apaisera sans aucun doute son amour-propre blessé et cuisant.

« Je t'en supplie. Fais ce boulot pour moi, Getsuyaku-san. »

« Ce n'est pas si facile… Que dis-tu que je doive faire ? »

« Je veux que tu envoies les robots de nettoyage détraqués. »

« Hein ? »

« Tu surveilles autant les robots de nettoyage que le traitement des ordures, n'est-ce pas ? »

« Ah. Et bien, oui. La surveillance, c'est juste moi qui appuie sur le bouton de contrôle des robots qui sont en attente, en fait. Les robots commencent à bouger d'eux-même, et commencent à nettoyer. Je suis seulement en charge de la révision mensuelle. »

« Quand est la prochaine révision ? »

« Dans une semaine. »

« Peux-tu la faire demain ? »

« Demain ? Demain, c'est la Fête Sainte. »

« Ah oui, ça l'est ? C'est les vacances, dans No.6. »

« C'est… C'est les vacances, ce qui veut dire que les ouvriers ne travaillent pas… Moi y compris. »

« Tu n'es pas en congé ce jour-là, » répliqua Inukashi. « Tu me l'as dit avant toi-même. Tu n'as que trois jours de congé par mois, et même la Fête Sainte n'en fait pas partie. Tu te plaignais à propos de ça. »

« Oui – M-Mais… »

« Ça devrait être facile. Tu arrives avec une excuse comme quoi tu as trouvé un truc bizarre dans leurs mouvements, et tu fais la maintenance une semaine en avance. C'est tout ce qu'i faire. »

« Non, pas moyen que – »

« Tu pourrais le faire. Tu as déjà dû voir des cas similaires dans le passé. »

Shion le lui avait dit une fois.

« Ouais, m-mais… »

« Les robots de nettoyage ont eu besoin d'effectuer des mouvements plus compliquées que ce à quoi tu t'attendais. »

S'ils étaient comme Ippo et les autres – (Inukashi avait involontairement laissé échappé une question sur ce qu'était Ippo. Il était exaspéré d'entendre que c'était le nom du robot. Soi-disant c'était le collègue mort de Shion qui l'avait nommé. Il disait qu'il les avait appelés Ippo, Niho et Sampo. « Un-Pas », « Deux-Pas » et « Trois-Pas ». Hah, je n'arrive pas à croire à quel point ce gars était placide. Il avait trouvé drôle que ce garçon à la tête vide appelât même les robots avec tendresse, comme il le faisait avec les souris) – et n'avait qu'à nettoyer le parc, ils ne devaient faire que des mouvements relativement simples, parce qu'il n'y avait pas un strict tri des déchets. Mais s'ils opèrent à l'intérieur d'un bâtiment, mais pas dans un ménage classique, il y a des déchets des différentes sections qui arrivent. Un seul simple type de mouvement ne sera pas suffisant.

« Le type de déchet et sa saleté vont varier en fonction de la section dont il vient, alors je suis sûr que les mécanismes sont plutôt compliqués aussi. Ce qui signifie qu'ils nécessitent une maintenance méticuleuse. Et tu ne peux pas choisir de les mettre à la casse. »

C'est la réplique de Nezumi, si je me souviens bien. Et Shion avait acquiescé.

« Si j'en juge de par mon expérience, je suis plutôt sûr qu'ils ont pas mal de soucis. Leurs fonctions de distinctions déclinent, ou leurs mouvements deviennent léthargiques, ou un truc comme ça. »

« Je vois. »

Et Nezumi avait fait son sourire de vainqueur et m'avait regardé. Ce n'était pas un regard que j'aimais. C'était un regard plein de sens, et quelque chose de suggestif. Rien de bon n'arrivait quand il faisait des yeux comme ça. J'avais rapidement brisé le contact visuel. Mais bon, c'était déjà trop tard.

A l'époque, je n'avais pas complètement compris ce que ce regard signifiait. Maintenant je sais. « Inukashi, c'est là ta chance de briller. C'est un rôle-clé. Joue-le bien. »

Je sais. Regarde juste, Nezumi. Je vais le mener si bien que ça va exploser ta façon exagérée de jouer.

« J'ai entendu dire que les robots de nettoyage se cassaient souvent. Ai-je tort ? »

Getsuyaku fronça les sourcils. Il répondit à contrecœur. « Oui, mais ça n'arrive pas si souvent. »

« Alors, avancer le jour de la maintenance, hein ? Ce n'est pas anormal du tout. »

« Et bien… Ce n'est pas impossible, mais… »

Inukashi devait se retenir d'éclater de rire. Ce mec était trop honnête.

Il trouvait hilarant que Getsuyaku ne puisse s'empêcher de lui donner des réponses si directes, tout en sachant qu'il devait être méfiant envers Inukashi. Mais ce n'était pas le moment de rigoler, et il ne devait pas perdre sa concentration. Inukashi serra les dents. Il devait mettre cet homme de leur côté, même s'il devait profiter de la nature guindée et honnête de Getsuyaku.

« Si ce n'est pas impossible de le faire, ça veut dire que tu peux le faire, n'est-ce pas, Getsuyaku-san ? »

« Avancer la maintenance… Et bien, ce n'est pas impossible. Mais qu'est-ce que tu veux en détraquant les robots ? »

« Juste ça. Je veux que tu fasses une petite manipulation pour qu'ils fassent le contraire de nettoyer. »

« Le contraire ? »

« Les faire répandre les déchets, tous les déchets qu'ils accumulent en eux. Et je veux que tu mélanges ça dedans. »

Inukashi prit un bocal avec une petite capsule à l'intérieur, et le lui montra.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Ce n'est rien de dangereux, du calme. Ça lâche juste un peu d'odeur. Ce n'est même pas très fort. Cette capsule commence à fondre au contact de l'air. Très progressivement, cela dit. »

« Pourquoi je dois le mélanger dans les déchets ? Sans mentionner le fait que les robots répandent tout. »

« C'est une farce. » Inukashi haussa les épaules et gloussa. Mais il ne trouvait pas ça drôle du tout. Son corps entier était trempé de sueur. Il n'était pas en état de rire.

Mais il le fit tout de même. Il montra à Getsuyaku un sourire comme celui d'un enfant élaborant une plaisanterie. Getsuyaku ne riait pas. Son visage montrait clairement qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'Inukashi disait.

Et bah, en parlant de soupçons enracinés. Ça devait être un sacré lâche.

« Si un robot commence à cracher des déchets et des odeurs partout, ça va créer de l'agitation. Pas d'erreur jusque là, non ? » continua cependant Inukashi.

Getsuyaku acquiesça. Ses doigts étaient toujours serrés autour de la pièce d'or.

« Pas d'erreur sur l'agitation. Ces gars à l'intérieur du Centre, à côté des prisonniers, sont toujours en train de travailler dans des pièces confortables et immaculées. Je crois qu'ils n'ont jamais vu de saleté avant. Ouais – Je suis presque sûr qu'ils n'ont jamais touché un déchet de leur vie. »

« Ah ouais ? Personne ne pense à quel point ton boulot est important. Et c'est pourquoi tu vas faire cette petite farce. Les robots de nettoyage se détraquent, et commencent à cracher des déchets partout. Ces gars à l'intérieur vont paniquer, et qu'est-ce qu'ils vont faire en premier… ? »

« M'ordonner d'arrêter le robot. »

« Exactement. Et tu vas le faire. Ensuite… Ensuite, tu seras probablement appelé à l'intérieur du bâtiment. »

« Pour réparer le robot ? Mm, oui, ça pourrait arriver, je pense. »

« Et pour nettoyer les conséquences. On va t'ordonner de nettoyer les poubelles éparpillées. Personne d'autre ne peut faire le travail de nettoyage. Tu seras convoqué. Et elles s'ouvriront. »

« De quoi ? »

« Les portes. Les portes que tu ne peux jamais ouvrir depuis ton côté vont s'ouvrir à toi. Tu les passeras, en portant ton vieil équipement de nettoyage. Vers ce moment, la capsule commencera à fondre, et l'odeur va se répandre. Si elle ne fond pas correctement, écrase-la un peu. Ça devrait faire plus d'effet, ouais… » murmura Inukashi pour lui-même. Et, oh, tu n'as pas à t'inquiéter. Comme je te l'ai dit, ça ne sent pas si mauvais. Les capteurs d'odeurs vont s'activer, mais le niveau de danger sera toujours zéro. Mon nez est sans doute trop habitué à ça pour pouvoir même le remarquer. Mais ces gars sur leur perchoir pépère vont le prendre fort. L'agitation va même empirer. Là, tu prétendras devoir te presser pour nettoyer les déchets, et… »

C'est là que tout se joue.

Inukashi baissa sa voix, et murmura à l'oreille de Getsuyaku.

Un, deux mots.

Le corps entier de Getsuyaku se raidit. Sa bouche s'ouvrit à moitié, et une rangée de dents blanches apparut.

« Y a… Y a pas moyen que je fasse ça. »

« Pourquoi pas ? C'est si facile. Je pense qu'utiliser une pelle mécanique est plus dur pour moi. »

« Et si quelqu'un le découvre ? Je vais me faire virer – non, probablement pire. Je serai arrêté par le Bureau de la Sécurité et… Oh, non, arrête, » gémit-il. « Rien que d'y penser suffit à me donner la chair de poule. Non merci. C'est un NON retentissant. Rentre chez toi, Inukashi. Je te rends ça. »

Getsyaku lui jeta la pièce d'or. C'était une vraie, elle brillait faiblement. Les lèvres d'Inukashi s'étirèrent en un sourire. Il eut l'impression que celui-ci était un peu meilleur que le dernier.

« Me la rendre, hein. Je vois. Pas tenté par les désirs matériels ? »

« Ma vie est plus importante que des désirs matériels. »

Inukashi plaça gentiment sa main bronzée sur la paume overte de Getsuyaku.

« Ooh – » Le souffle de Getsuyaku se coupa. Il y avait maintenant deux pièces d'or dans sa main. « Hé, Inukashi, je suis pas – »

« Une de plus. » Il plaça une troisième pièce d'or dans sa paume. « Trois pièces d'or. Qu'est-ce que tu en dis ? »

« Pourquoi – Pourquoi tu – offres tant… »

« Le boulot que je te demande le mérite bien. Si ça se passe bien, je t'en donnerai trois de plus en compensation. » »

« Inukashi, qu'est-ce qui se passe ? Ce n'est pas juste une vieille plaisanterie, hein ? C'est pas possible ? Et où tu as eu autant d'argent ? »

« Pas besoin de questions. C'est ce que je te demande. Tu prends le job, ou tu laisses tomber ? En fait, tu peux plus vraiment laisser tomber. »

« P-Pourquoi pas ? Je vais laisser tomber. Regarde, je ne prends pas le boulot », affirma Getsuyaku avec entêtement.

« Tu peux pas. Tu m'as vendu des informations intérieures. Tu as déjà oublié ? » Il essaya d'humecter sa lèvre supérieure. Elle était sèche comme du sable. Les palpitations dans sa poitrine avaient ralenti. En voyant le sang quitter le visage de Getsuyaku, Inukashi élargit son sourire.

Je vais bien. Je suis calme. Je ne vais pas paniquer et tout gâcher juste avant la fin. Je vais bien.

« L'autre jour, tu m'as dit où étaient les circuits électriques dans le Centre Correctionnel. »

« C'était… Et bien… Ce n'était qu'une vague idée de ce que je savais. »

« Mais tu me l'as quand même dit. Non, tu me l'as vendu. Deux pièces d'argent à ce moment, c'était ça, je crois. Tu m'as vendu des informations sur ton lieu de travail pour deux pièces d'argent. Si on découvre ça, ça serait pire que d'être viré, ça serait – »

« Je-J'avais besoin d'argent ! » protesta Getsuyaku. « Ma femme était tombée malade, je devais l'amener chez le docteur. »

« Ouais. T'es un gars bien, un père de famille. Mais tu penses que les autorités vont accepter cette raison ? 'J'ai vendu des informations à un résident du Bloc Ouest pour deux pièces d'argent pour pouvoir nourrir ma famille. Je suis désolé.' Qu'est-ce que les mecs du Bureau de la Sécurité vont faire avec cette excuse, hein ? Ils vont te donner une tape dans le dos en te disant 'ça a dû être dur pour toi !' ? Pas possible. Ça n'arrivera jamais, tu le sais. Même toi tu comprends quelle est ta position, et à quel point le Bureau de la Sécurité peut être dangereux, pas vrai ? Ooooh, terrifiant. J'ai la chair de poule rien que d'y penser. »

Inukashi frotta ses bras nus. Le visage de Getsuyaku devient encore plus plat et décoloré, et ressemblait à une mauvaise caricature sur un bout de papier.

« Tu-Tu me fais du chantage ? »

« Je t'ai juste dit la vérité. Gratuitement. »

Un bruit étranglé sortit de la gorge de Getsuyaku. Inukashi lui toucha légèrement l'épaule.

« Ça va, mon gars. Il ne t'arrivera rien. Je m'en assurerai. Réfléchis-y : tu as toujours travaillé très dur jusqu'à présent. Tu es enregistré légalement comme citoyen. Qui pourrait te suspecter ? Personne. Parce que personne ne fait attention à toi. Personne ne te surveille. »

« Mais... Les caméras de surveillance - »

« Si tu fais des gestes suspects, tu te feras attraper. Mais si tu bouges normalement et naturellement, ça sera du gâteau de duper la caméra. Les machines peuvent rendre une image très nette, mais elles ne peuvent pas dire ce qu'il se passe dans ta tête. De toute façon, ça ne change pas le fait que tu aies déjà un pied dedans. »

Inukashi lui remit la pièce d'or dans la main et lui fit serrer le poing.

« Tu feras ce boulot pour moi, pas vrai, Getsuyaku-san ? »

« Uh... Une seule fois. Seulement cette fois. »

« Merci », le remercia Inukashi. « Demain, alors. Juste avant la fin de ton service. »

« Okay... Et tu me donneras vraiment le reste de l'or ? »

« C'est pour ça que les humains et les chiens sont différents. On ne ment pas. Quand on a fait une promesse, on la tient. »

« Mais- Hein ? »

« Quoi ? »

« Tu n'as pas entendu un bébé pleurer ? »

« Un bébé ? J'ai rien entendu. »

« Je jurerais que j'ai entendu- »

« Peut-être que tu as cru l'entendre. Tu n'as pas un bébé qui arrive bientôt ? C'est pour ça que tu prends le bruit du vent pour des pleurs de bébé. Mais, tu vois, j'ai raison : une fois que le bébé sera né, tu auras besoin de plus d'argent. Tu auras besoin d'un lit chaud pour lui, et de lait nutritif. »

Getsuyaku bougea les lèvres comme s'il voulait dire quelque chose. A la place, il claqua promptement la porte du la salle de contrôle sans un mot.

Une fois que la lumière qui émanait de la salle s'éteignit, une lourde chape de ténèbres s'abattit autour d'Inukashi. L'air de la nuit glacé siffla entre ses pieds.

Fiou. Il laissa échapper un petit soupir. Même pas ce temps glacial, son corps dégoulinait de sueur. Ses épaules étaient lourdes, probablement à cause de la tension de ses muscles.

Fiou. Cette fois, il avait intentionnellement relâché sa respiration. Alors qu'il inspirait, l'air froid glissa profondément dans sa poitrine et lui tourbillonna autour.

Est-ce que ça s'est bien passé ? Ai-je correctement attaché leur corde de sauvetage ?

Je n'en suis pas sûr.

Getsuyaku, cet homme plein de peurs et au grand cœur, s'inquiéterait probablement. Il hésiterait. Il tergiverserait sans doute jusqu'au dernier moment, incapable de faire son choix.

Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que je devrais faire ? Continuer ? Tout arrêter ? Oh, qu'est-ce que je devrais faire... Qu'est-ce que je devrais faire ?

Quelle décision de dernière minute prendrait Getsuyaku ? Agirait-il comme le souhaitait Inukashi ? Il n'était pas certain de la réponse.

L'esprit des humains est comme le bout d'une fine branche.

Ils sont secoués par le vent si facilement.

Je suppose que je dois avoir confiance...

Pas en Getsuyaku. Il devait croire en sa propre chance. Le visage rose de Shion dans son esprit. Le profil de Nezumi aussi.

Je suppose que je dois juste croire en eux.

Il marcha vivement à travers l'obscurité. Une ombre sombre bougea derrière le chariot qui contenait les restes de nourriture. Il entendit des sanglots hachés.

« Arrête de le faire pleurer », dit Inukashi avec un petit claquement de langue. Il fit une grimace. « Tu penses être un bon baby-sitter ? Occupe-toi bien de lui. Veille au moins à ce qu'il ne gémisse pas comme ça, j't'en prie, vieil homme. »

« C'est moi qui ait envie de pleurer, là, bon sang », répondit Rikiga en claquant aussi de la langue en tenant le bébé. Il grimaçait sans doute, lui aussi. Inukashi ne pouvait pas le voir à travers l'obscurité qui les entouraient.

« Regarde, Shionn. Ta maman est de retour. C'est pas super ? »

« Qui t'appelles 'maman' ? »

« Qui s'en soucie ? Je ne suis certainement pas la maman. Là. » Inukashi récupéra le bébé, enveloppé dans une couverture douce. Une couverture obtenue par Rikiga. Inukashi pouvait sentir la chaleur et le poids du bébé dans ses bras. Le bébé semblait un peu plus lourd.

C'est possible ? Mais non. C'est probablement juste moi.

Le bébé, qu'il avait ramassé dans les décombres et nourrit aux mamelles d'un chien, agitait ses bras et ses jambes, riait souvent, pleurait tout le temps. Il avait de grands yeux vagabonds et des joues dodues.

« Maman ». Le bébé tendit ses bras vers Inukashi. Il avait l'air de chercher, espérer, ou demander quelque chose.

« Tu vois, il t'appelle 'Maman' » dit Rikiga. « Sa mère lui manque. »

« Il ne pouvait probablement pas supporter ton haleine de pochard, vieil homme. Ooh, là, là. Pauvre petite chose. Ça craignait, hein, Shionn ? »

« Alors ? »

« Mmh ? »

« Comment ça s'est passé ? »

« J'sais pas. J'ai fait ce que j'ai pu. J'ai fait ce que Nezumi m'avait dit de faire. »

Rikiga renifla.

« Eve, hein. Quel insolent petit bâtard. Il se fait jeter dans le Centre Correctionnel, et il a toujours le culot de nous donner des ordres. Qui pense-t-il être ? »

« Nezumi c'est Nezumi, mon gars. Il ne 'pense' pas être quelque chose. En plus, il ne s'est pas fait jeté là-dedans. Ils ont franchi ces portes de leur propre volonté. »

« Les portes de l'Enfer. »

« Hé, vieil homme. »

« Quoi ? »

« Tu crois qu'ils vont revenir ? »

« Alors qu'ils ont passé les portes de l'Enfer ? Impossible. Ça serait un miracle que ça arrive. »

« J'en entendu dire que les miracles arrivent plutôt facilement. C'est que que Nezumi a dit. »

« Eve est un escroc. Tu ne peux pas trouver un morceau de vérité plus gros qu'une tête de mouche dans ses phrases. Tu sais, Inukashi, je... Je veux vraiment que Shion revienne, moi aussi. »

« Et Nezumi ? »

« Je me fous d'Eve. Je ne serais pas mécontent de ne pas le revoir de toute ma vie. En fait, je ne pourrais pas être plus heureux que si je n'avais pas à le revoir. Belle perspective, au moins. Mmh. »

Inukashi rigola silencieusement. Rikiga était de très mauvaise humeur. Il trouvait ça drôle. Il en connaissait la raison, et ça rendait la chose plus drôle encore.

« Tsukiyo. » Inukashi baissa la voix et appela la souris par son nom. Shion l'avait nommée, elle aussi. Hamlet, Cravate, Tsukiyo [NdT : Tsukiyo signifie « Clair de Lune »]. C'était un truc bizarre. Maintenant qu'il connaissait leur nom, il pouvait distinguer chacune d'entre elles, alors qu'elles étaient « juste la souris » pour lui avant.

C'était bizarre, en effet.

Chit.

Une souris noire apparut de sous le ventre d'un chien d'un noir similaire, qui était étalé sur le sol.

« Un message pour ton maître : j'ai fait ce que tu m'as dit de faire. Demain après-midi, tout passe à l'action. »

Chit.

« Je prierai pour que tu puisse rejoindre ton maître saine et sauve, Tsukiyo. »

Chit-chit-chit !

La souris disparut rapidement dans les ténèbres.

« Elle sait où est Eve ? »

« Je pense. »

« Elle comprend ce que tu dis ? »

« Elle peut sans doute te comprendre aussi, vieil homme. Tant que tu es sobre, elle comprendra tout ce que tu essaie de dire. »

« Pourquoi ? C'est juste une souris. »

« C'est pas juste une souris. Les souris ordinaires ne comprennent pas les mots des humains. Ces souris sont extraordinairement intelligentes. Elles peuvent comprendre les paroles, et les intentions derrière elles. Ce n'est pas sans raison que Nezumi s'en occupe si précieusement. »

« Pourquoi ce ne sont pas des souris ordinaires ? »

« Commet j'suis supposé savoir ça, bon sang ? »

« Ce sont des micro-robots ? »

« Non. C'est des êtres naturels complètement vivants. Elles sont juste intelligentes. Shion, tu sais, il leur faisait même la lecture. Un classique appelé Jesaisplusquoi. Je paris que t'as jamais lu de classiques, pas vrai, vieil homme ? »

« Jamais lu un classique appelé Jesaisplusquoi, » répondit sarcastiquement Rikiga. « Alors pourquoi ces souris sont-elles intelligentes ? »

« J'ai dit qu'je savais pas. Elles sont à Nezumi, après tout. Je trouverais pas ça bizarre si elles avaient quelque chose d'extraordinaire. »

« Bien sûr que si c'est bizarre. Où est-ce qu'Eve a eu ces souris ? »

« Vieil homme. »

« Quoi ? »

« C'est quoi cette obsession pour elles ? Quoi, tu te demandes si tu peux te faire un peu de cash en plus en utilisant ces souris ? »

« Bien sûr que non », répondit Rikiga, grincheux. « Comme si j'en avais quelque chose à faire des souris d'Eve. Je ne les toucherais pas même si elles avaient des pièces d'or dans la bouche. »

Inukashi trouvait dur à croire que Rikiga laisse filer une souris avec une pièce d'or, mais il haussa simplement des épaules en réponse et n'ajouta rien.

Des souris qui comprenaient le langage humain...

Une de ces souris avait livré un message à Inukashi au cours de la journée. Il était de Nezumi. Les mots étaient gribouillés avec un stylo fin.

Inukashi. J'ai ordonné que cette lettre te soit remise après la Chasse. Connaissant mes souris, je suis sûre qu'elles ont fait en sorte qu'elle soit livrée.

La lettre commençait sans ouverture formelle ou salutations saisonnières, et paraissait même plutôt indifférente.

Il ne savait même pas comment écrire correctement une lettre ? Ou pensait-il qu'il ne valait pas ses salutations ? Si c'était le cas, et bien, c'était rude de sa part.

Cependant, une lettre de la part de Nezumi était inattendue et inhabituelle, et ses yeux restaient collés à la lettre alors qu'il se plaignait. Il lut, et grogna.

La lettre détaillait les instructions pour ceux qui étaient restés au Bloc Ouest. Ce n'est qu'après avoir lu cette lettre qu'Inukashi avait compris le regard suggestif, plein de sens, dans les yeux de Nezumi.

Je vois. C'est que ce que tu veux que je fasse. Quelle touchante lettre d'amour tu m'as donné.

Ce gars est complètement pourri. Pas que ce soit nouveau...

Il inspira profondément. Il devait décider : froisser la lettre dans sa main et prétendre ne l'avoir jamais vue, ou agir selon les ordres de Nezumi.

Il eut un bref moment d'hésitation. Inukashi plia soigneusement la lettre, et poussa un long soupir.

Excepté les instructions qui lui étaient adressées, il y avait aussi des ordres détaillés pour Rikiga. Ceux qui étaient la source de son mécontentement.

« Ce connard pense qu'il peut me donner des ordres. Bon sang, j'ai l'impression que cet ignoble rat me contrôle. Ça me fait chier. »

« Alors tu vas l'ignorer ? »

« Je ne peux pas faire ça. La vie de Shion est en jeu aussi. »

« La montagne d'or aussi est en jeu. »

« Exactement. »

Amour et avarice. Ces deux conditions étaient souvent tout ce qu'il fallait pour motiver quelqu'un. Malgré les tonnes de plaintes qui coulaient de la bouche de Rikiga, il était étonnement rapide et efficace. Il avait amené un stock de micro-bombes. Il les avaient sans doute préparées longtemps en avance.

Il avait dit avoir dépensé des sommes phénoménales d'argent. Mais s'ils obtenaient vraiment ces lingots d'or, c'était un petit sacrifice.

Inukashi et Rikiga avaient tous les deux accompli la moitié des ordres de Nezumi. Maintenant, ils devaient faire l'autre moitié. C'était le moment critique.

« Nous sommes sûrs que Tsukiyo et les autres sont de notre côté. C'est pas assez pour être tranquilles maintenant ? » pensa Inukashi à voix haute. Que ce soit un humain, un chien, ou une petite souris, tant que ce n'est pas un ennemi, c'est quelque chose dont il faut être reconnaissant. Il espérait que Rikiga puisse s'inquiéter d'« étrangeté » et de « mystère » plus tard, lorsqu'ils ne seraient plus dans une situation aussi précaire.

C'est clair depuis longtemps que Nezumi n'est pas quelqu'un que tu peux comprendre, vieil homme.

« Abah, abah, abah. »gazouilla Shionn en s'animant.

« Félicite-nous, Shionn ». Inukashi leva le petit corps vers le ciel nocturne, où les étoiles clignotaient. « Fête pour nous. Pour notre présent, et notre futur. »

« Babhuh. » Shionn étendit soudainement ses bras, enveloppés dans du tissu en lambeaux. Il les tendit comme pour indiquer quelque chose.

« Quoi ? » Inukashi regarda et vit la cité dorée. La Sainte Cité de No.6, dont la clarté déchirait l'obscurité d'un noir d'encre.

Les doigts de Shionn s'étaient arrêtés sur cette lumière dorée.

« C'est No.6. Qu'est-ce qu'elle a ? Elle retient ton regard ? »

Shionn ne souriait pas. Il ne pleurait pas non plus. Ses yeux teintés de violet étaient grands ouverts, et tout ce qu'il faisait était de fixer intensément No.6.

FIN DU CHAPITRE –